SERVICE D'ÉTAT-MAJOR
Dans quelques mois j'allais me marier et quitter l'armée danoise ; auparavant je tenais à faire un stage à l'état-major pour en connaître le service. Justement deux études intéressantes s'offraient pour compléter mon éducation militaire : un voyage d'état-major avec sa préparation et ensuite les grandes manœuvres, commandées par le prince royal en septembre et en octobre.
J'obtins la permission de faire ledit stage. Le 14 juin, arrivant à Copenhague, je dînai chez le roi, après avoir rendu visite au prince
royal. J'avais peur des questions sur mon voyage d'Espagne. Mes fiançailles n'étaient pas officielles ; heureusement j'en fus quitte. Le 15, je me présentai à la garde. Mon capitaine, le prince Christian, me demanda si j'étais fiancé. Je lui montrai mes doigts vierges de bagues. J'avais enlevé la mienne. Je me rends au grand état-major et visite les locaux distincts pour les deux sections tactique et topographique. C'est à la première que je travaillais pendant la préi)aration du voyage d'état-major. De là, j'allais à l'élat-major du l*^'^ Corps (troupes de Sélande). J'y passais mes journées à suivre la préparation des grandes manœuvres et à y participer.
Le lendemain, je commence mon service à l'élat-major. Un cheval est mis à ma disposition. Je vais le choisir au quartier des hussards de la garde. C'est un superbe alezan à longue queue né en Mecklembourg. Le
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maréchal des logis me certifie qu'il n'a peur de rien. Bientôt je me mets à monter tous les matins à cheval. Sous la selle s'étend une housse bleue de ciel à bordure d'argent. Je galope sur le terrain de manœuvres avec les camarades. On rentre et je remets Rolf aux bons soins de mon ordonnance, un petit blond très intelligent, qui répond au nom de Sôrensen.
Le 17, après cinq heures de travail, je quitte mon bureau, où je suis installé avec un capitaine breveté des hussards. Dans la pièce à côté, est le bureau du général, puis ceux du chef, du sous-chef d'état-major. En outre, les sous-officiers ont une grande pièce, où l'adjudant fait marcher la machine à écrire, tandis que les fourriers font preuve de leur talent calligraphique. Dans un petit bureau à côté, se tiennent deux lieutenants, que le téléphone dérange à chaque instant.
On se partage la besogne : l'un a les can-
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tonnements, l'autre les transports en chemin de fer, l'autre le train, etc. Les médecins et les intendants passent pour demander des renseignements pour leurs travaux spéciaux.
Je sortais du bureau en uniforme et, profitant du beau temps, j'allais fumer un cigare sur la «Langelinie », la promenade favorite des Danois. Je rencontre un lieutenant de VIphigcnic alors en rade de Copenhague. Je le salue, puis je remarque qu'il cherche son chemin. Il voulait aller à bord de la corvette danoise Dagmar. Je lui offre de le conduire. Chemin faisant, il me dit :
— Mais vous parlez rudement bien le français pour un Danois.
Je me présentai et le menai à destination.
Le dimanche, ma sœur vient me cueillir en ville. Nous trouvons au port un capitaine français, qui nous conduit dans une chaloupe à bord de V/phigénie ; j'étais en uniforme danois. Ohl ces braves figures de
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matelots français, ces drapeaux tricolores, quelle émotion I A bord de Vlphigènie, pluie de monde. Je me colle derrière ma sœur et suis le mouvement. On nous conduit à nos places pour entendre la messe à bord. Jamais je n'ai tant aimé une messe, si je puis m'exprimer ainsi. Un autel très simple, un aumônier décoré, célébrant l'office divin, un matelot comme enfant de chœur, un piquet d'honneur en grande tenue présentant les armes. A l'élévation, les hommes ont mis genou en terre, et les tambours et clairons ont battu et sonné aux champs. Jamais je n'oublierai cette imposante cérémonie.
