‹ Sous le DanebrogChapitre 9 sur 10 · L'ÉCOLE D'ÉTAT - MAJOR · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE D'ÉTAT - MAJOR

Me voilà de nouveau sur les bancs de l'école; le 10 octobre, ma classe se présenta au château de Frederiksberg . Le colonel qui la commandait réunit toute la division supérieure et nous fîmes tout de suite connaissance.

Cette division comporte plusieurs sections. Celle d'état-major reçoit les officiers ayant subi les examens de la classe moyenne et ayant servi pendant un an et demi au moins comme officiers. Ceux qui ne sont pas destinés à faire partie de la section topogra-

phique du grand état-major doivent compter deux ans et demi de service ; en revanche, ils ne passent à l'école qu'un an et demi.

Les sections d'artillerie et du génie reçoivent des officiers sortis de la classe moyenne et ayant servi pendant un an au moins dans l'une de ces armes. Pour eux, la durée des cours est de deux ans et demi.

Les officiers de marine peuvent être admis dans cette division. Notons qu'aucun examen n'est subi à l'entrée.

Ma section se composait, à notre arrivée, de sept lieutenants d'infanterie qui avaient déjà passé un an et demi pour se préparer à la section lopographique; ils devaient ensuite suivre nos cours d'état-major, etc. Nous étions dix-huit lieutenants d'infanterie, pas de cavaliers cette année-là, puis deux officiers de marine. Un capitaine d'artillerie et un intendant étaient autorisés à suivre certains cours. Le lendemain, le ii, les cours

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commencèrent de huit heures trente à trois heures, avec trois quarts d'heure de repos pour le déjeuner.

Un mot sur le programme.

La statistique du Danemark, réunie à l'économie politique, au système financier. Cours intéressant, qui occupa cent heures, fait par un civil.

Le cours de droit était confié à un auditeur de l'armée, chargé de nous inculquer tous les paragraphes des codes civil et militaire et de nous apprendre tous les châtiments qui peuvent être infligés aux mortels. Il n'est pas inutile de dire qu'en Danemark la peine de mort est appliquée bien rarement; on emploie la hache; le lx)urreau en titre actuellement est un brave menuisier, qui n'a pas manié sa hache depuis nombre d'années. Cet auditeur était très intéressant, très instruit. Il entreprenait de longues dissertations avec nous. Il était distrait et posait des

questions qui ne se trouvaient pas dans ses manuels. Nous l'aimions bien, du reste.

Les langues vivantes étaient représentées par le français : trois cent cinquante heures de cours. Que de fois j'ai servi de dictionnaire et rédigé pour mes camarades des thèmes que le professeur trouvait ensuite mauvais ! Généralement les cours de français duraient deux heures. Je repassais alors les cours, ou bien, la belle saison venue, j'allais au Jardin zoologique me promener sous les ombrages. Je ne m'y ennuyais pas.

Le professeur d'anglais était un lieutenant-colonel retraité, blessé à la guerre, fort distingué, vrai gentleman avec ses favoris blancs. L'Allemand avait des lunettes; je le connaissais depuis 1894.

Le cours d'artillerie était aride, mais très bien fait; celui de fortification très intéressant; celui de dessin était souvent employé à bien des petits travaux personnels, tels

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que rédaction de lettres, qui ne concernaient pas le service militaire, etc.

L'art militaire nous terrifiait. Le professeur, lieutenant-colonel d'état-major et chef de la section tactique, était un vrai puits de science et on le considérait comme un petit Napoléon. J'ai rarement vu un cours si bien fait. Un professeur lui était adjoint. C'était un travailleur assidu, capitaine fort distingué; je le connaissais depuis 1894. Je lui dois beaucoup, car il s'est occupé de moi avec le plus grand dévouement. Pour l'art militaire, nous avions l'étude du service d'élat-majoren temps de paix et en temps de guerre, tous les règlements danois et étrangers, la tactique, la stratégie, l'organisation des armées. Puis venaient l'histoire et la géographie militaires. Les cours étaient fatigants. Il vous prenait des crampes dans les doigts à force de noter dans une langue à soi toutes les leçons; mais on apprenait et on retenait.

