‹ Sous le DirectoireChapitre 4 sur 5 · LE BOUDOIR D UNE MERVEILLEUSE · texte numérisé non relu

LE BOUDOIR D UNE MERVEILLEUSE

Toutes les ci-devant ne sont pas devenues des ravaudeuses et des femmes de chambre. Il y en a qui ont su tirer parti des circonstances et se mettre en fort bons termes avec le gouvernement. De ce nombre, est madame de Château-Renaud. Après avoir eu Tesprit de dérober, pendant la Terreur, sa jolie tête au bourreau, sous le Directoire, sa beauté l'a fait classer parmi les étoiles de rhôtel Tallien. C'est une merveilleuse de

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haute lignée de la race des Hamelin, des Contades et des Bonaparte. Elle n'émaille pas ses discours de cuirs et de velours comme la citoyenne La Pervenche; elle pourrait même, à la rigueur, écrire un billet sans trop offenser l'orthographe. Toujours à la mode du lendemain, son costume offre un heureux mélange de couleurs jacobines et royalistes; c'est d'elle qu'Henrion à dit :

Un voile transparent, sous ses plis délicats, Dessine ses attraits et ne les cache pas.

Au Petit-Coblentz, au Jardin de Virginie, aux bosquets de Tivoli, une nuée d'élégants suit son panache rouge et bleu. Si ses manières sont meilleures que celles des parvenues, en revanche ses mœurs valent moins. Elle se garde de faire jouera ses amoureux, comme Madame Récamier, les têtes perdues d'amour et se montre princesse accommo-

dante, surtout pour les puissants du jour. Son salon est un de ceux où Ton médit le plus de la République. Dans son boudoir, c'est une autre chanson et Barras, un connaisseur, y oublie volontiers la chère Thérézia(l). La belle possède un crédit illimité dont elle use habilement. Que de fournisseurs lui doivent leur commission, de fonctionnaires leur place, et d'émigrés leur retour en France! Ce qu'elle a reçu d'épingles et de pots-de-vin est incalculable ; il faut tant d'argent à une muscadine pour soutenir son train de maison! Une fois n'est pas coutume; c'est par désintéressement pur qu'elle a sollicité la rentrée de son cousin Saint-Brice, le premier ([ui lui avait fait connaître de douces émotions. Un vieux souvenir : elle a la mémoire du plaisir, sinon celle du cœur ; elle se rappelait le gentil- (l) Madame Tallieu.

homme triomphant. En voyant l'émigré vieilli par l'exil, elle a failli se repentir de sa bonne action.

La Pervenche avait franchi résolument la grille. Le suisse manqua de s'évanouir lorsqu'il s'entendit demander si la citoyenne Château-Renaud pouvait recevoir. Une bourse, qui lui tomba subitement dans la main, changea la nature de sa réponse.

— Parbleu! pensa-t-il, les officieux le renverront s'ils veulent et, pour son argent, je lui laisserai la satisfaction d'aller jusqu'au vestibule.

Tout le monde parlait de ce fameux vestibule à la mode romaine : un atrium où les poissons rouges s'ébattaient dans un bassin, des poissons auxquels le Directeur Barras s'amusait parfois à distribuer de la brioche. Madame Tallien ayant un bassin dans son antichambre, Château-Renaud avait voulu

en avoir un pareil ; c'était toujours ce bon Barras qui payait avec les deniers de la France.

Un laquais sommeillant sur une banquette, se leva et regarda d'un air hébété l'étrange personnage en toilette de bal qui forçait la porte de si bonne heure.

— Je veux parler à la citoyenne Château-Renaud, dit La Pervenche avec un aplomb superbe.

— Y songez- vous, citoyen? s'écria le larbin.

Au contact d'une poigne d'or glissée dans sa main, il reprit d'un ton plus doux :

— Je vais voir si la citoyenne Cornélie, la première femme de chambre, peut venir, elle saura mieux que moi vous répondre.

La Pervenche, sans accorder un coup

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d'oeil aux poissons favoris de Barras, se promenait à grands pas avec une impatience visible.

Le laquais rentra presque aussitôt, suivi d'une soubrette à mine friponne.

— Le voilà! dit-il à voix basse; un fier original, qui vous a des laçons de grand seigneur, malgré tout. Il insistait si fort pour jjarler à ta maltresse que j'ai pris sur moi de l'aller chercher.

