‹ Sous Le Soleil De SatanChapitre 16 sur 27 · RES · texte numérisé non relu

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cette mort n’est rien... on pourrait peut-être la donner d’un coup, l’achever, remplir de terre la bouche ineffable, étouffer son er1... Non! La main qui le serre est plus savante et plus forte ; le regard qui se rassasie de lui n’est pas un regard humain. À la haine effroyable qui couve le juste expirant, tout est donné, tout est livré. La chair divine n’est pas seulement déchirée, elle est forcée, profanée, par un sacrilège absolu, jusque dans la majesté de l’agonie.. La dérision de Satan, mon ami | Le rire, l’incompréhensible joie de Satan !.…

.… Pour un tel spectacle, dit-il après un silence, notre boue est encore trop pure.

— Le drame du Calvaire, commença le futur cnanoine.…

Il n’acheva pas. Dès ce moment, ce prêtre cartésien cessa de voir clair en lui. L’éminent philosophe, dent les discours révélèrent jadis à tant de belles curieuses un autre univers sensible, et qui, par un dosage savant de mathématique et d’esprit, fit du problème de l'être un divertissement d’honnèêtes gens — s’il eût un jour entendu parler l’un de ses singuliers animaux, tout en ressorts, leviers et pignons — ne se serait pas trouvé plus accablé que le prêtre malheureux, jusqu'alors si ferme, et qui, subitement tiré hors de lui-

même, ne se reconnaît plus.

Le curé de Lumbres pose sur le front du futur chanoine un doigt aigu.

— Malheureux sommes-nous, dit-il d’une voix rauque et lente, malheureux sommes-nous qui n’avons ici qu’un peu de cervelle, et l’orgueil de Satan | Qu’ai-je à faire de votre prudence? À présent mon sort est fixé, Quelle paix j'ai cherchée, quel silence? Il n’y a pas

de paix ici-bas, vous dis-je, aucune paix, et dans un seul instant de vrai silence ce monde pourri se dissiperait comme une fumée, comme une odeur. J'ai prié Notre- -Seigneur de m’ouvrir les yeux; j'ai voulu voir

. sa Croix ; ; je l’ai vue ; vous ne savez pas ce que c’est.

Le drbrao du PRES: dites-vous.. Mais il vous crève les yeux, il n’y a rien d’autre. Tenez | moi qui vous parle, Sabiroux, j'ai entendu — oui — jusque dans.la chaire de la cathédrale. des choses. je ne peux pas dire. Ils parlent de la mort de Dieu comme d’un vieux conte. Ils l’embellissent.. ils en rajoutent. Où vontils chercher tout ça? Le drame du Calvaire | Prenez bien garde, Sabiroux...

— Mon cher ami... mon cher ami, bégayait l’autre à bout de forces... une telle exaltation.… une telle violence. si éloignée de votre caractère.

Et, certes, la parole elle-même l’effrayait moins qu£ cette voix devenue si dure. Mais le pis, c’était son propre nom, les trois syllabes en plein vent, jetées

* comme un ordre : Sabiroux... Sabiroux...

— Prenez bien garde, Sabiroux, que le monde n’est pas une mécanique bien montée. Entre Satan et Lui, Dieu nous jette, comme son dernier rempart, C’est à travers nous que depuis des siècles et des siècles

- la même haine cherche à l’atteindre, c’est dans la

pauvre chair humaine que l’ineffable meurtre est con-

= sommé. Ah! Ah! si haut, si loin que nous enlèvent :

la prière et l'amour, nous l’emportons avec nous,

‘attaché à nos flancs, l’affreux compagnon, tout écla- :

tant d’un rire immense |! Prions ensemble, Sabiroux, pour que l'épreuve soit courte et la misérable foule humaine épargnée… Misérable foule !...

Et NN

Sa voix se brise dans sa gorge, et il couvre ses yeux de ses mains frémissantes. Tout autour, le clair petit jardin siffle et chante. Mais ils ne l’entendaient plus.

