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ONZIÈME RÉGIT

La maison de banque de MxM. Varnier et d'Alouzy était connue depuis près de trente ans comme la plus sûre, sinon comme la plus importante de la place de Paris. Fondée vers le commencement de l'Empire, elle avait étendu lentement le cercle de ses affaires 5 mais cette lenteur même avait contribué à lui conquérir la confiance et à mieux constater la probité scrupuleuse de ses fondateurs. L'un d'eux seulement, M. Varnier,

avait survécu : resté associé à Edmond d'Alouzy, le fils de son ami, il portait seul le poids des affaires et laissait le jeune homme suivre en liberté tous ses goûts. Edmond avait une imagination active mais mobile, une instruction variée mais incomplète. Incapable de persévérance, il passait à peine une heure chaque jour à la banque pour prendre rapidement connaissance du courant des affaires.

11 venait précisément d'entrer dans le bureau particulier de la direction, afin de parcourir la correspondance du jour. Un vieux commis, le père ïrudainc, décachetait les lettres qu'il lui soumettait avec une brève indication, et qui étaient ensuite passées à un jeune homme assis près delà fenêtre, devant un petit bureau.

— De la maison Vancroft d'Amsterdam, dit le vieux commis, qui présentait un compte sur papier azuré.

— Encore en hollandais? demanda d'Alouzy.

— Pui, monsieur.

Le jeune banquier lit un mouvement d'épaules.

— Décidément, il faut que je l'apprenne, dit-il avec

un air de résolution irrévocable^ la moitié de nos

affaires se font avec l'Allemagne et la Hollande, il est

impossible de rester ainsi toujours à la merci des traducteurs.

— C'est une longue étude ! fit observer le père Trudaine vn relevant ses lunettes, ouvrant sa tabatière et y pétrissant, avec méditation, une prise de tabac.

— Laissez donc, reprit d'Alouzy nonchalamment^ (juand on sait s'y prendre, il suffit de quelques mois.

Choisissez un livre allemand, ('ludiez-le attentivement-, remarquez la formation des mots, l'arrangement des phrases ; décomposez celles-ci de vingt manières, cherchnz tout ce que l'on peut exprimer avec les éléments qu'elles renferment ^ possédez enfin complètement votre livre, et le reste viendra tout seul. Les connaissances acquises de celte manière feront comme la pelote de neige qui s'adjoint tout ce qu'elle touche, et se grossit à mesure qu'elle avance.

— Mais pour une étude aussi sérieuse, il faut beaucoup de temps, objecta Trudainc.

— Du temps ! répéta Edmond en s'animant , à qui manque-t-il, sinon à ceux qui veulent le perdre ?Avezvous jamais calculé le nombre d'heures gaspillées, faute de régularité dans nos habitudes, d'exactitude dans nos arrangements , de conscience dans nos efforts ? Tenez une seule de vos semaines en partie double, et vous serez effrayé de la ]jerte de minutes qu'il faudra porter au passif. La journée arithmétique a vingt-quatre heures; retranchez six heures pour le sommeil ^ deux heures pour les repas, deux heures pour la promenade ou les visites, il restera encore quatorze heures. En supposant que j'en donne huit aux affaires, j'en aurai toujours six pour l'étude de l'allemand et du hollandais.

— Et votre santé ne souffrira t-elle point d'un tel travail? demanda le vieux commis.

— Non pas, si je la gouverne avec sagesse, répliqua d'Alouzy, si j'évite les veilles, les longs repos, les alternatives de repos absolu et d'activité forcée. Le corps

lB2 sous LA TO>\>ELLE.

humain est une machine-, épargnez -lui les brusques changements, les secousses , et tout ira à souhait. Une horloge ne se dérange i)oint parce qu'elle marche, mais parce qu'elle est mal montée. Je veux, du reste, prouver par un exemple ce que peut la méthode, et je m'engage à comprendre, d'ici à six mois , toutes vos correspondances d'outre-Meuse et d'outre-Rhin.

A ces mots, le jeune banquier se leva, prit son chapeau, sa badine à pomme d'or, et ([uittale bureau.

Trudaine regarda la porte se refermer, frappa sur sa tabatière, et laissa éclater un petit rire contenu.

— As-tu entendu, Julien? demanda-t-il k demi-voix au jeûne commis, toujours occupé à enregistrer les lettres qui lui avaient été remises.

— Parfaitement, monsieur Trudaine, répondit-il.

— Et tu te laisses prendre à cela?

— Mais il me semble que le raisons données par M. crAlouzy...

— èoril excellentes, n'est-ce pas? Aussi je t'engage à l'écduter.Il a toujours de merveilleux projets qui n'aboutissent à rien, faute de pratique. Son esprit me produit reflet de ces conservatoires des arts et métiers, où l'on a, en petit, les modèles de tout ce qui s'est inventé; c'est admirable, mais ça ne peut pas servir.

Julien s'ai3stint de répondre, car c'était une inlelhgcncc lente qui évitait les débals inutiles par défaut de l)reslesse d'abord, puis par bon sens; mais, mémo en acceptant la comparaison du père Trudaine, il pensa que si la collection de petits modèles ne pouvait être

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utilisée dans la pratique, elle pouvait l'être comme indication et conseil. Il se mit en conséquence à méditer Jcs réflexions du jeune banquier sur les moyens d'apprendre les langues étrangères, sur l'emploi du temps, et le résultat de ces réflexions lut la mise en pratique de tout ce qu'Edmond d'Alouzy avait indiqué. Du reste, il n'en avertit personne : persuadé que les paroles sont inutiles là où les faits doivent prouver, il poursuivit silencieusement sa tâche.

Le plus difficile n'avait point été de se résoudre au travail et de régler sa vie d'après le plan de son jeune patron : il fallait payer un professeur, acheter des livres, et les mille francs donnés à Juhen par M. Varnier suffisaient tout au plus iiour ses premiers besoins. Mais le travail a aussi son exaltation. Commentant par la pratique l'excellente théorie de d'Alouzy, il trouva moyen d'introduire encore plus de frugalité dans ses repas, d'économiser surlasimphcité de ses vêtements, de supporter, dans sa mansarde, le froid de l'hiver et les chaleurs de l'été. Entîn, au bout de six mois d'études assidues, il put présenter à son jeune patron la traduction des correspondances allemandes et hollandaises.

La surprise d'Edmond se changea en admiration, lorsqu'il apprit la part que lui-même avait dans ce résultat.

— Eh bien î s'écria-t-il triouiphant et eu regardant le père Trudaine, quand je vous disais qu'au bout de quelques mois j'aurais appris ces deux langues ! Voilà Julien qui les sait. . . ce qui revient au même, puisqu'il a

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suivi ma méthode. Tout dépend, vovcz-vuus, de la direction que l'on donne h ses efforts, .le veux continuer les essais dans cette voie ; m'assurer de ce qu'il faudrait de temps pour connaître les principales langues commerciales de l'Europe. Traduisant toutes le même ordre d'idées, et satisfaisant aux mêmes besoins, elles ont nécessairement des rapports nombreux, en m 'me temps qu'mi domaine borné ; leur éiude doit ère facile et auraii de sérieux avantapjes pour celui qui la pousserait jusqu'au bout. 11 faudra que je suive ce projet, et dès demain je me mets résolument à l'œuvre.

Dès le lendemain, en effet, l'idée de d'Alouzy était exécutée, mais par .Julien, qui avait compris tout le parti qu'il pourrait en tirer. M. Varnier venait déjade lui confier les correspondances étrangères avec une augmentation notable d'appointements. Bientôt d'autres maisons lui demandèrent des traductions et des règlements de mémoires, et son jeune patron eut égalemeni recours à lui , non pour des atTaires de banque, mais pour des notes à prendre dans plusieurs recueils scientifiques d'Allemagne.

De nouvelles préoccupations absorbaient, en effet, d'Alouzy,depuis quelques mois. Après avoir successivement essayé la musique et la peinture, il venait de s'éprendre d'une violente passion pour la chimie, et de monter un laboratoire dont il n' sortait plus. Julien y alla d'abord pour lui porter les traductions dont il l'avait chargé , puis pour le seconder dans ses expériences. Suivant son habitude, Kdinond en rcstaii le plus

souvent à la théorie et s'épargnait Tennui de suivre l'essai indiqué. Le jeune commis se chargea de cet examen pratique, il y acquit bientôt les connaissances précises dont manquait d'Alouzy, et cette adresse de manipulation qui est en chimie ce qu'est le tact en cuisine. Son patron pouvait commander le dhier, mais lui savait le faire.

Trudaine ne manqua point de le remarquer.

— M. Edmond est pour loi une providence, disait-il en riant tout bas ; il t'annonce ce qu'il apprendra et te laisse l'apprendre à sa place ^ ses désirs de science sont un programme auquel tu es chargé de satisfaire pour lui. Continue, petit, et prie Dieu qu'il ait l'envie de devenir un grand homme, afm que tu le deviennes.

Depuis quelque temps, les spéculations scientifiques de d'Alouzy s'étaient principalement tournées vers une question soumise à tous les chimistes : il s'agissait de trouver une substance économique susceptible de remplacer la cochenille. L'industrie nationale était intéressée à cette découverte pour laquelle un prix avait été pro- » posé. Edmond en parla quinz» jours , annonça vingt expériences ejui semblaient devoir le met Ire sur la voie, et finit par oublier ses projets pour une nouvelle théorie de la lumière qui venait de mettre en émoi tous les physiciens du monde savant.

Cependant Julien avait saisi , dans le cliaos des suppositiom mises enavant parle jeune banquier, quelques possibilités qu'il voulut vérifier. Les premiers résultats ne furent point safisf;usants; le jeune commis en avertit

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son patron : nicûs colai-('i rôpondit qu'il no fallait rien préjuger d'un échec ; qu'en persévérant on était sur d'arriver tôt ou tard à son but.

— Los découvertes sont comme les fruits, ajouta-t-il; il faut leur donner le temps de fleurir, de se former, de mûrir. Quand on applique son être tout entier à une recherche, qu'on y rapporte toutes les indications, tous les hasards, que l'on fait, en un mot, de l'idée que l'on poursuit, le centre de toutes ses activités, il arrive infailliblement une heure d'illumination qui vous révèle, tout à coup, le secret tant cherché. La plupart des choses no nous sont impossibles qu'à cause de notre inca- |)aciU; à reporter les forces de notre individualité sur un seul objet; on éparpille ses efforts, on poursuit plusieurs proies en môme temps; on s'énerve dans une agitation tjui ne mène à rien^ au lieu de faire marcher notre esprit toujours ^ ers le môme point de l'horizon , nous le promenons vers les quatre vents. De là notre fciiblessc! les facultésde l'homme ressemblent au paquet de verges (jLK! le vieillard delà fable lit apporter devant ses trois iils; séparez-les, vous les briserez; rassemlilez-les vn faisceau, elles auront une force invincible. Je le prouverai en persistant dans celte recherche que vousabandonuiv., et en trouvant la substance qui doit (Miricliir notre industrie national(\

11 en fut de cette résolution comme de toutes celles ({ue formait d'Alouzy; mais Julien exécuta scrupuleusement ce qu'il l'avait entendu proje 1er. Uniquement occupé d(; son OMivre, il ; tudia ce qui pouvait y aider -, il

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inleiTogca les hommes spéciaux , il lenta de nouvelles combinaisons, il fit et refit mille fois les mêmes expériences sans découragement ni impatience. Placé comme un braconnier à l'affût de la découverte, il l'attendit patiemment, en multipliant les tentatives qui devaient l'attirer vers lui. Enfin, après bien des espérances trompeuses et des demi-succès, il atteignit le but! Un jour que d'Alouzy, qui ne s'occupait presque plus de son laboratoire, y était descendu par hasard, il lui présenta un fragment de laine sortant d'une teinture, découverte par lui, et que les plus habiles teinturiers avaient déclaré rouge-cochenille !

