DEUXIÈME RÉCIT
L'INGOGMTO
Le prince Georges, destiné à régner sur la Moldavie, venait d'achever un de ces tours d'Europe par lesquels les héritiers présomptifs modernes complètent leur éducation politique. Malheureusement, dans ce voyage à travers les cours, où chaque étape avait été pour lui une ovation officielle, le jeune prince n'avait pu voir des hommes et des choses que ce qu'on lui en avait montré, c'est-à-dire ce qui pouvait lui plaire, et non ce qui pou-
vait rinstruirc. Son précepteur, Marco Aski, un de ces Fanariotcs dont lo principe est que pour avancer vite il faut marcher à genoux, l'avait soigneusement entouré de tout ce qui [louvait caresser son orgueil. Le prince avait beau changer de lieu, il semblait emporter avec lui son atmosphère de mensonge et de tlatterie. Cependant la nature l'avaitassez lieureusement doué pour que la sincérité des bons désirs eût résisté à cette fatale éducation. En lui présentant la vie sous une fausse apparence, on ne lui avait point enlevé la faculté de voir^ trompé sur la vérité, il conservait la volonté de la connaître. Au fond, son aveuglement n'était que de l'ignorance^ il s'agissait seulement d'enlever l'espèce de cataracte dont les courtisans avaient voilé son esprit.
La nouvelle de la mort de son oncle, qui lui laissait l'autorité souveraine, était venue le chercher en Grèce, dernière station de son pèlerinage, et il s'était hâté de reprendre la route de la Moldavie en remontant le Danube. 11 avait seulement laissé derrière lui ses gens et ses bagages, n'emmenant que son précepteur, avec lequel il voyageait incognito.
Tous deux venaient de s'arrêter dans une petite auberge située au bord du Prutli, et Marco Aski communiquait au prince le résultat des renseignements qu'il avait pris sur les moyens de continuer leur route. La dernière chaise de poste était partie une heure avant leur arrivée \ aucune barque particulière ne se trouvait à louer ^ et, à moins de se résigner à une attente qui pouvait se prolonger, il ne restait d'autre ressource que
l'incognito. 23
Je bateau public remontant tous les jours le fleuve avec les voyageurs que fournissaient les deux rives.
— Eh bien, nous prendrons le bateau public, dit le prince ^ je tiens à éviter les moindres retards. Cette voie me paraît d'ailleurs la plus commode.
— Sa Seigneurie a saisi, avec sa perspicacité habituelle, tous les avantages que présente le voyage par eau, dit Marco, dont le sourire obséquieux applaudissait aux moindres paroles et aux moindres gestes de son élève ^ mais il me reste à lui signaler de graves inconvénients. Il n'y a dans le bateau qu'une seule cabine^ Sa Seigneurie va se trouver confondue avec tous les voyageurs.
— Qu importe 1 Vous oubliez toujours notre incognito, Aski, et vous finirez par le faire deviner à tout le monde. Je ne puis obtenir que vous m'appeliez simplement Georges,
— Pardon, dit le précepteur ^ mais s'il m'était permis de me justifier, je dirais que ce n'est point seulement ma faute. Sa Seigneurie a un air qui neperm.et point d'oublier son rang, et, à vrai dire, j'ai bien peur que tout le monde la reconnaisse. Son costume vulgaire ne peut lui ôter son extérieur de prince. Toutàl'heure encore j'entendais l'aubergiste s'extasier sur la beauté de ses traits et la disfinction de ses manières.
— L'aubergiste aura vu que vous l'écoutiez, dit le prince gaiement, et il a voulu vous être agréable ^ mais soyez sûr qu'il portera cette flatterie en compte sur le mémoire.
— En A'érité, rien n'échappe à Sa Seigneurie ! s'écria Marco avec admiration^ elle lit jusqu'au fond des âmes... Porter des éloges sur un mémoire!... voilà un des mots les plus spirituels que j'aie jamais entendus; s'il était connu à Paris, il serait demain dans tous les journaux.
— De grâce! assez, Marco! interrompit le jeune prince; vous avez pour moi une indulgence qui ressemble singulièrement à de l'aveuglement. Quand doit arriver le bateau ?