Misérable foule | répète-t-il tout bas. Au souvenir de ceux qu’il avait tant aimés, sa bouche trembla, une espèce de sourire monta lentement sur sa face et s’y répandit avec une majesté si douce que Sabiroux craignit de le voir tomber là, devant lui, mort. Il l’appela deux fois, timidement. Alors, comme un homme qui s’éveille :

— Je devais parler ainsi. Cela va mieux. Je crois qu'il m'étais permis, Sabiroux, de rectifier un peu votre jugement sur moi. Il me serait pénible de vous laisser croire que j’aie jamais été favorisé de. de visions. d’apparitions.… enfin de tentations peu communes. Cela n’était pas fait pour moi. Non! Ce que j'ai vu, mon ami, je l’ai vu dans ma petite sacristie, assis sur ma chaise de paille, aussi clairement que je vous vois. Voyez-vous, on ne sait pas ce que c’est qu’un pécheur. Qu'est-ce qu’une voix dans le noir d’un confessionnal, qui ronronne, se hâte, se hâte, et ne se pose que sur les premières syllabes au mea culpa? Bon pour les enfants, ça, pauvres petits |! Mais il faut voir, …l faut voir les visages où tout se peint, et les regards. Des yeux d’homme, Sabiroux |! On a toujours à dire là-dessus. Certes! j'ai assisté bien des mourants; ce n’est rien; ils n’effraient plus. Dieu les recouvre. Mais les misérables que j’ai vus devant moi — et qui discutent, sourient, se débattent, mentent, mentent, mentent — jusqu'à ce qu’une dernière angoisse les jette à nos pieds comme des sacs vides ! Cela fait encore figure dans le monde, allez! Ça piaffe devant les

filles. Ça blasphème agréablement Ah! longtemps, je n'ai pas compris ; je ne voyais que des égarés, que Dieu ramasse en passant. Mais il y a quelque chose entre Dieu et l'homme, et non pas un personnage secondaire… Il ÿ a... il y a cet être obscur, incomparablement subtil et têtu, à qui rien ne saurait être comparé, sinon l’atroce ironie, un cruel rire. À celui-là Dieu s’est livré pour un temps. C’est en nous qu’Il est saisi, dévoré. C’est de nous qu’Il est arraché. Depuis des siècles le peuple humain est mis sous le pressoir, notre sang exprimé à flots afin que la plus petite parcelle de la chair divine soit de l’affreux bourreau l’assouvissement et la risée... Oh ! notre ignorance est profonde! Pour un prêtre érudit, courtois, politique, qu'est-ce que le diable, je vous demande? A peine ose-t-on le nommer sans rire. Ils le sifflent comme un chien. Mais quoi! pensent-ils l’avoir rendu familier? Allez ! Allez ! c’est qu'ils ont lu trop de livres, et n’ont pas assez confessé. On ne veut que plaire. On ne plaît qu'aux sots, qu’on rassure. Nous ne sommes pas des endormeurs, Sabiroux! Nous sommes au premier rang d’une lutte à mort et nos petits derrière nous. Des prêtres! Mais ils ne l’entendent donc pas, le cri de la misère universelle ! Ils ne confessent donc que leurs bedeaux ! Ils n’ont donc jamais tenu devant eux, face à face, un visage bouleversé? Ils n’ont donc jamais - vu se lever un de ces regards inoubliables, déjà pleins de la haine de Dieu, auxquels on n’a plus rien à donner, rien! L’avare rongé par son cancer, le luxurieux comme un cadavre, l'ambitieux plein d’un seul rêve, l'envieux qui toujours veille. Hé quoi! quel prêtre n'a jamais pleuré d'impuissance devant le mystère de la

souffrance humaine, d’un Dieu outragé dans l’homme,

son refuge l.. Ils ne veulent pas voir! Ils ne veulent pas voir | |

À mesure que l’âpre voix s’élevait dans le vent et la soleil, le vigoureux petit jardin la défiait de toute sa forte vie. La brise de mai, roulant au ciel ses nuages gris, bloquait parfois au-dessous de l'horizon leur immense troupeau. C’est alors qu’un jet de lumière éblouissante, pareil à l’éclair d’un sabre, rasant toute la plaine assombrie, venait éclater dans la haie splendide.