Edmond avait le cœur bien placé; il se réjouit franchement de la réussite de Julien; lui donna d'utiles conseils sur ce qui lui restait à faire, s'entremit luimême pour le présenter à la Commission chargée d'accorder le prix, et accepta avec reconnaissance la dédicace du mémoire dans lequel, en rendant compte de ses travaux préparatoires , il déclarait tout ce qu'il avait dû aux précieuses indications du banquier.

Le prix de vingt mille francs accordé au jeune commis et la proposition de commandite faite par M.Varnier lui permirent d'entrer dans les affaires pour son propre compte. Il s'occupa d'exploiter son invention et de la perfectionner.

D'Alouzy, qui venait de retirer ses fonds de la maison de banque pour les engager dans des spéculations de terrains, continua à l'entretenir de ses projets, toujours à la veille de s'accomplir, sans se réaliser jamais.

C'était lo plus souvent au bureau de la banque, où ils se rencontraient, que Tancien associé de M. Varnier développait ses plans à son jeune protégé. Le père Trudaine écoutait en égrenant son lalac et en souriant sous ses lunettes; mais lorsque d'Alouzy était parti, il prémunissait Julien contre les tentations que de pareils discours auraient pu lui doiiner.

— Laissez-le bâtir, sur ses terrains, des châteaux en Espagne, les seuls qu'on y bâtira jamais , répétait iro« niquement le vieux commis ; vous avez une carrière faite n'en sortez pas La vie est un jeu ; quand on a gagné aux premiers coups, il ne faut plus se risquer.

Ces conseils étaient prudents ; mais Julien avait des raisons particulières pour ne pouvoir les écouter.

Depuis que sa persévérance lui avait fait gravir les premiers échelons de la hiérarchie sociale et l'avait lié d'intérêts à son ancien patron M. Varnier, celui-ci le recevait familièrement dans son intérieur. Souvent retenu à dîner par le banquier, invité à ses soirées et devenu un des habituésdela maison, Julien n'avait pu voiravec indifTérence W^ Fanny Varnier. Celle-ci , de son côté, lui témoignaitune bienveillance d'autant plus lilire qu'elle était sans arrière-pensée. Elle avait pu apprécier les excellentes qualités du Jrune hommo ; elle savait par (juels honorables etTorts il avait réussi; et elle avouait tout haut l'estimiî affectueuse qu'elle lui accordait.

C'était beaucoup sans doute, mais Julien eût voulu davantage. 11 aimait. M "eVinnierde cet amour sans bruit qui se caolio ou se maîtrise, mais n'en persiste que plus

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«MKMgiqiieniont. Par malheur il avait peu d'espérance. Bien que ses affaires eussent prospéré, son aisance était si loin de l'opulence du banquier, et les prétentions de celui-ci pour sa lille si connues, qu'il ne pouvait songer à une demande en mariage qui Teùt inévitablement brouillé avec son ancien patron. La seule ressource était d'attendre qu une heureuse chance fît disparaître la trop griànde inégalité des positions.

Après y avoir longtemps réfléchi, Julien se décida à consulter Edmond d'Alouzy, dont l'imagination féconde lui avait fourni tant d'utiles indications.

Il trouva celui-ci en compagnie d'un négociant brésihen, avec lequel il combmaities éléments d'un nouveau projet. A la vue de l'ancien commis , d'Alouzy frappa joyeusement sur son bureau.

— Dieu soit loué I voici Thomme qu'il nous faut, s'écria-t-il ; nous allons avoir de lui tous les renseignements dont nous avons besoin.

Et faisant signe à Julien :

— Venez, mon cher, s'écria-t-il, il s'agit de me faire doubler ma fortune en deux ans; vous ne pouvez pas refuser cela à voire ancien patron.

D'Alouzy lui expliqua alors rapidement la spéculation projetée 11 s'agissait d'acheter au rabais, dans les maisons de commission et dans les halles des villes de fabrique, les étoffes démodées en France, et d'aller les revendre dans les ports de l'Amérique du Sud. Le succès était assuré par le négociant brésilien, Antonio Lopez, venu à Paris pour cette affaire, dans laquelle il

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ongageaitunc somme considévablc. Il ne cherchait qu'un associé qui connût les ressources de la France, comme celles de TAmérique du Sud lui étaient connues, et qui pût aussi bien acheter qu'il était sûr de bien vendre. D'Alouzy avait accepté cette association ; mais Antonio Lopez demandait des renseignements sur les prix des marchandises, leur nature , leurs qualités , l'époque de leur livraison, et d'Alouzy espérait que Julien pourrait les obtenir.

L'ancien commis s'y engagea avec empressement. Il emmena le n-^^gociant brésilien pour savoir au juste de lui ce qu'il désirait. Antonio Lopez était un homme laconique, exact et positif, qui expliqua son plan avec une telle précision, que Julien en eut bientôt saisi tous les éléments.

Ses habitudes de suite et d'observation lui avaient donné des connaissances précieuses. Paris était pour lui un dictionnaire dont il savait l'ordre, et qu'il feuilletait toujours à coup sûr. Après un mois de courses, de recherchos, de correspondances, il avait les mains pleines (U) détails qui donnaient une nouvelle |)hysionomie à l'affaire. Au lieu de la borniM^ aux étoffes, il l'avait étendue à tous les objets de luxe dont le caprice lie la mode avait annulé la valeur; il apportait la liste avec l'indication des prix, des modes de paieiiieiil ri des moyens de transpoi't.

Antonio Lopcv, éc.mta tc.ulavec la dignité (legmalique d'un Espagnol, remercia, et dit qu'il allait faire connaître sur-le-champ à d'Alou/y lanouvellp physionomi.-

que l'affaire avait, prise, {^râce aux soins de Julien. Mais il ne tarda pas h rc^paraître avec une lettre dans laquelle le jeune capitaliste lui annonçait que, forcé de partir pour rAUemagne, il renonçait, bien à regret, à la spéculation de l'Amérique du Sud.

— C'est un million qu'il perd, dit Julien après l'avoir lue.

— Voulez-vous le gagner à sa place? demanda Lopez.

— Moi ! s'écria le jeune homme.

— Je vous propose les mêmes conditions qu'à M. d*Alouzy.

— Mais je no pourrais fournir qu'un faible capital.

— Vous fournirez votre activité et votre intel!i,oence, ce qui est mieux; quant aux fonds, je les trouverai. L'affaire vous convient-elle?

— Pardon, dit Julien étourdi : mais il s'agit de rompre avec tout mon passé ; quelque avantageuse que soit la proposition, je demande vingt-quatre heures pour y réiîécliir.

— Bien, dit le Brésilien, je reviendrai demain. Lorsque Lopez revint, Julien avait pris sa résolution ;

il acceptait.

H travailla le jour même à la liquidation de ses affaires, afni de pouvoir partir avec Antonio Lopez.

Lorsque M^'^- Vaniior apprit ce départ, elle ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise.

— Vous nous quittez, monsieur Julien! s'écria-t-elle.

— Pour revenir plus digne de ceux qui s'intéressent à moi , répondit lé jeune homme en la regardant.

Elle rougit sans répondre, et Julien partit sans l'avoir revue.

Mais il emportait «on souvenir comme un encouragement.

Bien que tous les calculs du négociant brésilien fussent exacts, les deux associé- eurent à subir de nouibreux désappointements et à courir de sérieux dangers au milieu des perpétuels bouleversements qui agitaient les jeunes républiques du Nouveau -Monde. Une portion des marchandises fut injustement retenue, des créances furent niées ; il fallut montrer autant de persévérance que de courage pour réaliser les bénéfices espérés et légi timement acquis. Enfin, au bout de trois ans de fatigues , d'inquiétudes , de périls , Julien aborda au Havre avec une fortune qui lui permettait de regarder comme possible ce qui lui avait jusqu'alors semblé un rêve.

Il venait de faire porter ses malles à l'hôtel, et, arrêté sur le quai, il promenait autour de lui ce regard insatiable et ravi de l'exilé qui revoit son pays. Il roconnais- .sait la teinte du ciel natal , les eaux plus sombres , la verdure plus touffue, les maisons plus élevées ; il écoutait avec enchantement ces murmures de voix qui parlaient la langue delà patrie ^il reprenaitenfin possession de la France par tous les sens, lorsque son nom, prononcé derri('re lui, le fit tressaillir.

Au même instant, deux bras s'appuyèrent sur ses épaules; il retourna vivement la tête et se trouva en face ded'Alouzy.

Lî-S PROJETS. 10,?

Par un ii^.ouvcment presque iuvolontaire , Julien se jeta dans ses bras.

— Comment diable êtes-vous ici, vous que je croyais au Brésil? s'écria d'Alou/.y,en rendant au jeunehomnie son embrassement.

— J'arrive, répondit Julien.

— Parbleu '.c'est jouer de malheur, répondit Edmond visiblement contrarié; vous rencontrer, après une si longue séparation, au moment même où je vais partir!

— Vous?

— Je me rendais au paquebot, voyez.

Et il montra à Julien une petite valise qu'il tenait à la main.

— J'ai un rendez- vous à Londres pour une affaire d'éclairage... une nouvelle invention!..

— Et vos mines allemandes? demanda Julien.

— Ah ! ne parlons pas de cela ! interrompit d'Alouzy ; j'y ai perdu quatre cent mille francs... à peu près tout ce que je possédais.. .

Julien laissa échapper une exclamation.

— Oh ! les affaires ont été terriblement meurtrières depuis votre départ, reprit Edmond; vous trouverez bien des maisons à bas. Et tenez, encore une dont je viens d'apprendre la ruine inévitable, celle de mon ancien associé, ce brave Varnier.

— M. Varnier est ruiné I s'écria Julien saisi.

— Par trop de probité, répliqua d'Alouzy; quand les autres atermoyaient, lui il a voulu arriver à échéance', tenir tous ses engagements! Mais le fardeau était trop

19 i sous LA TONNELLE.

lourd, il a succombé, ou du moins il est pri'S de le faire.

— Comment avez- vous appris?...

— Par une lettre du père Trudaine à notre ancien correspondant du Havre, que je viens de voir. Le brave l'homme déclare que Varnier avait fait face à tout, qu'il était sauvé,, s'il ne lui avait pas manqué cent mille francs.

— Et il n'a pu les trouver?

— ïl n'a pas voulu les cliei*clier, par la crainte de ne pouvoir les rendre. Trudaine écrivait de son chef pour demander du secours; mais il n'obtiendra rien ;Varnier sera forcé de déposer son bilan, et, je le connais, il n'y survivra pas.

— Quoi ! et il ne se trouvera personne qui veuille l'isquer cette somme pour sauver un homme <rhonneurI s'écria Julien avec agitation.

D'Alouzy haussa les épaules.

