CE QUE L'ARGENT NE PEUT ACHETER
M. Christophe était le propriétaire delà belle ferme de la 13riche, au centre de la Touraine, et passait pour le plus riche bourgeois du canton. D'abord petit fermier, tout lui avait réussi : le vent qui brûlait les récoltes de ses voisins passait à côté de ses blés ; l'épizootie qui décimait leurs troupeaux épargnait les siens ; les prix du marché baissaient toujours au moment où il avait besoin d'acheter, et remontaient quand il \ oulait vendre !
2i2 SOIS LA TONNELLE.
C'était un de ces enfants gâtés du hasard dont tous les numéros sortent dans la loterie de la vie, et qui commencent une entreprise comme on plante une bouture d'osier, en laissant à la pluie et au soleil le soin de la faire prospérer.
Trompé par tant d'heureuses chances, il avait Uni par se glorifier du succès rencontré sur son chemin, comme il eût pu le faire d'une victoire méritée. L'explication de sa réussite était, pour lui, dans l'habile emploi de son argent auquel il attribuait tous les pouvoirs de la baguette magique des anciennes fées. Du reste, sans malice, jovial, serviable, M. Christophe n'avait point contracté les vices que donne trop souvent la prospérité, il s'était contenté de quelques ridicules.
Un matin qu'il était occupé à diriger les maçons et les charpentiers employés aux nouvelles constructions de la ferme, il fut salué par un de ses voisins, vieux maître d'école retiré, qui avait travaillé quarante ans pour acquérir le droit de ne point mourir de faim. Le père Carpentier (c'était le nom du vieillard) habitait, à l'entrée du village, une petite maison de pauvre apparence, où il vivait plus heureux de son bon caractère que tourmenté de sa mauvaise fortune.
Le propriétaire de la Bricbc lui rendit son salut du geste et de la voix :
— Kh bien! vous venez voir mes agrandissements, voisin, dit-il avec gaîté; entrez, entrez, on a toujours besoin des conseils d'un philosophe comme vous.
Ce nom de philosopluî avait été donné dans la paroisse
r.K 011- l'argent ne peut acheter. 2'i3
à l'ancion maître d'école, moitié par estime, moitié par plaisanterie : c'était, en même temps, ime innocente critique de son ^^oût pour les axiomes et un hommage rendu à l'égalité de son âme.
Le vieillard sourit à l'appel du riche fermier, poussa la barrière et entra dans l'enclos.
M. Christophe lui montra alors, avec une coni[)laisance de propriétaire, le nouveau corps de bâtiment qu'il ajoutait à ses édifices, en lui expliquant ce qui n'était point encore exécuté. Grâce à cette addition, il allait avoir une buanderie, des remises fermées, plusieurs chambres d'amis et une salle de billard I
— Ça coûtera gros, ajouta M. Christophe-, mais il ne faut jamais regretter l'argent dépensé pour être mieux.
— Vous avez raison, dit Carpentier ; un homme que rien ne gène ea vaut deux.
— Sans compter que nous y gagnerons en santé, ajouta le fermier, vu que nous respirerons plus à l'aise î . . Et à propos de ça, père Carpentier, savez-vous qu'hier, en passant devant chez vous, j'ai eu une idée !...
— Cela doit arriver au voisin plus d'une fois par jour, lit observer le maître d'école en souriant.
— Non, sans plaisanterie, repriJ, Christophe, j'ai trouvé pourquoi vous étiez tourmenté de rhumatismes î c'est la faute de ce rideau de peupliers qui masque vos fenêtres et qui vous ôte l'air et le jour.
— Oui, dit le vieillard : d'abord ce n'était qu'un petit mur de feuilles qui égayait la vue, attirait les oiseaux et laissait passer le soleil ; je remerciais, en moi-même.
2i4 sous LA TONNELLE.
les frères Duval d'en avoir bordé leur jardin ^ mais de puis, le mur a grandi, et co qui n'était que charme et gaîté s'est transformé en gène et en tristesse. La vio est faite ainsi : les grâces de l'enfance deviennen; es vices de l'âge mûr! mais qu'y faire?
— Qu'y faire? répéta le fermier, parbleu! abattre les {)euplicrs.
— Pour cela il faudrait les acheter, objecta le maître d'école.
— Eh bien, je les achèterai, reprit M. Christophe, j'y ai déjà pensé ^ je ne regretterai point le prix si vos rhumatismes vous laissent du repos.
Le père Carpentier témoigna sa gratitude au propriétaire de la Briche.
— Ne me remerciez pas, dit celui-ci en riant-, ce que *'en fais, c'est pour vous prouver que l'argent peut servir à quelque chose.
— Dites à beaucoup, répliqua Carpentier.
