‹ Sous la tonnelleChapitre 3 sur 26 · PREMIER RÉCIT · texte numérisé non relu

PREMIER RÉCIT

Simon était un vaillant gars, mais orphelin de naissance, et par suite élevé en grande misère. Un de ses oncles, pauvre homme qui avait plus de bonne volonté que de ressources, l'avait adopté et nourri comme il avait pu, tant qu'il s'était trouvé trop petit pour qu'on le gageât-, puis il avait servi comme pas four chez le maître le i^us dur du pays, où, à défaut du reste, il avait appris la soumission et la patience.

8 sors LA TONNELLE.

Mais l'Age était vomi-, Simon outrait dans sa vingtième année, et il et ait temps de chercliCTune pi us forte condition .

On avait parlé de lui à Pierre Hardi, qui manquait d'un garçon de labour -, si bien qu'il s'était mis en route pour la ferme des Boulaies, où il espérait bien s'arranger avec le maître et obtenir, comme on dit dans nos campagnes, « un bon lit, une bonne é eu elle et un bon gage. »

On se trouvait en automne ^ mais, ce jour-là, l'air était aussi chaud qu'au temps des moissons ; de gros nuages se traînaient entre ciel et terre, et pas un souflle no courait dans les dernières feuilles.

Simon avait ressenti l'effet du temps. Malgré lui, il ralentissait le pas, quand, à un des détours de la route, il rencontra la vieille Fasie, chargée d'un gros panier et de deux lourds paquets.

Le jeune gars connaissait d'ancienne date la paysanne» qui, dans le pays, avait réputation de faire coiiimerce avec le diable, de lire l'avenir et de jeter un sori à volonté. Moitié crainte, moitié respect pour l'ago, il avail toujours été poli avec la sorcière, et, cette fois encore, il lui tira honnêtement son cliapeau on s'informanf <!o l'état de sa santé.

Fasie s'arrota on soufllanl.

— Par mon baptême! tu arrives à proi)os, mon gars, dil-oll(!, et tu vas uk» soulager en [)ronant (|uel(juo pou do ma charge.

— \'olontiers, si nous faisons mémo route, rt''pli(jua Simon.

LA DERNIÈRK FÉE. 9

— Prends toujours les paquets, répliqua la sorcière-, je sais où tu vas.

. Et comme il paraissait surpris.

— N'est-ce point que tu espères une place chez Pierre Hardi? continua-t-elle. De fait, il a besoin d'un homme de labour. Tâche de t'agrafer à cette maison, ce sera grande satisfaction pour toi ; car les maîtres ont de quoi, et leur fille Annette n'est point encore promise. Situes honnête avec elle et brave avec les parents, peut-être bien que te voilà sur le chemin de ia noce !

Simon repoussa de bien loin cette idée, comme trop ambitieuse pour un pauvre gars sans famille et sans légitime ; mais, à vrai dire, elle lui sourit au cœur, et il se mit à y penser malgré lui. Fasie continua d'ailleurs à l'entretenir des Hardi, qu'elle connaissait, disait-elle, depuis leur première communion, et à lui apprendre ce qu'il fallait pour leur agréer.

Le gars écoutait sans en avoir l'air ^ il pensait même,

à part lui, que la vieille paysanne pourrait bien le faire

réussir si c'était sa fantaisie \ car tout le monde savait

dans la paroisse qu'elle avait pouvoir sur les personnes

et sur les ehoses, comme les fées d'autrefois ; mais il

n'eût osé lui demander un pareil service, ne sachant point

si c'était chose hcite et religieuse.

Cependanttousdeuxavançaientlentement, rapport aux

paquets et aux vieilles jambes de Fasie. Simon, qui était

parti un peu tard de chez son anci(^n maître, commeni^a

à avoir peur de n'arriver aux Boulaies que vers le mi H- u de

la nuit! La pavsanne devina son iinpntience; elle lui lit

prendre, àtravers champs, parles traînes eilesvoyettes.

Ce fut merveille de voir combien le voyage se trouva ainsi raccourci. Au bout d'une heure, Simon s'aperçut qu'ils avaient laissé derrière eux des villages dont il se croyait bien loin. Par malheur, le ciel était devenu trouble, le tonnerre grondait vers l'horizon, et, comme ils traversaient une brando, toutes les écluses du ciel s'ouvrirent à la fois !

