LE PRÉSIDENT VINCENT
dépassée de nos jours, rue de Suresne ou rue Chabanais.
Un matin, la Gourdan, qui était la plus célèbre pourvoyeuse de Paris et qu'on appelait aussi la Petite Comtesse, reçut le billet suivant, qui n'avait pas besoin d'être signé pour qu'elle y reconnût l'écriture du président ^'incent :
« Ma chère comtesse,
« Je viendrai demain chez vous, entre chien et loup, au sortir de l'audience. Réser\'ez-moi , comme d'habitude, la chavibre aux Châtiments; ayez les demoiselles Julie et Colombe, qui ont de la modestie et du savoir-vivre. Je ne veux plus de la petite Anglaise ; elle est trop rieuse ; j'aime le sérieux dans tout. A revoir, ma chère comtesse; continuez à bien me sen.-ir; vous savez que je paye grassement. Je tâcherai de vous avoir la pratique de quelques-uns de mes collègues... »
Quelques mots de cette épître ne seront peutêtre pas compris : ils seront expliqués plus tard.
Le président Vincent arriva à l'heure indiquée chez la Gourdan, rue des Deux-Portes-
Saint-Sauveur. Il y fut reçu avec tous les respects mystérieux dus à un magistrat.
Figurez-vous un homme de cinquante à soixante ans, maigre et long, froid et triste, sec comme un clou, noir comme un pruneau, le nez barbouillé de tabac d'Espagne, le regard dur sous d'épais sourcils, les dents jaunes, la parole aigre et rare, le geste tranchant, la démarche automatique.
Tel était le président Vincent, une des lumières de son siècle, une des gloires du Parlement.
Laid au phvsique, il était hideux au moral. Hautain avec les petits, bas avec les grands, faux avec tous, impitoyable dans ses fonctions, le ciel avait formé son âme de la boue la plus vile du xviii<= siècle.
La Gourdan l'accueillit avec des démonstrations empressées, auxquelles il répondit par sa sécheresse coutumière, et en se contentant de demander :
— Tout est-il prêt ?
— Daignez entrer, dit la Petite Comtesse en le précédant avec un flambeau à trois branches.
O ma plume, ne bronche pas! Tiens-toi prête, toi aussi, à toute espèce d'aventures!
LE PRKSIDEXT VINCEXT 8)
La chambre aux Chdtiiiwufs est splendidement éclairée et chauffée.
Elles sont là trois jeunes filles charmantes qui entourent une grande sorte de squelette en uniforme de bain.
La première a le costume d'une élégante femme de chambre, le jupon de taffetas rayé, le tablier à dents de loup, la mule à réseau d'argent : c'est Julie.
La seconde est habillée en cuisinière plantureuse comme la Nicole du Bourgeois gentUhoiniiic, les bras retroussés jusqu'au coude : c'est Colombe.
La troisième porte le bonnet pyramidal des nourrices du pa\s de Caux : c'est une actrice de chez Nicolet.
Toutes les trois, comme je l'ai dit, sont particulièrement jolies, mais leur gentillesse fs n'a que faire ici.
Julie tient de ses deux mains une riche chemise brodée qu'il s'agit de passera M. le président, dont la sèche carcasse fait horreur à voir. Elle la déploie à ses yeux, l'étalé de tous les côtés et la lui offre avec les façons mignardes que l'on met à parler à un enfant :
— Q.ui est-ce qui va passer sa belle chemisette, sa misette des dimanches ?
M. le président, plus que jamais sévère et
renfrogné, se prête à cette comédie burlesque. '
— A présent, ôtons ces vilains bas noirs, et ' passons ce joli pantalon à dentelles... Là, voilà , qui est fait... Oh! le bel enflint! Vovez donc, ] Colombe ! . . .
Et Colombe et la nourrice de s'extasier : ;
— Oh ! le bel enfant ! le bel enfant ! i
— N'oubHez pas le bourrelet, dit l'actrice de '; chez Nicolet. '
— Ah! c'est vrai, le bourrelet... pour qu'il ] ne se fasse pas de mal à la tête, le pauvre ! chéri !
