‹ Sous Le Soleil De SatanChapitre 15 sur 27 · ARR CR CT · texte numérisé non relu

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mais comme une image nouvelle, avec une crispation du cœur, aiguë et douce, un évanouissement mystérieux. À de telles minutes, jadis, le pasteur n’abandonnait point son troupeau ; il rêvait de le porter avec soi, jusqu’au lieu de sa pénitence, pour vivre encore et mériter pour lui. Mais à présent ce souvenir même s’efface, le dernier. L’infatigable ami des âmes ne souhaite plus que le repos, et quelque chose, encore,

. dont la pensée secrète détend toutes ses fibres, le besoin

de mourir, pareil au désir des larmes. Et ce sont, en effet, des larmes qui baignent ses yeux, mais sans décharger son cœur, et dans sa naïveté le vieil homme ne les reconnaît plus, s’étonne et ne peut donner un nom à ce vertige voluptueux. La tentation suprême, où se sont abîmées avant lui tant de ces âmes ardentes, qui traversent d’un coup le plaisir et trouvent le néant, pour l’embrasser d’une définitive étreinte, il y va succomber, sans avoir ouvert les yeux. A la limite de son immense effort, la fatigue, tant de fois vaincue, refoulée, jaillit de lui, comme l’effusion de son propre sang. Nul remords. L’ennemi plein de ruse le roule dans cette lassitude désespérée, comme dans un suaire, avec une adresse infinie, l’affreuse dérision des soins maternels... C’est en vain que le vieil homme accablé dirige, à travers la nuit blanchissante, un regard où s’élève une dernière lueur, et qui ne reflétera pas le Jour levant. Il ne voit rien au dedans de lui, aucune image où fixer la tentation, aucun signe du travail qui Je détruit lentement, sous les yeux d’un maître impassible. Ce n’est plus ce cloître qu’il désire, mais quelque chose de plus secret que la solitude, l’évanouissement d’une chute éternelle, dans les ténèbres refermées. A

celui qui tint si longtemps sa chair esclave, la volupté découvre à la fin son vrai visage, plein d’un rire immobile. Et ce n’est pas non plus cette image, ni aucune autre, qui troublera les sens du vieux solitaire, mais, dans son cœur candide et têtu, l’autre concupiscence s’éveille, ce délire de la connaissance qui perdit la mère des hommes, droite et pensive, au seuil du Bien et du Mal. Connaître pour détruire, et renouveler dans la destruction sa connaissance et son désir — à soleil de Satan | — désir du néant recherché pour lui-même, abominable effusion du cœur! Le saint de Lumbres n’a plus de force que pour appeler ce repos effroyable ;

- la grâce divine met un voile devant ces yeux tout à

l’heure pleins encore du mystère divin. Ce regard si clair hésite à présent, ne sait où se poser... Une étrange jeunesse, une avidité naïve, pareille à la première blessure des sens, échauffe le vieux sang, bat dans sa maigre poitrine. Il cherche à tâtons, il caresse la mort, à travers tant de voiles, d’une main qui défaille,

Jusqu’à cette minute solennelle, sa vie a-t-elle eu un sens? Il l’ignore. Il ne voit derrière lui qu’un paysage aride, et ces foules, qu’il a traversées, en les bénissant, Mais quoi! Le troupeau trotte encore sur ses talons, le poursuit, le presse, ne lui laisse aucun repos, insatiable, avec cette grande rumeur anxieuse, et ce piétinement de bêtes blessées. Non | il ne tournera pas la tête, il ne veut pas. Ils l’ont poussé jusque-là, jusqu’au bord, et au delà... ô miracle ! il y a le silence, le vrai silence, l’incomparable silence, son repos.

— Mourir, dit-il à voix basse, mourir... Il épèle le mot, pour s’en pénétrer, pour le digérer dans son cœur... C’est vrai qu'il le sent maintenant au fond de

lui, dans ses veines, ce mot, poison subtil... Il insiste il redouble, avec une fièvre grandissante ; il voudr. le vider d’un coup, hâter sa fin. Dans son impatience, il y a ce besoin du pécheur d’enfoncer dans son crime, toujours plus avant, pour s'y cacher à son juge; il est à cette minute où Satan pèse de tout son poids, où s'appliquent au même point, d’une seule pesée, toutes les puissances d'en bas.

