DE ROBERT LEFEBVRE
Le Directoire qui croyait imiter l'antiquité et l'Empire qui donnait à l'Europe le spectacle d'épopées gigantesques avaient ramené en France le goût de la peinture historique. David, Gros, Girodet, furent les chefs d'une grande école qu'il serait injuste de dédaigner aujourd'hui. A côté d'eux, se place un artiste d'un talent plus modeste qui eut aussi son heure de célébrité. Dans son genre, Robert Lefebvre régna sans partage ; il fut, sinon le premier peintre de
portrait, au moins le plus à la mode ; toutes les belles de l'Empire et des premières années de la Restauration, voulurent se faire représenter par Partiste en renom. C'est qu'aussi personne ne savait comme lui habiller une femme, chiffonner une garniture ou enrouler un turban ; son pinceau avait des inspirations qu'eussent enviées le coiffeur ou la couturière en vogue. Par exemple, il était d'un despotisme absolu : une élégante arrivait-elle pour poser, les cheveux soigneusement disposés ? Robert, d'un coup d'appui-main, bouleversait tout, brisant les plis delà robe, mettant les dentelles en désordre et faisant du crêpé avec les boucles les plus lisses. On avait beau crier, protester ; fut-on marquise ou duchesse, il restait inflexible ; mais, deux heures après, comme on le remerciait!
Il eut un jour maille à partir avec cer-
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taine princesse de la famille impériale. Ayant à faire le portrait de Pauline Borghese, la fantaisie lui prit de la costumer en Juive; La sœur de Napoléon pleura, s'emporta; elle voulait être en nymphe Echo. Robert n'en fit qu'à sa tête et fit bien. Vous souvient-il d'avoir vu dans les attiques de Versailles, enveloppée d'une gaze à travers laquelle scintillent des bandelettes de perles, une tête adorable qui semble défier la beauté des Rachel et des Rebecca de l'Ancien Testament? C'est le portrait qui ne sut pas plaire à son modèle mais que l'artiste était fier d'avoir signé.
Rien ne dure hélas ! Avec les années le goût du portraitiste devint moins sûr et sa main, moins légère. La miniature faisait fureur. Isabey, avec ses femmes travesties en héroïnes d'Ossian, détrôna Robert Le-
febvre. Le peintre vieilli, prit le parti d'ou-
Yrir un aiclicr où affluèrent bientôt les jeunes filles du faubourg Saint-Germain.
Situé sur le quai d'Orsay, au coin de la rue du BaC; cet atelier ne ressemblait guère à ceux de Gérard ou de Girodct. Le sexe masculin en était banni ; on n'y dessinait pas l'Académie d'après nature et la plus stricte décence y régnait. On y parlait bien un peu politique ; les filles des généraux de l'Empire et les filles des émigrés se querellaient parfois en l'honneur des lys et des violettes mais Tordre se rétablissait vite, grâce à celle qui secondait le maître dans la direction de l'atelier.
Théodorine S..., qui n'avait pas encore vingt ans, était une artiste plus sérieuse que ces belles mondaines qui arrivaient à onze heures, bâillant de toutes leurs forces pour avoir été, la veille, à un bal chez madame la duchesse de Berry ou à une
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première représentation à l'Opéra. Conduire cet aristocratique troupeau n'était pas toujours chose facile pour une fille aussi jeune. Théodorine avait remplacé, dans ces fonctions délicates, une élève de Robert Lefebvre, enlevée par son mariage à la peinture et devenue plus tard célèbre sous le nom de Virginie Ancelot.
Un matin de février 18-20, onze heures sonnaient aux Tuileries et personne ne se montrait encore dans l'atelier. Mademoiselle S... travaillait tout en sïmpati entant un peu. Elle retouchait, dans un tableau, des dentelles blanches posées sur une robe rouge, une vraie toilette de cour. C'était un portrait officiel de madame la duchesse d'Angoulème destiné au salon des maréchaux. Robert avait peint la tète et les épaules mais il abandonnait les accessoires à son élève qui s'en tirait habilement ; le
point d'Angleterre se soulevait à vue d'œil sur le gros de Naples. Tout à coup Théodorine jeta ses pinceaux : Charlotte de la T... du P... et Henriette C... venaient d'entrer, précédant plusieurs de leurs compagnes.