« Je me sentais, écrivait plus tard l’abbé Sabiroux, comme sur une cime isolée, exposé sans défense aux coups d’un invisible ennemi... Et lui, redevenu silencieux, fixait le même point dans l’espace, Il avait l'air d'attendre un signe, qui ne vint pas. »

Il faut que nous rendions la parole au témoin dont nous- tenons le meilleur de ce récit, et qui fut choisi par un plus habile et plus puissant pour assister le vieil homme de Lumbres à son dernier combat. Comme les citations précédentes, celles-ci furent tirées du volumineux rapport adressé à ses supérieurs par le scrupuleux chanoine. Assurément, on y verra la crainte et lamour-propre s’y exprimer parfois avec une ruse innocente. Mais il n’y a rien de tout à fait vil dans le plaidoyer d’un malheureux qui défend son préjugé, son répos, sa vanité, ses raisons de vivre.

« Certes, il est bien difficile de se représenter avec assez de force un événement déjà ancien, mais une conversation comme celle que j'essaie de rapporter ici est, pour ainsi dire, insaisissable, et la mémoire la plus fidèle n’en saurait retracer à distance l'attitude, le ton, mille petits faits qui modifient à mesure le sens des mots et nous disposent à n’entendre plus que ceux-là qui s'accordent à noire sentiment secret. Il faut que le respect que je dois

à l’ordre formel de mes supérieurs et mon désir de les éclairer triomphe de ma répugnance et de mon serupule. J’essaterai donc, moins de rapporter les iermes, que d’en reproduire le sens général, et l'impression singulière que j'en ressentis.

« — Prenez garde, Sabiroux! s’élait écrié tout à coup mon malheureux confrère, d'une‘voix qui me cloua sur place. Ses yeux lançaient des flammes. Une fois ou deux, je tentai de me faire entendre sans qu’il daignât seulement baisser son regard. Devrais-je l'avouer encore? J'étais sous le charme, si l’on peut appeler charme une affreuse contraction des nerfs, une curiosité dévorante. Aussi longtemps qu'il parla, je ne doutai plus d’être en présence d’un homme véritablement surnaturel, en pleine extase. Mille choses, auxquelles je n'avais jamais pensé, et qui mapparaissaient aujourd'hui pleines de contresens et d’obscurités, ou même d’imaginations puériles, éclairèrent alors ensemble mon cœur et ma raison. Je crus pénétrer dans un nouveau monde. Comment reproduire de sang-froid ces phrases singulières où, suppliant et menaçant tour à tour, tantôt pâle de rage, tantôt ruisselant de larmes, avec un accent déchirant, il désespérait du salut des âmes, retraçait leur inutile martyre, s’emportant contre le mal et la mort comme s’il eût serré Satan à la gorge. Satan! le nom revenait sans cesse sur ses lèvres, et il le prononçait avec un accent extraordinaire, qui vous perçait le cœur. S'il était permis à des yeux humains d’entrevoir l'ange rebelle, à qui la sainte naïveté de nos pères attribuait tant de merveilles, aujourd'hui mieux connues, de telles paroles l’eussent évoqué, car déjà son ombre était entre nous deux, humbles prêtres, dans le petit jardin. Non! messieurs, un pareil discours ne peut être repris da sang-froid! Il faudrait entendre eet homme vénérable, transfiquré par l'horreur, et comme transporté de haine, évoquant les souvenirs les plus secrets de son saint ministère, d'effroyables aveux. le travail du péché dans