Simon voulut gagner une touffe de peupliers qu'ils avaient à leur droite ^ mais la vieille l'en empêcha en déclarant que c'était courir au-devant d'un malheur.

— Il faudrait pourtant chercher un abri, mère Fasie, dit le jeune gars, qui se sentait transpercé.

— Descendons de ce côté, répondit- elle en suivant les ornières qui tournent vers la ravine.

Mais l'eau suivait la même route, et tous deux en eurent bientôt par-dessus leurs sabots. L'orage redoublait, les éclairs ne s'attendaient pas l'un l'autre, et le tonnerre roulait à tous les coins du ciel. Simon, qui enfonçait déplus en |)lus dans la terre détrempée, commençait à regretter de n'avoir pas suivi sa première idée, quand Fasie se retourna à un coup plus fort et lui montra avec son bâton deux des peupliers sous lesfjuels il avait voulu se réfugier, que le tonnerre venait de briser. Elle l'engagea en môme temps à hâter le pas en lui montrant qu'ils étaient dans une route charretière.

— Les traces blanclies prouvent que nous approchons d'une carrière à plâtre, ajouta-t-elle, et quoique le souibro soit vrnu. il nio spiiililr ({uo jo i'apcTçois là-

bas sous mes pieds. Encore quelques coups de talons, et nous trouverons ce qu'il nous faut.

Ils arrivèrent véritablement quelques minutes après, à la carrière, où les chaufourniers leur donnèrent place sous l'appentis et devant un feu qui les sécha, en un clin d'œil, depuis les oreilles jusqu'à la cheville. Seulement l'orage continuait, et il leur fallut prendre patience. Ils avaient lié conversation avec les carriers, qui, au moment où l'on apporta la soupe, donnèrent des cuillers aux deux pèlerins attardés.

La réfection arrivait à point, caria route avait aiguisé l'appétit du jeune gars. Fasie s'aperçut du plaisir avec lequel il approchait de la terrine fumante.

— Eh bien ! m'est avis que nous avons mieux fait de gagner la ravine que le petit bois de peuphers, dit-elle en clignant de l'œil.

— C'est affaire à vous, mère Fasie, répliqua Simon presque respectueusement ; vous en savez plus que nous autres, et il fciut suivre vos commandements.

La soupe mangée, il faisait nuit close -, mais l'orage ne grondait plus que dans les lointains -, la vieille paysanne déclara qu'il était temps de repartir, et, après avoir remercié leurs hôtes, tous deux se remirent en route.

Le ciel était resté couvert; il y avait dans l'air une bruine qui empêchait de distinguer devant soi ; quelques étoiles se montraient seulement de loin en loin, à moitié noyées dans le brouillard.

La paysanne et le jeune gars arrivèrent au marais des Fonceaux qu'il fallait traverser.

12 sors LA TONNELLE.

Simon connaissait l'endroit d'ancienne date. Il cherclui la vieille chaussée que le temps avait enfoncée dans le marécage, mais qui, l)ien qu'enterrée sous les joncs, formait un chemin soHde nu milieu des chemins mouillés. La petite maison, bâtie à l'autre bout des Fonceaux, servait d'indication pour reconnaître la route. X 11 aperçut au loin sa lumière et se dirigea sur elle ; mais dès les premiers pas il sentit qu'il s'enfonçait dans la mol Hère. 11 releva la tête ; la lumière était à sa droite ! Il inclina de ce côté, crut avoir enfin trouvé la chaussée, et avança de nouveau. Cette fois il entra dans l'eau jusqu'aux genoux! Etonné, il regarda encore vers l'autre rive du marais- la lumière était passée à sa gauche ! Il lui sembla môme qu'elle voltigeait le long de la berge comme pour le railler : aussi resta-t-il un pied dans les joncs, tout penaud et saisi.

Fasie, qui l'avait jusqu'alors regardé faire, appuyée sur son bâton, éclata de rire.

— Eh bien! voilii-t-il pas mon pauvre gars tout assotté^ dit-elle ; lu n'as donc pas reconnu le follet, grand jodane'i ^

^ — Le follet ! répéta Simon un peu effrayé (car il avait surle feu des eaux les idées qu'on lui avait données à la \(Mll('e); je le prenais pour la lumière de la maisonnette (kl gardi^ ! Mais, j)ar le vrai Dieu! si celle-ci ne brille pas, comment allons-nous reconnaître notre chemin?