— Enfin ! s'écria-t-elle, vous voilà, mesdemoiselles ; c'est heureux ! Savez-vous qu'il est tout à Theure midi ?
— Théodorine, ne grondez pas, le bal de Madame n'a fini qu'à trois heures; impossible de m'échapper, le duc de Berry m'avait fait l'honneur de m'inviter pour le dernier quadrille.
— Belles sauteries que ces bals du pavillon Marsan ! murmura Henriette qui, en sa qualité de fille d'un général de l'Empire, faisait une opposition enragée ; le dernier des préfets de l'empereur donnait d'autres fêtes que celles-là. Je confesse, reprit-elle plus haut, que je suis très en retard, mais
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cela ne m'arrive pas souvent ; j'étais patronnasse d'un bal pour les vieux grenadiers de la garde. Figurez- vous, Théodorine, que ma robe de linon blanc était couverte de violettes. Pourquoi mademoiselle Charlotte me regarde-t-elle de cet air dédaigneux ? Le bal des grenadiers vaut bien, je pense, le bal des Victimes.
Un orage était près d'éclater. Heureusement Rosa d'A. .. fille d'un duc très aimé du roi Louis XVIII, vint opérer une diversion.
— Bonne nouvelle, mesdemoiselles ; nous aurons aujourd'hui un modèle comme on n'en a jamais vu. Hier, au bal des Tuileries, le capitaine Anatole de M... m'a promis qu'il nous enverrait le plus beau sapeur de sa compagnie : un homme superbe avec une barbe qui descend jusque sur la poitrine et des moustaches qui font le tour delà tête. Hein ? la belle tête d'étude !
Le silence s'établit; on approchait les chevalets, on taillait les crayons, on nettoyait les palettes. Au bout d'un quart d'heure, tout le monde était prêt : pas do de modèle. Rosa allait sans cesse vers la fenêtre qui donnait sur le Pont-Royal ; puis elle revenait s'asseoir à son chevalet d'un air dépité :
— Ce misérable sapeur ! faire attendre ces demoiselles, comme je le ferai gronder par Anatole !
Et le ton significatif de Rosa disait claiment qu'elle avait grand pouvoir sur l'esprit du capitaine. Beaucoup d'autres auraient pu en dire autant. Toutes les femmes adoraient le bel Anatole ; il le leur rendait bien. Dans les salons aristocratiques ou dans les coulisses de l'Opéra, il jouissait d'un crédit illimité et, s'il se bornait à soupirer comme un Amadis aux pieds des héritières du faubourg Saint-Germain, il
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se dédommageait bien dans certains boudoirs à la mode. C'était le héros d'aventures fabuleuses, Thomme dangereux par excellence que tous les maris haïssaient sans trop oser le manifester.
— Rosa n'a pas de bons yeux, s'écria la petite Joséphine de T..., qui était restée aux aguets, le nez collé aux vitres, voici le sapeur !
Effectivement, un pas lourd se fît entendre : la porte s'ouvrit et le modèle parut. Anatole n'avait rien exagéré; le sapeur était d'une prestance magnifique : cinq pieds six pouces au moins, un torse et des épaules à l'avenant ; quant à la figure, on n'en voyait pas grand chose, enfouie qu^elle était sous une barbe luxuriante ; mais c'est tout ce qu'on peut demander à un sapeur. Le militaire s'avança d'un air gauche, traînant un peu la jambe.
— De la part de mon capitaine, lit-il en tendant une lettre que prit Théodorine ; puis, il resta planté droit, immoh)ile, le regard sans expression, les bras collés le long du corps comme s'il était au port d'arme.
D'un coup d'œil mademoiselle S..., parcourut la lettre adressée à Robert Lefebvre.
— C'est bien, dit-elle; je n'y vois pas d'inconvénient, nous vous acceptons comme modèle et vous allez poser sur-le-champ.