Après la messe, nous allons visiter la cabine du commandant. Des aspirants remettent à ma sœur une immense corbeille de fleurs avec un joli compliment. Elle est un peu émue et, comme toujours, gagne tous les cœurs par sa simplicité en voulant voir tout
le monde jusqu'aux simples matelots, disant à tous un mot aimable. Elle s'était occupée d'abord des matelots, dessous-officiers, avait fait lever toutes les punitions et leur avait organisé des amusements. Ils étaient tous ravis de la princesse Marie et, lorsque nous quittâmes le bord, ils crièrent lous:«Vive la princesse Marie ! » pendant un quart d'heure. Au quai, un capitaine nous accompagna jusqu'au palais Jaune ; quatre matelots y portèrent la corbeille aux rubans tricolores, à la grande joie de ma sœur.
Le soir, nous allions bien souvent passer quelques heures à Tivoli, avant de nous coucher. Il y avait alors tout un village de nègres d'Afrique, très laids et sentant fort mauvais. Ils étaient fort outrecuidants. Un jour, étant allé les visiter, j'allumai un gros cigare délicieux et j'en tirai quelques bouffées. Je vois une longue main noire h» prendre, mo l'arracher de la lx)uche et le
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fumer en roulant de gros yeux. Le public se tordit, je fis de même.
Une accalmie se produit dans nos travaux. Le général est absent avec une partie de Fétat-major. Il est pour quelques jours en Jutland, où il assiste à de grandes fêtes données en souvenir de la bataille de Frédéricia gagnée par les Danois en 1849.
A son retour, le travail reprit avec vigueur. Je me rendais aussi presque chaque jour au grand état-major. J'y suivais avec intérêt la préparation de notre voyage d'élat-major ; nous devions entrer dans les plus grands détails de la mobilisation. Le thème portait sur une invasion ennemie dans le Jutland et la concentration des forces danoises au nord de cette presqu'île sous diverses données. Ce travail me passionnait. J'étais assis à un bureau avec trois autres lieutenants charmants. On tolère la tenue civile dans ces bureaux et on y fume, de sorte qu'on y
passait de bonnes heures. Il y a des heures réglementaires pour l'arrivée des officiers à leur bureau et pour leur départ; mais, les jours de coups de feu, on y reste bien plus longtemps, perché sur une haute chaise comme Thomas Diafoirus dans le Malade Imaginaire, et cela arrive fort souvent.
Le 26 juillet, j'assistai à un service à l'église russe en mémoire du grand duc qui venait de mourir. C'était le frère de l'empereur. A onze heures moins dix, ma sœur et moi nous partîmes dans un huit- ressorts de la cour avec un laquais en bicorne debout derrière. J'étais en grande tenue, avec mon bicorne à plumet bleu et blanc sur les genoux. Ma sœur portait une toilette noire avec un grand cordon russe en sautoir.
Arrivés à l'église remplie de diplomates, nous allâmes saluer les princes ; puis le pope russe commença à officier. Le service était très curieux avec des chants bizarres
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et tristes. Le pope nous gratifia tous d'un cierge que nous dûmes tenir tout le temps allumé ; puis il officia dans le chœur. Comme il est fermé, nous n'avons rien pu voir. Il en sortit armé d'un immense encensoir qu'il mania à toute volée. Il eut la gracieuseté extrême de me lancer trois fois l'encensoir au nez ce qui me fut fort désagréable, bien que ce soit un grand honneur. La cérémonie dura une heure et demie. Le pope vint enfin nous délivrer de nos cierges, baisa les mains des princesses, puis tout le monde se dispersa.
Dans les bureaux de l'état-major il fait une chaleur torride. Les carafes d'eau sont bien vite vidées. Une ordonnance nous apporte du café du restaurant voisin ; on se rafraîchit. Le voyage approche; il faut tout mettre au net, faire autographier les pièces. Le général les lit ; le chef de la section tactique, mon ancien professeur à l'école d'état-
major, se multiplie. C'est lui qui a dirigé ces travaux et qui sera l'âme du voyage. Le rendez-vous est au nord du Jutland , à Randers, où se trouve en garnison le 5* dragons. La gare de Copenhague est animée.