— Serait-ce le comte suédois dont la venue nous a été annoncée? répliqua Cornélie sur le même ton.

— C'est probable, il me semble qu'il a l'accent suédois.

— Comment faire? le directeur n'est pas ialoux, mais la place est au premier occupant. D'un autre côté, si je renvoie ce seigneur, je risque fort d'être renvoyée moimême.

— Enferme-le dans le boudoir; il fera un somme avant son audience.

— C'est une idée et, s'il le faut, je lui proposerai une tasse de chocolat pour patienter.

L'agioteur aperçut le couple d'officieux.

— Holà! vous autres, s'écria-t-il, allezvous bientôt finir de chuchoter là-bas? Je suis pressé, qu"on se dépèche de m'introduire.

Et, s'avançant vers la soubrette, il employales mêmes arguments qu'avecle suisse et le laquais.

Que ces étrangers sont drôles ! pensa Cornélie en fourrant lestement l'argent dans sa poche.

Puis d'un ton "Tacieux :

— Citoyen, ma maîtresse repose encore.

Vous plairait-il d'entrer dans le boudoir en attendant que j'aille la jjrévenir?

Le boudoir d'une merveilleuse devait être une merveille, cela va sans dire. Les murs, le plafond, le parquet, tout était en glaces, un véritable éblouissement. La Pervenche, habitué au luxe inouï de l'époque, en a le vertige : il se voit cent bras comme Briarée, cent yeux comme Argus ; il a de la peine à s'y faire. Sur une cheminée en lapis-lazuli, des coffrets, des bonbonnières, des miniatures : Alcibiade en pendant de Barras — une délicate flatterie pour le directeur — et tous les portraits des amies de la maison: Mesdames Hainguerlot, Visconti, Raguet, Bezuchet, Hamelin, en sultanes, nymphes et divinités de l'Olympe ; çà et là, jetés sur le parquet, des carreaux de soie brodés, servant do siège; l'ambassadeur de la Sublime-Porte a mis toutes les turqueries à la mode; beaucoup de flacons et de sachets, remplis d'essences orientales ; sur un guéri-

don en glaces, les journaux et les pamphlets du jour : « La lettre de Polichinelle, la Constitution en vaudeville, la Pétition des galopins des deux conseils : » un volume à moitié coupé, la Nuit anglaise, où l'auteur, le révérend Spectro-Ruini, évoque sorciers, diables, nains, géants, grottes, cavernes, fantômes, chaînes, linceuls; toutes les muscadines s'arrachent ce roman à la manière noire, qui les fait mourir de peur. — Vous voyez, noble étranger, dit Cornélie, que ce n'est pas trop mal ici ; le plus beau vous reste à voir : la déesse du logis. Vous n'avez pas l'idée de cette grâce, de ces appas :1a plus belle gorge de France et un pied à dépiter Cendrillon. Mais je n'y songeais pas ; à cette heure matinale, vous avez faim peut-être ; que diriez-vous d'une tasse de café turc ou d'un verre de punch

au lait?

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— Je ne veux rien, sinon voir ta maîtresse le plus tôt possible.

— Il est pressé, c'est d'un bon augure, murmura Cornélie en saluant jusqu'à terre et en refermant la porte à double tour.

On dirait qu'elle m'a enfermé, fit La Pervenche un peu étonné. Avec ses grands saluts la fine mouche avait l'air de se moquer de moi. C'est qu'on est très mal dans ce boudoir; il n'y a pas d'épingles comme chez Camus; mais ces coussins, d'où l'on dégringole à chaque instant, sont des plus désagréables et cette odeur de musc vous serre la tête comme dans un étau. Qu'est-ce que j'ai donc ! je me sens tout étourdi ; il me semble que je vais m'endormir. IMinute, résistons ; il ferait beau voir que la citoyenne Château- Renaud me surprit dans les bras de INIorphée.

Mais en vain il luttait; la fatigue et les

excitations de la nuit, jusqu'aux parfums de Tambassadeur ottoman, tout contrJl)uait à Tassoupir et bientôt il s'endormit mieux que sur le duvet de son beau lit à colonnes dorées.

Trois heures s'étaient écoulées, midi sonnait à l'horloge voisine d'un couvent de Carmes transformé en grenier à foin, lorsque Cornélie ouvrit doucement la porte du boudoir.