Ici Théodorine se sentit vivement tirée par la manche.
— Au nom du ciel! murmura Rosa, la figure bouleversée, trouvez un prétexte pour éloigner cet homme ; il ne peut rester une minute de plus.
— Et pourquoi, ma chère, s'il vous plaît? Ce garçon fait parfaitement notre aftaire ; il a une figure honnête qui prévient en sa faveur.
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— Quelle capricieuse que cette Rosa !
s'écrièrent en chœur ces demoiselles qui entendaient vaguement le colloque. Il y a un instant, elle ne tenait pas en place, elle demandait son modèle à tous les échos ; il arrive et mademoiselle n'en veut plus ! Nous ne souffrirons pas ces manières-là.
Rosa n'écoutait rien ; attirant Théodorine dans un coin et se penchant vers elle :
— Apprenez donc que ce prétendu sapeur n'est autre que le comte Anatole de M... ; depuis longtemps, il me menaçait de s'introduire ici sous un déguisement ; j'espérais qu'il n'en ferait rien. L'étourdi 1 Nous prend-il pour des modistes de la rue Vivienne ? Me compromettre ainsi, risquer de s'attirer une grave punition pour cette farce de carnaval 1
Mademoiselle S. était devenue très sérieuse. Cette jolie espièglerie pouvait nuire
UNE MATINEK
à la réputation de l'atelier et Robert Lefebvre ne badinait pas sur ce chapitre.
Elle se retourna sur le sapeur et d'une voix brève :
— Décidément, vous êtes venu beaucoup trop tard ; il nous est impossible de vous donner séance aujourd'tiui.
— C'est trop fort, dit Charlotte delà T., vous aussi Théodorine, quelle mouche vous pique ? mais, regardez donc, il est superbe ce militaire.
Le gaillard emboursa le compliment et supporta l'examen d'un air impassible.
— Si je suis en retard, murmura-t-il dans sa moustache, c'est la faute de mon capitaine.
— Sans doute, répliqua Théodorine; c'est la faute de votre capitaine ; vous lui expliquerez la chose.
Et, d'un geste impératif, elle congédia
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le sapeur. Celui-ci n'essaya pas d'insister ; il fit le salut militaire et se retira en grommelant : « Je le dirai à mon capitaine. » Rosa se jeta dans un fauteuil :
— Nous l'avons échappé belle ; Théodorine, quel service vous m'avez rendu !
— Chut ! Tout le monde doit ignorer cette histoire ; ces demoiselles sont furieuses, peu importe. Si on racontait dans le faubourg Saint-Germain que M. de M., a passé la journée ici, quel scandale ! J'étais la première intéressée à ne pas le souffrir.
Comme elle achevait ces mots, la porte se rouvrit brusquement et un petit homme à la physionomie ouverte, à Tallure vive, qui laissait deviner l'artiste sous le sexagénaire, s'avança au milieu de l'ateher ; c'était le maître en personne ; Robert Lefebvrc paraissait fort mécontent.
— Que signifie ce caprice, mesdemoi-
selles? Pourquoi renvoyer le modèle que vous aviez demandé ? Je viens de rencontrer ce garçon dans l'escalier et il s'est plaint à moi de votre procédé. Théodorine, vous êtes d'une faiblesse ! vous encouragez la paresse de ces demoiselles. Qu'on se mette à l'ouvrage à l'instant ; je ramène le modèle et, cette fois, j'entends le poser moi-même. Approchez, mon garçon.
Le sapeur, il faut le dire, restait sur le seuil de la porte, jouissant modestement de son triomphe. Ces demoiselles étouffaient leurs éclats de rire ; Théodorine avait la mine si effarée ! Elle se taisait pourtant. Qui eût osé répliquer quand le maître avait parlé ? Personne, pas même Rosa l'enfant gâtée. Elle se bornait à foudroyer le soldat du regard, murmurant entre ses dents :
L'effronté ! on voit bien qu'il a été aux pages de l'Empereur.
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En deux minutes, le modèle fut posé sur une estrade. Le père Robert, complètement radouci, se frottait les mains.