Les officiers passent en grandes bottes et font enregistrer leurs bagages. A neuf heures cinq, la locomotive sifïle et nous quittons Copenhague. On passe dans un bac pour arriver en Fionie. Il fait très chaud. Le grand Belt est traversé en vingt minutes. Nous voilà en Jutland. Les badauds affluent. A Frédéricia, nous dînons au buffet de la gare. Le public se masse pour nous regarder. A sept heures du soir, Randers paraît. Je vais saluer Rolf et nous allons à l'hôtel où nous devons loger une vingtaine d'officiers et où chaque service est représenté. Il y a deux intendants et un médecin major Nous nous présentons au général. A huit heures, souper, suivi d'un punch, Icrriblo invonlion à mon
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avis et qui me donne un mal de tête formidable. Après, nous allons fumer dans les rues de Randers, qui est une jolie petite ville.
Le lendemain, 7 août, nous sommes en selle à huit heures du matin. Nous voyons manœuvrer le 5^ dragons en tunique bleu de ciel à collet cramoisi, avec le grand casque à chenille de métal blanc, le reste en cuir bouilli. Nous montons pour notre plaisir. Absorbé par mes pensées, je vais de mon côté au pas. Tout à coup arrive une trombe; un escadron charge ; les trompettes sonnent. Rolf veut prendre part à la charge et, malgré tous mes efforts, je ne peux l'arrêter et nous chargeons tous deux au milieu de l'escadron à la grande joie des dragons. Dès dix heures, nous sommes au bureau à recevoir des ordres. On nous explique la situation, le commencement de la première journée des opérations. Les guides de l'état-major ont
déballé les caisses d'archives et fort tard dans la nuit nous restons à travailler.
Le lendemain, travail de bureau. Le soir, nous nous échappons pour aller à un caféconcert. Le directeur nous reçoit à la porte, ganté de blanc. J'ai très sommeil. Mes camarades se ruinent en bouquets de fleurs pour une divette. Je rentre travailler.
Me voilà envoyé en reconnaissance toute la journée avec un lieutenant d'artillerie et une ordonnance du 5* dragons. Nous faisons plus de cinquante kilomètres. Il faut reconnaître les routes, les petits cours d'eau, les positions. A cinq heures, nous sommes de retour. A huit heures trente, bal donné par les officiers du 5" dragons. La nuisique joue en mon honneur l'hymne impérial: Partant pour la Sijrie.
Le colonel du "i dragons avait assisté à des grandes manœuvres, en 1882, en France et se rappelait avoir vu mon {)ère
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commandant alors par intérim une brigade de cavalerie.
Le brave 5^ dragons avait servi, en 1813, sous Davout. Lorsque le maréchal se retira à Hambourg, le 5* était à l'arrière-garde et il eut à soutenir maints combats; un officier du régiment y reçut soixante-six blessures.
La fête commence par des rafraîchissements pris dans le jardin du Casino. A dix heures, je suis le général ; on entre dans la salle de bal. Le long du mur, sur un rang paraissent les jeunes nymphes de Randers en toilettes blanches, quelques-unes assez jolies. Le deuil de la reine m'empêche de danser. Je reste à causer avec la femme du colonel des dragons. Le souper arrive ; j'ai une charmante voisine, jeune et jolie; je ne m'ennuie pas. En rentrant, nous travaillons encore.
Le lendemain, jusqu'à midi, nous restons confinés dans le bureau. Aune heure, départ
à cheval, nous parcourons vingt et un kilomètres au sud de Randers. Je remplissais les fonctions de sous-chef d'état-major, et Rolf a dû passer partout et franchir quelques fossés. Nous avons travaillé toute la journée et, laissant nos chevaux à un village, nous y prîmes le train à sept heures pour Randers où nous arrivâmes deux heures après.