Et c’est en haut qu'il lève pourtant son dE vers le carré de ciel grisâtre, où la nuit se dissipe en fumées. Jamais il n’a prié avec cette volonté dure, d’un tel accent. Jamais sa voix ne parut plus forte entre ses lèvres, murmure au dehors, mais qui au dedans re-. tentit, pareille à un grondement prisonnier dans un bloc d'airain.. Jamais l’humble thaumaturge, dont on raconte tant de choses, ne se sentit plus près du miracle, face à face. Il semble que sa volonté se détend pour la première fois, irrésistible, et qu’une seule parole, articulée dans le silence, va le détruire à jamais... Oui. rien ne le sépare du repos qu’un dernier mouvement d. sa volonté souveraine. Il n’ose plus regarder l’église ni, dans la brume de l'aube, les maisons de son petit troupeau ; une honte le retient, qu’il a hâte de dissiper par un acte irréparable... À quoi bon s’embarrasser d’autres soins superflus? Il baisse les yeux vers ls terre, sop refuge.

,. « C’est alors que par deux fois la porte basse, qui donne

sur la route de Chavranches, claqua. Dans la courette, ; Je poulailler tout entier battit des ailes. Le chien Jac- 2 En .# secoua sa chaîne, et tous ces bruits ne firent qu’une ule note claire, dans le clair matin.

Les socques dela vieille Marthe claquaient déjà sur +s marches — clic, clae, — et plus sourds, dans l’herbe hi mide — floc, floc. Puis la serrure grinça.

F4 . A ce rer saint de Lumbres s’éveilla. Il n’y a de silence absoiu que de l’autre côté de la vie; par la nce fissure; le réel glisse et rejaillit, reprend son w. Un signe nous rappelle, un mot tout bas murmuré ressuscite un monde aboli, et tel parfum jadis - respiré est plus tenace que la mort. Les yeux du bon- … homme se tournèrent d’instinct vers le pauvre oignon d'argent, souvenir du Grand Séminaire, attaché au mur : « À cette heure du matin, se dit-il, assurément c’est un malade. » Un malade, un de ses enfants | De son regard si bref et si aigu, il revit le village épars et les fumées dans les arbres. Toute la petite paroisse, et tant d’âmes à travers le monde, dont il était la force et la joie, l’appellent, le nomment. Il écoute} il a déjà répondu ; il est prêt.

Qu’ est-ce qui l'attend, au bas de l'escalier — son

Quel visage? Et, tout à l’heure encore, quel nouvea

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perchoir — comme il aime à dire? Quelles paroles? |

combat? Car il emporte en lui cette chose qu’il ne peu nommer, accroupie dans son cœur, si large et pesante, # son angoisse, Satan. Il n’a pas recouvré la paix, il le. sait. Avec lui respire un autre être. Parce que la ten tation est comme la naissance d’un autre homme dans … l’homme, et son affreux élargissement. Il traîne at dedans ce fardeau ; il n'ose le jeter, où le jetterait-1lP Dans un autre cœur. LE Mais le saint est toujours seul, au pied de la croix. Nul autre ami. : #4 — Monsieur le curé, s’écrie la vieille Marthe, monsieur le curé!

Il a descendu les marches sans y penser, et 1l po suit son rêve à travers la cuisine, vers le jardin, yeux mi-clos.. La bonne femme le tire par la manc — Dans la salle, monsieur le curé, dans la sall Et elle hausse un peu les épaules, avec un sour, de pitié. dt Cette salle est une belle pièce, une très belle pièce, bien cirée. On y voit six chaises de paille, deux bécassines empaillées sur la cheminée de marbre gris, à côté d’un gros coquillage, et une monumentale statue de Notre-Dame de Lourdes, en plâtre blanc, d’un terrible blanc bleuté (sœur Saint-Mémorin l’a rapportée de Conflans-sur-Somme, aux dernières vacances de Pâques). Il y a aussi une Mise au tombeau, dans un cadre de chêne, toute piquée de moisissure. Et encore, sur le papier aux ramages pâlis (un vrai papier d'auberge), près de l’unique fenêtre, une grande croix de bois noir sans Christ, toute nue.

(Et c’est elle que M. le curé a vu premièrement, et il a aussitôt détourné les yeux...)

— Monsieur le curé, dit Marthe, voilà rot’ Maître du Plouy, rapport à son garçon malade...