— Là î je Tavais bien dit à madame ; il ne s'est pas ennuyé d'attendre; il ronfle à faire trembler les vitres.

La muscadine s'avança avec une petite moue d'enfant qui aperçoii un objet désagréable.

— L'horreur ! dit-elle ; il dort étendu à terre comme les chiens, et tu prétends que j'accueille ce barbare!

— Barbare, c'est possible, mais féru

d'amour pour vous, si vous saviez comme il insistait pour vous voir de suite! Vos créanciers nous harcèlent : la petite Eulalie est déjà venue deux fois présenter son mémoire ; Foncier et Coppe réclament des acomptes, et vous refuseriez ce généreux Scandinave que le ciel nous envoie tout exprès !

Madame de Château-Renaud sourit.

— Si tu crois que le ciel se mêle de ces choses-là, mon enfant ! C'est égal, il est bien laid, endormi ainsi, ton protégé.

La merveilleuse, dont tous les journaux vantaient les charmes, n'avait pas encore trente ans révolus. C'était bien la plus mignonne poupée d'amour qui eût jamais foulé les tapis des petits salons du Luxembourg : taille accomplie, traits d'une finesse exquise, physionomie piquante, où l'impertinence de la grande dame s'alliait à l'effronterie de la courtisane; moins imposante,

mais plus désirable que madame Tallien et portant la tunique échancrée, les bras nus, le cothurne à l'antique de façon à séduire Phidias lui-même.

La Pervenche, s'éveillant, aperçut cette beauté qui le regardait avec surprise.

Il se leva brusquement.

— Aurais-je dormi par hasard? Belle dame, vous m'en voyez tout confus. Je ne sais comment la chose s'est faite.

— C'est apparemment que vous commencez vos visites un peu tôt et que je commence ma nuit un peu tard.

— Pardon si je suis indiscret, mais la gravité des circonstances m'excuse. Je viens de la part de votre cousin, le comte de Saint-Brice ; il m'a chargé de vous remettre un billet.

La dame prit le billet du bout des doigts.

— Vous n'êtes donc pas le Suédois

dont madame Hainguerlot m'avait parlé?

— Moi !je suis Auvergnat. Oh! de naissance seulement, Parisien par goût et par habitude, La Pervenche pour vous servir.

A ce nom bien connu, un regard encourageant tomba sur le financier. Il s'enhardit et, tandis que madame de Château-Renaud lisait, il l'examinait gloutonnement, détaillant tous les charmes qu'elle montrait sans bégueulerie. Le friand morceau! C'était bien autre chose que les Illyrines et les Artémises.

A mesure que la dame lisait, on voyait se froncer ses sourcils fins comme une queue de souris.

— Vraiment on abuse de ma bonté ; s'imagine-t-on que je mène le char de l'Etat? Saint-Brice me mande que sa fille a été enlevée cette nuit, comme si cela me

regardait ! Pourquoi ne Ta-t-il pas mieux surveillée?

— Le pauvre homme était sous les verrous, citoyenne.

— Comment! à peine revenu en l'rance il ne peut pas se tenir tranquille. Barras a raison : ces émis^'rés sont incorrig-ibles.

— Il a été pris dans un coup de filet, injustement, je vous l'assure ; je donnerais la moitié de ma fortune pour le délivrer et retrouver la petite.

— Voilà de beaux sentiments qui vous honorent; mais, croyez-moi, il est fort probable que cette jeune personne est partie de bonne volonté; laissons les amoureux se débrouiller entre eux.

— Citoyenne, vous parlez comme le citoyen Camus; vous ne connaissez guère Virginie, Daignez vous attendrir, belle déesse; bonté et beauté marchent toujours

de- compagnie; obtenez du directeur Barras l'appui de sa police particulière pour retrouver notre fille, notre bonheur à tous.

— Madame, dit Cornélie rentrant tout à coup, excusez-moi de troubler votre entretien : un message que vient de m'adresser votre coiffeur Alexandre.

Et, déployant un chiffon de papier qu'on avait cacheté avec une épingle, elle lut :

« Impossible de venir coiffer la citoyenne Château-Renaud, j'ai été enlevé cette nuit. »

— Comment ! Alexandre aussi ! Tout le monde s'en mêle.