Nous quittâmes Randers par le chemin de fer le lendemain pour aller retrouver nos chevaux. Nous travaillons toute la journée sur le terrain. Chacun a son rôle ; ces exercices me rappellent ceux de mon voyage de 1896, mais sur une plus grande échelle. On passe vraiment toute la journée en plein examen ; on prend des notes ; tous les services fonctionnent. Le général fait la critique; dans le feu de l'action, le général en oubliait le déjeuner ; souvent nous ne mangions qu'à deux heures trente, mourant de faim.
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Le dimanche, nous travaillons toute la journée au bureau. Au déjeuner, par suite du départ de Randers, le colonel des dragons a envoyé au général sa fanfare ; elle lui donne une belle aubade et le général est obh'gé d'arroser les musiciens.
Nous prenons le train pour Langaa, au sud-ouest de Randers, où nous attendons quarante minutes. Un capitaine du génie nous y montre un pont de chemin de fer et nous fait une conférence sur sa démolition et sur son rétablissement; puis nous prenons le train pour Lerbjerg. J'y ai retrouvé mon Rolf en parfaite santé. II a dressé les oreilles en me voyant et a reçu quatre morceaux de sucre. Ce cher animal m'a mené à Hamel en compagnie d'un charmant lieutenant d'élat-major. Nous avons bien étudié la route et le terrain. Ravissant pays; grands bois de pins, de bruyères, un peu l'Ecosse. A une ferme, nous avons demandé de l'eau à un bon vieillard
à grande barbe blanche. Il était si heureux de revoir l'uniforme de la garde qu'il avait porté en 1854 1 Nous avons causé ensemble, et puis Rolf a fait son entrée à Hamel en faisant le beau, en courbant le cou et en jouant avec son mors. Nous arrivons chez le juge de paix qui doit nous loger tous deux. Présentations, grands frais de conversation. Nous dînons à sept heures dans une auberge — dîner infect. — On nous distribue de nouveaux travaux. La femme du juge de paix est très aimable, sa fille très agréable et nous faisons un tas de politesses. Nous leur disons bonsoir pour aller travailler. Le lendemain, le bureau nous guette, sauf pendant une heure où nous allons dégourdir nos chevaux.
Le juge de paix a d'excellent café au lait. De sept heures du matin à sept heures du soir, nous sommes en selle. Un de mes camarades, s'étant cassé le bras en
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sautant un fossé, est évacué sur l'hôpital d'Aarhus.
Journée dure le mercredi. En selle à sept heures du matin, retour à neuf heures du soir pour dîner et travailler ensuite. Nous n'avons déjeuné qu'à deux heures et demie. En rentrant chez le juge de paix pour lui souhaiter le bonsoir, il nous supplie de rester un peu dans son salon ; on vide une bouteille de Champagne, ce qui ne nous pousse pas à nous mettre au travail.
On fait les malles; nous remercions le juge de paix de sa bonne hospitalité. En route, à cheval pour Aarhus ! La colonne s'ébranle au trot. Enfin, on monte une colline assez raide au haut de laquelle on aperçoit Aarhus et la mer. Le panorama me paraît superbe. A cinq heures, nous arrivons à l'hôtel, en face de la cathédrale, sur la grande place. J'ai des amis à Aarhus et leur rends visite. Le soir, nous nous précipitons
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au café-concert : le récit de notre soirée amuse le général, qui est resté jeune et aime la jeunesse.
Je suis réveillé par les trompettes du 3° dragons partant pour la manœuvre.
C'est un superbe régiment, bien tenu. Je passe la matinée à travailler. Puis le général me prend dans sa voiture pour aller déposer des cartes chez le général commandant le 2" Corps et chez le général de brigade (mon ancien colonel de la garde). Nous devions dîner en corps, le soir, chez le premier. On rentre donc après les visites, je revêts mon uniforme n" 2; par la fenêtre, je vois la population accourir, la troupe au pas gymnastique. Nous prévenons le général ; nous courons tous à un incendie qui détruit la maison du général où nous devions dîner et d'aulres bAtiments. fncendie épouvantable. Nous y avons vu toutes les troupes de la garnison sur pied : fantassins.
