SAINT PAUL
Le Pentélique dort. L'Hymette plein d'abeilles S'apaise, et le soir bleu s'épand tout parfumé. Et l'Apôtre, le front contre son poing fermé. S'accoude au frais paros des terrasses vermeilles. Il écoute. Tambours et flûtes, au lointain, Préludent aux chansons sur les collines saintes Où Vénus vient orner le siècle libertin De grappes de narcisse et de fleurs d'hyacinthes. Elle approche ; la nuit frémit de volupté ;
Et l'Apôtre chrétien, justement irrité.
Menaçant des deux bras les faux dieux de FAttique,
Dit, par trois fois : « Sépulcre immonde aux marbres blancs
Recouvert du manteau doré de ton éthique,
O Athènes, la pourriture est dans tes flancs. »
L'écho lui répondit par un joyeux murmure
Et des hymnes légers où se mêlait le nom.
Le beau nom de Vénus aux vers d'Anacréon.
L'heure était parfumée et mollement impure.
Nul ne croyait au mal tant le ciel était doux.
Mais Paul, ayant dompté sa chair par le ciHce,
Les yeux levés, les bras tendus, à deux genoux.
Pour le rachat des Grecs s'offrait en sacrifice.
Il priait, et son cœur n'avait plus de courroux :
« Dieu de Damas, ô Christ de tendresse infinie,
Qui connûtes l'horreur de la soif et du fer,
Je porterai partout votre croix sur ma chair ;
Le monde n'a d'espoir que dans votre agonie.
Car si les fils d'Hellas sont fils de l'harmonie.
Si leur corps est superbe et leur souffle embatuné.
Si leurs temples ont pris des tailles surhumaines.
Leurs dieux ne savent pas se pencher sur nos peines :
N'ayant jamais souffert, ils n'ont jamais aimé !
Le monde a soif du Christ ; sans vous connaître, l'homme
A gravé sur les murs son désir de vous voir ; Il attend votre croix, et de Gorinthe à Rome J'irai la lui porter sous une aube d'espoir. Mes mains ploieront vers Vous Thiunanité conquise. Mais que suis-je, Seigneur? Et mon âme s'épuise. Je défaille, et je m'abandonne à votre amour. »
Il dit. Le vent léger emporta sa parole.
Et l'Apôtre à genoux, méditant jusqu'au jour.
Vit le char d'Apollon éblouir l'Acropole.
MIGHEL-ANGE
Dans le jeune atelier du sculpteur, la Matière S'offrait, inerte et blanche, au baiser de l'Esprit. Michel-Ange, le buste haut dans la lumière. Eut peur de violer les flancs nus de la pierre. Il détourna la tête et tristement sourit. L'incertitude sombre et la douleur hautaine Avaient déjà broyé son cœur, meurtri sa chair. Et martelé son front comme un masque de fer. Deux époques heurtaient en lui leur vieille haine Le Moyen Age roide où la forme n'est rien, Et la Grèce superbe en son galbe païen.
Il vit, dans l'atelier, ses dernières statues,
Bacchus ivre, Adonis mourant, toutes les deux
Belles, de nudité nonchalamment vêtues.
Et sentit dans son cœur, libre et victorieux.
Rouler le paganisme avec le sang des Dieux.
Les Dieux ? Hélas ! Le cygne a refermé son aile :
Le beau corps de Léda s'en est fait un linceul.
Les Dieux aimés sont morts ! Mais il est un Dieu seul,.
Le Dieu des Dieux, l'Unique, et la Ville Eternelle,
Sur les débris sacrés des gloires d'autrefois.
Dresse l'immensité tragique de la Groix.
« Quel est le plus beau ciel d'Athènes ou de Rome ?
« Qui donc est vrai ? Les Dieux à l'image de l'homme,.
« Ou les hommes pétris à l'image de Dieu ? »
Le silence d'été parlait seul dans l'air bleu.
Et Michel-Ange alors, qui souffrait en son âme.
Evoqua sa jeunesse et la Toscane en fleurs.
Où Florence, couchée en sa grâce de femme,
Se livrait, en riant, aux mains des ciseleurs.
Il revit les balcons pleins d'amour et d'aurore,
Dante évoquant l'enfer, Pétrarque chantant Laure,
Botticelli mystique et Léonard divin.
Toute la foule artiste au sourire très fin.
Mais plus encor, le moine Blanc, Savonarole, Qui meurtrissait les cœurs au van de sa parole, Brûlait les vieux péchés au fer chaud du remords. D'un pape déchirait la tunique de vices, Et courbait, pour un jour, sous les clous des cilices. Le siècle épouvanté vers la cendre des morts.
Dans le jeune atelier du sculpteur, la Matière
S'offrait, inerte et blanche, au baiser de l'Esprit.
Michel-Ange, le buste haut dans la lumière,
Eut peur de violer les flancs nus de la pierre.
Il détourna la tête et tristement sourit,
Doutant de Dieu, des Dieux, de lui-même et de l'homme,
a Quel est le plus beau ciel d'Athènes ou de Rome ? »
Il ne savait choisir. Pour la première fois.
L'orgueil vaincu pleurait sous sa rude paupière.
Et son âme tremblait de crainte dans ses doigts.