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Il fallait, dans la soirée, préparer les cours ; il fallait surtout résoudre les interminables problèmes de tactique ou questions sur le service d'élat-major. C'était là le plus dur. Bien souvent on passait à ces exercices la plus grande partie de la nuit, afin d'être prêt à la date fixée. Nous n'avions presque pas le temps de nous amuser en ville; les invitations étaient toutes refusées; on se réservait la soirée du samedi pour aller « s'aérer » chacun à sa guise.

J'avais de charmants camarades; nous avons passé un bon temps ensemble. Derrière moi, était assis un lieutenant de la garde qui avait fait à Tours un stage au 66^ de ligne, où son bonnet à poil avait fai l sensation. A côté de moi, un lieutenant do vaisseau, très agréable. Devant moi, un lieutenant qui avait u;ardé les meilleurs souvenirs de son >lauv ati 12V de ligne; deux autres avaieiil servi, le priMuier aux

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92^ et 130* de ligne, le second au Havre, au li9^ Enfin, l'autre officier de marine reçut pendant son temps à l'école, les palmes académiques. On voit par là que je ne pouvais être mieux entouré. J'allais tous les dimanches à la cour, au château de Bernstorff; la princesse de Galles y était encore.

En novembre, l'officier de marine chargé du cours de tactique navale nous mena visiter les chantiers de la marine.

Il commençait déjà à faire froid, notre professeur d'art militaire nous conduisit à la campagne . Les uns s'y rendirent à bicyclette, les autres en voiture. Il fallait prendre des notes sous sa dictée et rédiger à l'instant même des ordres variés. L'onglée nous prenait aux doigts.

Un de mes camarades de la garde se maria ; un joli menuet fut dansé, en uniforme, à cette occasion, par les officiers de terre et de mer.

A l'école, il est de coutume que l'élève qui célèbre sa fêle paie une lournée de chocolat. L'annuaire, qui donne les dates de naissance, est là pour rappeler ce devoir à ceux qui l'oublient.

Pour la fin de l'année, notre professeur d'art militaire nous fit un joli cadeau de Noël : trois grands travaux à exécuter pendant nos petites vacances. Nous ne goûtâmes pas beaucoup cette plaisanterie.

Le 1" janvier se passa pour moi, comme d'habitude, à monter et à descendre des escaliers, au grand galop, pour finir plus vite la corvée des cartes de visite, semées à profusion.

Le 4, l'école rouvrit ses portes aux élèves ; j'y arrivai avec mes travaux d'art militaire sous le bras ; je les remis au professeur.

Le prince royal vint inspecter l'école. Il passa dans notre section et assista à un petit « kriegspiel ». Je fus boiubnrdé chef de batail-

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Ion et dus commander au feu mon bataillon, en donnant tous les ordres, devant le prince royal. J'en avais un peu chaud.

Je commençai alors un travail sur la campagne de 1870, concernant la mobilisation de l'armée allemande et les premières opérations.

A l'école, après le déjeuner, on jouait à la roulette. On fabriquait une roulette de car- Ion, agrémentée de grands chiffres bleus et rouges. On la faisait tourner à l'aide d'un porte -plume sur une table marquée de craie. Ce petit sport dura quelque temps et fut remplacé par le jeu du bouchon. Des disputes terribles s'élevaient, terminées souvent par signes, durant le cours d'allemand (le professeur avait la vue très basse).