— Dans la banque, dit-il, il est rare que l'on expose cent écus poursauverThommcqui vous on prie à genoux.: il plus forte raison celui qui n(^ demande rien, qui vous i-efuserait peut-être! car Varnier est un don Quichotte Me délicatesse; s'il craint de ne pouvoir restituer ces

l'.ent mille francs, rien ne les lui fora accepter; aussi, voyez-vous, si j'avais eu ma furtune d'aub-efois, je ne hii aurais rien proposé; mais j'aurais mis la somme sous un pli que j'aiHiiis envoyé au p;'re Trudaine, et tout se sf-rnit arrangé.

La cloche du pa({uebot qui appelait les voyageurs no permit pas à d'Alouzy de prolonger l'entrrtien; il sfMia

in? PROJETS. 195

la main du nouveau d baïqué, promit de l'aller voir à son retour à Paris, ot courut au bateau à vapeur, dont les roues commençaient à s'agiter.

]\[ais ce qu'il venait de dirc^ n'avait point été perdu pour Julien, et lesoirmême il adressait au vieux commis de la maison Varnier une lettre chargée, qui renfermait, sans aucune désignation , les cent mille francs demandés.

Les affaires de Julien le retinrent au Havre une semaine entière; enfin il prit la route de Paris, et sa première visite fut pour son ancien patron.

11 le trouva vieilli, abattu, mais calme. Fanny le reçut d'un air un peu contraint et le félicita de son retour avec une cordialité mêlée de tristesse. Quant au père Trudaine, il ouvrit ses bras à l'ancien commis et essuya trois fois s(»s lunettes que les pleurs avaient obscurcies.

— Eh bien! tout va à souhait, j'espère? dit Julien, que l'émotion du vieillard avait gagné.

— Oui, oui, dit le père Trudaine à demi-voix, tout va bien, grâce aux bons enfants.

Julien coupa court à une explication dans laquelle il craignait de se trahir. Il demanda au vieux commis des nouvelles do- leurs connaissances, et s'informa des changt^inents survenus sur la place de Paris. Beaucoup de \ariations avaient eu lieu dans les fortunes-, plusieurs anciennes maisons, connues de Julien, avaient disparu dans ces tempiHes de la Bourse qui agitent* perpétuellement la richesse publique; quelques nouvelles maisons avaient surgi. Parmi elles, Trudaine nomma celle de

190 SOIS I.\ TONNELLF,.

M. Joseph Parné. qui s'était lié d'alTaires, depuis quelque temps, avec Varnier, et dont on commençait à parler comme d'un fatur associé. Julien, qui attachait une médiocre importance a tous ces détails, interromj)it Tentretien dès qu'il y trouva jour, etquilta le vieux, commis, complètement rassuré.

Le surlendemain, il se présenta de nouveau chez son ancien patron avec quelques curiosités américames qu'il vena.t offrir à Fanny. Ses visites se renouvelèrent les jours suivants et devinrent plus lonj^'ues , plus rapprochées. Fanny recevrait le jeune homme avec la même bienveillance que par le passé, mais sans la libre gaît."; qui présidait autrefois à leurs entrevues. F2lle sembla;! évi'er toutes les confidences essayées par Julien, et redouter, par-dessus tout, ses explications. Celui-ci voulut sortir enfin de ses perplexités par une franche ouverture. Il demanda une entrevue à M. Varnier. et lui avoua son amour pour sa fille. Le banquier fi! un brusque mouvement.

— Est-ce bien vrai? s'écria-t-il; vous venez me demander la main d* Fanny ?

— J'en ai la hardiesse, maintenant que meseffortsont réussi, réphqua Julien.

Et il raconta rapidement à M. Varnier comment l'espoir de cemariage avait déterminé son départ et soutenu son couraf,^e.

Le visage du banquier prit une expression de contrariété douloureuse.

LES PROJKTS. 197

— Il y a une malédiction sur nous! s'écria-t-il en se frappant le front.

— Qim voulez-vous dire? demanda Julien.

— Vous ne m'aviez rien avoué; je ne soupçonnais rien, répliqua M. Varnier.

— Eh bien?

— Eh bien ! ma fille est promise à M. Joseph Parné. Le jeune homme poussa un cri de désespoir.

— Je ne pouvais balancer, continua le banquier ; cette union , convenable à tous égards, m'assurait une association sans laquelle l'avenir de ma maison se trouvait compromis; j'ai exposé à Fanny ma situation.

— Et elle a consenti?

— Après réflexion, mais sans contrainte.

— Et si, touchée de mon affection, elle revenait sur ce consentement? s'écria Julien.

— Vous ne voudriez pas lui faire trahir une promesse, reprit M. Varnier; elle s'est engagée d'honneur; le jour du mariage est convenu ; manquer sans motif à une parole donnée serait de la déloyauté; elle-même d'ailleurs a accepté hbrement la proposition de M. Parné.

— Librement î non, s'écria Julien ; car elle savait que ce mariage vous était nécessaire ; vous l'avez dit vousmême; elle a cédé aune sorte de violence morale...

— Et si elle n'avait cédé qu'à la reconnaissance î interrompit M. Varnier vivement; si cette alliance était le seul moyen de s'acquitter envers un homme auquel nous de\ ons l'honneur ?

— Comment?

198 sous i.\ TONNri Lr.

— No m'interrogez pas, je ne puis rien vous dire de plus.

— Mais moi, je vous dirai tout, interrompit une voix. Et le père Trudainc écarta tout à coup le paravent

qui cachait la porte d'entrée.

— Vous nous avez écoutés ? s'écria M. Varnier, dont les sourcils se plissèrent.

— Malgré moi au premier instant, répliqua le vieux commis, car je venais vous faire signer ces papiers ; mais ce que j'ai d'abord entendu m'a engagé à écouler le reste.

l^^t se tournant vers Julien :

— Le service qui a été rendu nu patron peut vous être expliqué en d(uix mots , dit-il : nous étions dans l'impossibilité de faire notre fm de mois; il nous manquait cent mille francs, sans lesquels la failliti"» était imminente, et nous avions perdu font espoir, quand je les ai reçus par l'a j)0ste.

— Et comme je n'avais confié ma situation (ju'à Parné, ajouta le banquier, lui seul pouvait m'adresser celte somme. 11 en est d'ailleurs convenu depuis.

— Et il a menti! s'écria Tmdaine. Par ma foi! j'it^norais l'erreur du patron et la vanferie de maître Parné, sans quoi j'aurais depuis longtemps tout éclairci.

— Vous savez donc quel est l'auteur de l'envoi '/demanda Varnier.

— J'ai gardé l'enveloppe qui le renfermait, répliqua le vieux commis , en montrant un papier qu'il tira de son portefeuille.

IF.S PilOJEïS. 199

— Eh bien!

— Il y avait sur cette enveloppe une adresse.

— Et vous connaissez l'écriture? dit Julien.

— Par la raison que c'esi la tienne, petit, s'écriale vieux commis; il est impossible de ?e. tromper sur les majuscules.

Yarnier prit l'enveloppe qu'il examina, puis leva les yeux sur le jeune homme qui était resté immo])ile à la même place, tout rouge d'émotion.

— Mon iils ! s'écria-t-il en ouvrant les bras.

.Tulien s'y jeta transporté : tous deux restèrent longtemps embrassés, tandis que ïrudaine attendri essuyait de nouveau ses lunettes.

Fanny, qui n'avait consenti à épouser le futur associé de son père que par gratitude, et qui aimait depuis longtemps ,1ulien, remercia Dieu de trouver un bonheur là où elle n'avait espéré que l'accomplissement d'un devoir. Yarnier vécut encore plusieurs années avec ses eul'ants, et ne mourut qu'après avoir vu le crédit de sa maison complètenient relevé, grâce aux efforts de .lulien.

V.Wq. se trouvait au plus liant point de sa prospérité lorsqu'on annonça un jour k Julien Edmond d'Alouzy ! 11 vit entrer un homme chauve, pauvrement vêtu, et dont les traits altérés révélaient de longues souffrances ; c'était son ancien protecteur (|ui, de projet en projet, avait dissipé tout son patrimoine, annulé des facultés précieuses et perdu les vingt plus belles années de sa vie, Il venait solliciter l'appui de Julien pour obtenir

SOI s LA rOXNELLF.,

nu liuml)lc emploi qui lui permît do satisfaire aux besoins de chaque jour !

Julien ne lui laissa point achever sa demande.

— Votre place est trouvée, s'écria-t-il -, vous resterez près de moi et avec moi. Nous formerons une association dans laquelle vous apporterez votre imagination pour capital^ ce sera à vous de donner des conseils, de fournir les idées...

— Et vous vous chargerez de les accomplir, acheva d'Alouzy. Hélas! nous continuerons ainsi ce qui s'est toujours fait. Depuis que j'existe, j'ai dessiné sur tous les murs des plans que le premier passant exécutait ; j'ai semé à tout vent des projets qui étaient cultivés par d'autres, et, faute de suite et de persévérance, je suis resté un homme inutile 'd\ ec plus de ressources qu'il n'en fallait peut-être pour rendre d'importants services à mon pays.

1M)1]ZIÈMB RÉCIT

La petite rivière de l'Huisne coule dans une vallée verdoyante, comprise entre Longny et Pervenchôres. A peu de distance de ce dernier village, vers la source même du cours d'eau que nous venons de nonmier, se trouve le moulin du Dreil, qui travaille seul pour pres- (jue toute la commune, et ne peut suffire aux demandes de ses pratiques trop nombreuses.

Le Dreil appartenait au meunier Rigaud, connu sur-

202 sous LA lUNNELLE.

tout pour son amour de la tranquillité et l'habitude de s'entremettre dans toutes les querelles en criant : La paix! ce qui Tavaii fait surnommer « le bonhomme Paciiique. »

Tel était , en effet , l'éloignement de Rigaud pour la lutte, non-seulement contre les personnes, mais contre les choses, qu'il n'avait jamais pu se décider à changer les dispositions de son moulin, et à donner k la chute d'eau une direction qui eut permis d'ajouter une meule nouvelle. Cliaque fois qu(*- l'ouvrage pressait, il sentait l'utilité de ces améhorations ^ il en parlait comme d'un projet à réaliser^ mais l'amour du repos rempechait toujours de passer outre.

Cependant la nécessité devenant chaque jour plus pressante , le bonhomme Pacifique commença à chercher un expédient qui pût concilier ses intérêts avec son horreur pour le changement.

Il avait une lille ^ Ivonnette était déjà grande ^ il devenait temps de la marier, et Rigaud avisa, tout à coup, qu'un gendre pourrait accomplir ce qu'il avait jusqu'alors ajourné. Il fallait seulement trouver, i)our cela, un 'jeune homme intelligent, actif et ayant quelque bien; car notre meunier prétendait améliorer son moulin sans toucher à ses propres économies. Son futur gendre devait lui apporter, en même temps, la capacité et l'argent nécessaires pour le changement projeté.

Il se rendit en conséquence chez son compère Raudin, autrefois huissier à Mortagne, maintenant proi)riétaire à Bazoches-sur-lloéne, et lui conta son allaire de

LES UIVALX. 20,1

poinL en point. L'ancien huissier promit de trouver ce qu'il cherchait; mais plusieurs mois se passèrent sans qu'il parût se mettre en peine de remplir sa promesse.