— Dans une heure. J'ai oublié d'avertir Sa Seigneurie que l'hôtelière m'a donné quelques inquiétudes sur la navigation du Pruth. 11 paraît qu'il y a, depuis un mois, des bandits de rivière qui ont dévalisé quelques barques... sans parler d'un naufrage tout récent.
— Allons, vous voulez m'effrayer, Aski.
— Je n'ai point de prétentions à l'impossible, et le courage de Sa Seigneurie m'est trop connu... j'ai cru seulement devoir lui dire toute la vérité. Sa Seigneurie sait bien, du reste, que je suis prêt à le suivre, fût-ce en Sibérie; elle n'a qu'à prononcer le Sic vola, sic jubeo...
— Eh bien, vous n'achevez pas? reprit le prince ; continuez le vers; dites : SU pro raiione vo/unlas-^ « Que votr(i volonté tienne heu de raison. » Triste raison, Aski, et dont j'esi)ère ne jamais me contenter.
Marc lit un geste d'émerveillement.
— Sa Seigneurie me permettra au moins d'admirer comme elle se rappelle son latin.
l'incognito. 25
— C'est vous qui me l'avez enseigné, Aski, comirie tout le reste.
— Aussi suis-je fier de mon œuvre ^ et j'ose dire que Sa Seigneurie n'est pas moins au-dessus des autres hommes par son instruction que par sa naissance.
— Voici le bateau, interrompit le prince-, réglez vite avec l'aubergiste ^ dans dix minutes nous serons enroule.
Marco s'empressa d'obéir, tandis que son ancien élève l'atteiidaitsur la rive.
Bien que l'habitude de s'entendre louer eût donné à ce dernier une opinion favorable de lui-même, il avait assez de bon sens et de sincérité pour remettre [)arfois en question la réalité de ses mérites. Les éloges que son ancien précepteur venait de faire, coup sur coup, de sa beauté, de sa distinction, de son esprit, d'e son courap;e et de son instruction, le laissaient un peu incertain : non qu'il n'eût aimé à se croire toutes ces supériorités ^ mais il sentait le besoin de les constater par l'expérience. Le voyage qu'il allait faire sur le Pruth était une occasion favorable. Inconnu de tous, il se trouverait recommandé par sa seule valeur personnelle, et saurait enfin la vérité sur lui-même. Il ordonna de nouveau à Aski, et sérieusement cette fois, de ne rien faire qui pût le trahir, et monta avec lui sur le bateau, qui reprit aussitôt sa course vers le haut du tleuve.
Les passagers étaient nombreux et semblaient appartenir à toutes les classes. U y avait des laboureurs, des marchands, de riches propriétaires, un vieux militaire
allemand, et quelques jeunes filles de différentes con ditions. Le prince en remarqua une dont la beauté vive et les manières enjouées le frappèrent. Plusieurs passagers s'étaient approchés d'elle l'un après l'autre pour lier conversation, et en avaient fait insensiblement la reine d'une sorte de petite cour où la gaieté semblait avoir élu domicile. Le prince Georges s'approcha à son tour pour y trouver place-, mais, contrairement à l'habitude, on ne prit point garde à lui. Il voulut parler, son voisin l'interrompit; il essaya un trait d'esprit, personne ne se crut obligé même de sourire. D'abord un peu surpris, notre Moldave se sentit piqué de cette indifférence inattendue, et voulut s'en venger par des épigrammes; mais la jeune fille les releva avec une finesse si amusante et si gracieuse, que tous les rieurs se tournèrent contre le plaisant malencontreux. Le prince étourdi fut obligé de tourner sur ses talons et de battre en retraite vers une villageoise qui avait écouté de Loin le débat et ri, comme les autres, à ses dépens.
— Asseyez-vous là, mon pauvreinnocent, dit la grosse femme en lui faisant place -, vous avez trouvé plus fort que vous, mais faut pas que ça vous tourmente ; 1 esprit, c'est comme le velours, il n'y en a pas pour tout le monde; seulement, on doit savoir se rendre justice, et ne pas chercher chicane h ceux qui ont des sabres d'acier quand on n*a qu'un sabre de bois.
Georges regarda la bourgeoise campagnarde avec un élonnement mêlé d'humeur ; elle se pencha vers lui en clignant l'œiL