— Mais il pose comme un ange ce sapeurlà ; sans en avoir Pair, il est plein d'intelligence. Remarquez que sa tête est tout à fait dans le sentiment de l'antique, on dirait un soldat romain et je le recommanderai à Fami Rouget qui cherche un Cincinnatus. Maintenant que vous voilà bien en train de travailler je vous laisse. A propos, ajouta-t-il à demi-voix, de façon à n'être entendu que de Théodorine, où en est le portrait de madame kl duchesse d'Angoulême?
— J'ai mis ce matin, comme vous me Taviez dit, un glacis sur les dentelles qui étaient toutes embues et je crois qu'à présent ce n'est pas mal.
— A merveille ; Mgr le duc de Bourbon viendra peut-être cette après-midi tout
exprès pour voir ce portrait et je désire beaucoup qu'il soit satisfait.
Une lois le maître parti, on ne se gêna plus pour donner cours aux chuchotements et aux rires malicieux :
— Est-elle drôle cette Rosaavec ses airs tragiques! On dirait madame Paradol de la Comédie-Française. Et Théodorine? Voyez quelle grimace! Elle se pince la bouche comme si elle avalait une pilule. Le sapeur s'est bien gardé de se laisser attraper par elle : pas trop bête encore pour un soldat !
Au milieu de tous ces propos, la craie blanche et la mine de Conté faisaient leur office; les élèves mesuraient scrupuleusement, avec leur porte-crayon, sur une feuille de papier, la distance qu'il pouvait y avoir entre le nez et la bouche du sapeur. Devant ces frais minois qui le dévisageaient, il fallait au capitaine un certain effort de volonté
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pourne pas se trahir, mais, à cette condition seule, le loup pouvait rester dans la bergerie et les yeux (jui, d\3rdinaire, savaient dire tant de choses aux l'emmes, restaient sans expression sous le feu de ces prunelles bleues, brunes ou noires.
— Mesdemoiselles, dit Charlotte de la T. du P., en clignant de l'œil pour mieux saisir la ph}- sionomie du modèle, savez-vous à qui ressemble ce soldat ? Je vous le donne en mille à deviner : au comte de M..., l'élégant valseur dont toutes ces dames raffolent. Sauf cette grande barbe et cet air naïf, c'est lui, trait pour trait.
— Un joli freluquet que votre capitaine, fit Henriette, comme tous ces officiers de la garde royale.
— Charlotte ne sait ce qu'elle dit, interrompit d'un rire capable la petite Joséphine ; Anatole est bien plus grand.
— Tu le connais donc, bambine, s'écriat-on en chœur.
— Certainement ; je l'ai rencontré chez ma tante, la princesse de S..., et il a été charmant pour moi,
— La bonne plaisanterie ! Il est amoureux de toi peut-être.
— Pourquoi pas, mademoiselle Charlotte ? Rosa se vante bien qu'il lui fait la cour.
— Petite malheureuse! vous divaguez, s'écria Rosa en brandissant comme une lionne son appui-main.
— Silence, mesdemoiselles, dit à son tour Théodorine; tous ces propos sont d'une
inconvenance
— Faudrait-il pas se gêner pour un sapeur, murmura l'orgueilleuse Charlotte.
On pense si ledit sapeur jubilait. Cela valait bien, ma foi, qu'on risquât quelques jours d'arrêt. Le bel Anatole déclara, depuis.
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qu'il ne s'était jamais autant amusé, mais son plaisir fut de courte durée et il allait bientôt, à son tour, faire triste figure.
Un équipage à quatre chevaux, avec deux postillons à la livrée des Condé s'arrêta devant la maison de Robert Lefebvre.
Mgr le duc de Bourbon, accompagné du général ***, un de ses aides de camp, venait voir le portait de son auguste cousine. Le peintre se précipita au bas de Tescalier pour recevoir Son Altesse et Tintroduisit dans un petit salon où le portrait était exposé.