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dragons, artilleurs. Les pompiers ne pouvaient se rendre maîtres du feu activé par un vent terrible ; c'était grandiose. Nous sommes restés jusqu'à cinq heures à aider de notre mieux à sauver les effets les plus précieux des maisons. La chaleur était étouffante et la fumée nous faisait mal aux yeux. Les soldats emportent de chez le général tout ce qui devait servir à notre dîner. Le général abandonne les vins, les liqueurs, la nourriture, ce qui eut de fâcheux résultats. Les dégâts sont considérables, les troupes patrouillent toute la nuit.
Le lendemain, nous sommes plongés dans nos paperasses ; je vais voir à la campagne un colonel qui a toujours été bienveillant pour moi .
Un dîner d'adieu nous réunit tous à l'hôtel. Le général prononce un toast pour l'hôte français. Je suis très ému en le remerciant.
Le lendemain, il fallut faire sa malle. A sept heures du matin, j'avais déjà une visite: celle d'un lieutenant de dragons que j'avais eu comme camarade dans mon escouade, en i894. Quelle joie de se retrouver et de se rappeler de bons et inoubliables souvenirs 1 A midi, départ pour Copenhague en chemin de fer où nous arrivons le soir.
Le voyage d'état- major est fini et a profité à tous; un petit congé est accordé. Inutile de demander où j'allais : j'avais une fiancée.
Je revenais, le 4 septembre, à Copenhague. Mes fiançailles étaient officielles. Que de questions on m'a posées ! « A quand le mariage? Où?» etc.; et surtout à BernstorfiT, où j'eus l'honneur de dîner à la même table qu*un empereur (Russie), deux rois (Danemark et Grèce), deux impératrices (Russie), les grandes-duchesses Xénia et Olga, le grandduc Michel, la princesse de Galles, sa fille
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la princesse Victoria, le prince Jean de Glûcksbourg.
Je reprends mon service à l'état-major du 1" Corps. Les grandes manœuvres approchent. Tout doit être prêt; je dessine des croquis, des dislocations de troupes ; on travaille ferme.
L'empereur et l'impératrice de Russie quittent le Danemark par mer. Nous nous rendons au port en gala rouge.
En me promenant à cheval, j'eus l'agréable surprise de rencontrer la garde en service de campagne. Le colonel avait invité les attachés militaires français et russes à y assister. Quelle joie de revoir le pantalon rouge! Hélas! ce jour-là, j'envoyai ma demande pour quitter le service dans l'armée danoise, à partir du 8 octobre. J'ai eu un vrai serrement de cœur en écrivant cette demande.
Les grandes manœuvres devaient durer du
12 septembre au 4 octobre. Le 12, les réservistes arrivèrent au corps. Les manœuvres étaient divisées en trois périodes. La première s'arrêtait comme unité au régiment. J'étais attaché à l'état-major du prince royal, avec nombre d'officiers de tous grades et de toutes armes.
Le 24 septembre nous quittons, vers midi, Copenhague. Le prince royal est en uniforme de général ; c'est lui qui commande les manœuvres. Il a pris place dans un wagonsalon avec les « grosses légumes ». Je me suis enfui au bout du train avec deux lieutenants d'état-major, pour pouvoir fumer à l'aise. A chaque station, la population, surtout féminine, est sur pied pour saluer le prince royal. A deux heures cinquantehuit, arrivée à Jyderup. Réception du prince par les autorités en gala. Foule immense. On parvient à riiùlel. Je vais reconnaître les bureaux de la division, installés dans
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une salle de bal. 11 pleut et il fait froid. Je remonte dans ma chambre, numéro 14, lit très court, fort dur. Mon ordonnance, 114, me donne des nouvelles de son excellence Rolf, et je déballe mes effets. A six heures, dîner de corps à la table du prince royal, si aimable pour tous. Dîner très long.