Le Maître du Plouy s’est levé, a toussé un bon coup, et craché dans les cendres. Devant lui, la tasse à café, * vide, fume encore. :

— Lequel? demande étourdiment le vieux prêtre.

.…Et il s'arrête aussitôt, rougit sous le regard de Marthe, et balbutie... Chacun sait, mon Dieu | que le Maître du Plouy n’a qu’un garçon | Mais le voyageur ne s'étonne pas, et rectifie paisiblement :

— C’est Tiennot, not’gars. Ça l’a pris, retour des Vêpres, comme on dirait une indigestion. Et puis des maux de tête à crier grâce. Alors, au petit matin, voilà qu’il dit à sa mère : « Mé, je peux plus remuer. » C'était vrai. Ni bras, ni jambes, rien. Une paralysie. Et des yeux tout retournés. M. Gambillet me dit : « Mon pauvre Arsène | c’est la fin. » Une méningite, qu’il a dit. Alors la mère a entendu ; vous savez ce que c est? On ne peut pas lui faire entendre raison. « Va-t’en chercher le curé de Lumbres », qu’elle criait.. Alors j'ai attelé le cheval, et me voici. |

Il regarde le saint de Lumbres d’un bon regard où luit tout de même, à travers les larmes, un peu d’ironie, D’homme à homme, on sait ce que c’est qu’une idée de femme. (Et puis ce saint dont on raconte tant d’histoires, et qui ne connaît pas encore le petit gars du Plouy, ce saint auquel on en remontre |)

— Mon ami. mon bon ami. bredouille labbé, je veux bien. c’est-à-dire... je voudrais. je crains vraiment. Voyons, Voyons! Luzarnes n’est pas ma

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paroisse, et M. le curé de Luzatnes.… Je suis très touché du souvenir de Mme Havret — pauvre femme | — mais je dois. je devrais.

Il craint surtout d’humilier un confrère susceptible. Et puis il est si bas, aujourd’hui, vraiment |

Mais le Maître du Plouy n’a qu’une parole. Il a déjà roulé son cache-nez, fermé son manteau de drap. Et Marthe met entre les mains de son maître, avec autorité, un vieux chapeau verdi…. Il faut partir. Il est parti.

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M. le curé de Luzarnes est un homme simple. Il vit de peu ; d’un petit nombre de sentiments simples, que sa prudence n’exprime pas. Îl est jeune encore, passé cinquante ans, et il le sera toujours ; il n’a pas d'âge. Sa conscience est nette comme le feuillet d’un grand livre, sans ratures et sans pâté. Son passé n’est pas vide; il y retrouve quelques joies, il les compte, il s'étonne qu’elles soient si bien mortes, en si bel ordre, à leur place, alignées comme des chiffres. Étaient-elles des joies vraiment? Ont-elles jamais respiré? Ont-elles

jamais battu?.….

- G’est un bon prêtre, assidu, ponctuel, qui n’aime pas qu’on trouble sa vie, fidèle à sa classe, à son temps, aux idées de son temps, prenant ceci, laissant cela, tirant de toutes choses un petit profit, né fonctionnaire et moraliste, et qui prédit l'extinction du paupérisme — comme ils disent — par la disparition de l’alcool et des maladies vénériennes, bref l’avènement d’une jeunesse saine et sportive, en maillots de laine, à la conquête du royaume de Dieu.

« Notre saint de Lumbres, » dit-il parfois avec un fin sourire. Mais, dans le feu de la discussion, il dit aussi : « Votre Saint ! » d’une autre voix. Car, s’il reproche volontiers au gouvernement diocésain son formalisme

et son scrupule, il n’en déplore pas moins le désordre causé dans une juridiction paisible par un de ces hommes miraculeux qui bouleversent tous les calculs. « Monseigneur ne montrera jamais, en telle matière, trop de prudence et de discernement, », conclut-il, prudent comme un chanoine, et déjà hérissé de textes. Seigneur | Un saint ne va pas sans beaucoup de dégâts, mais on doit faire la part du feu.

Chaque tour de roue rapproche le curé de Lumbres de ce censeur impitoyable. Au travers du brouillard, il voit déjà ses yeux gris, si vifs, narquois, jamais en repos, où danse une petite flamme, toute grêle. À six kilomètres de sa pauvre paroisse, au chevet d’un enfant riche à l’agonie, amené là comme un thaumaturge, quelle ridicule affaire ! Quel scandale ! Il reçoit par avance, en pleine poitrine, la phrase de bienvenue, pleine de malice... Que lui veut-on! Espèrent-ils un miracle de cette vieille main fripée qui tremble à chaque cahot, sur le drap de sa soutane, gris d’usure?...