« Ou plutôt, reprit la lectrice, je me suis laissé prendre comme un niais. Autant que j'en puis juger, ma prison se trouve sur la route d'Issy à Clamart. Un laitier vient d'apporter sa marchandise ; il est six heures du matin ; je lui tends ce papier au bout d'un bâton et il me jure de le remettre à son

adresse. Je serais bien obligé qu'on vienne me délivrer promptement ainsi qu'unejeune personne fort intéressante que deux intrigants retiennent aussi dans cette maison. »

— Le ciel est pour nous ! s'écria La Pervenche. Les deux intrigants, ce sont Dorlanges et Volmar ; la jeune personne, c'est Virginie, sans aucun doute.

— En tout cas, c'est fort désagréable. Moi qui vais aux courses de Bagatelle avec madame Hamelin et qui comptais suj^ Alexandre pour me coiffer! Qu'on aille surle-champ me quérir Legros ou Duplan.

— Voyons, citoyenne, ne tenterez-vous pas un effort pour délivrer ce pauvre Alexandre dont le sort, je ne m'explique pas comment, se trouve lié à celui de Virginie?

— Ce n'est pas si facile que vous croyez.

Le Directeur, je l'avoue, m'honore de sa

Ijienveillance, mais il faut trouver moyen de le saisir, absorbé comme il Test parles soucis que lui donne la France. Enfin, je vais essayer.

— Et pendant que vous y serez, beauté irrésistible, vous obtiendrez l'élargissement de Saint-Brice.

— Oiî fera ce qu'on pourra, aimable financier.

— Divine, sur ma parole! s'écria l'agioteur, quand la dame eut fermé la porte. Le boulevard de Coblentz ne saurait offrir une merveille plus accomplie. Si j'avais le cœur à l'amour, je serais déjà incendié. Mais la journée s'avance. Que de délais! que de retards, citoyenne Cornélie ! Aller au Luxembour et en revenir, ce sera bien long.

— Pas tant que vous l'imaginez. Avezvous remarqué le tendre regard qu'on vous a lancé? Foi d'honnête fille, vous avez des

chances de plaire, citoyen, et je vous promets de plaider chaudement votre cause.

En ce moment un jeune officier de hussards entra vivement dans le boudoir :

— Fait-il jour chez ma marraine, Cornélie ? Je veux lui dire adieu avant d'aller ce soir rejoindre mon régiment.

— ^'otre marraine, monsieur de Valcourt, esten train de faire une bonne œuvre ; il s'agit de rendre à l'honnête financier que voici, le citoyen La Pervenche, une fille unique qui a été enlevée cette nuit.

— Miséricorde ! serait-ce Télève de la gouvernante Paméia, la céleste Virginie ?

— Vous connaissez ma fille, citoyen hussard ?

— Si je la connais! Je l'ai vue souvent chez mon oncle, l'abbé Serge, dont cette excellente Paméia tient la maison.

— Vraiment I Alors vous comprenez

mon désespoir. Une enfant si douce, si belle, tombée cette nuit au pouvoir d'infâmes ravisseurs !

— Foi d'officier ! je m'engage à la retrouver. Qu'on me donne quelques agents zélés et ce soir je la ramène dans vos bras.

Une sonnette, bruyamment agitée, empêcha le jeune homme d'en dire davantage.

— C'est madame qui revient du Luxembourg, fit Cornélie en souriant.

— Eh bien, noble enfant de Mars, reprit l'agioteur, j'ai confiance en vous. Dirigez vos recherches sur la route d'Issy à Clamart, c'est là que vous trouverez vraisemblablement Virginie. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard !

Cornélie reparut, agitant triomphalement deux papiers scellés d'un large cachet.

— Ordre du directeur Barras de mettre

une brigade de cinquante hommes à la disposition du citoyen La Pervenche et, de plus, ordre de rendre immédiatement la liberté au comte de Saint-Brice, arrêté par erreur dans la dernière conspiration.

— Quel ange ! quelle iée bienfaisante que ta maîtresse, Cornélie ! Tant de célérité tient du prodige. Je vole à la Conciergerie délivrer mon ami Saint-Brice.

— Moi, j'entre en campagne avec les mouches de Barras. Un lieutenant de l'armée d'Italie enrôlé dans la police, c'est la première fois qu'on aura vu cela.

— Madame vous donne à tous deux rendez-vous dans son boudoir, à neuf heures, ce soir pour souper.