Un de mes camarades de la garde venait alors de se marier. Je profitai d'une heure de loisir pour monter à bicyclette et lui rendre visite. Je tombai au milieu d'une

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réception. Il voulait me garder, malgré mon costume de bicycliste, dont j'étais très gôné. J'entre au salon, présente mes compliments à la maîtresse de céans, et je ne sais comment je m'y pris, mais j'accrochai un gros lustre qui me tomba sur la tète avec un grand fracas et me voilà tout honteux à ramasser les bougies et les morceaux de cristal en miettes. Cette histoire amusa tout le monde, sauf moi.

Une accalmie s'étant produite dans les cours et les travaux à exécuter, nous en profitâmes pour faire un tour de petits théâtres et de cafés concerts. Malheureusement, mon incognito était parfois trahi, et le pianiste jouait la Marseillaise ou la marche de la garde; cela ne me plaisait que médiocrement.

Je prends des leçons de caisse avec un musicien du Casino, portant force breloques à sa chaîne de montre. Ces leçons font retentir dans la rue un vacarme épouvantable.

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A propos de caisse, l'année précédente, j'eus l'idée de faire battre la Saint-C} rienne, par les tapins de la garde. Je me rendis chez leur major ; le grand homme sortit de son baudrier, bleu et argent, de longues baguettes d'ébène à viroles d'argent et me les tendit. Je battis plusieurs fois les deux reprises de la marche. Il me dit : « Je crois que j'y suis. » Quinze jours après, nous revenions de l'école de bataillon. Je vis la canne se lever et se rabaisser d'un mouvement sec. Les tambours battirent alors la Saint- Cyrienne. J'étais heureux. Cette marche avait été inaugurée à la première revue passée à Loiigchamp en l'honneur du Shah de Perse. L'inventeur était Crépinet, le tambour-major en miniature de Saint-Cyr; il avait juste un mètre cinquante-quatre centimètres.

Le prince royal donna son bal annuel; les lieutenants de l'école durent y renoncer pour raisons de service.

J'eus la joie de voir mon ancien lieutenant de 1894, le prince Christian, conduire la parade. Il avait été nommé capitaine et commandait notre chère première compagnie.

Quelque temps après, un grand bonheur lui fut réservé, celui de se fiancer à une princesse devenue tout de suite très populaire en Danemark. Dès son arrivée à Copenhague elle parlait très couramment le danois, chose rare.

Le mois devait se terminer pour nous par un douleureux événement. Je revenais un jour de l'école, lorsque je trouvai ma sœur en larmes Notre grand'mère, la princesse de Joinville, nous avait quittés. Je ne puis oublier les marques de sympathie de la famille royale, de l'impératrice de Russie, venue pour nous consoler. Je partis pour la France, avec ma sœur; le congé de Pâques arrivant, les éludCvS n'en souffrirent pas trop.

En mai, nous allAmos visiter l'école de

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tir. Chaque année, il s'y fait un cours ordinaire pour les officiers et pour les sous-officiers, qui dure environ six mois ; en outre, un cours complémentaire d'un an pour ceux qui ont le mieux suivi le premier cours. Les capitaines y suivent pendant cinq semaines un cours d'instruction. Pour les officiers qui ont déjà passé par l'école, il existe un cours dit de répétition, de quatre semaines.

A l'école, les élèves commencèrent à faire des conférences sur leurs travaux d'hiver portant sur les campagnes du siècle.

Copenhague est de nouveau en fête ; le prince Christian y fait son entrée le 24 mai avec sa jeune épouse. L'enthousiasme de la population lui prouve à quel point il est adoré de tous.

Il y eut des fêtes et, naturellement, une représentation de gala au Théâtre Royal. On donna le ballet de Coppélia, dont la musique est délicieuse.

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Je profitai du petit congé de la Pentecôte pour aller avec un ami faire un tour en Suède. Le règlement défend aux officiers d'aller à l'étranger sans permission ; mais depuis le général jusqu'au sous-lieutenant, tous vont en Suède pour un court séjour.