Un bourrelet monumental, semblable à un J
turban de tragédie, va ceindre le front du pré- ■;
sident Vincent, que ses grimaces font ressem- '.
bler à un singe. I
Alors les trois femmes de multiplier leurs j
exclamations : '.
— Oh ! le beau poupon ! ;
— Il est superbe ! i
— Comme il viendra bien ! '•
— Il faut qu'il s'essaie à marcher, dit Julie. ! Où sont les lisières ?
Des lisières sont passées sous les bras du i
président, qui fait quelques pas en imitant les 1
trébuchements d'un marmot. -
LE PRÉSIDENT VIXCEN'T 87
— Prenez bien gcirde, nourrice, s'il allait se cogner !
— Ne craignez rien, ça méconnaît.. Passezmoi le hochet, maintenant. A cet âge-là, les quenottes font déjà mal.
Mais le président, quinteux comme on l'est à dix-huit mois, jette le hochet par terre.
On lui met une crécelle en main ; il la jette aussi.
On la remplace par un sucre d'orge ; il le jette.
On lui donne un tambour ; il le jette.
— Voyez-vous le petit capricieux! dit Colombe.
— On ne sait pas ce qu'il veut.
— Il a peut-être besoin d'être mouché, dit Julie.
— C'est cela, dit la nourrice... Oh! le petit sale !
Et s'agenouillant devant lui avec un mouchoir :
— Donnez-moi votre nez... Comme il est barbouillé! Allons! poussez mieux que cela..., faites la trompette.
Le président se débat.
— Je ne veux pas, na ! je ne veux pas faire la trompette.
— Laissez-vous moucher !
— Non ! non !
— Oh ! le petit obstine ! s'il ne veut pas se laisser moucher, il aura du martinet.
— Non ! non !
— Montrez-lui le martinet, nourrice !
— Voilà, dit l'actrice de chez Nicolet.
— Hi ! hi ! hi ! fait le président.
— Il pleure, à présent...; voulez-vous bien ne pas pleurer comme ça !
— Hi! hi! hi!
— C'est le martinet qui lui fait peur... Cachez-le, nourrice... Monsieur le martinet, voulez-vous bien vous en aller ?. . . Le petit a promis d'être sage... Là, le martinet est parti..., essuyez vos beau.K yeux..., faites une risette à votre maman.
— Hi ! hi ! hi !
— Il pleure toujours..., on ne sait que faire pour lui plaire, dit Julie?
— Il veut peut-être sa bouillie, fait remarquer la nourrice.
— Croyez-vous? Elle est à chauffer.
— Retirez-la du feu, cuisinière.
La bouillie est trop chaude. N'importe, les trois espiègles en couvrent toute la figure du président, qui pousse des hurlements et se roule sur le tapis. Q.u'il est heureux !
LE p i; i. ^ I n i: x r \' i x c r x t 89
Certes, ce n'était pas un criminel, le président \'incent.
C'était un grotesque, voilà tout. La science lui trouverait un nom spécial.
Et cependant il fut rudement puni, un soir qu'il était retourné chez la petite comtesse. Une bande de mousquetaires qui s\' trouvaient en partie bachique et galante (on a prétendu qu'ils avaient été avertis par l'actrice de chez Nicolet) força la chambre aux Chdtinicnts et \- fit invasion. Ils reconnurent le malheureux président \'incent, emmailloté, piaillant, et bercé par les trois jeunes filles qui lui chantaient la chanson : Dodo, Fcnftiiit do.
Les mousquetaires s'emparèrerit de lui, malgré l'intervention de la Gourdan et de son personnel, et le transportèrent à travers les rues, ainsi fagoté, jusqu'à la porte de son hôtel, où ils le déposèrent en butte aux huées de la canaille. . .
Quelques mois après, la Petite Comtesse mourut subitement dans un souper. On a prononcé les mots de poison et de vengeance particulière.