Puis, bien bas, se penchant vers l'Auvergnat :

Une con'fidence, vous serez discret :

le Directeur n'etoit pas si loin que vous

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pensiez; il dégustait dans notre alcôve une tasse de chocolat à triple dose de vanille. Que cela ne vous décourage pas. « L'infidélité est le piment de l'amour! « a dit le chevalier de Boufflers, un ami de ma maîtresse ».

Rendons justice à La Pervenche, à peine s'il entendit Cornélie. Il sortit, appuyé au bras de l'auxihaire qui lui était arrivé si à. propos, et tous deux montèrent en voiture.

— Ainsi, dit l'agioteur, vous la trouvez gentille, ma petite Virginie? J'ai vu dans vos yeux que vous étiez amoureux de l'enfant ; ne vous défendez pas, mon jeune ami.

— Je ne m'en défends pas. Comment la voir sans l'aimer? Mais, soyez tranquille, elle l'ignore ; je sais trop qu'un pauvre officier de fortune n'a pas le droit de songer à la fille d'un financier.

— Bah ! Je ne suis que le père adoptif, du reste, mais vous m'allez et si on me consulte... Je crois aussi que vous ne déplaisez pas ; je me rappelle à présent, plusieurs fois Virginie m'a parlé du neveu de l'abbé Serge. N'est-ce pas vous qui, à la tète de dix hommes, avez enlevé une redoute aux environs de Milan?

— Le héros baissa modestement les yeux sans répondre.

— Ah ! mon gaillard, tourné comme vous Têtes, vous avez dû faire encore plus de conquêtes pendant la paix que pendant la guerre.

La voiture arrivait au ministère de la police, quai Malaquais ; les deux hommes se séparèrent avec mille recommandations de la part du père adoptif de Virginie. Tandis que La Pervenche courait à la Conciergerie faire ouvrir la prison de l'émigré,

le hussard mettait en branle la troupe allouée par Barras. Malgré toute l'activité déployée, on ne partit que vers les cinq heures; il en était six environ lorsqu'on atteignit Vaugirard et le soleil était couché depuis longtemps derrière les collines de Clamart.

Les indications d'Alexandre étaient un peu vagues. Fallait-il s'engager dans un chemin couvert oîi se cachaient plusieurs petites maisons ayant appartenu à des grands seigneurs du dix-huitième siècle ? Était-ce sur la route d'Issy ou sur celle de Vanves qu'on devait diriger les recherches? Ne serait-ce pas au fond d'un parc touffu, dans certain temple corinthien bâti pour la Guimard, que les muscadins cachaient leur victime ? C'était l'avis du chef de la troupe, un vieux routier qui marchait en avant avec Valcourt. Le flair du policier l'avait bien

servi. Pauvre Virginie! il était temps d'arriver à son secours.

La nuit précédente, lorsque la berline eut franchi la grille du parc, Alexandre sentit, au milieu de Tobscurité, des branches qui lui fouettaient le visage. Tandis qu'il cherchait à descendre du strapontin où il était juché, la voiture s'arrêta brusquement devant le petit temple de la Guimard . Des lumières apparurent aux fenêtres. Le coiffeur touchait terre et s'apprêtait à fuir lestement lorsqu'il se sentit saisir à la gorge.

— Comme j'avais raison de me méfier de de ce coquin-là ! s'écria Volmar ; un espion qui nous a suivi, j'en étais sur !

La portière de la berline s'ouvrit et Dorlanges descendit de fort mauvaise humeur.

— La sotte bégueule ! murmura-t-il ; elle

me le paiera. Après m'avoir battu, égra-

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tigné, elJe a pris le parti de perdre connaissance. Charge-toi au moins de la faire revenir. Tandis que le citoyen Volraar hume le grand air et se croise les bras, moi j'ai toutes les corvées.

— Plains-toi donc ; je surveille le dehors, et la preuve, c'est que je viens d'arrêter cet homme qui nous espionnait. Qu'en faut-il faire ?

— S'en débarrasser morbleu ! et le fourrer en prison à la cave.

— Vous voulez rire, mon bon muscadin ; je suis un pauvre garçon inofifensif : Alexandre, coiffeur de mon état, pour vous servir. Que diront toutes vos muscadines, demain matin, en voyant que je ne suis pas là pour les accommoder ?