Pendant cet intervalle, Rigaud, que l'âge rendait moins actif, s'était décidé à gager un garçon meunier qui ne tarda pas à le décharger de tout travail. Claude était doué de la précieuse faculté de faire vite et bien. Grâce à son zèle infatigable, le moulin marchait nuit et jour, et les pratiques n'attendaient plus que le temps rigoureusement nécessaire ; encore trouvait-il des moments perdus pour aider tvonnettc au ménage , faire ses commissions à Pervenchères, et causer avec elle de mille sujets.

Au moment où s'ouvre notre histoire, tous deux étaient engagés dans un de ces entretiens que Claude prolongeait toujours, et dont la jeune fille ne paraissait jamais fatiguée. Il était question des projets de Rigaud, que ce dernier avait confiés au jeune garçon dans un moment d'épanchement. Ivonnette paraissait douter.

— Laissez donc! vous vous raillez de moi, disait-elle avec un sourire un peu inquiet ; le compère Baudin s'occupe à élever les bœufs et non à marier les filles.

— L'un n'empêche pas l'autre, s'il vous plaît, répondit Claude, qui ne paraissait nullement en goût de railler-, le père îligaud m'a bien dit la chose comme je vous la répète. Il veut un gendre habile. . .

— Eh bien! ce n'est pas un tort, lit observer Ivonnette, en lançant un regard détourné au jeune garçon.

— Mais il veut de plus un richard, ajouta Claude.

204 socs LA TONNELLE.

— Ça Ji'est pas encore un tort I reprit la jeune fille avec malice celte fois , si le richard a bon caractère et bon cœur.

— Alors, vous approuvez son projet? s'écria le garçon meunier : au fait, vous pouvez prétendre à beaucoup ! . . . quand on est jeune, jolie, bien dotée... Ah! il y a des personnes qui ont tout pour elles... et d'autres... rien.

— Est-ce que vous êtes envieux de ce que le bon Dieu m'a donné? demanda-t elle en riant.

Claude ne répondit que par un gros soupir.

— Ah! si mes parents m'avaient laissé un héritage! dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.

— Dans ce cas. vous n'en voudriez pas à ceux qui en ont? acheva Ivonnette.

— Ce n'est pas a leur héritage que j'en veux ! lit observer le garçon meunier en secouant la tète, c'est au bonheur qu'il leur procure... Une supposition, par exemple, qu'il y eût, en mon nom, chez le notaire deux ou trois mille écusî.. . j'aurais pu arranger le moulin du pèi'e liigaud comme un autre.

— Tiens î çu vous est donc venu cette idée-là? interrompit Ivonnette... Mais pourquoi alors n'en avez-vous rien dit au père, quand il vous a conté la chose?

— Vous savez bien qu'il m'aurait mis à la porte, répondit Claude tristement, et ce n'est pas bon à vous de tourner ainsi en moqueries ce qui me lient tant au ca;ur.

— Ahl si vous prenez cet air-là, on ne pourra plus rien dire, répliqua la jeune fille, qui cherchait évidemment à arriver, i)ar la plaisanterie, à une explication

m: s ni VAUX. 205

sérieuse -, mais pourquoi ne pourrais-jcitas rire comme vous?

— Est-ce que je ris, moi ? s'écria Claude avrc une sorte d'emportement aftligé. Vous ne savez pas peulètre que je donnerais un d«; mes bras pour ne jamais quitter le Drcil.

— Un meunier manchot serait un pauvre nu;unier! lit observer comiquement la jeune fille.

— Mais ça pourrait être un mari heureux, ajouta le jeune garçon, enhardi par les joueries d'ivonnette.

Et comme celle-ci, au lieu de répondre, affectait d'examiner un sac de mouture avec une attention singulière :

— Pas vrai, ajouta-t-i! en se penchant vers elle et baissant la voix... Reste seulement à savoir si vous seriez une heureuse femme... répondez, Ivonnette!

Celle-ci hésita, releva la tète , rougit, puis éclata de rire.

Claude s'arrêta déconcerté.

— Rire n'est pas répondre, lit-il observer avec dépit.

— Faudrait-il donc pleurer? demanda la jeune fille un peu confuse... On pleure quand on a du chagrin.

— De sorte que vous êtes bien aise de ce que je viens de dire? s'écria Claude.

— Ai-je fair d'être fâchée? répondit Ivonnette, qui riait toujours et rougissait davantage.

Le garçon meunier poussa une exclamation de joie, et lui saisit les deux mains.

— Répétez-moi ça, s'écria-t-il ; oh! si vous saviez le

bien que vous me faites ! J'ai eu tant de chagrin, allez... je suis resté si longtemps sans oser parler... J'ai besoin que \ ous m'encouragiez.

— Ce n'est donc plus aux hommes à avoir du courage, répliqua l'incorrigible rieuse; qui est-ce qui vous t'ait peur? ^0

— Les idées dubonhonmie Kigaud.

— Bah! le père est bon comme du pain^ s'il voit qu'il faut changer quelque chose à son plan pour que ça nous coiiteiîlo, il no résistera pas longtemps.

Claude secoua la tête.

— Oui , oui , dit-il avec inquiétude, le bourgeois est bon, il n'aime ni le chagrin ni les disputes, mais il tient à ce qu'il veut plus que pas un de la paroisse ; et, quant à l'argent, il en a trop compté dans sa vie pour ne pas connaître ce qu'il vaut. Lui-même me Ta dit, il lui faut un gendre qui ait de quoi arranger le mouhn, et moi je ne possède que ma bonne volonté.

— Eh bien! faut la gardor, répliqua Ivonnelte plus sérieusement :, le père est maître de moi, et je dois lui obéir: mais le temps amène bien des choses, et si vous êtes chrétien, Claude , vous n'avez pas oublié que l'espérance est une vertu théologale. Il y a ga dans le catéchisme.

— Alors, j'espérerai, flit le jeum^ meunier avec un sourire de reconnaissance et de contentement ^ puisque vous vous intéressez à mon désir, j'aurai de la patienci'. Ah! si vous saviez comme ça m'occupe, Ivonnette ! je ne pense pas à autre chose...

LES nivArx. 207

— C'ost bon, inlorroiupit la ùUo da ptTO Rigaiu], qui savait désormais tout ce qu'elle voulait savoir... Pensez aussi un peu à notre meule qui a besoin d'être repiquée. Faut que le pèr(^, en revenant de Lonp^ny, trouve la besogne faite.

A ces mots, elle sortit, ot Claude l'entendit qui montait l'escalier en Ciiaiitant la jolie ronde normande de la Saint-Jean :

Voici la Saint -Jean, L'IioiH'ciise joiiniéc, Que nns fianccnx Vont à rassemblée.

Marchons, joli cœnr:

La lune est levée.

Le pauvre garçon soupira et allait se décider à reprendre le piquage de la meule, comme ïvonette le lui avait conseillé, lorsqu'un étranfier parut à la porte du moulin.

C'était un liomme d'environ trente-cinq ans, velu d'un costume demi-paysan, demi-bourgeois, et tenant à la main un de ces bâtons terminés par un fouet que les Normands affectionnent tout parliculiërem nt. Il s'arrêta sur le seuil en demandant le bonlionmie Rigauil.

— Il n'y est point pour le moment, dit Claude-, mais ftiut pas que ea vous emj)écbe d'entrer.

Le nouveau venu obéit à l'invitation.

— Ah! il n'y est pas, répéta-t-il en regardant autour de lui, comme s'il eût voulu faire l'inventaire du moulin; et il est loin d'ici peut-être?

208 sois r\ TOXNF. Li.r.

— A Lonpny.

— Voyez-vous raî moi qui en viens! Et il tardera beaucoup?

— Nous l'attendons dans la soirée.

L'étrangler murmura quelques nv^ts de dôsappoiiitoment, parut se consaltor, et finit jjar s'asseoir sur un sac de blé, en disant (ju'il a tiendrait.

11 avait à peine eu le temps de tirer son chapeau pour essuyer son front linmide de sueur, lorsqu'un nouveau personnage entra brus(]uement.

Le nouveau venu portait un(^ blouse d(^ voyage, couverte de poussière, et avait à la main ime brandie de houx, coupée en passant dans quelque taillis.

il ne s'arrêta point r^ur le seuil comme i-elui qui l'avait précédé -, mais, s'avançant jusqu'au milieu du moulin, il se mit à frapper le planclior de son bâton en criant :

— Ohé, du moulin; n'est-ce pas ici qiie dtMneure le papa Rigaud; dit le prrr Pacifique ?

Le voyageur assis sur le sac de blé se retourna avec une exclamation de surprise.

— Jean Taurin! s'écria-t-il.

•• — Tiens, François Laudrillé! réplicpia r.'.iiii'i .

— Comment donc es-tu ici?

— ■ Et toi ?

— Je viens pour (larler au meunier.

— Moi de même.

— Voilà une rencontre! Alors tu arrives de Regmalard?

— |mi droite liune 1^'t toi?

Ll s RfVAl'X. 209

— Di'. Toiirouvre.

— Voyez-vous ça ! Et tu as })nrlp au meuni>r?

— Il n'y est pas.

— Do sorte que tu l'attend

— CiomiiK; tu vois.

.joan Taurin prit place sur i\n second sac, vis-à-vis di; François Laudrillé, et tira également son chapeau. La chaleur de la route ne l'avait pas moins iat"gué que celui-ci , et il se mit à se plaindre bruyamment de la poussière et du soleil. Claude, qui connaissait les règles de l'hospitalité normande, alla chercher un pot de cidre i;t deux verres qu'il plaça sur une roue de rebut, transjbrmée en table poar les voyageurs.

Tous deux se hâtèrent de fAire honneur au bère du papa Rigaud, en reprenant la conversation un moment interrompue.

Il était évident que lun et l'autre s'étonnait de la présence de son compagnon au Dreil, et désirait eu conn.dtre k; motif; mais une explication entrc^ deux paysans normands est toujours une chose singulièrement comphquée ; l'esprit de circonspection leur a donné une habitude de faux-fuyants et d'ambages qui font de leur conversation une sorte d'équation surchargée de termes contradictoires, et dont il faut laborieusement (Irgager Vinconnue.

Cef^endant, le cidre aidant, les deux voyageurs arri vèrent à s'avouer qu'ils venaient au Dreil pour une affaire importante.

— Voudrais-tu, par hasard, acheter le moulin du

père Pacifique ? demanda Laudrillé en regardant Taurin.

— Il est donc à vendre? répliqua celui-ci avec un étonnement qui parut naturel à son compapjnon.

— A vendre, non pas, reprit François, mais à prendre... seulement il y a une condition!...

Il avait prononcé ces derniers mots confidentiellement en avançant le bras vers le pot de cidre pour rempli]* de nouveau les verres \ une main prévint la sienne, enleva la pinte de grès et lui en substitua une nouvelle.

Les buveurs, qui avaient levé en même temps la tête, aperçurent Ivonnctte dont le sourire laissait voir deux rangées de dents aussi blanches que des perles Unes.

— Claude s'était trompé, dit-elle gaîment -, il n'avait pas tiré au tonneau du maître cidre , comme on doit le faire aux gens du dehors^ ces messieurs excuseront.

Et, tournant sur elle-même avec la prestesse gracieuse des Normandes, elle disparut en fredonnant.

Les deux voyageurs la regardèrent partir, puis s'écrièrent en môme temps :

— La jolie fille!

— La cliarmante créature !