Notre professeur de dessin, ravi du beau temps, nous mena à la campagne prendre des croquis sur du papier à dessin timbré au chiffre de l'école. Ils passèrent aux archives. On restait tranquillement assis à l'ombre, pour faire un joli petit croquis. Souvent les habitants des fermes et des habitations voisines venaient nous contempler et nous apporter des rafraîchissements. Les conversations s'engageaient quand le professeur était bien loin à corriger le dessin d'un élève qui n'arrivait pas à dessiner les arbres. Un de mes camarades avait imaginé de peupler son paysage de bêtes plutôt antédiluviennes. La gomme dut effacer tous

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ces animaux, dont la vue nous avait fait bien rire.

Notre professeur de statistique, un pékin fort timide, nous emmena visiter le port franc de Copenhague. Établi conformément à une loi de 1893, il comprend trois grands bassins avec deux autres affectés aux bacs à vapeur faisant le service pour la Suède. Un immense môle sépare le port de la rade. Nous visitons les entrepôts, les magasins ; tout est éclairé à l'électricité. Le Danemark attend beaucoup de ces constructions qui sont en partie des établissements privés et industriels.

Le professeur de dessin, un digne et excellent homme, avait voulu éveiller en nous le sentiment du beau (il nous semblait que nous l'avions déjà) en nous faisant parcourir quelques kilomètres de musées. Il prenait le catalogue et ne nous faisait grâce d'aucun tableau, d'aucune statue. Naturel-

lement, les plaisanteries sur les tableaux légers ne manquaient pas et on recherchait dans la pièce voisine la chaise du gardien pour s'y affaler.

Nous visitâmes avec le professeur de fortification les forts de Copenhague dans leurs plus grands détails. C'était au mois de juillet. Les courses à l'Ermitage allaient avoir lieu ; tous les officiers imaginent de petites ruses pour s'affranchir du service et y prendre part.

J'eus la joie de voir alors le pantalon rouge dans les rues de Copenhague. C'était un ancien sous-lieutenant d'artillerie danoise, passé dans la légion étrangère et devenu lieutenant au corps. Son frère, que j'ai connu, s'était engagé comme plusieurs souslieutenants danois, au Congo ; il y a trouvé la mort, frappé par une maladie des colonies.

Le 4*f août, ma classe fit un petit voyage

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d'état- major dans l'île de Sélande. Les moyens de transport étaient les chevaux de l'école et nos bicyclettes. J'avais préféré ce dernier moyen de locomotion et je m'en suis vivement repenti dans les routes sablonneuses qui longent les côtes. Durant ce voyage, on n'eut pas une minute de repos. Nous commençâmes à Ringsted, où l'on se présenta le 1^" août au professeur. A peine avions- nous déjeuné à l'hôtel que nous descendîmes dans une grande salle servant de salle de bal et de concert. On y voyait de longues tables, des livres, des caisses marquées au chiffre de l'école. Le professeur nous mit au courant des opérations que l'armée danoise allait tenir contre le IX« corps d'armée allemand. Nous passâmes la journée et une partie de la nuit à préparer les opérations. On travaillait ferme : service de l'intendance, transports, il fallait tout étudier dans les plus petits détails et rédiger

des mémoires, des ordres en conséquence. C'était le service de bureau. Le lendemain, nous restâmes plongés dans nos encriers. Puis on sortit ; sur le terrain, le professeur posait une situation que l'on développait peu à peu. Il dictait toutes les cinq minutes de nouvelles questions. Il fallait y répondre séance tenante, calculer la longueur, l'écoulement des colonnes, trouver de suite les ordres à donner. C'était un examen continuel. Heureux ceux qui avaient été envoyés en reconnaissance, tout seuls, bien tranquilles.