— Tant pis pour toi ; pourquoi te mêlestu de nos affaires, curieux ?

— En deux mots, voici la chose: j'avais

été étudier mon art au bal Thélusson et je sortais par hasard en même temps que vous ; je mourais de chaud ; il m'a pris une envie folle de monter derrière votre voiture et de faire une promenade au gran-d air. Quelle chance ! me disais-je, quand j'ai vu la berline passer la barrière, aller à la campagne, cela m'arrive si rarement!

Maintenant, soyez gentil ; laissez-moi filer ; je n"ai juste que le temps de rentrer au Palais-Royal avant le jour.

Dorlanges haussa les épaules.

— Trêve de sornettes ; nous prends-tu pour des niais? Que le jardinier et le cocher emmènent dans la cave ce coiffeur si amateur de la campagne.

Alexandre jetait des cris d'aigle et se débattait de toutes ses forces,

— Puisqu'il résiste, qu'on le garrotte ! Bon ! nous en voilà débarrassés. Il s'agit

maintenant, Volmar, de prendre Tinfante dans tes bras et de la déposer là-haut, sur certain lit en forme d'autel où les victimes, dit-on, se laissent complaisamment immoler.

— Soit ! mais je me retirerai discrètement et j'abandonnerai Virginie aux soins de la concierge, dame Bernarde. L'air de la nuit m'a glacé ; je ne me sens nullement disposé à faire FAmadis. Si tu veux, nous ferons honneur au jambon anglais et au chàteau- Yquem dont je me suis prudemment muni chez Corcelet; nous trinquerons ensemble sans rancune, mon honorable associé.

Sur ce, il enleva la mignonne qui ne pesait guère entre ses bras vigoureux : elle était évanouie pour de bon : pâle comme une fleur de jasmin, les yeux fermés, la chevelure tombant en désordre sur son corsage palpitant.

La grosse Bernarde qui savait son métier et qui en avait vu bien d'autres du temps de mademoiselle Guimard, s'empressa de détacher les cordons de la brassière et les agrafes de la tunique, elle frotta les tempes avec du vinaigre des quatre voleurs ; le sein, désemprisonné, se souleva plus régulièrement et les couleurs reparurent sur les joues. Dans ce retour à la vie, au milieu de ce désordre, Virginie était si attrayante qu'un frisson voluptueux parcourut les veines du muscadin.

— Je me calomniais tout à Theure , pensa-t-il ; sauvons-nous pour éviter la tentation et laissons à cette jolie colombe le temps de se remettre. Nous causerons demain.

L'enfant avait repris connaissance ; elle pleurait à chaudes larmes. La Bernarde la consolait de son mieux. S'il était permis de

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se faire un chagrin pareil! Les demoiselles qui avaient passé dans cette maison — et le nombre en était grand — prenaient les choses plus gaiement. Un si bel homme, et si délicat ! qui s'en allait comme un agneau, la voyant un peu eifarouchée. A la place de la citoyenne, c'est elle qui ne se lîit pas fait prier. Et, tandis qu'elle défilait les litanies familières aux femmes de son espèce, Virginie n'écoutait guère. Lassée de ce bavardage, elle feignit de dormir et sa gardienne s'en alla sur la pointe du pied dans la chambre voisine. La jeune fille ne se doutait pas que, tout près, un chevalier veillait et souffrait pour elle ; elle se voyait perdue, abandonnée de tous. Dans quelle inquiétude devaient être son père et sa mère! A cette heure, on la cherchait de tous les côtés; parviendrait-on à la découvrir dans cette retraite si bien choisie pour

cacher un crime ? \'irg'inie n'osa même s'assoupir un instant; toute candide qu'elle fût, une étrange divination lui faisait redouter les surprises. Mais la nuit s'écoula sans que personne apparût et la matinée qui suivit ne fut pas moins calme. Lassé de tourner comme un écureuil dans sa cage, Alexandre avait fini par s'endormir ; Dorlanges et Volmar se reposaient de leurs émotions et de la petite orgie qui avait terminé la nuit. Mrginie, moins exaltée et plus patiente, essaj-ait de séduire dame Bernarde; elle la suppliait de lui ouvrir les portes de sa prison, mais la duègne avait de l'honneur à sa manière : elle résista à la perspective d'une récompense qui lui eût assuré des rentes jusqu'à la fin de ses jours. Vers six heures du soir, Volmar fit demander cérémonieusement à Virginie si elle pouvait le recevoir. Sans attendre la ré-

ponse, il entra irisé, pommadé, embaumé ; le peigne d'Alexandre avait dû passer par là. C'était juste Finstant où la brigade des mouches de Barras escaladait les murs du parc et s'acheminait sans bruit à traveirs les allées dépouillées.