-T— C'est l'héritière du moulin, dit Taurin.

— La belle Ivonnetlo, ajouta Laudrillé.

— Tu sais son nom? reprit le premier, surpris.

— Qui (\st-ce qui le saurait donc? répliqua le second en clignaiil des yeux et remplissant les deux verres; je l'ai parlé tout à l'heure d'une condition.

— Eh bien?

- I^h })ienî la voila la coîiditionl

LFS RIVAUX. 2t1

— Comment! la fille du i)ère Rigaud...

— Attend un épouseur qni devra aprrandir le moulin. ~ D'où sais-tu cela ?

— Du papa l^ourdin qui a pensé que l'affaire pourrait me convenir.

— Est-ce vrai?

— Il m'a écrit à Regmalard voilà huit jours ; mais j'étais occupé de la succession de mon oncle, et je n'ai pas pu venir plus tôt.

— Alors, tu arrives trop tard, s'écria Taurin; le pt'^re Bourdin a eu l'idée que tu refusais, et il m'a fait venir de Tourouvre pour m' envoyer à la place.

Laudrillé fit un haut de corps en arrière.

— Toi ! reprit-il stupéfait, tu viens au Dreil pour la lllle de Rigaud?

— Pour elle, dit Taurin qui vidait son verre à petits coups.

— Et tu espères te faire accepter?

— J'apporte pour en une lettre démon parrain.

Laudrillé ouvrit la bouche pour protester; puis obéissant à ce ]irincipe d'un fameux diplomate (jui recommandait de se défier toujours de soii premier mouvement, il s'arrêta et avala, coup sur coup, trois gorgées de maître cidre. Taurin voulut le forcer à s'expliquer en répétant que son retard avait du être regardé comme une renonciation à la tille du meunier; mais Laudrillé eut soin de répondre avec cette ambiguïté normande qui n'apprend rien, et la conversation ne tarda pas à se ralentir des deux côtés.

212 sors LA TONNEI-Lr..

Cependant ni l'un ni l'autre ne songeait à céder, et si la parole languissait, les esprits avaient en revanche redoublé d'act'vité. Les deux rivaux cherchaient déjà le moyen de s'évincer réciproquement, et pendant que leurs verres continuaient amicalement à se heurter, leurs imaginations passaient en revue tous les pièges qu'ils pouvaient se tendre.

Comme l'important était de prévenir favorablenjenl le meunier, tous deux parurent d'abord décidés à ne passe céder Ja -placepiiais Laudrillé, qui avait plus d'expérience, ne tarda pas a comprendre que cette obstination, nécessairement imitée par son rival, ne le conduirait a rien. Changeant eu conséquence de projet, il eut l'air de prendre son parti, déclara tout haut qu'il ne pouvait attendre plus longtemps, et souhaitant le bonsoir à Taurin et à Claude, il prit résolument le cIk?min de Pervenciièrcs.

'l'aurin, ijui avcfiî \'Oulu s'assucer d'.* la dii'cction qu'il suivait, rentra complètement raSsr.ré et reprit sa place, bien décidé à attendre le retour du père Paci/ique.

Mais Laudrillé n'eut pas plus tôt perdu de vue le Dreil que, faisant un détour, il : obroussa chemin, passa derrière le mouiin sans être vu, et gagna la route de Longny, sur laquelle.il savait devoir rencontrer Rigaud. Il 1 avait vu assez souvent ii Regmalard pour être sûr de le reconnaître, et il se mit à préparer tout bas ce qu'il devait lui dire, afin de se recommander lui-même et surtout de perdre son rival.

Son plan lui réussit à souhait; il rencontra a mi-che-

LES UiV\rX. 213

min do Longiiy le meunier, qui s'était arrêté à la porte (l'un cabaret pour faire souffler sa jument 'et goûter le cidre de l'endroit. Laudrillé se nomma, dit de quelle part il venait, et reçut àwpère Pa ci fi que un diCC\iQ\l qui lui donna les meilleures espérances.

Apri's lui avoir parlé du prix di^s grains et des nouveaux procédés de mouture, de manière à prouver qu'il était de la partie, il fit l'inventaire des différentes sommes qu'il avait placées chez le notaire, y ajouta l'estimation de quelques champs loués à bail, et arriva à un total d'environ mille pistoles, net de toute obligation. Ce premier point établi, il amena adroitement la conversation sur un filleul du père Bourdin, auquel celui-ci avait d'abord donné une lettre pour le meunier, mais qu'il avait ensuite reconnu incapable de satisfaire aux conditions requises. Taurin (c'était son nom) avait déjà dissipé une portion de son patrimoine, et le reste se trouvait sérieusement compromis. Son séjour au grand moulin de Mortagne lui avait d'ailleurs donné des goûts de paresse et de dissipation; c'était un de ces jeunes garçons à demi engagés dans kunauvaise voie, et qu'un miracle seul peut sauver.

Pendant qu'ils causaient ainsi, le meunier et son compagnon avaient laissé la nuit venir. Le bonhomme Uigaud pensa enfin à regagner le Dreil, et prit congé de Laudrillé, auquel ii fit proinettre d;' revenir le lendemain. Tout en cheminant, il repassa dans sa mémoire les renseignemeîds qui venaient de lui être donnés, et se réjouit en lui-ntème de ce que co tilleul de son corn-

21i sous I,A TONNELLE.

pèro n'eût point profite'; de la lettre qui lui avait été remise pour se présenter au moulin. Maintenant, du moins, s'il arrivait, le père et la fille se trouveraient avertis et se tiendraient sur leurs gardes.

11 achevait ces réflexions en rentrant au Dreil, où il trouva Taurin assis à la même place devant un pot vide et un verre plein. Cette vue produisit sur le meunier une impression de désagréable surprise: il eut comme une révélation subite.

— Dieu nous sauve! voici un gars qui doit avoir un parraina Bazoche, dit-il en regardant le jeune tiomme en blouse.

— Comme vous dites, père Pacifique, répliqua Taurin, qui avait également deviné le meunier.

— Et il est ici depuis longtemps?

— Depuis plus de trois heures.

— Alors il vient pour affaire?

— .l'apporte une lettre du père Bourdin.

Tout ce que Laudrillé avait annoncé se vérifiait. Le bonhomme Rigaud prit la lettre en jetant à Taurin un regard en rlessous. Un autre lui eût laissé voir ses mauvaises dispositions, maisle;?ère Pacifique n'était point homme à hasarder une explication qui eût pu amener un débat. Il ouvrit la missive et se mit à lire lentement. Au lieu de songer à son contenu, il réfléchissait au moyen de se débarrasser sans éclat du tilleul de l'huissier. Les phrases de la lettre qu'il lisait à demi- voix passaient sur son esprit sans y pénétrer; enfin, arrivé au bout, il s'arrêta forcément, toussa deux ou trois fois, et adressa

à Taurin une demi-douzaine de questions indifférentes, afin de gagner du temps.

Mais le jeune homme était trop pressé de se débarrasser de son ri\'al pour se prêter aux digressions du meunier. 11 le ramena brusquement à ce que renfermait la lettre, en l'avertissant qu'un malentendu de son parrain amènerait probablement au moulin un second prétendant. Rigaud se garda de dire qu'il l'avait vu.

— Peut-être bien que vous le connaissez, reprit Taurin-, c'est ce grippe-sou de Laudrillé... un vieux grêlé qui pourrait être le père de votre lille... Prenez bien fjjardc à lui, père Pacifique, il y a toute une légion de diables dans ses souliers.

Rigaud regarda le jeune liomme d'un air étonné.

— Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de ses procès, reprit Taurin-, il a plaidé (*-ontre ses oncles, contre ses frères; il plaiderait contre tous les saints du paradis, s'il espérait y gagner quelque chose. Laissez • le seulement mettre un pied dans le moulin, et avant un an il en sera seul maître.

— Lui ! s'écria Rigaud effrayé-

— Sans compter qu'il vous trompera sur son avoir, re|)rit Taurin^ presque tous ses fonds ont été prêtés sans hypothèques, et, avant trois ans, ce sera un homme ruiné.

Le meunier devint pensif.

— Je ne vous parle pas de votre fille, continua Jean: autant vaudrait mûrier une fauvette à un hibou ! mais vous ne voudriez pas avoir un gendre qui se croiserait les bras six mois sur douze et vous laisserait le travail du moulin.

210 socs LA TO^^F,L^F..

Cette dénonciation, bien quo faite d'un accent qui en prouvait la passion, avait trop de vrais:^mb'ance pour n«' point frapper le;)6^r.'^ Paci/ique. Ce ([ue lui-même savait de Laudrillé semblait d'ailleurs l'appuyer. 11 commença a se jj^ratter l'oreille, singulièrement perplexe au milieu de ces accusations venant dos deux côtes. Grâce a elles, Laudrillé et Taurin lui étaient devenus également suspects. 11 croyait chacun d'eux dans le njtd ([u'il disait de son adversaire, cl s'en défiait pour le bienqu'il ajoutait de lui-même. Les deux rivaux n'avaient réussi qu'a se perdre récipro([uement dans son esprit.

Cependant, lorsque Taurin, chassé par la nuit, demandant la permission de revenir le lendemain pour reparler sérieusement de l'affaire qui l'amenait, le père P/icifique n'osa refuser, et dit qu'il l'attendrait.

Mais le jeune homme parti, il demeura quelque temps immobile a la même place, tout contrarié et tout rêveur. L'espèce de lutte qui allait s'engager entre les deux prétendants eiïrayait son humeur paisible; il eût voulu pouvoir se débarrasser de tous deux sans bruit-, car tous deux lui déplaisaient également; par malheur le moyen lui échappait; il avait beau combiner les faux-fuyants, chercher des prétextes, appeler a son secours les atermoiements, la nécessité d'en venir à une explication lui apparaissait toujours inévitable.

Après avoir murmuré plusieurs exclamations de chagrin et de dépit, entrecoupées de gros soupirs, il fallut donc se résoudre à braver les débats du lendemain.

Le père Paci/iqnc, tout troublé de cette cruell<* né-

LKS niVAlX. '217

ccssitt', SG mit à faire l'inspection du moulin qu'il avait (juitté depuis la veille.

Claude avait été si diligent, que la besogne la plus pressée était faite, et que tout se trouvait à sa place. On eût dit que l'œil du maître n'avait cessé de surveiller, et Rigaud ne trouva matière à aucune réprimande. Il passa du moulin à la maison d'habitation, où Ivonnetle n'avait pas moins bien employé son temps. Les meubles, cirés à neuf, brillaient de propreté, le vaisselier avait été orné dé branches do thym, et le couvert était mis près de la fenêtre qui laissait pénétrer la fraîcheur du soir.

La jeune fille, occupée à préparer le souper devant un feu qui flambait joyeusement, chantait comme un oiseau des bois. Le bonhomme sentit son cœur plus léger au milieu de cette atmosphère d'ordre, de travail et de paix. Il rendit gaîment son bonjour à Claude, baisa Ivonnette sur les deux joues, et s'assit à table avec un soupir de soulagement.

La jeune fille avait voulu fêter son retour, et le souper était plus somptueux que d'habitude. Gomme il allait finir, Ivonnette apporta même avec une certaine solennité une bouteille de cognac à demi-pleine, qu'elle gardait au fond de l'armoire au linge, et dont l'apparition n'avait lieu que dans les grandes circonstances. Cette vue acheva de dérider le père Pacifique,

— Dieu me sauve! tu es une bonne fille, s'écria-t-il en se hâtant de boire le cidre qui restait dans son verre : tu as deviné que j'avais besoin ce soir de la petite goutté de consolation.