Une portière de damas séparait seule cette
pièce de l'atelier. Le bourdonnement des
conversations cessa tout à coup ; Théodorine
avait reconnu la voix du duc, qui était un
familier de l'atelier, et elle parvint à rétablir
le silence. Quant au sapeur, il se troublait
visiblement. On vit alors une main blanche
soulever doucement le rideau et la tête du petit-fils du grand Condé apparut curieuse et souriante. Son Altesse avait bien le type de sa race : nez aquilin, sourcils marqués, ovale du visage allongé, regard vif, sourire gracieux, galant même, lorsque, comme dans l'occasion présente, un essaim de jolies personnes s'offrait à la vue de Monseigneur.
— Voilà un gaillard que j'envie, dit-il ; gageons, général, qu'en ce moment vous troqueriez volontiers vos grosses épaulettes contre le tablier du sapeur.
Robert Lefebvre s'inclina en souriant :
— Ce militaire nous a été chaudement recommandé par le capitaine de M..., qui, si je ne me trompe, général, est un des plus brillants officiers de votre brigade.
M. ***, avança vivement la tête pour voir le modèle. Rien n'échappait à l'œil investi-
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gateur du général ; il était capable, un jour de revue, do découvrir une tache sur un pantalon ou l'absence d'un bouton sur une ofuêtre. Le déguisement sauta de suite aux yeux de ce diable d'homme; il n'hésita pas; passant devant le prince, au mépris des lois de l'étiquette, en deux enjambées, il fut sur le soldat :
— Monsieur de M.... dit-il très bas, cette barbe-là doit vous tenir terriblement chaud. Allez sur-le-champ la retirer et attendezmoi au poste des Tuileries où je vous rejoindrai tout à l'heure.
Puis, revenant tranquillement près de l'auguste vieillard dont le regard surpris semblait l'interroger :
— Pardonnez-moi, Monseigneur ; j'avais aperçu dans l'uniforme de ce soldat une légère infraction au règlement.
Anatole ne se le fit pas répéter ; il sortit
sans penser à faire le salut militaire, tandis que lapetite Joséphine, tout éplorôe, s'évertuait à lui crier :
— Mais, attendez-donc; je n'ai pas encore fini mon esquisse.
La portière retomba. Sauf Théodorine et Rosa, qui savouraient le plaisir de la vengeance, personne ne s'était douté de rien et ces demoiselles serrèrent soigneusement dans leurs cartons le portrait du plus brillant séducteur de l'armée française.
Après avoir gardé un mois les arrêts, Anatole éprouva le besoin de bavarder et l'histoire s'ébruita.
Le beau capitaine épousa quelque temps après une élève de l'atelier de Robert Lefebvre; on ne dit pas qu'il ait posé pour le modèle des maris.
Nous tenons l'histoire de la bouche même
DANS l'atelier DE RORERT LEFEBVRE ?29
de Théodorine et, peut-être, y a-t-il encore dans le noble faubourg quelque douairière qui peut certifier que ce récit est parfaitement véridique.
DE
Un soir, chez madame de Fonf'rède, autour de la table somptueuse qui réunissait toutes les Merveilleuses du Directoire, on n'aurait jamais cru que la France venait de subir la Terreur, la famine et la banqueroute. Devant ces gourmandises arrachées aux profondeurs des lacs ou aux cimes des monts, faisan d'Ecosse et carpe de Genève, ces pyramides de fruits exotiques, ananas des îles et raisins de Judée, on oubliait le temps, si proche encore, où un pot-au-feu
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coûtait quinze cents francs en assignats et où chaque convive apportait son pain aux dîners priés.