Volmar se précipita pour baiser la main de Virginie ; elle la retira en iressaillant.

— Hélas ! fit-il hypocritement, vous me haïssez donc, ma charmante, moi qui vous adore ? L'amour m'avait fait concevoir un projet insensé : j'y renonce; je ne veux plus voir de larmes dans ces beaux yeux. La berline est attelée, je vais vous ramener à Paris chez vos parents.

— Bien vrai? En ce cas, je vous pardonne toutes mes angoisses. Quand partons-nous?

Elle s'élançait déjà vers la porte.

— Un instant ; daignez m'écouter et me répondre. Regardez-moi ;jene suis pas trop

mal tourné ; les lemmes me le disent, du moins. Me permettez-vous d'aspirer à votre main ? Croyez-vous pouvoir éprouver pour moi, ma reine adorée, l'affection qu'on doit ressentir pour un époux? Paole panachée! vous n'aurez pas à vous plaindre ; jamais un pigeon plus tendre n'aura soupiré pour sa tourterelle ; près de vous je hrûle. Ah ! qu'il m'en coûte de rester sage !

Et, comme pour démentir son langage, sa main hardie essayait de presser tout ce qu'il avait entrevu la nuit précédente ; sa lèvre affolée, brûlante, se posa sur une épaule arrondie. A l'instant, le vieux sang des Saint-Brice se révolta chez Virginie et un soulflet tomba sur la joue de l'insolent.

Il se redressa en arrière, effaçant ses larges épaules et l'œil dilaté par la colère.

— Va pour la lutte ouverte ; j'aime mieux cela. Dorlanges prétend que je suis trop

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bon avec les femmes ; il se trompe. Mijaurée ! tu vas voir.

Il Tenlaça si violemment qu'elle ne pouvait bouger ; la voix seule restait libre, elle jeta un cri perçant.

— Oui, crie tant que tu voudras, tu es à ma merci ; personne ne te défendra.

— Tu te trompes, misérable, dit Valcourt entrant brusquement.

' Les agents de Barras le suivaient.

— Qu'on s'empare de cet homme, de par l'ordre du Directeur Barras, commanda le chef de la troupe.

— N'approchez pas, je vous le défends.

Je suis de la police ; Dorlanges aussi en est, il ne souffrira pas qu'on m'arrête.

— Dorlanges détale sur la grand'route, sans songer à toi, dit un des agents. J'en suis fâché, mon camarade, mais il faut nous suivre.

\'alcourt s'était approché de Virginie haletante cFémotion :

— ^"ous m'avez sauvée, murmura-t-elle ; je suis heureuse de vous devoir tant de reconnaissance.

— N'en parlons pas. S'il est interdit à mon cœur de vous aimer, il est permis à mon l)ras de vous défendre. Venez vite, tous ceux qui vous aiment sont dans une inquiétude mortelle.

La berline allait ramener l'aimable couple à Paris, et les mouches de Barras se mettaient en marche avec leur prisonnier. Soudain on entendit des cris d'appel désespérés ; la tête d'Alexandre se montra à travers les barreaux d'un soupirail.

— Dites-donc, les amis, va-t-on enfin s'occuper de moi ? Est-ce qu'on veut me laisser crever de faim dans les oubliettes ? Cela n'est plus de jeu sous la République.

— Tiens, fit le jardinier, c'est cet original de coiffeur que les deux muscadins ont fourré cette nuit à la cave.

Alexandre, qu'on venait de délivrer, salua respectueusement Virginie.

— J'ai souffert pour la beauté ; j'en suis fier. C'est grâce à mon billet que ces honorables agents ont découvert la piste. Et ce vilain singe, continua-t-il en montrant le poing à Volmar, quand je pense qu'après l'avoir si bien coiffé, il a eu le front de me faire redescendre à la cave. Sa vilenie ne lui a guère profité, le voilà prisonnier ; chacun son tour !