— Nous reiîarderons les lumières du bon Dieu, (jui

' Jodane^ nigaud, en patois.

LA DERNIÈRE FKE. 13

luisent toujours à leur place, dit la vieille, en montrant la {grande étoile polaire.

Et elle remonta vers la droite sans hésiter, et atteignit la chaussée qu'ils suivirent jusqu'à l'autre bord.

Simon s*émerveillait de plus en plus. Tout ceci le confirmait dans ses idées sur la Fasie, qui lui semhlait avoir des lumières au-dessus de son apparence, et il pensait en lui-même que la vieille ressemblait bien moins à une pauvre paysanne qu'à une de ces puissantes fées dont il avait entendu raconter les histoires au fileries d'hiver.

Cependant tous deux continuèrent leur route le long des friches, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le moulin Neuf, où Fasie engagea son compagnon à passer la nuit.

— Les chemins creux sont noyés à cette heure, lui dit-elle, tu n'arriveras chez les Hardi qu'après la minuit ^ tout le monde dormira : les gens qu'on réveille nous font souvent mauvais accueil. Reste au moulin, et à la piquée du jour je te mènerai aux Boulaies par les vrais sentiers.

— La proposition est grandement raisonnable, répondit Simon -, mais il reste à savoir si le meunier, que je ne connais point, mo donnera volontiers de quoi dormir jusqu'à demain.

La Fasie fit un petit rire d'assurance moqueuse, et, sans répondre, s'avança vers la planchette du moulin, passa le fare d'eau et alla frapper à la porte, comme eût pu faire la maîtresse du logis.

\1\\ garçon vint tirer la barre. En reconnaissant la

14 sors LA TONNELLE.

vieille, il lui fit grand accueil, appela le maître rpii arriva en toute hâte, tira son bonnet comme il eût fait à une dame de la ville, et cria à sa femme d'apporter du maître cidre avec la miche de froment.

La Fasie recevait toutes ces pohtesses sans en paraître étonnée^ elle présenta son compagnon en disant qu'ils venaient coucher tous deux au moulin, ce dont le maître du logis les remercia-, puis elle s'informa de ce qui s'était passé depuis sa dernière visite. Le meunier lui rendit compte, et raconta tout avec détail. La Fasie donna des conseils d'un ton qu'on eût pris pour des commandements ^ elle parla de réparer les vannes qui laissaient perdre l'eau, dit ce qu'il fallait faire pour la chevaline qui se trouvait un peu alanguie, et promit d'envoyer une nouvelle espèce de canards qui nicheraient sur la rivière.

Après souper, on conduisit Simon au lit du premier garçon de meules, où il dormit d'un somme jusqu'au matin.

Avant de partir, la meunière lui servit une souf)e, et le meunier le força de boire un petit verre de cogniic, ce qui l'anima pour la route.

La vieille Fasie avait laissé son pani(T au moulin, et voulut reprendre un de ses paquets. Après avoir suivi pendant (juclques temps les ])randes, ils gagnèrent les terres de labour, et le toit des Bou laies se montra bienut au penchant de la colline. Comme ils longeaient un pré dont les clôtures en fagotage avaient été renversées par le mauvais temps de la veille, ils aperçurent six

LA DERNIER i: FI- F. 15

belles vaches qui avaient quitté leurs pâtureaux et qui se , vautraient dans l'herbe marécageuse. La Fasie s'arrêta.

— Vite, vite, mon gars, vire les bêtes et reconduisles à retable, ^s'écria- t-elle, sans quoi, avant deux heures, les Hardi n'auront plus que leurs peaux ! L'herbe du petit pré est de grande nuisance, et, pour en avoir mangé un tantinet, les bovines seront en mauvaise disposition pendant plusieurs jours.

Simon fit ce que la vieille lui commandait ^ il alla rassembler les vaches qu'il reconduisit à la ferme.

La fille du logis, qui traversait la cour, fut étonnée de les voir.

— Remerciez ce jeune gars, lui dit Fasie, il vient de faire sortir les bêtes du petit pré aux bouleaux.