Il regarde cette main paysanne, jamais nette, avec un effroi d’écolier. Ah! qu’est-il, au milieu d’eux tous, qu’un paysan pauvre et têtu, fidèle au labeur quotidien pas à pas dans le grand champ vide? Chaque jour lui présente une nouvelle tâche, comme un coin de terre à retourner, où enfoncer ses gros souliers. Il va, il va, sans tourner la tête, jetant à droite et à gauche une parole sans art, et bénissant du signe de la croix, infatigable. (Ainsi, dans le brouillard d'automne, les ancêtres jetaient l'orge et le blé.) Pourquoi viennent-ils de si loin, hommes et femmes, qui ne savent que son nom, et des récits légendaires? A lui, plutôt qu’à d’autres, si bien parlants, curés de villes ou de gros vil«

lages, et qui connaissent leur monde? Bien des fois, à la chute du jour, oppressé de fatigue, il a retourné cette idée dans sa tête, jusqu’à l’obsession. Et puis, fermant les yeux, il finissait par s’endormir dans la pensée des incompréhensibles dons de Dieu, et de l’étrangeté de ses voies. Mais aujourd’huii D’où vient que le sentiment de son impuissance à faire le bien l’humilie sans lui rendre la paix? Est-elle done si rude à ses lèvres, la parole du renoncement fidèle? O l'étrange détour du cœur ! Tantôt il rêvait d'échapper aux hommes, au monde, à l’universel péché ; le souvenir

de son grand effort inutile, de la majesté de sa vie;

de son extraordinaire solitude allait jeter sur sa mort une dernière joie, pleine d’amertume — et voilà qu'il doute à présent de cet effort même, et que Satan le tire plus bas. L’homme de sacrifice, lui? La victime désignée, marquée? Non pas! Mais un maniaque ignorant exalté par le jeûne et l’oraison, un saint vi lageois, fait pour l’émerveillement des oisifs et des blasés.… « C’est ainsi, c’est ainsil... » murmurait-il entre ses lèvres, à chaque cahot, les yeux vagues. Cependant la haie filait à droite et à gauche ; la carriole courait comme un rêve, mais la terrible angoisse courait devant, et l’attendait à chaque borne.

Car cet homme étrange, où tant d’autres se déposèrent comme un fardeau, eut le génie de la consolation et ne fut jamais consolé. On sait qu’il s’en ouvrit parfois, aux rares moments où il se déchargeait de sa peine, et pleurait dans les bras du P. Battelier, invoquant la pitié divine, avec des plaintes naïves, dans un langage d’enfant. Au fond du pauvre confessionnal de Lumbres, qui sent les ténèbres et la moisissure,

ses fils à genoux n’entendaient que la voix souveraine, au-dessus de l’éloquence, qui crevait les cœurs les plus durs, impérieuse, suppliante et, dans sa douceur même, inflexible. De l’ombre sacrée où remuaient les lèvres invisibles, la parole de paix allait s’élargissant jusqu’au ciel et traînait le pécheur hors de soi, délié, libre. Parole simple, reçue dans le cœur, claire, nerveuse elliptique à travers l’essentiel, puis pressante, irrésistible, faite pour exprimer tout le sens d’un commandement surhumain, où ceux qui l’aimaient mieux reconnurent plus d’une fois l’accent et comme l’écho de la

plus violente des âmes. Hélas! tandis qu’il se prodi-

guait ainsi au dehors, le dispensateur de la paix ne trouvait en lui-même que désordre, cohue, la galopade des images emportées, un sabbat plein de grimaces et de cris. Suivi d’un affreux silence.

Plusieurs ne comprirent jamais par quel miracle le même que des milliers d'hommes choisirent pour arbitre aux plus redoutables conflits du devoir se montre toujours, dans sa propre querelle, inégal, presque timide. « On s’amuse de moi, disait-il, on se sert de moi comme d’un jouet. » C’est ainsi qu’il donnait à pleines mains cette paix dont il était vide.

— Nous voilà, dit le Maître du Plouy, en tendant son fouet vers une fumée, à travers les arbres.