les âmes, et jusqu'aux visages des infortunés, devenus la proie du démon, où son regard visionnaire voyait se retracer ligne à ligne l'agonie de Notre-Seigneur sur la Croix. Une espèce d'enthousiasme me transportait. Je n'étais plus un de ces ministres de la morale chrétienne mais un homme inspiré, un de ces exorcistes légendaires, prêts à arracher aux puissances du mal les brebis de leur troupeau. Miracle de l'éloquence! Je prononçais des paroles sans suite, j'aurais voulu m’élancer, braver des dangers, peut-être le martyre. Pour la première fois, il me parut que j'entrevoyais le but véritable de ma vie et la majesté du sacerdoce. Je me jetai, oui, je me jetai aux genoux de M. le curé de Lumbres. Bien plus! Je pressai entre mes mains les plis de sa pauvre soutane, j y imprimai mes lèvres, je l’arrosai de mes larmes, et m'écriant, hélas! dans la surabondance de ma joie, je jetai ces paroles plutôt que je ne les prononçai : « Vous êtes un saint! Vous êtes un saint! »

Non pas une fois, mais vingt fois le chanoine terrassé répéta ce mot, et il le bégayait avec ivresse. La terre brûlait ses gros souliers, l’horizon tournait comme une roue. Il se sentait plus léger qu’un homme de liège, merveilleusement libre et léger, dans l’air élastique. « Je me crus dégagé des liens mortels, » note-t-il.

Quelle parole fut donc assez forte pour élever si haut ce poids pesant, ou quel plus miraculeux silence? Que lui disait-il-à l’oreillé, ce tragique vieillard, que la tentation remuait alors jusqu’au fond, et qui, repoussé de tous, et de Dieu même, forcé, rendu, se tournait en mourant vers un regard ami? Mais cela, nous

ne le saurons point...

— Ah! Satan nous tient sous ses pieds, dit-il Far d’une voix douce et désarmée.

Le curé de Luzarnes, d’étonnement, bégaye :

— Mon ami, mon frère, je vous ai méconnu.

Je ne savais pas. Dieu vous a fait pour être l’hon- __ neur du diocèse, de l’Église, de la chaire de Vérité...

Et, possédant de si admirables dons, quoi! vous sou- ) . [2 .

; pirez encore, vous vous voyez vaincu | Vous ! Laissez- | moi au moins vous exprimer ma reconnaissance, mon (

émotion, pour le bien que vous m’aÿez fait, pour l’en- 4 thousiasme.…

k — Vous ne m'avez pas compris, dit simplement le curé de Lumbres.

Il sait qu’il doit se taire, il parlera cependant. La faiblesse a sa logique et sa pente, comme l’héroïsme. Et toutefois le vieil homme hésite, avant de porter ses derniers coups.

— Je ne suis pas un saint, reprend-il. Allons | lais- | sez-moi dire. Je suis peut-être un réprouvé.…. Ouil regardez-moi.. Ma vie passée s’éclaire, et je la vois comme un paysage, comme en haut de Chennevières le bourg du Pin, sous mes pieds. Je travaillais à me détacher du monde, je le voulais, mais l’autre est plus fort et plus rusé ; il m’aidait à user en moi l’espérance. Comme j'ai souffert, Sabiroux ! Que de fois j’ai ravalé

| ma salive | J’entretenais en moi ce dégoût ; c’est comme ke si j'avais serré sur mon cœur le diable enfant. J'étais à bout de forces quand cette crise a fini de tout briser, ‘ Bête que j'étais ! Dieu n’est pas là, Sabiroux |!

Il hésite encore, devant l’innocente victime : ce prêtre fleuri, aux yeux candides. Et puis, avec rage, il frappe et redouble :

— Un saint | Vous avez tous ce mot dans la bouche. Des saints | savez-vous ce que c’est? Et vous-même, Sabiroux, retenez ceci ! Le péché entre en nous rarement par force, mais par ruse. Il s’insinue comme l'air, Il n’a mi forme, ni couleur, ni saveur qui lui soit propre, mais il les prend toutes. Il nous use par dedans. Pour quelques misérables qu’il dévore vifs et dont les cris nous épouvantent, que d’autres sont déjà froids, et qui ne sont même plus des morts, mais des sépulcres vides. Notre-Seigneur l’a dit : quelle parole, Sabiroux! L'Ennemi des hommes vole tout, même la mort, et puis il s’envole en riant.