— Jésus! c'est-il possible! s'écria Annette saisie. Que le bon Dieu vous récompense pour un pareil service, jeune homme ! S'il était arrivé malheur, la chose fût retombée sur moi, car les bovines me sont confiées ^ mais j'ai si grand souci en tête que je ne sais à qui aller.

— Y a-t-il quelque malade aux Boulaies? demanda Fasie.

— Eh! mon doux Sauveur! vous ne savez donc pas? reprit la jeune fille -, voilà plus de trois semaines que la fièvre secoue le petit frère Henriot, et, pour le moment il est quasi trépassé.

En parlant ainsi, la jolie Annette avait de grosses larmes dans les yeux, et, afin de les cacher, elle reconduisit le bétail à l'étable.

Simon entra au logis-, mais le maître était absent

jusqu'au surlendemain. On lui dit d'attendre soni'etour. Pour le moment, comme Annetle (tait forcée de se rendre à la ville afin de porter le lait du maître, et que le reste de la maisonnée allait aux champs, il proposa de garder le petit Henriot. La jeune fille le remercia de son humanité • elle le conduisit près de l'enfant qui peinait d'ahan et paraissait en triste état. Après avoir expHqué ce qu'il fallait lui faire, Annette partit le cœur i)ien gros et les yeux rouges.

11 y avait environ une d(>mi-heure que Simon était près du malade, quand il vit entrer la Fasie avec un grand pot dans lequel fumait une tisane faite d'une petite lierbe qu'elle venait de cueillir sur les fossés. Elle dit au gars de la donnera boire au malaàe, en lui montrant la plante pour qu'il pût renouveler le remède au besoin^ puis, prenant con^é, ell(> lui recommanda le zèle et la patience.

Simoii exécuta si bien les ordres donnés, que, quand Annette revint du marché, le petit Henriot était sur son séant, l'œil grand ouvert, et quasiment près de sourire ! Le soir, il ét.'iit encore mieux, et, grâce à la tisane, le mal guérit tout doucement.

Lorsque Hardi fut de retour, Annette ne manqua pas de lui dire ce qu'avait fait lo iiars pour le petit frère et |>our los bovines.

— .jeci'ois, (lit-ell(;, (pie le j(îune hoiiiine a (!(> l'attention, de la science (>t de la bout''. S'il est toujours aussi l>rotitable au logis (ju'il l'a été ces jours-ci, ce sera pour vous, notre maître, un grand secours et un vrai trésor.

LA DERMÈUr FKE. 17

— Nous verrons ça, répondit le père Hardi, qui n'aimait point à se prononcer sur les gens avant de les avoir essayés. Mais, malgré tout, ce qu'avait dit sa fille le mit en bonne disposition, et il accorda à Simon de meilleurs gages qu'il ne comptait.

Le jeune homme répondit, du reste, à tout ce qu'on avait espéré de lui. C'était un rude travailleur, et dont les conseils tournaient toujours à l'avantage des Hardi. Pour dire la vérité, ces conseils lui étaient le plus souvent soufflés par la vieille Fasie, qui passait toutes les semaines aux Boulaies, et ne manquait guère de lui donner quelque bon avertissement. Tantôt c'était une précaution à prendre contre un mal qui travaillait les ouailles du pays, tantôt une observation sur les grains ou sur les fourrages. Un jour, elle l'avait prévenu que la pluie de vingt jours allait prendre-, Simon s'étail hâté de faire ramasser les blés, et la récolte avait été sauvée, tandis que celle des voisins germait sur les sillons. Une autre fois, elle était accourue en disant que la grande meule de foin s'était échauffée et allait prendre feu ; et, de fait, quand le gars était arrivé avec les gens de la ferme, il l'avait trouvée fumant comme un four à briques !

La vieille laissait au jeune honnne tout le mérite de ces services rendus, de sorte que les Hardi le prenaient plus à gré chaque jour.

Annette surtout le préférait à tous les jeunes gens du canton. Elle avait refusé déjà plusieurs riches prétendants sans donner le véritable motif. Simon l'avait deviné, et il ne se sentait pas moins d'amitié i)our la jeune

fille que la jeune lille pour lui; mais comme elle était riche et bien apparentée, il ne pouvait espérer d'être accepté pour gendre, ce qui lui causait un grand crèvecœur.