Le lundi, je suis réveillé par le pas lourd des ordonnances, frappant aux portes des officiers. Mon ordonnance me déclare qu'il fera beau temps. A huit heures du matin nous sommes en selle pour toute la journée, avec vingt minutes pour déjeuner. Moi et deux lieutenants, nous avons été détachés en mission pour suivre une manœuvre de deux gros détachements de toutes armes. Nous avons fait plus de cinquante-cinq kilomètres. J'ai vu les hussards de la garde charger, l'infanterie se déployant et tiraillant furieusement, au grand mécontentement de mon cheval. L'artillerie gronde. On exécute un
mouvement tournant ; enfin les clairons sonnent le « cessez le feu » et la critique se fait. Le soir, dîner de représentation, que donne le prince royal aux autorités civiles. Je suis assis auprès du pasteur; après le dîner, nous travaillons au bureau.
Le lendemain, toute la journée se passe à cheval ; je n'ai jamais sauté tant de fossés de ma vie. La manœuvre a été intéressante; mais il a plu tout le temps et l'on est gelé.
Le jour suivant, nous restons avec le prince royal, qui assiste à une manœuvre. A cinq heures, en rentrant, je remonte me changer et fumer une pipe. Je suis en chemise. On frappe à ma porte ; je crois que c'est mon ordonnance et crie :
— Kom ind.
Effroi ; c'est le prince royal. En une seconde, j'ai passé un pantalon et une tunique. Le prince me fit beaucoup de questions et
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m'avoua que les dîners avec les autorités civiles n'étaient pas ce qui le charmait le plus. Ce soir -là, il n'y eut que des officiers. Le 3^ de ligne envoya sa musique donner une aubade au prince royal.
Le 28, nous quittons Jyderup pour Sorô, à dix heures du matin, à la suite du prince. Beaucoup de photographes. Nous formons une vraie cavalcade. Partout des kodaks nous prennent, de tous côtés, à notre insu. Nous avons chevauché lentement, car les routes sont très dures et remplies de petit cailloux fort pointus. On arrive à un village décoré de petits drapeaux danois et on fait halte pour déjeuner. Le prince royal est assailli par tous les habitants ; chacun veut lui parler. A quatre heures, entrée dans Sorô qui compte trois mille habitants. Quelle entrée I Sans être impoli, elle me rappelle vraiment celle d'un cirque ambulant ; une nuée de gamins, de dames en robes du dimanche.
On crie, on hurle ; nous accompagnons le prince royal à sa demeure. Les officiers logent à l'hôtel. Le soir, les autorités dînent chez le prince. Le maire me reproche amèrement d'avoir exigé une chambre à l'hôtel et d'avoir refusé de loger chez l'habitant :
— C'est un scandale, me dit-il, un étranger, un prince français, loger à l'hôtel.
Je lui réponds :
— Monsieur le maire, je suis en service, les bureaux de la division sont à l'hôtel ; il est naturel que j'y loge avec les camarades.
Un peu ennuyeux, ce brave bourgmestre, avec ses lunettes et son vieil uniforme, trop étroit pour son embonpoint.
Le lendemain, grande manœuvre, .l'y ai vu charger toute >me brigade de cavalerie. Je pense au plaisir qu'y aurait éprouvé mon père. Tous les attachés militaires étaient présents
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avec les officiers étrangers, envoyés pour suivre les manœuvres. Je cause longuement avec le Français, si admiré de tous, si chic. L'Allemand était un hussard, puis venait un Suédois, un Norvégien, un Autrichien, im Hollandais. Le colonel russe est très bien. Pour finir, un officier américain, dont l'uniforme me rappelle celui des conducteurs en chef des wagons-lits. 11 porte des guêtres, des gants à la crispin, une casquette de marine et un grand waterproof, avec de grands carreaux à doublure. J'ai causé avec lui, en anglais, et je n'ai pas manqué de lui rappeler le passage de mon père dans l'armée américaine, pendant la guerre de Sécession. Ce jour-là, crottés comme des barbets, nous dînâmes dans une ferme, et à dix heures du soir, nous étions à Sorô.
Aux manœuvres, j'ai rencontré beaucoup de mes anciens camarades et j'ai galopé en tous sens avec des ordres. Il paraît que
l'officier américain, sitôt descendu de cheval, passe tout le reste du temps assis dans un petit endroit où l'on va généralement seul.