(La même flamme repasse dans ses yeux fixes, comme un reflet sur un mur.)

— Son rire | voici l'arme du prince du monde. ll se dérobe comme il ment, il prend tous les visages, même le nôtre. Il n’attend jamais, il ne fait ferme nulle part. Il est dans le regard qui le brave, il est dans ia bouche qui le nie. Il est dans l’angoisse mystique, il est dans l’assurance et la sérénité du sot.… Prince du monde | Prince du monde!

Pourquoi cette colère? Contre qui? se demande le curé de Luzarnes, bonnement.

— Ah! s’écrie-t-il, des hommes tels que vous.

Mais le saint de Lumbres ne le laisse pas finir; il marche dessus, à l’accoler.

— Des hommes tels que moi | Le saint Livre vous le dit, Sabiroux ; ils s’évanouissent dans leur sagesse.

Puis il lui demande soudain, de sa voix cou-

pante : — Prince du monde... que pensez-vous de ce monde-

là, vous?

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— Ma foi, sans doute…., siffle le bonhomme entre ses dents.

— Prince du monde; voilà le mot décisif. Il est prince de ce monde, il l’a dans ses mains, il en est roi.

Nous sommes sous les pieds de Satan, reprend-il après un silence. Vous, moi plus que vous, avec une certitude désespérée. Nous sommes débordés, noyés, recouverts. Il ne prend même pas la peine de nous écarter, chétifs, il fait de nous ses instruments; il se sert de nous, Sabiroux. À cette minute, que suisje moi-même? Un scandale pour vous, une épine qu'il vous enfonce dans le cœur. Pardonnez-moi, au nom de la pitié divine! J’ai porté cette pensée, chaque jour mûrie, en silence, toute ma vie. Je ne la contiens plus ; elle m'a dévoré. C’est moi qui suis en elle, mon enfer! J’ai connu trop d’âmes, Sabiroux, j'ai trop entendu la parole humaine, quand elle ne sert plus à déguiser la honte, mais à l’exprimer ; prise à sa source, pompée comme le sang d’une blessure. Moi aussi, j'ai cru pouvoir lutter, sinon vaincre. Au début de notre vie sacerdotale nous nous faisons du pécheur une idée si singulière, si généreuse. Révolte, blasphème, sacrilège, cela a sa grandeur sauvage, c’est une bête qu’on va dompter.. Dompter le pécheur ! Ô la ridicule pensée ! Dompter la faiblesse et la lâcheté mêmes |! Qui ne se lasserait de soulever une masse inerte? Tous les mêmes! Dans l’effusion de l’aveu, dans l'élargissement du pardon, menteurs encore, toujours | Ils jouent l’homme fort et ombrageux qui a pris le mors aux dents à travers les convenances, la morale et le reste, ils implorent une poigne solide,

Ah! misère ! ils sont fourbus ! J'en ai vu, tenez, j'en. ai vu qu’un nom de femme jetait dans les convulsions de la rage et qui, déchirés de crainte, de remords et d’ envie, rampaient à mes pieds comme des bêtes…., j'en ai vu. Non! Non! cette immense duperie, ce rire cruel, cette manière de profaner ce qu’il tue, voilà Satan vainqueur! M’avez-vous compris, Sabiroux?

Les yeux d’azur du professeur soutiennent son regard avec une curiosité candide, une bienveillance infinie, éternelle. Ah! qu’on le brise enfin, cet émail bleu! Et le vieil athlète, en face du gros enfant épanoui, rougit et pâlit tour à tour. Son cœur bat à grands coups réguliers dans sa poitrine où la puissante volonté, jamais tout à fait assujettie, se roidit déjà, brise son frein. Il pousse Sabiroux contre le mur, il lui crie dans l'oreille, et d’un inoubliable accent :

— Nous sommes vaincus, vous dis-jel Vaincus!

