L'ÉTERNEL TOURMENT
Quand elle eut déchiré sa robe de luxure Et vêtu son corps blanc de l'or de ses cheveux, Allys, la pécheresse, a tendu vers les cieux La coupe de sa chair impure.
Elle a crié : « Seigneur, je retourne vers vous, Les plaisirs sensuels ont le goût de la cendre, Je suis nue à vos pieds, et vous pouvez me prendre Au moins le front sur vos genoux.
« Je dis : « Seigneur » sans croire, et ma lèvre vous nomme- Dans mon incertitude et mon dégoût du mal. Je tends mes mains dans l'ombre et cherche un Idéal,
Pur comme un Dieu, beau comme un homme. »♦
Ardente, elle épandit ses cheveux de côté, Ses deux seins haletaient d'amour, et sa prière. Malgré son grand désir de paix et de lumière. Fut un appel de volupté.
Longtemps elle garda, comme une urne de vices. L'argile de son corps où brûlaient à la fois Les parfums réprouvés des péchés d'autrefois. L'encens nouveau des sacrifices.
Puis, ayant affiné son âme à la douleur Et modelé sa chair sur cette âme nouvelle,- AUys tendit encor vers l'Idéal rebelle
Ses deux bras d'amante et de sœur.
- Pauvre âme, me voici.
— Mon époux et mon maître, Je t'avais tant prié que je n'espérais plus. ~ Relève-toi ! Les jours mauvais sont révolus.
— Quel trouble en mon esprit. Je crois te reconnaître. —- Tu m'as toujours connu mais ne m'as point trouvé.
Je te cherchais, Seigneur.
— Je t'appelais sans cesse.
— J'ai tendu vers le ciel mes mains et ma détresse.
— Ton cœur était impur.
— Que ne l'as-tu sauvé?
— Je t'aimais trop pour te sauver malgré toi-même. Relève-toi !
— Je n'ose et pourtant je vous aime.
Je baise la poussière où vous avez marché. Mais j'aime aussi le souvenir de mon péché. -— Relève-toi !
— Mon Maître et mon Seigneur !...
— Amie, Respire en ce matin l'air frais et l'accalmie, Et ne dis plus : « Seigneur ou Maître. » Je ne suis Qu'un amant, l'Idéal, et je goûte en ton âme L'attirance de l'eau qui brille au fond des puits. — Vous seriez un amant ?
— N'es-tu pas une femme ?
Je t'aime esprit et chair, et ne puis autrement. Lève-toi ! Le soleil emplit le firmament ; Tout brille quand je passe et tout se purifie. »
Il dit. AUys se lève et sourit au matin, y
Tandis qu'à l'horizon se déroule la vie Comme l'allée en fleurs d'un lumineux jardin.
Allys mirait ses yeux à l'eau de la rivière
Et Tonde mollement baignait ses pieds frileux ;
Un frisson de soleil courait sur les monts bleus,
La fraîcheur du matin flottait dans la lumière.
Une ronde survint. Des femmes, lentement.
Comme au temps de Vénus, des Sylvains et de Flore,
S'approchaient, et, jouant toutes d'un instrument.
Légères, sous leurs doigts faisaient chanter l'aurore.
Allys leva le front vers elles et leur dit :
« O mes sœurs d'autrefois, compagnes de débauche.
Fuyez ! Mon cœur est comme un vase qu'on ébauche
Et que doit animer le souffle de l'Esprit. »
Mais elles, du narcisse en grappes sur la tête,
Entonnèrent des airs subtils et nonchalants :
« La flûte des bergers joue un hymne de fête,
Allys, rheure est limpide et nos beaux corps sont blancs.
Et le dieu du plaisir dans l'ombre nous appelle... »
— Tentatrices, fuyez ! Mon amant, l'Idéal,
Dont la lance de fer vainquit l'ange du mal,
Suffit à mon bonheur et je lui suis fidèle.
Un long rire moqueur frappa l'écho des bois. Et, de la ronde aimable et chantante, une voix Disait : « Allys, Allys, que ton âme est crédule, L'Idéal, ton amant, vivait hier chez nous ; Il m'a tendu sa chair et ses baisers plus doux Que les fruits du verger qu'on cueille au crépuscule. Ton amant n'est qu'un homme, et porte en son amour La volupté brutale et l'orgueil séculaire Des grands faunes impurs qu'on voit aux fins du jour. Et les femmes, à petits pas, glissant à terre S'éloignaient en riant, et la ronde, sans bruit, Disparut.
Tout est doux. L'on n'entend plus à peine
Que le refrain léger d'une flûte d'ébène.
Puis rien. Allys debout regarde l'eau qui fuit,
Tend ses mains vers le ciel, et pleure, et se lamente...
ÎV
« M'auriez- vous donc trompée, ô Seigneur ?
— Mon amante.
Crédule seulement au mal, sèche tes yeux.
— Hélas, j'entends encor leurs chants mélodieux...
— Je suis l'Amour, je suis la Force et l'Harmonie.
— Je vois leurs yeux moqueurs...
— Vois ma grâce infinie.
— J'entends le son léger des flûtes et, surtout, La voix qui m'affirmait...
- AUys !
— Maître, pardonne Mon doute et ma douleur ; je t'aime et m'abandonne Entière dans tes bras.
- AUys !
— Mais dis-moi tout...
— Mon cœur est un parfum et ma chair une rose Je brûle et je ne puis consumer. Vis en moi.
— Tu es donc l'Idéal ?
— Femme de peu de foi !
— Prouve-moi d'où tu viens, ton principe, ta cause ?
— Il ne te souvient plus déjà de tes douleurs. De tes bras nus, de tes sanglots ? Toute ta vie Tu m'as cherché comme le pain qui rassasie.
Et tes jours succédaient aux jours, remplis de pleurs. Je viens. J'apporte l'eau des puits évangéliques. Le miel et le froment et l'amour par surcroît ; Nos cœurs harmonieux sont comme deux musiques. Le rosier du bonheur enguirlande ton toit. Et tu doutes, ingrate, et veux une autre preuve... Adieu ! Tes mauvais jours ne sont pas révolus ! Tu me reconnaîtras quand je ne serai plus. »
Le soir limpide et bleu se mourait sur le fleuve. Une étoile annonça rapproche de la nuit. Et r Idéal, très lentement, s'évanouit.