218 SOI s LA TONNELLC.

— Les gens qui sont venus tout à l'heure vous auraient-ils donc fait du chagrin? demanda Ivoiinette en échangeant un regard avec Claude.

— Oui, oui, reprit tristement le meunier, qui dégustait lentement le cognac dont il s'était versé un demi verre. On a raison de dire qu'il faut tourner la langue sept fois avant de parler! Si je n'avais pas communi que mon projet au compère liourdin, je ne serais pas aujourd'hui dans l'eudjarras.

— Ainsi le bourgeois ne s'est pas encore décidé entre les deux épouseurs? demanda Claude, qui tâchait de paraître indifférent .

— Tu sais pourquoi ils venaient? dit lligaud étonné.

— Tous deux en ont parlé au moulin, reprit le gar- (;on meunier, et chacun se vantait de réussir sûrement.

Le père Paci/iquc se versa un nouveau coup d'eaudc-vie.

— C'est ce que nous saurons, dit-il, légirement échaulïé par la brûlante liqueur; je suis là pour quehiue chose aussi, i)eut-(Hre! Fautlra voir, comme on dit, si nous avons le même curé !

— Il doit pourtant y en avoir un que vous préférez? fit observer Claude avec une sorte d'inquiétude.

Le meunier haussa les épaules et allongea les lèvres I ■ — .le n'en sais rien, dit-il lentement, je n'en sais, ma foi, rienî

Et se penchant vers le garçon d'un ton de conliancr :

— A te d'in^ vrai, vois-tu, continua-t-il, je ne serais pas fàf'hé de les voir tous les deux au diable.

LF.S RIVAUX. 2!î)

— Ail! j'étais sûro; qu'ils vous déplairaient! s'écria joyeusement Ivonnctto.

— Oui! reprit Rigaud pensif, mais le diflicile est de s'en «lébarrasser; tous deux viennent de la part du conipère, et, selon ce que dit Claude, ils se croient sûrs de leur allai re.

— Si l'on a des raisons i)our les refuser? lit observer la jeune fille.

— Pardieu! on n'en manque pas de raisons, reprit Rigaud^ mais il faut les donner, et c'est là le difticileî Ils se fâcheront^ une parole en amène une autre, et on finira par se qucrelb^r, sans compter que le père Bourdin

me gardera rancune. C'est une malédiction, vois-tu,

« Ivonnette, qu'ils soient arrivés ici-, je donnerais les profits du mois pour n'avoir pas à débattre celte afl'aire; ça va me gâter mes repas et mon sommeil pour huit jours.

— Mais le bourgeois ne peut- il s'en débarrasser sans leur faire offense? demanda Claude.

— Voilà ce que je cherche, s'écria le meunier; faudrait trouver un moyen honnête de les congédier; quelque chose qui permettrait (h se séparer bons amis.

— Eh bien! mais c'est facile, interrompit étourdiment Ivonnette; si vous dis'oz que je suis promise"'

Le prre Paci/ique redressa la tête.

— Toi! répéta- t-il. Dieu me le pardonne! c'est une idée! mais ils me dema'^(Jeront à qui.

— Ah c'est juste, répliqua la jeune fille d'un air embarrassé; qui donc pourrait ; asser pour mon fiancé?

— Voyons, reprit Ri:.:aud, qui goûtait évidemment

rcxpédicnt j si Ton [jouvait choisir quc]([u'im parmi les voisins...

— Oh! pour cela, non, s'écria Ivonnettc^ ils prendraient la chose au sérieux.

— Eh bien! si le choix est bon?... continua le meunier plus vivement. Supposons que ça ne soit pas un semblant, mais que je te marie tout de bon à un autre, pour échapper aux deux vauriens qui doivent revenir demain...

— Vous savez bien qu'il n'y a persomie dans la paroisse, lit observer Ivonnette : vous voulez un meunier?

— Sans doute.

. ^— Laborieux et bon enfant?

— Comme tu dis.

— Qui puisse améliorer le moulin ?

— Oui...

— Et qui reste pourtant soumis à votre volonté?

— C'est ainsi que je Fenteiids.

— Eh bien ! pour cela, mon père, il faudrait un garçon qui n'eût, lui, que ses ])ras.

•^ A cause?...

— A cause du proverbe (jui dit ({uc. le» richards veulent garder pour eux tout le [)ain blanc. Si l'épouseur a de l'argent, vous ne devez pas compter sur sa soumission ; il voudra être le maître, et tôt ou tard nous verrons la guerre au moulin. C'est à vous de choisir entre la dot et la paix.

— La paix! je veux la paix! 3'écria le pêrc Pacifique

avec une énergie qu'exaltait le cognac-, mais j'aurais tout de même voulu une dot.

— Qu'y gagnercz-vous? fit observer la jeune fdle : le moulin peut contmuer avec ses deux meules sans qu'aucun de nous en dorme m.oins ou mange de plus mauvais appélit. Ce qu'il faut au père, c'est un gendre dont soit sûr comme de lui-memo, et qui lui garde sa vie contre les inquiétudes et les querelles.

— Tu as raison ! s'écria Rigaud , dont Tintelligenco commençait à prendre la direction qu'essayait de lui donner Ivonnette.

— Seulement, un pareil homme est difficile à trouver.

— Tu crois? continua le meunier qui guigna Claude.

— Il faut quelqu'un de bien connu, reprit la jeune fills •— C'est ça ! murmura Rigaud.

• — Un brave travailleur, qui ait assez d'esprit pour se conduire seul, et assez de douceur pour obéir.

— Eh bien! j'ai ton affaire, interrompit le père Pacifique en élevant son verre à la hauteur de son œil. Au diable la troisième meule! je la payerai, s'il le faut, de mon argent... mais je resterai le maître à Dreil, et nous aurons la paix jusqu'à ce que je sorte d'ici les pieds en avant. Ton verre, Claude, et bois-moi ceci bravement. Le paroissien en question est de ta connaissance.

— De ma connaissance ! répéta le garçon meunier, qu tremblait d'espérance.

— Et de ta famille, continua Rigaud.

— Se peut-il? Au nom du bon Dieu! achevez, maître Rigaud; ce gendre choisi par vous...

222 sous LA TONNF.LLK.

— Parl)lcu! c'est lo fils de ta mère, cria le meunier, en éclatant de rire.

Clau(ie poussa un cri, et Ivoimette détourna la tête, toute rouge de saisissement et de plaisir.

Le père Paci/tquej qui avait pris son parti, confirma (le nouveau sa résolution, et se plut à recevoir les remercîments passionnés de Claude et les joyeuses caresses d'Ivonnette, qui voyait ses es|)érances arrivées k bon port. 11 fut convtuiu qu'on se débr.rrasserait le lendemain des prétendants avec force politesse, en leur apprenant qu'ils arrivaien tro[> tard, ce qui fut fait comme il avait été dit.

Laudrillé et Taurin sortirent ensemble du moulin, la tête basse et le co'ur triste; ils avaient enfin compris qu'en cherchant à se nuire, ils avaient assuré le succès d'un troisième rival. Au moment où ils allaient se séparer, tous deux relevènuit les yeux en même temps et se re^iardèrent.

— Ma. foi! nous avons eu c" ([ue nous méritions, s'écria Taurin avec une sorte de grossière franchise -, (pie ceci nous serve de leçon, compère ; il ne faut jamais ou blier le proverbe qui dit que q'jand deux larrons se battent pour savoir qui aura la jkroie, il en arrive souvent im troisième (pii l'emporte.

TREIZIÈME RËCIT

Le soleil se levait sur le polit archipel de Bergh * et coiuniençait à illuminer l'Océan qu'agitait un reste de loinptHe, On voyait les vagues folles courir le long des ri'cifs de corail qui défendent ces îlots étages les uns au-dessus des autres comme les terrasses d'un parc immense.

Devant l'un des moins élevés se dressait encore le

' Dans les Carolines, en Océanie.

niât d'un navire submergé, dont chaque flot emportait un débris; c'était VOceanic, surpris la nuit précédente par l'orage et poussé contre ces digues redoutables sur lesquelles il était demeuré entr'ouvert.

An moment du désastre, passagers et matelots avaient espéré échapper à la mort en se précipitant dans les embarcations; mais celles-ci avaient essuyé le même sort que le navire lui-m(3me, et s'étaient brisées, quelques instants après, contre les écueils. Quatre des naufragés, servis par d'heureuses chances, avaient seuls gagné l'île la plus prochaine, et se trouvaient alors groupés sur un étroit promontoire d'où ils contemplaient les restes du vaisseau déjà presque entièrement démoli i)ar les vagues.

Leur salut avait été, du reste, un de ces jeux du hasard qui semblent dérouter toute prévision et contredire toute logique; car, à part Georges Riller, dont la force et l'adresse pouvaient justifier un pareil résultat, tous semblaient devoir être les premières victimes du désastre qui venait de faire disparaître VOceanic et son équipage entier.

L'un, Arthur Tarling, appartenait à la classe paisible et studieuse des savants de cabinet, plus propres à classer uno plante ou à déterminer la famille d'un batracien, qu'à lutter contre les vagues; l'autre, nommé William Trot, s'était jusqu'alors principalement exercé aux tours de gobelets, aux sauts de carpe et à la danse sur la corde raide; enfin le troisième était une pauvre malade, mistress Koppcl, presque entièrement privée de l'usage do

SCS jambes, et que la houle avait jetée à terre sans qu'elle sût comment.

La première émotion de terreur apaisée, es quatre naufragés, si miraculeusement sauvés, s'étaient rejoints reconnus, et ils venaient d'acquérir la triste certitude qu'ils avaient seuls échappé à la tempête.

Mistress Koppel, assise sur le sable, avait les mains jointes et la tète baissée; William Trot regardait la mer en faisant prendre machinalement à son bonnet les mille formes bizarres qu'il avait coutume de donner à sa coiffure de Pierrot; enfin Arthur Tarling, qui avait d'abord promené autour de lui des regards désolés, venait de les arrêter involontairement sur un coquillage d'espèce inconnue, que par habitude il s'occupait de classer.

Georges Ritler seul avait fait quelques pas vers l'intérieur des terres, et cherchait les ressources que l'on pouvait y espérer.

Ritler était un homme d'action dans toute la force du mot. Longtemps adonné au braconnage, puis à la contrebande, il s'était embarqué pour échapper aux tracasseries de là justice, et avait apporté dans sa nouvelle profession le même caractère audacieux et insoumis. Au moment même du naufrage, il se trouvait à fond de cale, les fers aux pieds, et il ne devait sa délivrance qu'à la perte de VOceanie.

Après avoir examiné les contours de l'îlot sur lequel la mer les avait jetés, et approximativement estimé son étendue, il se rapprocha de ses compagnons, et dit brusquement :

*i20 SOIS LA TONNELLE.

— Les autres sont noyés, c'est bon ^ nuiis nous autres, comment allons-nous faire pour vivre ici sans abri, sans armes, sans provisions?

— Peut-être trouverons-nous quelque ressource, répliqua Tarling; dans ces latitudes, la nature produit spontanément de quoi suffire aux premiers besoins; il ooit y avoir, au centre de l'île, des cocotiers ou des arbres à pain.