Un petit bonhomme, culotté de bleu horizon, poussa la barrière et prit les rênes. A l’entrée de la cour, maître Havret mit pied à terre. Son compagnon le suivit jusqu’à la maison.

M. le curé de Luzarnes les accueillit sur le seuil, haute silhouette noire.

— Mon cher confrère, dit-il, vous êtes attendu ici comme un grand seigneur de jadis, en détresse, attendait M. Saint-Vincent. |

Il souriait encore, jovial, mais avec une espèce de discrétion professionnelle, à deux pas du petit moribond. En même temps, il corrigeait la plaisanterie d’une vigoureuse poignée de main, à la campagnarde.

Mais déjà le curé de Lumbres l’entraînait au dehors, à quelques pas, au milieu des poules effarouchées.

— Je suis honteux, mon ami, véritablement honteux, dit-il de sa voix la plus douce, je vous prie d’excuser.… l'ignorance de cette pauvre dame... Je vous prie aussi... de me pardonner... Nous parlerons de ça plus tard, conclut-il sur un autre ton, et vous verrez que je suis... le plus coupable des deux...

M. le curé de Luzarnes sentait sùr son bras l'étreinte des doigts nerveux, un peu tremblants. Jusque dans l’humiliation volontaire de cet homme surnaturel, le don qu'il avait reçu rejaillissait au dehors, et il agissait encore en maître.

— Mon bon confrère, répondit l’ancien professeur

de chimie, déjà moins jovial, ne vous accusez pas

devant moi... Je passe, à tort ou à raison, pour un esprit fort, et même, auprès de quelques-uns, pour un mauvais esprit... Formation scientifique, vous savez, voilà tout... des nuances, un vocabulaire un peu différent...

Mais je n’en ai pas moins... la plus grande estime pour

votre caractère.

Il parlait, les yeux baiïssés, avec un embarras grandissant. Il se sentait ridicule, odieux peut-être. Enfin, il se tut. Mais, avant de relever le front, il vit, comme en lui-même, comme au plus profond miroir, le regard posé sur le sien, et il dut le chercher malgré lui, il dut se livrer tout entier. Une seconde, il se sentit nu, devant son juge plein de pardon.

Il ne voyait que le regard, dans la face tremblante, détendue, livide. Ce regard qui l’appelait de si loin, suppliant, désespéré. Plus fort que deux bras tendus, plus pitoyable qu’un cri, muet, noir, irrésistible. « Que me veut-il? ».. se demandait le bonhomme, avec une espèce d'horreur sacrée. « Je croyais le voir dans l'étang de feu ! » expliqua-t-il plus tard. Une inexplicable pitié lui crevait dans le cœur.

Un moment, sur son bras, il sentit la vieille main trembler plus fort.

— Priez pour moi... murmura le saint de Lumbres à son oreille.

Mais, resserrant son étreinte, puis s’écartant d’un geste brusque, il ajouta, d’une autre voix, rude, d’un homme qui défend sa vie :

— Ne me tentez pasl!..

Et ils rentrèrent dans la maison, côte à côte sans plus rien dire.

« Ne me tentez pas!»

Il n’avait jeté que ce cri. Il aurait voulu expliquer... s’excuser.., déjà rouge de honte à la pensée qu’il entrait dans cette maison en dispensateur des biens de la vie, désespérant de se tirer de là sans faute grave, et sans scandaliser le prochain... Et puis, soudain, dans un éclair, les forces qui l’avaient assailli, tout au long de la nuit douloureuse, étaient suscitées de nouveau, et-la parole qu’il allait dire, sa propre et secrète pensée, se dissipa d’un coup dans l’unique réalité de l’angoisse. Si bas que l’eût traîné jamais l’ingénieux ennemi, tout lien n’était pas rompu, ni tout écho du dehors étouffé... Mais cette fois, la forte main l’avait arraché tout vif, déraciné.… « Sauve-toi toi-même, c’est l’heurel….. » disait aussi la voix jamais entendue, tonnante. « Finies la lutte vaine et la monotone victoire | Quarante ans de travail et de petit profit, quarante ans d’un débat fastidieux, quarante ans dans l’étable, à plat sur la bête humaine, au niveau de son cœur pourri, quarante ans gravis, surmontés l... Hâte-toil.… Voilà ton premier pas, ton unique pas hors du monde |... »