Avec deux autres officiers, je me rends à Ringsted en voiture, et nous allons reconnaître le terrain de la revue, pour le 4. On croit peut-être que c'est facile ; il faut penser aux allées et venues, aux départs des troupes, à l'emplacement du prince royal pendant le défilé, etc. Un fermier prête un immense champ; et on eut avec lui d'interminables discussions à ce propos. Le soir, à Sorô, grand dîner avec tout le conseil municipal très nombreux. Il y avait des cordonniers, des épiciers, etc. Tous de très braves gens, un peu des têtes de figurants, mangeant et buvant autant que possible. Quelques toasts nous donnèrent un fou rire terrible. Après dîner, au bureau.
Manœuvres ie lendemain; nous sommes sous capotes à cheval par une pluie battante.
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3 'y ai vu une très intéressante attaque de l'artillerie par la cavalerie; puis nous nous sommes dirigés sur Ringsted. Grand dîner d'une longueur désespérante. J'étais près du maître de poste. Il commence par se réjouir pour moi des lettres que j'ai reçues de ma fiancée. L'impudent contrôleur ! Le prince royal offre le thé auquel assiste son gendre le prince de Schaumbourg-Lippe en uniforme autrichien extra-collant.
Le prince ro^^al prend lui-même le commandement d'un des deux partis et nous marchons à la rencontre de l'ennemi. J'étais à l'avant-garde et le brave Rolf a poussé quelques petites charges personnelles pour porter des ordres par un froid glacial. Après deux heures de marche, j'aperçois l'ennemi dans un village. Nous nous déployons lentement ; le feu s'ouvre ; on tiraille pendant une heure avec des remous dans les lignes. Le feu cesse; le prince royal adresse quel-
ques paroles aux officiers présents et un général fait la critique. Vers quatre heures, nous sommes de retour à Ringsted. A six heures trente, grand et dernier dîner donné par le prince royal. On m'avait fort aimablement placé entre mes deux meilleurs amis. Le prince royal et plusieurs généraux ont bu à ma santé.
Le lendemain, je me lève comme d'habitude et me rends à sept heures au bureau. Ringsted était bondé de monde : des milliers de personnes accourues de toutes parts pour assister à la revue. A onze heures, le prince royal monte à cheval, suivi d'un nombreux et brillant élat-major dont je fais partie. A grand'peine le cortège se fi-aie un chemin à travers une foule très sympathique. Nous arrivons à un immense champ au nord de Ringsted où les troupes sont massées, environ quinze mille hommes : cinq régiments d'infanterie, trois de cavalerie, deux
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d'artillerie et en plus le génie et les ambulances. Le spectacle est grandiose. Nous galopons devant le front des troupes. Les drapeaux saluent en s'abaissant; les musiques jouent ! Nous allons ensuite nous placer sur un petit monticule et le défilé commence. Jamais je ne l'oublierai. J'étais très ému en voyant peut-être pour la dernière fois tous les braves soldats si bien défiler, au pas ; puis la cavalerie passa de nouveau au galop et l'artillerie voulut repasser de nouveau encore une fois au trot; j'avais presque les larmes aux yeux en voyant pour la dernière fois tous mes bons et vieux camarades saluer leur prince rojal avec une flamme de bravoure et de dévouement dans les yeux. Deux heures après nous étions à Ringsted. J'y fait mes adieux à cet excellent Rolf qui a si bien supporté les fatigues des manœuvres; puis ma malle est bouclée en hâte. On déjeune chez le prince royal qui nous
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avait tous invités. Vers six heures nous prîmes le train pour Copenhague, le prince royal et son état-major entassés dans un wagon-salon. Nous arrivons à Copenhague; je serrai la main à tous ; mon émotion très visible en disait plus long que mes paroles qui ne venaient guère.