^ Alors, tâchons de les découvrir! reprit Georges, qui venait d'arracher un bambou pour s'en faire un bâton; cette partie de l'île est d'ailleurs la plus aride; on n'y trouve ni eau ni ombrage, et le soleil va devenir ardent; nous ne pouvons songer à y rester.

Les deux hommes en tombèrent d'accord et firent un mouvement pour suivre Ritler; mais la vue de mistrcss Koppel arrêta tout à coup Ai-thur.

— Et celte pauvre femme (^ui ne peut nous suivre! dit-il plus bas à ses compagnons.

— La diseuse de prières? répéta Georges; que Dieu l'assiste, puisqu'elle a en lui tant de confiance; nous ne pouvons traîner après nous ce fardeau inutil(^

— Quoil l'abandonner à une mort certaine! reprit Tarling; cela ne peut être, monsieur (ieorg(\s Ritler.

— Que le gentleman emporte alors la vieille dévote ur ses épaules, répliqua ironicpieinent le contrebandier;

quant à moi, je trouve déjà assez, dilïicile de sauv(;r ma peau, sans m'occuper <lc celle di's niities.

— Ainsi, vous ne voulez point aid(M'a cette bonne action, Georges?

LA PiTiTi: COLOM!:. 2'27

— Non, par tous les dialilcs!

— Eh bien! s'écria le naturaliste indigné, je me chargerai seul de la malheureuse. La même infortune nous a frappés, nous devons associer nos forces, comme le hasard a associé nos misères. Tant que je pourrai mettre un pied devant Tautre, je ne trahirai pas ceux qui sont devenus mes parents de douleur et d'abandon.

— Si la vieille dame est notre parente, nous lui devons assistance, reprit William Trot avec son habitude de jovialité; je tiens d'autant plus à ma nouvelle famille, que je n'en ai jamais eu jusqu'ici.

Et, se tournant vers mistress Koppel :

— Voyons, cousine, continua- t-il en lui prenant la main, il faut faii'c un effort pour trouver une auberge; nous tâcherons que nos bras vous servent de chaise à porteurs; mais, pour Dieu! faites-vous légère.

La recommandation était inutile, car la maladie avait amené la pauvre femme à un état de maigreur qui lui donnait l'apparence d'une ombre. Ses deux compagnons s'aperçurent à peine qu'ils la portaient, et eurent bientôt rejoint Ritler, qui venait d'entrer dans la partie ombragée de l'île.

Mais la marche, d'abord facile, devint ensuite embarrassante au milieu des hautes herbes et des arbustes qui couvraient le sol. Malgré le feuillage d(^s arbres, la chaleur se faisait sentir à chaque instant plus dévorante. Les naufragés haletants, épuisés de soif, se trouvèrent enfin au milieu d'un fourré tellement épais, que l'œil ne pouvait découvrir d'ouverture d'aucun côté. William

avait él'' it^ premier à bout de force; il s'était arrêté avec la malade, tandis que Georges et Tarling allaient à la découverte; mais, après quelques recherches inutiles, ils revinrent sur leurs pas, également découragés.

Ils trouvèrent mistress Koppel et le bateleur étendus à terre, dans l'impossibilité de reprendre leur route. Georges les montra à Tarling.

— Vous voyez que leur affaire est faite, dit-il brusquement, il faut qu'ils meurent là comme des chiens. Puisque vous êtes plus robuste, songez à m'aider, et, à nous deux, nous pourrons peut-être nous frayer uno route dans cet infernal fourré.

— A la condition que vous viendrez avec moi les reprendre, lorsque nous aurons trouvé une source et un abri, répondit Arthur.

— Et que voulez-vous en faire? interrompit le braconnier durement-, si nous sommes condamnés à rester dans cette île, quel service pouvons-nous attendre de; pareils compagnons ? Une femme malade et un joueur de gobelets!

— . Alors même qu'ils nous seraient inutiles, nous n'en restons pas moins obligés à leur égard, répondit Tarling. Cherchons une issue comme vous le voulez; mais, quel que soit le résultat de nos tentatives, je reviendrai vers eux pour leur faire partager mon sort.

Georges et Arthur se lancèrent de nouveau dans les hautes herbes et rencontrèrent bientôt un rocher qui barrait le passage ; obligés de tourner à droite, ils furent arrêtés par un fourré impéniHrable, cl enfm iamené«.

après des efforts désespérés, au lieu même où étaient demeurés William et mistress Koppel.

Tous deux se laissèrent tomber à terre, baignés de sueur, la gorge desséchée, à demi morts de fatigue et de soif. Toute espérance était désormais perdue; une fièvre ardente les dévorait! Leurs yeux, couverts d'un nuage, voyaient flotter tous les objets; ils avaient perdu jusqu'à cet instinct de conservation qui entretient en nous la volonté, et ils n'aspiraient qu'à un anéantissement qui pût mettre fm à leurs souffrances.

Repliés sur eux-mêmes dans l'étroit espace que les buissons défendaient contre l'ardeur du soleil, et le visage appuyé contre leurs genoux, tous gardaient un silence farouche, lorsque mistress Koppel redressa lentement la tête et regarda autour d'elle.

Son état maladif la rendait moins sensible aux besoms qui tourmentaient ses compagnons, et l'habitude des pays brûlants, qu'elle avait toujours habités, lui faisait supporter sans peine la chaleur dont ils se sentaient accablés. Elle se releva à demi sur ses genoux et tourna le visage de tous côtés, en aspirant l'air et en prêtant l'oreille à la brise.

Par suite d'un phénomène singulier, mais souvent observé, sa langueur avait accru la subtilité de ses sens. La surexcitation des organes leur avait communiqué une finesse de perception qui servait encore cette perspicacité do malade, d'autant plus exercée qu'elle devait suppléer à une foule d'inaptitudes ou d'impossibilités.

Après avoir écouté quelques instants avec une sorle d indilÏÏTence, mistress Koppel fit un mouvement : elle se redressa davantage et pencha l'oreille vers le côté du nord. On n'entendait que le grondement de la mer, au milieu duquel se détachait, par intervalles, le murmure delà brise passant à travers les arbres de l'île ^ mais ce dernier bruit parut attirer particulièrement l'attention de la malade.

Tous ceux qui aiment à écouter les rumeurs du vent dans les arbres savent combien ces rumeurs sont différentes et variées, selon la nature du feuillage qui les produit. Pour le rêveur pensif qui a étudié ces values murmures, chaque arbre agité par la brise est connue un instrument qui produit un son particulier et distinct. Or, dans ses lieures de méditation et de solitude, mistress Koppel avait du s'accoutumer à reconnaître ces voix de l'espace. Aussi, après un assez long silence qui sembla employé à contrôler sa sensation, elle s'écria out à coup :

— Nous avons un bosquet de cocotiers à peu de distance et dans cette direclio;i.

Les trois naufragés relevèrent la tète en méine temps.

— Des cocotiers! répéta Arthur, en se ranimant; s'il était vrai, nous serions sauvés!

— J'en suis sûre, reprit la malade dont le doigt in- (licjuait le nord avec une confiance croissante; j'ai entendu pendant cincj années le bruit de ces arbres sous la fenêtre de la chambie que je ne pouvais quitter, et

mon oreille a appris à le distiniîucr; le bosquet ne peu elre à plus de cent cinquante pas.

Quelque incertaine que fut une pareille indication, les trois compagnons lirent un ciïort et s'avancèrent du côté indiqué.

Ils eurent d'altord quelque peine à franchir un fourré de plantes grimpantes et de bambous qui bordait l'espî'ce de prairie dans laquelle ils se trouvaient enfermés ; mais ils réussirent enfin à trouver une issue, et aperçurent, au revers d'un morne peu élevé, le bosquet annoncé par la malade.

Ritler poussa d'abord un cri de joie, qui se changea presque aussitôt en exclamation de désappointement les cocotiers étaient tellement élevés que leurs fruits se trouvaient hors de toute atteinte.

— Belle découverte ! ces fruits de malheur ne serviront qu'à augmenter notre soif et notre faim ! s'écria-t-il.

— Pourquoi cela? demanda William.

— Pourquoi? répéta Georges; parce qu'à la hauteur où les voilà, nous ne pouvons en espérer que la vue.

— Non pas, s'il vous plaît, interrompit le bateleur avec un certain orgueil. Villiam Trot a fait de plus hautes ascensions pour un simple schclliiig, et nous ne manquerons point notre déjeuner parce qu'il a plu à notre h.jte de mettre le couvert au haut de ces peupliers.

En parlant ainsi, William, qui avait retrouvé loulc sa bo.ine humeur et une partie do sou agihté, déploya sa ceinture dont il se lit un point J'appui, selon la méthode

indienne, et se mit à grimper à l'un des cocotiers dont il eut bientôt cueilli les plus beaux fruits.

Après s'être rassasiés du lait savoureux qu'ils renfermaient, nos trois naufragés retournèrent à la malade, qui se désaltéra à son tour, et que Ritler aida ensuite à porter sous le bosquet que son indication avait fait découvrir.

En cueillant les noix de coco, William Trot avait pu voir la configuration entière de l'îlot, et reconnaître les parties les plus accessibles. D'après son rapport, on tourna vers la droite et l'on arriva à un ruisseau dont on suivit le cours jusqu'au pied d'un rocher sous lequel il disparaissait pour aller se jeter dans la mer.

Le lieu, abondamment pourvu de cocotiers et d'arbres à pain, ne pouvait être mieux choisi pour un campement. 11 était, en même temps, abrité contre la tempête et en vue de la mer, sur laquelle on avait toujours les yeux, afin de guetter les navires, si un heureux hasard en amenait dans ces parages.

Ritler s'occupa sur-le-champ de dresser un ajoupa de bambous et de feuilles de palmiers, sous lequel ils trouvèrent tous un abri avant le soir. Il descendit ensuite à la côte pour voir s'il ne pourrait y découvrir quelques coquillages, et revint avec une tortue verte surprise ^arrni les rochers. Yilliam Trot avait réussi à allumer un feu qui servit à cuire cette précieuse capture. Tous avaient retrouvé le courage. Ils soupèrent gaîment, et, au moment de s'endormir sur la couche de feuilles, mistrcss Koppel fil ontcndre tout hnut udp prière d'ac-

lions de fçrâce. Tarling s'y associa franchement. William se contenta d'utor son bonnet, et Georges Ritler se coucha en haussant les épaules.

Le lendemain fut consacré à la continuation des arrangements intérieurs, et à la recherche de nouvelles ressources. Les trois hommes prirent connaissance de la partie do l'île qui pouvait être explorée, et virent ce qu'ils devaient en attendre. Le naufrage les avaitmalheureusement jetés sur un des écueils les moins étendus et les moins fertiles de l'archipel de Bergh. Les arbres fructifères y étaient peu nombreux, et l'on n'y apercevait que quelques oiseaux de mer nichés au sommet des rochers.

Ritler espéra que la pèche pourrait suppléer à l'insuffisance de ces ressources. Il tressa des lignes avec des fibres de bananiers, fabriqua des hameçons avec des morceaux d'écaillé de tortue, et fit des paniers avec les feuilles du curcuma. Mais tous ses efforts éloignaient à grand' peine la faim de la petite colonie : lui seul était fort et adroit, et il fallait que tous vécussent do son industruie. Il s'en plaignait souvent à Tarling, en menaçant de faire bande à part.