Et cette voix disait mille choses encore, et n’en disait qu’une, mille choses en une seule, et cette seule parole brève comme un regard, infinie... Le passé s’arrachait de lui, tombait en lambeaux. À travers la mouvante angoisse passait tout à coup, comme un éclair, l’éblouis-

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sement d’une joie terrible, un éelat de rire intérieur à faire éclater toute armure. Il se voyait petit prêtre, dans le préau du séminaire, un jour de pluie... Dans la haute salle aux décors de damas cerise, devant Sa Grandeur en camail et en rochet.. Les premiers jours à Lumbres, le presbytère en ruines, la muraille nue, le vent d'hiver dans le petit jardin. Et puis... Et puis. le travail immense, et maintenant cette foule impi-

- toyable, pressée nuit et jour autour du confessionnal

de l’homme de Dieu comme d’un autre curé d’Ars; la séparation volontaire de tout secours humain; oui, l’homme de Dieu disputé comme une proie. Nul repos, nulle paix que celle achetée par le jeûne et les verges, dans un corps enfin terrassé; les scrupules renaissants, l’angoisse de toucher sans cesse les plaies les plus obscènes du cœur humain, le désespoir de tant d’âmes damnées, l'impuissance à les secourir et à les étreindre à travers l’abîme de chair, l’obsession du temps perdu, l’énormité du labeur... Que de fois, et cette nuit même, il a supporté l’assaut de telles images l.… Mais à cette heure une attente. une grande et merveilleuse attente l’éclaire au dedans, finit de consumer l’homme intérieur. Il est déjà l’homme des temps nouveaux, un nouveau convive. Comme ce monde est déjà loin derrière luil Loin derrière, son troupeau rétifl Il ne retrouve plus, il ne retrouvera plus jamais ce sentiment si vif de l’universel péché. Il n’est plus sensible qu’à l’énorme mystification du vice, à son grossier et puéril mensonge. Pauvre cœur humain, à peine ébauché! Pauvre cervelle aride! Peuple d’en bas, qui remues dans ta vase, inachevé !.…. U ne lui appartient plus, il ne le connaît plus, il est

prêt à le renier sans haine. Il remonte au jour, pareil à un plongeur, tout son poids jeté vers les bras tendus, et qui dans l’eau noire et vibrante ouvre déjà les yeux à la lumière d’en haut.

— Tu t'es fait libre, disait l’autre (un autre si semblable à lui-même). Ta vie passée, ton inutile mais touchant labeur, ton jeûne, ta discipline, ta fidélité un peu naïve et grossière, l’humiliation au dehors et au dedans, l’enthousiasme des uns, l’injuste défiance des autres, telle parole pleine de poison. Ah! tout n'est qu'un rêve, et l’ombre d’un rêve! Tout n’était qu’un rêve, hors ta lente ascension vers le monde réel, ta naissance, ton élargissement. Hausse-toi jusqu’à ma bouche, entends le mot où tient toute science.

Et il prête l’oreille, il attend. Il est là même où le voulut mener le vieil ennemi, qui n’a qu’une ruse. Avil, foulé, répandu à terre comme une lie, éerasé d’un poids immense, brûlé de tous les feux invisibles, repris à la pointe du glaive, encore percé, tronçonné, son dernier grincement couvert par le cri terrible des anges, ce vieux rebelle, à qui Dieu n'a laissé pour défense qu’un unique et monotone mensonge... Hélas ! le même mensonge aux coins d’une bouche avare, ou, dans la gorge avide et mourante où râle le plaisir féroce, le même : « Tu sauras. Tu vas savoir... Voici la première lettre au mot mystérieux... Entre ici... entre en moi... fouille la plaie vive... bois et mange... rassasie-toi! » ;

Car, après tant de siècles, c’est encore vous qu'il attendait, mille fois repeint et rajeuni, ruisselant de fard et de baume, luisant d’huile, riant de toutes ses dents neuves, offrant à votre curiosité cruelle son