Inutile de dire que le voyage d'Issy à Paris sembla plus agréable à Virginie que la veille. Les émotions violentes disposent l'âme aux épanchements. Moins réservée qu'elle ne l'eût peut-être été en d'autres circonstances, la jeune fille laissa deviner à

son compagnon qu'il ne lui déplaisait pas ; il s'en doutait bien un peu. Tous deux croyaient voyager depuis cinq minutes, lorsque la voiture s'arrêta rue de Babylone. Dans le boudoir, la muscadine, très parée, attendait entre Saint-Brice et la Pervenche. L'entrée du hussard et de Virginie fut un coup de théâtre.

— Isaure ! s'écria l'un.

— Virginie ! s'écria l'autre.

Les deux pères étouffaient leur fille de caresses. Le financier comprit quïl devait s'effacer au second plan. Isaure-Virginie, penchée sur l'épaule de Saint-Brice, lui murmurait mille tendresses : l'instinct ne l'avait pas trompée ; ce bon Damis qui lui plaisait tant, c'était le père toujours regretté malgré les soins affectueux qui entouraient la jeune fille.

— Mais c'est qu'elle est d'une beauté in-

comparable, cette petite cousine, dit madame de Château-Renaud. Avec votre permission, cousin, nous la présenterons dans les salons à la mode et nous la marierons à la fin de Thiver.

— Voici mon libérateur, fit Virginie, que le mot mariage avait fait rougir.

— Mon filleul !

— Et le mien aussi, parbleu !

— Oui, mon cher Saint-Brice, nous avons tenu ensemble ce bel officier sur les fonts de baptême. Ceci entre nous , car cela me vieillit terriblement.

— Vous serez toujours jeune, ma belle marraine. Recevez mes adieux. Il est huit heures ; à neuf heures, je dois être à Tétatmajor, tout prêt à sauter en selle quand mes chefs l'ordonneront.

— Vous partez ? s'écria-t-on en choeur.

— Je vais rejoindre l'armée d'Egypte ; je

reviendrai colonel, si Dieu me protège et si mon bon ange, ajcuta-t-il plus bas, veut bien veiller sur moi.

Le bon ange entendit, sans doute, car Valcourt revint colonel. Quinze jours après, il épousait Isaure de Saint-Brice. Le comte avait repris possession de Thôtel de la rue de Sèvres et, grâce à son ami la Pervenche, il se trouvait un des plus richespropriétaires de l'aristocratie française. L'empereur, qui aimait à rallier les nobles, le fit sénateur en 1806. Le financier continua à gagner beaucoup d'argent et à en dépenser plus encore. Chàteau-Ronaud, qui lui avait fait oublier Artémiso, se chargea du faire danser tous les bénéfices de l'agio. Quant à la citoyenne La Pervenche, toujours fort mal avec son mari, elle disparut à la fin du Directoire avec le chef d'une troupe de co^ médiens ambulants.

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Dorlanges et Volinar, dont la détention n'avait pas duré vingt-quatre heures, — on était si indulgent sous le Directoire ! — con. tinuèrent à exploiter les dupes. Le muscadin Dorlanges renonça à chanter le Réveil du Peuple sur les boulevards et il devint un des agents les plus estimés de Fouché.

Saint-Amour, enveloppé dans la disgrâce de son patron Barras, se fit journaliste et chanta sur tous les tons les victoires du conquérant de l'Europe ; c'était la seule liberté qu'on eût laissée à la presse.

Lardois, retiré des affaires, quitta Paris pour aller à la campagne cultiver les roses. Lorsque le Concordat eut rendu un culte à la France, le farouche sans-culotte devint marguillier de Téglise de son village.

Alexandre continua à coiffer les dames de la cour impériale comme il coiffait celles de la cour de Barras. Son seul chaorrin fut

de voir reléguées dans les armoires les perruques blondes qui avaient lait les beaux jours du bal Tliélusson. Magnifiquement récompensé par le comte de Saint-Brice^ Alexandre ne travaillait plus que par amour de l'art. Tous les matins il allait accommoder la tête de Fémigré devenu sénateur et coiffer madame de Valcourt, « la plus jolie femme des Tuileries », disait-ilà son collègue Darius ; l'empereur l'apprécie beaucoup : le mois prochain elle accouchera de son cinquième garçon ! »

FIN DE sous LE DIRECTOIRE

DANS L'ATELIKU

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