Ces séances en plein air duraient de l'aube au coucher du soleil. Généralement, pendant une bataille, on dressait une table sur un point dominant ; des cartes d'état-major reposaient dessus, fixées avec des punaises. Un élève était désigné pour y marquer l'emplacement de tous les corps avec de petits drapeaux peints sur cartons maintenus avec

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de grandes épingles ; on les changeait continuellement. C'était un très bon exercice pour la mémoire de calculer ainsi les distances, de les mesurer au compas sur la carte. On rentrait affamé pour le dîner. Pendant qu'on prenait le café, on jouait aux boules. Le professeur paraissait :

— Au travail, mes enfants!

Il était très paternel ; son seul défaut était de toujours fumer. J'en étais ravi, car il nous permettait d'en faire autant, disant que ça aide à travailler et certes il n'avait pas tort. Les longues pipes s'allumaient le soir ; on restait souvent jusqu'à trois heures du matin assis devant son papier, au grand désespoir du personnel de l'hôtel. Le conseil municipal voulut nous donner un bal. Le professeur refusa, sans nous consulter, pour raison de service.

Nous restâmes une semaine à Ringsted.

Les officiers du grand état-major vinrent

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prendre part à nos travaux, surtout sur le terrain. Pour eux c'étaient de bonnes vacances ; pour nous, un petit enfer. Un jour, je me rappelle, nous étions à travailler près d'une ferme. Le fermier vint nous supplier de prendre un verre chez lui ; sa fille était très jolie; le lendemain nous y déjeunâmes.

Nous quittâmes Ringsted pour Tollôse.

J'occupais avec deux autres camarades une petite chambre chez un épicier. Nous y restâmes peu de temps. Un gentilhomme danois, qui possédait un château aux environs, invita tous les officiers à dîner. Quel dîner I au retour on n'avait pas très envie de se mettre au travail. J'étais assis à côté de la maîtresse de maison; elle m'interrogea tout le temps sur ma famille, mes liens de parenté; je ne m'attendais guère à cette réception.

Je quittai mon épicier pour aller à Kallundborg. On nous y reçut parfaitement. Dans

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une petite ville, ces visites sont un grand amusement. La vue des uniformes fit palpiter bien des petits cœurs. J'étais, avec mon camarade de la garde, logé chez le maître de postes. Il fut charmant. On se réunissait pour le travail à l'hôtel de ville. Les environs de Kallundborg sont jolis, mais les routes mauvaises pour la bicyclette. En revenant le long de la côte, on déposait parfois sa machine pour se plonger dans l'onde amère. La chaleur était, du reste, accablante et on simplifiait son costume: tout de toile blanche d'uniforme avec le poignard au côté, porté en petite tenue par les officiers d'état- major.

Pour terminer le voyage, un bal fut donné par la ville. Une table de cent cinquante couverts en fer à cheval pour le banquet d'abord. En ma qualité d'étranger, j'eus, hélas! une place d'honneur et fus placé entre deux dames plutôt mûres, tandis que mes cama-

rades avaient de jeunes et jolies voisines ; derrière moi, heureusement, un orchestre de gros cuivres fit un tel vacarme que cela simplifia notre conversation. Des toasts s'échangèrent empreints d'une parfaite courtoisie. Le banquet dura plus de deux heures et je commençais à avoir de terribles crampes dans les jambes lorsque le maire se leva. Il était très excité, ce brave bourgmestre, et m'appelait «lieutenant Jean». On prit le café, on flirta dans les allées ; puis le bal s'ouvrit. Un deuil récent m'empêcha de danser. Le professeur était ravi et dansait avec plus d'entrain qu'un jeune homme. Il était si content qu'il en oublia la promesse qu'il s'était faite de rentrer travailler à dix heures, et resta jusqu'à l'aube, captivé par les beautés de l'endroit. Le lendemain matin, chacun était un peu fatigué et le voyage en chemin de fer de Kallundborg à Copenhague fut plutôt silencieux.

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Le voyage d'état-major terminé, il nous fallut nous asseoir de nouveau sur les bancs de l'école. Le 4 septembre, j'étais invité à la cour, alors à Bernstorff. J'avais soigneusement caché que c'était mon anniversaire de naissance. Au déjeuner, le roi but à ma santé. Je me levai ; alors il dit :

— Je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez ; votre père peut être fier de vous ; vous faites honneur à votre famille et à votre pays.