— Pourquoi gardons-nous ici cette vieille femme qui passe son temps à chanter des cantiques ou à tisser dos barbes sèches, et ce danseur de corde qui dort tout le jour à l'ombre ou perd ses heures à apprivoiser un oiseau? Il reste à peine quelques fruits aux cocotiers ; les arbres à pain sont complètement dépouillés; je n'ai point pris trois poissons depuis huit jours. N'est-ce-pas folie de persister à nourrir deux bouches inutiles?... i\i

[)ourrais dire trois, car vous-même, monsieur Tarling, a quoi sort votre science de la création, sinon à vous faire perdre la meilleure parti du jour en inutiles reciierclies dans les bois? Mais, par tous les diables! les choses ne peuvent continuer de cette manière ; chacun el(jit vivre pour soi et se suffire.

— Non, répondit doucement Arthur, chacun doit vivre pour tous et aider au bien-être des autres. Ayez un peu de patience, Ritler, l'heure viendra de prouver que nos forces et nos facultés peuvent servira quelque chose ; car il n'y a d'inutiles, ici-bas, que les égoïstes.

Mais, malgré ces promesses, Georges continuait à fournir presque seul la subsistance quotidienne. Enfin, un soir, aprcs plusieurs heures passées à la pêche sans avoir pu rien prendre, sa ligne fut emportée par le seul poisson qu'il eût rencontré. En voulant le poursuivre, son [)ied nu rencontra un corail qui lui fit une profonde blessure, et il ne put regagner Vajoiipa (ju'avec des soutTrances et des elTorts inouïs !

De son côté, William, qui venait de rentrer avec son oiseau apprivoisé, n'apportait rien, et Tarling était absent, il herborisait sans doute au revers du coteau !

Jiitler exhala sa col(;re en malédictions contre les autres et contre lui-même. S'il n'avait voulu s'occuper (jue de ses besoins, rien ne lui eût manqué, et il aurait (Micore une abondante réserve ; mais il avait eu la sottise d(^ se faire le pourvoyeur des autres^ il avait épuisé [tour eux les ressources de l'île, en même temps f'jue s(^s forces, et maintenant il se trouvait condamné

à mourir de disette par suite de sa folle générosité. William et la malade écoulaient ces reproches sans répondre, car eux-mêmes souffraient de la faim. Après deux mois d'attente, ils se retrouvaient placés dans la même situation que le jour de leur naufrage, alors qu'une sorte de divination de mistress Koppel les avait tous préservés de la mort. Georges continuait à déplorer tout haut ce qu'il a[)pelait son imprudence.

— Où est maintenant le savant? s'écriait-il en faisant allusion à Tarlini;; il s'occupe, sans doute, à compter les feuilles d'une fleur ou à dessécher une herbe, dans l'espérance que je lui aurai péché son souper. Je voudrais que chaque potence des trois royaumes fût garnie d'un de ses pareils.

— Vous avez tort, Ritlor, dit Arthur, qui venait de paraître à la porte de Vajoupa ; car le savant a bien em- ])!oyé la journée.

— Et que nous apporte-t-il? demanda l'ancien contrei)andier ironiquement; un insecte rare, une pierre curieuse, ou (quelque touffe d'herbe décorée d'un nom latin

— Rien de tout cela, Ritler.

— Quoi donc, alors?

— L'abondance pour aujourd'hui ot pour toujours. A ces mots, Tarling retira d'un panier d'écorce de

balibayo, tressé par mistress Koppel, des racines féculentes que, grâce à ses longues recherches, il avait enfm découvertes : c'étaient le />a/)ao et le baha^ aroïdes en usage parmi toutes les populations do l'Océame, et que ses études lui avaient fuit c muaîlro. Il avait égale-

ment aperçu des gisements de gapsgaps et d'ignames approchaient de leur maturité. Il expliqua à ses compagnons leurs propriétés nutritives et les moyens de les multiplier par la culture, de manière à ne plus craindre la disette.

Cette bonne fortune inattendue rendit l'espoir à Georpjes, qui se laissa panser par mistress Koppel, tandis que William préparait le repas.

Mais la blessure était plus grave que Ritler ne l'avait cru d'abord. Il dut rester à Yajoupa, les jour suivants, dans un repos forcé. Or, accoutumé à la vie en plem air et à toutes les distractions d'une activité laborieuse, il ne tarda pas h tomber dans un sombre ennui. Ce fut alors que mistress Koppel lui devint utile [)ar sa conversation aimable, ses soins attentifs et surtout par son exemple. Elle l'accoutuma à la pati(uice, lui apprit les mille petites compensations que l'habitude de la maladie fait découvrir dans la souiïrance même ^ elle l'initia doucement aux joies intimes qui lui étaient inconnues. Celte âme grossière se dégageait insensi))lement de sa rude envelopiJe-, elle devenait plus sympathique et plus campréhcnsivc, elle entrait dans des cercles successifs d'émotions et de plaisirs dont elle n'avait même point jusqu'alors soupçonné l'existence. 11 ne haussait plus les épaules quand la malade; chantait un cantique; loin de là, il aimait cette voix faible et douce qui lui apportait comme une vague réminiscence de celle de sa mère. Kn écoutant les prières répétées chaque soir et chaque malin \)[\r mistress Koppel, il se rappela une partie de

A rETlTK COLONIE. 237

celles qui lui avaient été apprises clans son enfance ^ et, ramené ainsi à do naïfs souvenirs depuis longtemps oubliés, il se mit à parler de ses premières années passées dans les hautes terres de l'Ecosse, de ses illusions d'alors, de ses scrupules, de ses joies! Ainsi, à son insu, l'homme endurci redevenait enfant, et, en se rappelant les pures impressions de ses premières années, recommençait à les comprendre et à les aimer.

Sa blessure allait mieux, mais la plaie mal fermée lui défendait encore la pêche pour longtemps. Un jour qu'il déplorait cette impuissance, en se plaignant avec un peu d'aigreur do la maladresse de ses compagnons, Trot déclara qu'il était prêt à le remplacer.

— Toi! s'écria Ritler; par le Ciel ! s'il s'agissait d'escamoter des noix de muscade ou de marcher sur la tète,

c pourrais te croire-, mais qu'as-tu fait depuis notre arrivée, si ce n'est dénicher quelques œufs et perdre ton temps avec ce stupidc volatile?

— Le petit John ! reprit William ; aussi vrai que nous sommes chrétiens, je veux qu'il devienne le meilleur pourvoyeur de la colonie.

— Ton oiseau?

— Mon oiseau, monsieur Ritler. Jusqu'à présent, nous étions obligés de tout faire nous-mêmes, j'ai voulu avoir un serviteur, et je ne crois pas avoir mis trop do temps pour le bien dresser.

— Et que sait faire ton élève?

— Sans vous offenser, monsieur Georges, il pêche trois fois mieux que vous, et cela, sans bgne ni filets.

— Tu veux rire?

— Vous pouvez venir au bord de la mer et en juger vous-même.

Les quatre associés se rendirent en effet sur la grève, où le petit John commenta ses exercices sous la direction de William Trot : en moins d'une heure l'oiseau avait rempli do poisson le panier apporté par son maître, qui se montra plus fier que s'il l'eût péché luimême.

— Monsieur Kitler voit que je n'ai point perdu mon temps, dit-il avec une gravité enjouée, seulement, je l'ai employé autrejnent que lui^ chacun prend la vie comme il peut et du côté où il lui voit une anse ; il s'agit seulement de nous employer selon notre inclination.

Ce dernier exemple frappa particulièrement lancien contrebandier, non parce qu'il était plus concluant que les autres, mais parce qu'il venait après. Georges commença à comprendre qu'aucune faculté ne doit être dédaignée, et que toutes peuvent trouver leur place dans l'association humaine. 11 avait méprisé la faiblesse de mistress Koppel, et il lui avait dû d'abord la vie, ainsi que SCS compagnons, puis la consolation dans ses jours de souffrances et d'ennui ! Il avait accusé la science de Tarling, et tous tenaient de lui l'abondance pour le présent et la sécurité pour l'avenir ; enfm, il avait méprisé les goûts puérils de William Trot, et ces goûts venaien' de leur assurer un serviteur aussi inespéré que précieux î

Ces leçons successives guérirent Hitler de sonégoismc et de son orgueil. Comprenant que les facultés qu'il

LA PtTiri: roLo.Mi:. 2'A\)

avait reçues, pour être plus visibles au premier aspeci, n'étaient ])oint uniques, et que tous les honnnes de bonne volonté pouvaient également concourirà la lâche, il reprit ses fonctions avec un zèlo aussi ardent, mais plus humble.

A mesure que les bénéiices de Tassociation se développaient entre les quatre membres de la petite colonie, ils devenaient nécessaires l'un à l'autre, et arrivaient à mieux se compléter. Georges était la force et le courage de la société, Arthur Tarling la science, AVilham Trot la gaîté; quant à la malade, elle en était le charme et le lien : elle représentait tous les doux instincts, tous les besoins de cœur, toutes les intimes aspirations : c'était elle qui priait, qui chantait, qui parlait à chaque naufragé de sa mère, qui entretenait parmi eux l'émulation du dévoûment; elle était à la fois, dans cette société en miniature, le prêtre, la fenmie et le poète; chacun trouvait en elle une sorte déjuge moral et de seconde conscience. Si mistress Koppel, était contente, on avait bien fait ; si elle était triste, on avait eu tort! Elle semblait la loi vivante de cette famille qu'elle avait améliorée par la piét î, et qu'elle contenait par l'aficction.

Trois années s'écoulîTent ainsi : la petite île était insensiblement devenue pour tous une nouvelle patrie ; à peine leur souvenir se reportait-il, de loin en loin, sur le monde dont ils avaient été brusquement séparés.

Mais, un matin que Ritler gravissait le coteau pour descendre nu rivage, il aperçut tout à coup, aux prc-

2i0 sous LA TONNELLE.

miers feux du jour, un navire mouillé à quelques encablures du rivage, et dont la chaloupe venait d'aborder. Il eut à peine le temps de pousser un cri ; les matelots américains l'avaient aperçu, et accouraient vers lui avec des exclamations de surprise.

Ritler les conduisit à Vajoiipa, où Tarling raconta en détail leur histoire au capitaine Yankee, qui les fit embarquer sur-le-champ, et remit à la voile. Enfin, après une heureuse traversée, tous quatre arrivèrent à Boston, qui était précisément le but primitif de leur voyage.

Rentrés dans cette société dont ils s'étaient crus retranchés à jamais, ils en reprenaient toutes les obligations et devaient suivre la voie ouverte devant chacun. Leur association de l'île de Bergh n'avait été qu'un campement de trois années dans le désert ; mais trop de liens de reconnaissance et de tendresse unissaient ces âmes pour qu'elles pussent se séparer sans déchirements. Tous quatre se tinrent longtemps embrassés et pleurèrent beaucoup : enfin, Tarling réunit leurs mains dans les siennes, et les serrant d'une dernière étreinte :

— Adieu, amis! dit-il, allons où le sort nous envoie; mais, quoi qu'il nous arrive, songeons toujours au grand enseignement qu'il nous adonné; n'oublions jamais que \cè plus humbles activités ont leur utilité et qu'il y a toujours place dans le monde pour les hommes de bon désir.

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