corps tari, tout son mensonge, où votre bouche aride

ne sucera pas une goutte de sang l

« …Je le vis, ou plutôt nous le vîmes, écrivait beaucoup plus tard à M. le chanoine Cibot le curé de Luzarnes, ancien professeur au petit séminaire de Cambrai. Je le pis au milieu de nous, les yeux mi-clos, et pendant plusieurs minutes nous le regardâmes, sans vouloir rompre le silence. L'expression naturelle de son visage était une bonté pleine d’onction, à laquelle plusieurs personnes prudentes trouvaient déjà le caractère d’une certaine simplicité. Mais sa figure osseuse nous parut à tous, en cet instant, comme pétrifiée par un sentiment d’une extrême! violence; il avait l'air d’un homme qui donne tout son effort pour franchir un pas difficile. Je remarquai que sa taille s'était incroyablement redressée et qu’elle donnait, dans la vieillesse, l'impression d’une vigueur peu commune, et même de brutalité. Bien que mon esprit, formé jadis à la sévère méthode des sciences exactes, soit ordinairement peu sensible aux entraînements de l'imagination, je fus tellement frappé du spectacle de ce grand corps immobile, et comme foudroyé, dans le paisible décor d’un intérieur campagnard, que 1e doutai un moment du témoignage de mes sens, et quand Te vis mon respectable ami s’agiter et parler de nouveau, l'en fus surpris comme d'un événement inattendu. Il semblait d’ailleurs sortir d’un rêve. Je vous ai dit plus haut, mon très honoré collèque, que je m'étais porté à la rencontre de notre cher curé de Lumbres, et que je l’apais rejoint au bord de la route, à quelque distance de la maison. Ceriaines phrases, dont le sens précis m’échappa

peut-être, avaient ajouté à mon inquiétude. J’essayais

de répondre ce qu'une prudente amitié m'inspirait lorsque, me serrant le bras avec violence et plongeant son regard dans le mien : « Ne me tentez plus! » dit-il. Notre premier entretien finit là, nos pas nous ayant déjà portés jusqu’au seuil de la maison Havret. J’eus à cette minute le pressentiment d'un malheur. Il n’était que trop vrai. L’enfant, dont l’état était d’ailleurs désespéré, s'était éteint pendant ma courte absence. La sage-femme, Mme Lambelin, avait scientifiquement constaté le décès, sans erreur possible. « Il est mort », nous dit ceite personne à voix basse. (Mais je ne sais si M. le curé de Lumbres l’entendit.) Il avait passé le seuil, fait quelques pas, lorsque, par un mouvement bien touchant, et dont toute personne éclairée peut, en y déplorant toutefois une certaine exagération, due surtout à l'ignorance, honorer la sincère piété, la malheureuse mère vint littéralement se jeter aux pieds de mon vénérable confrère, et, dans l’emportement de son désespoir, elle baisait sa vieille soutane, frappant le sol de son front avec un bruit qu retentissait dans mon cœur. Au contact de la pauvre femme, et sans baisser sur elle les yeux, M. le curé de Lumbres s'arrêta net. C’est alors que nous le vîmes, pendant quelques longues minutes, immobile, au milieu de la pièce, comme une statue, et tel enfin que je vous le dépeignais tout à l'heure.

« Puis, faisant sur la tête de Mme Havret le signe de la croix, et levant vers moi son regard : « Sortons! » dit-ul, Hélas! mon cher et honoré collèque, telle est la faiblesse de notre esprit saisi par une impression trop vive que rien alors, il me semble, ne m'eût retenu de le suivre, et que, dans l'excès de son affliction, la mère infortunée ‘nous laissa aller sans rien dire. De nous tous, seule,

[at SOUS LE SOLEIL DE SATAN

peut-être, Mlle Lambelin avait gardé son sang-froid. Il y a certes beaucoup à reprendré dans la conduite et la religion de cette personne, mais Dieu nous donnait par elle une leçon de bon sens et de raison. Sans aucun doute, j'étais, pendant cette effroyable matinée, comme un jouet entre les mains d’un malheureux homme qu’un conseil salutaire, appuyé sur l'expérience et le savoir, aurait pu préserver d’un affreux malheur. Dieu seul pourrait dire si je fus l'instrument de sa colère ou de sa miséricorde. Mans les tristes événements qui suivirent font pencher la balance en faveur de la première kypothèse. »

Le distingué chanoine prébendé, mort depuis, semble revivre à chaque ligne de cette lettre véritablement unique, judicieuses et discrètes formules, enfilées comme des marrons d’Inde, où les sots ne trouveront rien que de banal et de bas, mais qu’enveloppe la magie d’un rêve. Seul rêve d’une pauvre vie qui ne connut jamais que ce cas de conscience et s’y brisa, seul doute et seul enchantement ! Peu de mois avant sa mort, l’innocente victime écrivait à l’un de ses familiers :