Ces paroles me firent le plus grand plaisir et si je les rapporte ici, ce n'est pas par vanité, mais par reconnaissance pour la bonté et l'amabilité du roi de Danemark.

Un grand malheur allait mettre en deuil la famille royale et le Danemark: la mort de la bonne reine Louise de Danemark. Elle avait été longtemps malade ; quand le temps était beau, elle se faisait rouler en petite voiture dans son parc, en déjeunant à

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l'ombre. Le 7 septembre, elle avait célébré sa fête à Bernstorff, entourée de ses enfants et petits-enfants. Le 29, à mon lever, j'appris l'affreuse nouvelle. A l'école, quand j'arrivai, la nouvelle était déjà téléphonée, le drapeau en berne, tous les cours suspendus.

Je pris immédiatement le train pour Gentofte ; de là, je fus à Bernstorfi". Je trouvai la famille royale dans la consternation ; le roi surtout faisait pitié à voir; tous les vieux serviteurs pleuraient à chaudes larmes; la reine était si bonne et si aimée! Il me fut permis de la saluer une dernière fois. Couchée dans son petit lit à rideaux blancs, un crucifix entre les mains, elle gardait encore, sur ses lèvres, le sourire de bonté avec lequel elle accueillait chacun.

Quelques jours après, des manœuvres de garnison eurent lieu aux environs de Copenhague; toute notre classe les suivit sous la direction de notre professeur d'art militaire.

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J'y revis avec bonheur la garde et j'assistai à la soupe, ce qui amusa beaucoup les hommes.

Mon père venait d'arriver, désirant rendre les derniers devoirs à la reine. De tous les pays vinrent des princes, des envoyés. Je me rappelle avoir assisté à un déjeuner intime, où figuraient l'empereur et l'impératrice de Russie, l'impératrice douairière, le roi de Danemark, le roi et la reine de Grèce.

L'empereur me demanda des nouvelles de ma collection de cannes de tambours-majors et caporaux -tambours, ce qui me toucha beaucoup. 11 l'avait vue lors des noces d'or du roi et de la reine de Danemark. Il était alors tsaréwilch et il logeait chez ma sœur. Pendant quinze jours, il occupa la chambre à côté de la mienne et daigna s'intéresser à mes travaux. J'ai appris à l'aimer et à le respecter comme son père.

Le 15 octobre, eurent lieu, à Roskilde,

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les funérailles de la reine. Ce fut une terrible journée. Il avait fallu transporter le corps de Bernstorff au chemin de fer, qui le conduisit jusqu'à Roskilde, La cérémonie fut très imposante dans la grande cathédrale remplie d'uniformes, de toilettes noires. Nos épaulettes, nos dragonnes étaient couvertes de crêpe . Les membres de la famille royale avaient aussi toutes les broderies des uniformes, ceinturons recouverts de crêpe. Le corps fut déposé dans un immense catafalque. Il était porté par huit officiers supérieurs de terre et de mer. Notre professeur d'art militaire en était. Ils restèrent immobiles comme des statues pendant toute la cérémonie, ainsi que les deux maréchaux qui paradaient devant, leur grand bâton voilé de crêpe à la main.

La garde avait rendu les honneurs; les baïonnettes avaient un nœud de crêpe. La douleur de la famille royale faisait pitié. Le

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vieux roi se raidissait dans son uniforme et gardait une attitude militaire sous le coup qui l'accablait. J'étais bien ému; la reine avait toujours été si bonne pour le prince Chira et moi, nous traitant comme ses enfants. On n'oublie jamais ces marques de tendresse.