Quelles toilettes insensées éclairait le grand lustre en cristal de roche descendant du plafond jusqu'au milieu du surtout en porcelaine de Saxe ! Madame Tallien portait ce soir-là sur elle de quoi racheter une abbaye ou un bien d'émigré: péplum de gaze lamée d'argent qui ne gazait rien et soulignait voluptueusement ce que le journaliste Mercier appelait les Réservoirs de la Maternité ; au cou, aux bras et aux doigts des pieds nus, les pattes de derrière, pour parler le langage un peu vif d'une satire contemporaine, des diamants gros comme des noisettes. Elle ne redoutait rien, l'amazone de la prison des Carmes qui avait dans ses beaux cheveux noirs un poignard pour se tuer en prévision de l'échafaud. Maïa Garât,
le ministre, était placé fi merveille ce soirlà entre Tiiérézia Tallienet une autre éclaircuse de la mode, madame Hamelin qui ne craignait pas non plus les coups d'audace ; n'avait-elle pas osé paraître au bal d'Idalie sans le vêtement qui est la base de tout costume habillé ou négligé ? Plus loin, la majestueuse comtesse de Cambis, la mignonne madame de Noailles et la divine Château- Renaud qui défaisait avec Taide de deux galants Muscadins ses gants lilas à vingtcinq boutons, la seule chose montante dans toute sa toilette. La veille, chez Barras, après un souper des plus gais^ cette Muscadine avait parié que son léger costume, bagues et cothurnes y compris, pesait moins que deux écus de six livres. Elle s'était déshabillée séance tenante et avait gagné son pari. Etonnez-vous donc quand les costumes étaient
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si peu lourds que les icmmes fussent si légères !
Une très jeune personne, nouvellement tlébarquée de la province, Sophie Gay, regardait, tout éblouie, ces splendeurs parisiennes ; ses yeux ne pouvaient se détacher d'une femme assise à la place d'honneur en face de la maîtresse du logis : c'était madame Bonaparte, alors en pleine lune de miel, séduisante à miracle et vêtue d'un péplum moins indiscret que tous les autres, un jaloux y mettant bon ordre. Bonaparte était aussi invité ; mais, sur la prière de Joséphine, on avait passé dans la salle à manger sans attendre le jeune général que les Directeurs venaient de nommer chef de l'armée d'Italie.
Il arriva enfin au rôti et, sans faire la moindre excuse, s'assit à la place qu'on lui avait réservée auprès de madame de
Fonfrède. A coup sûr, la toilette n'était pour rien dans ce retard ; les cheveux du guerrier , gras , aplatis , tombaient sans poudre sur une redingote grise, négligemment serrée à la taille par un cordon de soie auquel pendait un sabre. Les Muscadins échangèrent avec leurs I)npossibles un sourire railleur tandis que l'étourdie Caroline Hamelin interpellait le nouveau venu d'un bout de la table à l'autre :
— Ah 1 général, on voit bien qu'on ne se bat pas ici ; vous vous êtes fait attendre.
A cette saillie, le visage sombre de Bonaparte se détendit un instant pour reprendre aussitôt la même expression.
Le marquis de Livry se pencha vers Sophie Gay, sa voisine :
— S'il faut en croire les théories de Lavater, voilà un petit gaillard qui ne doit pas être commode.
— Mais on prétend qu'il est aux genoux de sa femme et qu'elle en fait tout ce qui lui plaît.
— Allons donc ! avec ce front et ce profil, on n'obéit à personne. Un feu de paille d'ailleurs que l'amour d'un homme de vingthuit ans pour une femme de trente-quatre ans. Celle-là ne les paraît pas, j'en conviens, mais impossible de m'en faire accroire à moi sur les questions d'âge.
M. de Livry, la plus mauvaise langue de tout Paris, cotait, sans se tromper jamais, si bien conservées qu'elles fussent , les dames à leur nombre exact d'années et ce petit talent de société ne lui faisait pas beaucoup d'amies.
Toutes les flatteries et les coquetteries de madame de Fonfrède y échouèrent : le général Bonaparte s'obstinait à garder le silence et la maîtresse de maison, impatien-
tée, hâta la fin du dîner. On se leva de table pour passer dans un salon rempli de jonquilles, d'héliotropes et de jacinthes, un vrai nid à migraines, si bien que Joséphine se trouva mal au bout de quelques instants. On l'emporta sur un divan dans le boudoir de madame de Fonfrède et on s'empressa de dénouer sa ceinture à Vantique.
— Ce ne sera rien, mesdames, dit Thérézia Tallien d'un air entendu ; Joséphine a en ce moment d'excellentes raisons pour s'évanouir.