Le 5 octobre, mon ordonnance vient tout triste me faire ses adieux; je lui serre la main et lui remets un souvenir. J'emballo; seize visites d'adieux pendant la journée ; le soir, je suis convié à Bernstorff. J'y trouve l'impératrice douairière de Russie, le roi de Grèce, la grande-duchesse Olga, la princesse de Galles, le duc de Cumberland et sti famille. Avant le dîner, le roi s'approche de moi et me dit :
— J'ai donné des ordres au ministre de la guerre pour vous nommer capitaine. Vous l'avez bien mérité ; j'espère que cela vous fait plaisir.
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Au Champagne, pendant le dîner, le roi se tourne vers moi :
— A votre santé, capitaine !
Je ne m'attendais pas du tout à cette dernière gracieuseté de l'excellent roi; après le dîner, j'allai le remercier du mieux que je pus.
Le lendemain, vingt-sept visites d'adieux; je dîne chez un capitaine auquel je dois beaucoup depuit huit ans qu'il s'est occupé de moi.
Le samedi je vais en bonnet à poil à la caserne de la garde et je prends congé des officiers. Il faut avoir été soldat pour comprendre ce déchirement. Je me rends au ministère de la guerre, aux états-majors où chacun me dit les meilleures paroles. Le soir, le prince royal avait réuni chez lui tous les officiers qui avaient fait partie de son état-major pendant les manœuvres.
Le dimanche, je me dépêchai de revêtir
mon uniforme de capitaine et après la messe je me rends une dernière fois à la caserne de la garde; je dis adieu à tous les sousoflQciers, auxquels je reste bien attaché. Ensuite je me rends chez le roi et le prince royal pour les remercier de cette bont( qu'ils m'ont toujours témoignée. Le soir, les officiers de la garde m'ont « invité » à leur dîner annuel. Devant ma place, se trouvent deux petits drapeaux français et danois, un menu peint par un lieutenant qui a passé par les zouaves. Touchante attention ! Le colonel prononce un long toast pour moi, vraiment trop élogieux. Je lui réponds, très ému.
Des adieux, des adieux de tous côtés. Et déjà je reçois des cadeaux de mariage de tous depuis l'impératrice de Russie, la princesse de Galles et les princes danois, hx garde me donne une ravissante patte d'épauette de soldat, en vermeil, avec les noms des
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officiers gravés au dos; mes camarades de l'école d'état-major, une coupe en argent. Le roi de Danemark voulut bien me conférer à l'occasion de mon mariage le grand-cordon de l'ordre du Danebrog. Je passai une dernière soirée à Bernstorff. En face du bonheur qui m'attendait, cet adieu était le revers de la médaille ; aussi je tins à leur dire seulement au revoir à tous.
Ma sœur et mon beau-frère étaient désolés de mon dépait. Ils m'avaient donné pendant huit années la meilleure hospitalité qu'on puisse rêver. Je leur dois la transformation de ce temps d'exil, hélas ! nécessaire, en une période de labeur utile et profitable, dont le souvenir me restera cher entre tous et presque sacré.
Le soir je partis pour la gare ; mon départ coïncida avec celui du roi de Grèce : aussi pus-je saluer une dernière fois la famille royale qui était venue l'y accompagner. Je
retrouve là, et j'en demeure profondément touché, des oflBciers de la garde, des étatsmajors et de toutes les armes. Leurs poignées de main me vont au cœur : ils sentent bien que, malgré l'absence, je suis encore en pensée sous le Danebrog.
Le train s'ébranla et ma première pensée fut un témoignage de reconnaissance pour le bien que m'a fait ce long séjour en Danemark, un remerciement à tous ceux qui m'y ont aidé et je puis dire aimé.
Je ne quittai pas définitivement cet! armée amie : l'annuaire militaire y conserve mon nom avec le grade de « capitaine à la suite» et j'ai le droit de porter l'uniforme de la garde danoise.
Je ne l'échangerai que pour celui sous lequel sont morts et ont combattu tous les membres de ma famille jusqu'à mes grandsoncles, jusqu'à mon père.
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Dieu fasse que bientôt arrive le jour oii il nous soit donné de le reprendre ! Les princes français de notre maison ne nous ont-ils pas légué leur vieux cri si français : « Espérance »?