Jamais je n'ai vu tant de princes réunis. L'Allemagne était représentée par le prince Léopold de Prusse. Il habitait l'hôtel Fonix; croyant que le Danemark était un pays peu civilisé, il y avait transporté son propre lit et installé de grands baquets d'eau autour pour chasser les moustiques et autres insectes. Le gérant de l'hôtel ne fut pas flatté lorsqu'il lui demanda si on pouvait avoir du Champagne en Danemark. Le prince Aribert d'Anhalt, le grand-duc héritier de Mecklembourg-Strelitz, le duc de Mecklembourg- Schwerin étaient également présents.

L'Autriche envoya l'archiduc Louis Victor;

l'Italie le duc de Gênes; l'Angleterre le duc de Cambridge et le duc d'York.

La Suède, la Russie, la Grèce étaient représentées par leurs souverains ; la France avait envoyé l'amiral Gervais, si digne et si correct, si apprécié par toute la famille royale.

Le landgrave de Hesse avait arboré un costume de chevalier d'un ordre teutonique : tunique chamarrée, culotte blanche, bottes vernies à l'écuyère avec d'immenses éperons et un chapeau mou, noir et rond, surmonté d'une plume blanche.

D'autres pays, comme la Bulgarie, avaient envoyé des représentants chamarrés de croix et de décorations.

La loi avait voulu que mon père fût le seul en civil; tous les officiers présents ne purent s'empêcher de le plaindre et de m'en parler d'une manière vraiment touchante.

Naturellement, tout le pays porta long-

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temps le deuil de la reine. Les théâtres étaient fermés; on ne se montrait nulle part. Ce qui me frappa le plus, ce fut de voir le deuil porté sans exception par toutes les classes de la société, depuis la baronne jusqu'à la modiste. Les petites ouvrières achetèrent des gants noirs et remplacèrent les rubans roses de leurs chapeaux par d'autres de couleur noire.

Mon père resta quelques jours parmi nous. Le lendemain des funérailles, nous allâmes chez le prince royal à Charlottenlund. Le roi Oscar s'y trouvait. Je l'avais vu en 1883 en Suède; j'étais tout jeune alors et, depuis, on m'a souvent rappelé mon étonnement de ne pas lui avoir vu de couronne sur la tête. Le roi engagea avec mon père une longue conversation sur la politique en Suède, dont je fis mon profit pour en replacer les passages les plus importants et me rendre intéressant. Le roi de Suède, très grand, avait des ma-

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nières théâtrales, adorait le décorum et la parade. Il embrassait tout le monde sur les deux joues avec de grands gestes de bras. Ceci me rappelle une anecdote sur lui dont le prince de X*** fut le héros. Ce dernier est très petit et doté par la nature d'un appendice nasal très long. Or, un jour, le roi Oscar, pour l'embrasser, le souleva presque de terre; le nez princier resta accroché à l'une des plaques d'ordres suédois qui couvraient la poitrine du roi Oscar. Le prince de X*** poussa des gémissements et s'en fut le nez dans son mouchoir ensanglanté.

A la cour, le duc de Cumberland était resté avec sa famille près du roi ; il était très aimable, très amusant et aimait les histoires gauloises. Je revenais, le dimanche soir, en ville avec son fils aîné qui parlait très bien le français.

A l'école, le travail marchait. Les conférences se multipliaient sur Saint-Privai, etc.

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Notre professeur de dessin continuait à nous traîner dans les musées; les problèmes de tactique s'amoncelaient. Nous avions reçu de nouveaux travaux d'hiver. Le mien portait sur l'armée russe ; peut-être l'alliance francorusse avait-elle décidé le professeur à me le donner. Décembre arriva et la neige avec lui. Je profitai du petit congé de Noël pour aller en France embrasser mes parents et me retremper à l'air de mon pays.

Encore trois mois d'école. Le 4 janvier, nous rentrâmes à « la boîte » . Les cours recommencèrent. On avait déjà l'appréhension de la sortie et du classement définitif.