— ,1e dis iiiéme à tout! ajouta Christophe. Le maître d'école fit un geste de protestation.
— Oh! je connais vos opinions, vieux philosophe! continuale fermier, vousregardezl'argcntcommeunpréjugé.
— Comme un instrument, dit Carpentier : nous pouvons nous en servir pour le bien ou pour le mal, selon ce que nous sommes^ mais tout ne lui est pas soumis.
— Et moi, je dis que c'est lo^-roi du monde! s'écria Christophe; je dis que de lui seul vient ce qui fait le^ joios de la terre, et que pour écliapper h son intluence
faut être passé ange dans h' paradis du bon Dieu !
CE QCE L'AUGEiNT NE PEUT ACHETER. 2i5
Dans ce moment on lui remit une lettre^ il l'ouvrit, y jeta les yeux, et poussa une exclamation de triomphe.
— Dieu me pardonne! les preuves m' arrivent parla 1 oste, s'écria-t-il j savez-vous ce que je reçois là?
— Une bonne nouvelle, j'espère, dit Carpentier.
— Ma nomination de Maire !
Le maître d'école adressa de sincères félicitations au propriétaire de la Briche, sur cette distinction ambitionnée par lui et véritablement méritée.
— Méritée, répéta Christophe, et oserez-vous médire pourquoi, voisin? Est-ce parce que je suis le plus habile de la paroisse? Mais M. Dubois, l'ancien juge de paix, on sait dix fois pUis que moi! Est-ce parce que j'ai rendu plus de services qu'aucun autre? Mais il y a ici le père Loriot qui a empêché autrefois les ennemis d'incendier le village et qui a arrêté l'épizootie de l'an passé! Est-ce parce qu'il n'y a point dans le pays d'aussi brave homme? Mais vous-même, père Carpentier, n'êtesvous pas la probité en veste et en pantalon? 11 faut donc bien reconnaître que l'on m'a préféré parce que je suis le plus influent de la commune, et que je suis le plus influent parce que je suis le plus riche ! L'argent, voisin, toujours l'argent! Il y a un instant, il me servait à acheter l'aisance, puis la santé; maintenant voilà qu'il me procure la considération et l'autorité ^ demain, si je 0 désire, il me donnera autre chose. Vous le voyez donc bien, le monde est une boutique où l'on peut tout avoir en payant comptant.
— Pierre vous a-t-il vendu son chien? demanda Carpentier, qui évita de répondre directement.
Christophe le regarda en riant et lui frappa sur l'épaule.
— Ah! vous voulez prendre mon système en faute, s'écria-t-il • vous m'aviez mis au défit d'avoir Rustaut pour son pesant d'or,
— Son pesant d'or, c'est beaucoup, dit le maître d'école ; mais je sais que le berger tient à son chien comme à un compagnon.
— Eh bien! le compagnon est à moi! s'écria Christophe de nouveau triomphant. .
Carpentier fit un mouvement.
— Oui, reprit le fermier, k moi depuis hier! Pierre avait souscrit un billet pour sa sœur, l'échéance est arrivée et l'argent manquait : lui-même est venu me conduire Rustiiut.
. — Et il est ici ?
— Dans la seconde cour, où il a trouvé tout ce qui constitue le bonheur de ses pareils, c'est-à-dire une gamelle bien garnie et une niche bien paillée^ du reste vous pouvez le voir.
Le fermier passa dans l'autre enclos, suivi du maîlie d'école^ mais, en s'approchant, ils aperçurent l'écuolle renversée, la chaîne rompuo et le chenil vide; Rustaut avait [)rofité de la nuit pour franchir une bri che du mur de clôture.
— Dieu me pardonne, il s'est échappé! s'écria Christophe étonné.
CE QUE l'argent NE PEIT ACIIETEn. 2'i7
— Pour retourner à son ancien maître, fit observer Carpentier.
— Et que diable est-il allé cherclier là-bas?
— Ce que vous n'aviez pu acheter a veclui, voisin, dit doucement le vieillard, la vue de l'homme qui l'a élevé et nourri ! Votre niche était plus cliaude, votre gamelle plus abondante et votre chaîne plus légère que celles de Pierre: mais chez Pierre étaient les souvenirs et les liabiludes d'attacluMnent, et pour les bHes comme pour les hommes, il y a quelque chose qui ne se vend ni ne s'achète. L'ai-gent procure ici-bas tous les biens, sauf celui qui donne une valeur à tous les autres, l'aiTection I Vous avez de la sagesse et vous n'oubherez point la leçon que vous donne le hasard : vous saurez désormais que si l'on peut avoir le chien pour de l'argent, on ne peut conquérir son amour qu'avec des sohis et de la tendrrssc.