Bonaparte avait suivi les dames. Tandis que madame Tallien parlait, la physionomie du général s'illumina soudain; ces espérances de paternité prochaine semblaient le ravir et son regard se posa avec tendresse sur celle qui venait de rouvrir languissamment les yeux. D'une main tremblante en-
core, madame Bonaparte chercha à son cou le collier qu'on avait détaché au moment de l'évanouissement et jeté sur une console en forme de lyre.
— L'unique présent de noces du héros, dit tout bas madame Hameiin en touchant dédaigneusement le bijou ; il ne s'est pas ruiné ! une chaîne de cheveux rattachée par une plaque d'or émaillée sur laquelle vous pouvez lire ces mots gravés : « Au Destin ! »
Bonaparte s'était approché de sa femme ; il lui dit quelques mots à l'oreille et la baisa aufront; puis, sans répondre aux adieux de madame Tallien ni même saluer les dames, il sortit vivement pour se rendre au Luxembourg chez Barras.
— Décidément, dit, en rentrant dans le salon, la belle Château-Renaud au comte de Tilly, c'est un sauvage que votre Bona-
DK MADAMK BONAPARTE 239
parte; je suis sûre (|iril ne sait pas même danser la Monaco.
En effet, cet homme ne savait ni danser, ni faire la révérence; mais, en quelques mois, il prenait Tltalie, l'Egypte, et prouvait à FEurope que la France était la première des nations.
Moins de deux ans après ce dîner, où il avait fait si triste figure, nous le retrouvons premier Consul; le Destin s'était chargé de récompenser l'offrande du héros, Joséphine n'avait pas la permission de voir ses amies ni de fréquenter la Redoute inaugurée par M. de Livry. Elle s'en dédommageait, tout le monde le sait, en laisant une dépense enragée; elle adorait surtout les bijoux et entassait, dans ses écrins, diadèmes, ceintures, bagues et bracelets. Son compte chez le bijoutier en renom, M. Nitot, montait à une somme considérable. Celui-ci,
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après avoir été le plus patient des créanciers, se décida enfin à demander une audience à madame Bonaparte. Elle le reçut un matin, à la Malmaison, dans le petit salon bleu du rez-de-chaussée qui précédait sa chambre à coucher et, avec le plus charmant sourire :
— Si vous venez me demander de l'argent, monsieur Nitot, vous tombez mal; je suis affreusement gênée : il faut me faire crédit quelques mois encore. Soyez tranquille, vous serez payé jusqu'au dernier écu.
— Je n'ai garde d'en douter et je serais désolé de paraître importun à madame Bonaparte ; mais qu'elle daigne songer que j'ai fait beaucoup de crédits tous ces temps-ci ; les rentrées sont difficiles et je me trouve à la veille d'une échéance importante.
— Merci de la préférence que vous m'ac-
cordez; Pauline vous doit presque autant que moi ; pourquoi ne pas vous adresser à elle?
— Madame Bonaparte sait bien que ce serait difficile; sa belle-sœur est au Cap, à deux mille lieues d'ici.
— C'est juste; et moi qui suis à la Malmaison, je dois payer pour toute la famille. Voyons, monsieur Nitot, à combien se monte le cbiflre formidable de mes dettes ?
— Quarante mille livres, environ, madame; et si vous pouviez au moins me donner un acompte de vingt mille livres...
— Vous n'y pensez pas, bon Dieu! où les prendrais-je, vos vingt mille livres?
— Le premier Consul ne pourrait-il...
— Mon mari? impossible! Hier, justement, il m'a fait un sermon ! J'ai promis de me corriger et de ne plus faire de dettes.
En ce moment, le son des trompettes ar-
riva par la fenêtre ouverte et les tambours battirent aux champs.
Joséphine tressaillit.
— Quelle surprise ! Le premier Consul ! Je ne l'attendais que pour dîner.
M. Nitot avait trop le sentiment des convenances pour ne pas comprendre que son audience était finie; il s'inclina profondément et gagnait déjà la porte lorsque madame Bonaparte le rappela.