Lorsque les cours étaient finis, à trois heures, je me rendais à l'école de cavalerie, le Saumur danois, non loin de là. Il faut rendre hommage à cette école parfaitement tenue, où les officiers et sous -officiers de cavalerie désignés passent deux ans à suivre

les cours. Je n'y montais pas à cheval pour mon bon plaisir; mais celle qui devait devenir la compagne de ma vie adorait l'équitation ; aussi fallait-il m'y mettre de bon gré.

J'assistai un jour à un enterrement militaire, celui de mon premier sergent à la garde, dès 1894. Très imposante cérémonie. J'arrive à la chapelle du cimetière. Le prêtre officie et parle du défunt. Tous les officiers de la garde y sont en grande tenue, avec un piquet accompagné de fifres et tambours.

Le service terminé, le convoi se met en route. Le cercueil sur lequel est déposé le sabre du sergent est porté par des sous-officiers. Le spectacle est empoignant. Il fait un temps gris ; tout est lugubre ; les soldats du piquet, l'arme au bras, traversent au pas ordinaire les allées du cimetière, bordées de grands pins, où leurs larges buffleteries blanches

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font tache. Les tambours, dont les caisses sont en sourdine, font entendre des roulements étouffés et les fifres entonnent la marche funèbre, si plaintive. On arrive à la fosse. Le piquet décharge, en l'air, trois salves de coups de fusil. Tous saluent une dernière fois la dépouille mortelle de ce modeste serviteur, aimé de tous, sous-officier modèle... et on regagne son logis, sous le coup d'une poignante impression.

A l'école, notre classe ne doit pas passer officiellement des examens de sortie. Ils ont été supprimés quelques années auparavant ; mais c'est tout comme. Chaque matière porte un examen pour le classement définitif qui, du reste, est bien plus basé sur le service à l'école depuis l'entrée jusqu'à la sortie. On passe des nuits à tout répéter, à apprendre tout ce qu'on a oublié ; et que de livres à parcourir ! On fait des résumés, des extraits. Les cours d'artillerie et de fortification se

terminent par un examen écrit, ceux de statistique et de droit par l'oral. Le dessin est fini depuis longtemps. Il ne reste que l'art militaire.

Depuis le 12 mars, les élèves sont mis à la disposition entière du professeur d'art militaire. C'est à devenir fou. Il ne nous épargne pas avec les problèmes de tactique à résoudre, les rapports à rédiger; tout se suit avec rapidité. Il faut terminer les cours.

Pendant deux jours entiers, deux généraux restent à l'école pour juger de notre science. On sortit du grenier les chaises à dos vert. Dans notre classe, on enleva les bancs. Les sous-officiers vinrent placer les tables autour de la salle, nous y déposâmes tous nos travaux depuis notre entrée à l'école pour que les généraux pussent en prendre connaissance. Comme sur le terrain, le professeur dicta une situation qui se compliqua

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de plus en plus. Il fallait tout retenir, rédiger les ordres, prendre de graves résolutions, et, très vite, venir faire son boniment devant les généraux. J'avais un mal de tête fou. Quand les généraux quittèrent la salle, ce fut un « ouf! » général.

Le 25 mars, nous étions tous réunis dans la grande salle d'honneur, et les brevets d'état-major nous furent remis. Ils mentionnaient notre passage à la section d'état major de l'école, avec nos notes dans toutes les matières. L'art militaire était le plus important. On savait par là, tout de suite, si on avait chance de faire partie, plus tard, du grand état-major. On calculait alors, annuaire en main, les chances d'entrée, les dates. Je quittai l'école avec joie, comme tout élève quitte les bancs de sa classe ; je savais ne plus devoir revenir au château de Fredericksberg, où j'avais vécu si longtemps. Je ne regrette pas le temps que

j'y ai passé. Après tous ces travaux, j'obtins facilement un long congé pour la France. J'employai bien mon temps; je me fiançai.

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