Vaincus |

Une minute, une longue minute, il écoute son propre blasphème, comme la dernière pelletée de terre sur une tombe. Celui qui renia trois fois son maître, un seul regard a pu l’absoudre, mais quelle espérance à celuilà qui s’est renié lui-même?

— Mon ami! Mon ami | s’écrie le curé de Luzarnes,

Mais le saint de Lumbres lui repousse doucement les mains :

— Laissez-moi, dit-il, laissez-moi.. ne m’écoutez plus.

— Vous laisser | reprend l’autre d’une voix éclatante, vous laisser | Je n’ai jamais rien vu qui vous ressemblât. Pardonnez-moi plutôt d’avoir douté de vous. Je suis prêt à vous servir de témoin dans l'épreuve

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que vous avez méditée…. Rien n’est impossible ni incroyable d’un homme tel que vous. Allez! Allez! Je vous suis ; c’est Dieu qui vous inspirait tout à l'heure. Allons | retournons ensemble à la maison. Allez rendre à sa mère le petit mort.

Le curé de Lumbres le regarde avec stupeur, passe sa main sur son front, cherche à comprendre... Même pour un moraliste, le tragique, l’étonnant oubli l…. Hé quoi ! il ne se souvient plus?.…

— Voyons, mon ami, mon vénéfable ami, répètet-il, est-ce à moi de vous rappeler ce que tout à l’heure, à cette place?

Il s’est souvenu. Le dernier appel de la miséricorde,

la promesse éblouissante qui l’eût sauvé, et qu'il n’a entendue qu'avec méfiance, au lieu d’obéir comme l’enfant dont les petites mains font de grandes choses qu’il ignore, est-il possible? Il faut qu’un autre la rappelle, L'idée fixe à laquelle depuis deux jours et deux nuits, le misérable enchaînait sa pensée — 6 rage | — peutêtre au moment de la délivrance, et par quelle main! s’est emparée de lui tout entier. À la minute décisive, à la minute unique de son extraordinaire vie — dérision souveraine, absolue — il n’était plus qu’un pauvre animal humain, puissant seulement pour souffrir et . crier.

Ah! le naufragé qui, dans la brume du matin, ne retrouve plus la voile vermeille ; l'artiste qui, sa veine épuisée, meurt vivant; la mère qui voit dans les yeux de son fils à l’agonie le regard glisser hors de sa présence, n'élèvent pas au ciel un cri plus dur.

Sous un tel coup cependant, l’héroïque vieillard n’a pas plié les genoux. Il ne prie plus. Il mesure froidement

à LE SAINT DE LUMBRES . ° 297

la profondeur de sa chute ; il repasse une dernière fois la tactique supérieure de l'ennemi qui l’a vaincu. — J’ai haï le péché, se dit-il, puis la vie même, et ce que je sentais d’ineffable, dans les délices de l’oraison, c'était peut-être ce désespoir qui me fondait dans le cœur.

Une à une, les images épuisent sur nous leur dessin, puis, en plein désordre de la conscience, la raison vient qui nous achève. Autant que l’instinct même, la haute faculté dont nous sommes fiers a sa panique. Le curé de Lumbres l’éprouve ; il consomme la pensée qui le tue. Quoi donc | au moment même où je me croyais. quoi | jusque dans l'ivresse de l’amour divin !...

— Dieu s'est-il joué de moi? s’écrie-t-il.

Dans la dissipation d’un rêve qui nous parut toujours la réalité même, et auquel notre destin s’était lié, lorsque le désastre est complet — atteint son point de perfection, — quelle autre force nous sollicite encore, sinon l’âpre désir de provoquer le malheur, de le hâter, de le connaître, enfin?

— Allons, dit le curé de Lumbres,

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