La-vieille Fasie, qui s'aperçut de son chagrin, en devina la cause. Un jour qu'il revenait du laboUr, sa béclie sur l'épaule, elle l'arrêta près du pignon de la ferme, et lui dit brusquement qu'elle savait bien ce qui le rendait langoureux depuis quelques mois.

— Tu trouves que le nom de Hardi ne va pas bien à la belle Annette, ajouta-t-elle, et tu voudrais le lui faire tro(juer contre celui de Simon.

— Sur votre salut! parlez plus bas, s'écria le jeune gars effrayé,

— Pourquoi cela? dit-elle.

— Parce que si Ton vous entendait, je pourrais être chassé des Boulaies.

— Tu crois ! Eh bien, alors, mon gars, i! faut que tu t'expliques sans plus attendre. Annette est portée d'amitié pour toi; si vous ne devez pas être l'un à l'autre, il ne faut point laisser grandir cette bonne volonté des deux parts; montre donc que tu es un honnête garçon.

— Je ne demande pas mieux, la Fasie; que dois-je faire pour cela?

— Tu vas aller de ce pas trouver la mire Hardi qui est dans la grange ; tu lui annonceras qu'il le faut quitter les Boulaies, et comme elle t'on demandera le motif, tu le lui diras bravemenl.

Simon fui un peu effrayé de; l'expédient; mais la

vieille paysanne lui déclara que c'était son seul moyen, et comme il sentait, au fond, qu'il y avait là un devoir de conscience, il so décida.

A la première annonce de son départ, la mère Hardi s'exclama bien haut, ainsi qu'on devait s'y attendre; mais il avoua alors la vraie cause de sa résolution, et la paysanne s'arrêta court. On ne peut dire qu'elle n'y eût jamais pensé, seulement son idée ne s'était point arrêtée sur la chose. Quand elle eut écouté toutes les raisons du jeune gars, elle lui dit d'un ton d'amitié, que ce qu'il venait de faire augmentait la considération qu'elle avait toujours eue pour lui -, qu'elle ne pouvait rien répondre, parce que c'était au maître de décider ; mais que le soir même elle voulait lui en parler.

A peine Simon fut-il sorti de la grange, que la jeune fdle, qui coupait des racines dans le petit retrait voisin et qui avait tout entendu, sortit de sa cachette et vint toute pleurante s'asseoir près de sa mère. Les deux femmes eurent une longue conversation, à la suite de laquelle la mère Hardi alla trouver son mari. Celui-ci amena Simon au champ dès le lendemain, et, après lui avoir fait répéter tout ce qu'il avait dit la veille à sa femme, il lui déclara, en lui serrant la main, qu'il ne demandait pas mieux que de devenir son beau-père.

Les noces se firent en grande réjouissance, et Simon y invita la mère Fasie, malgré les observations de quelques parents, qui craignaient que la vieille ne portât malheur au jeune ménage. Au moment où elle allait repartir, le jeune gars lui présenta un joli panier tout neuf garni

do provisions, avec une cape de drap qu'il la priait d'accepter en reconnaissance de ce qu'elle avait fait pour lui.

— .le sais bien que vous n'en avez nul besoin, mère Fasie, dit-il avec un respect un peu craintif, car j'ai vu que tout obéissait à votre volonté.

— C'est-à-dire que, toi aussi, tu me crois sorcière, répondit la vieille en riant.

— Je crois que Dieu vous a donné plus de pouvoir qu'aux autres, répliqua timidement Simon ^ mais je sais par moi-même que vous ne l'employez qu'à faire le bien .

— Tu as raison, dit la vieille plus sérieusement ; c'est grâce à ce pouvoir que tu m'as vue reconnaître ma route pendant la nuit, deviner que le tonnerre allait tomber sur les peupliers, te conduire à la carrière des chaufourniers, obtenir un souper et un abri chez le meunier qui est mon débiteur et mon obhgé ^ faire sortir le bétail du pré nuisible -, donner une tisane bienfaisante à l'enfant, et prévoir une maladie ou le mauvais temps ; mais tu te trompes quand tu crois que je le tiens de Dieu en présent particulier^ Dieu ne m'adonne que ce qu'il donne à toutes ses créatures ^ seulemi^nt, je- m'en snis servir avec plus de soin et de volonté. On fait bion de dire (jue je suis la dernière fée du pays; mais on devrait ajouter que mon nom est I'Exim-riknce !

Page 1