EN MARGE DE MONTAIGNE
Enfin je vois un homme, et si simple, qui prend Son visiteur au bras, l'amuse, le promène, Et court, à tout hasard, les champs de son domaine. Il cueille le mot juste et lui donne son rang, Sans craindre sa verdeur ni chercher son Hgnage. D'un tour de main, il nous décrasse, esprit et cœur. Nous tous, pauvres enfants trop férus d'escholage. Il porte les yeux clairs et le regard moqueur. Surtout, regardez-le gourmander. Sa personne
Dit en ses moindres traits la finesse gasconne^ C'est un sage qui rompt l'orgueil en souriant.-
Doux Montaigne ! Son livre est un recueil friand.
Il m'attire, j'y vais, et, le soir, me régale
A picorer les grains de sa grappe frugale,
A barbouiller mes dents aux fruits de son enclos.
Mais la nuit tombe, hélas ; le vent fraîchit ; je clos
Le livre de sagesse aimable ; j 'en oublie
La guerre interminable et sa mélancolie.
Et je mets sous ma tête, afin de sommeiller.
Ma jeune insouciance en un mol oreiller.