— Votre situation me touche véritablement, monsieur Nitot ; je suis bien pour quelque chose dans vos inquiétudes financières et je voudrais essayer de les soulager. J'ai mon idée. Entrez dans ce cabinet et surtout ne bougez pas.
En achevant ces mots, elle poussa le bijoutier dans un réduit où les garçons d'appartement accrochaient plumeaux et balais. Puis, revenant vers une psyché, près de la
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fenêtre, elle jeta un coup d'œil sur son négligé de batiste rose., garni de malines, prit au hasard un livre qui traînait sur un guéridon et s'étendit sur le canapé dans une pose aussi naturelle que gracieuse. Cette mise en scène à peine terminée, on entendit dans le salon voisin la voix la plus fausse de France fredonner un air de Zémire et Azov ; la porte s'ouvrit et le premier Consul entra gaiement.
— Déjà levée, ma petite femme ! quel miracle ! fit-il au milieu d'un long baiser promené du frontjusqu'aux lèvres.
— J'avais deviné que tu viendrais déjeuner ce matin, Napoléone, murmura la créole en se renversant avec abandon sur l'épaule de son mari.
L'espoir et le courage revenaient au cœur de Joséphine. Les caresses du maître étaient d'un bon augure; il y avait dans
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l'année quelques semaines au plus, alors que les arbres verdissaient et que les petits oiseaux faisaient leurs nids, où cet homme de bronze subissait d'une façon absolue l'influence féminine.
— Tu as raison de te lever de bonne heure, reprii-il; tu es fraîche comme Hébé, ce matin. Comme c'est gentil la batiste rose sur une peau blanche!
Il enveloppait Joséphine d'un regard amoureux, essayant d'ouvrir davantage le peignoir. Il y allait en conquérant habitué à ce que rien ne lui résiste; le tissu fragile se déchira.
Joséphine fit une petite moue irrésistible.
— A quoi penses-tu ? mon beau peignoir tout neuf, le chef-d'œuvre de madame Germon !
— Parbleu ! le grand mal ! elle sera en-
DE MADAME BONAPARTE 2'l5
chantée d'en refaire un autre, la voleuse !
Et le premier Consul mit derechef un baiser sur la brèche qu'il venait d'ouvrir.
Dans son refuge, M. Nitot ne perdait pas un mot du dialogue et tremblait de tous ses membres. Être là derrière cette porte, surprendre cet aigle en flagrant délit de tendresse conjugale, il y avait de quoi frémir.
Un silence dans le petit salon ; quelques minutes s'écoulèrent ; puis la voix de Bonaparte, vibrante et saccadée, frappa de nouveau les oreilles bourdonnantes de Tinfortuné Nitot.
— Adieu, je me sauve là-haut travailler avec Rapp jusqu'au déjeuner.
— Auparavant, signe-moi le bon de vingt mille livres que tu viens de me promettre.
— Comment ! moi ? je t'ai promis vingt
mille livres ? Tu l'as rêvé, jolie masque.
— Non pas, tout à Theure ; je te Tai demandé bien bas et tu as dit oui.
— Vraiment, madame l'enjôleuse? En ce cas, vite la plume et l'encre, je suis pressé.
Il griffonna deux lignes à l'adresse du banquier Hainguerlot et, se tournant vers Joséphine :
— Es-tu contente à présent? Que les femmes viennent encore se plaindre qu'on ne fasse pas toutes leurs volontés ! Mais, je t'en avertis, c'est la dernière fois, n'y reviens plus.
Il s'éloigna en fredonnant le même air de Zémire et Azor. Joséphine se précipita vers le cabinet noir pour délivrer le prisonnier et, lui tendant le papier signé par le premier Consul :
— Tenez, monsieur Nitot, j'ai réussi,
c'est une chance ; j'avais grand'peur, je jouais une grosse partie.
— Et moi donc ! murmura le bijoutier en s'essuyant le front.
C'est égal, disait-il bien des années après, au bibliophile Jacob — duquel nous tenons cette anecdote — s'il m'avait entendu bouger, si j'avais seulement renversé un plumeau, il était capable de m'envoyer prisonnier d'Etat au Mont-Saint-Michel.