« Forcé d'interrompre un travail qui était ma seule distraction, je ne puis détourner ma pensée de certains souvenirs, et parmi ceux-là du plus douloureux, la malheureuse et inexplicable fin de M. le curé de Lumbres. J'y reviens sans cesse. J'y vois un de ces événements, si rares en ce monde, qui passent la commune raison. Ma faible santé subit le contre-coup de cette idée fixe, et j'y vois la principale cause de mon afjai-

blissement progressif, et de la perte presque totale de l'appétit. »

Ces dernières lignes réjouiront n'importe lequel de ces détrousseurs de documents humains, que nous laissons aujourd’hui barbotants et reniflants dans les eaux basses. Mais, à les lire, sans curiosité vile, en laissant retentir en soi-même l'écho de cette plainte naïve, on comprendra mieux ce qu’il y a de détresse sincère dans cet aveu d’impuissance, écrit d’un style aussi soutenu. Le suprême effort de certains hommes simples, nés pour un labeur paisible, et qu’une merveilleuse rencontre a jetés au cœur des choses, dans un seul éclair vite éteint, — lorsqu'on les voit s’appliquer, jusqu’à la dernière minute de leur incompréhensible vie, à rappeler et ressaisir ce qui jamais ne repasse et qui les a frappés dans le dos, — est un spectacle si tragique et d’une amertume si profonde et si secrète qu’on ne saurait rien y comparer que la mort d’un petit enfant. C’est en vain qu’ils retournent pas à pas, de souvenir en souvenir, qu’ils épellent leur vie, lettre à lettre. Le compte y est, et pourtant l’histoire n’a plus de sens. Ils sont devenus comme étrangers à leur propre aventure ; ils ne s’y reconnaissent plus. Le tragique les a traversés de part en part, pour en tuer un autre à côté. Comment resteraient-ils insensibles à cette injustice du sort, à la malfaisance et à la stupidité du hasard? Leur plus grand effort n'ira pas plus avant que le frisson de la bête innocente et désarmée ; ils subissent en mourant un destin qu’ils n'égalent pas. Car si loin qu’un esprit vulgaire puisse atteindre, et quand même on imaginerait qu’au travers des syms

boles et des apparences il a quelquefois touché le réel, il faut qu'il n’ait point dérobé la part des forts, et qui est moins la connaissance du réel que le sentiment de notre impuissance à le saisir et à le retenir tout entier, la féroce ironie du vrai.

Quel autre mieux que ce prêtre si distingué eût été capable de nous tracer le dernier chapitre d’une telle vie, consommée dans la solitude et le silence, à jamais scellée? Malheureusement, l’ancien curé de Luzarnes n’a laissé que quelques lettres incomplètes dont nous avons cité les passages essentiels. Le reste a été soigneusement détruit après la clôture de l'enquête ordonnée par l’autorité épiscopale, et dont les résultats furent provisoirement tenus secrets,

— Sortons, avait dit le curé de Lumbres,

L'autre l’avait suivi, non pas fasciné, comme il l’a cru depuis de bonne foi, mais par simple curiosité, pour voir. L'ancien professeur connaissait peu de choses du vieux prêtre, devenu tout à coup gardien d'un immense troupeau sans cesse accru. Par quel prodige ce bonhomme aux souliers crottés, toujours seul dans les chemins, et passant vite, avec son sourire triste, avait-il rassemblé autour de son confessionnal un véritable peuple, son peuple? Monsieur le curé de Luzarnes, nouveau venu dans le diocèse, partageait « jusqu'à un certain point » la méfiance de quelques-uns de ses confrères. « Je me réserve », disait-il ingénument. Et voilà qu'aujourd'hui, par hasard (un autre mot qu’il aimait), d’un premier pas il entrait dans la confidence de ce singulier esprit.

Ils sortirent dans Le petit jardin, clos de murs, derrière la maison. Le beau soleil filtrait sur les romaines et les laitues. Des abeilles, dans le vent d’ouest, filaient comme des flèches. Car la brise s'était levée avec le jour.

Tout à coup le curé de Lumbres s'arrêta et fit un pas vers son compagnon. En pleine lumière, son vieux visage apparut, marqué de la flétrissure de l’insomnie,

aussi reconnaissable que le masque d’un agonisant. Une minute, la pauvre bouche se détendit, trembla ; puis, au regard curieux qui l’observait, l’autre regard, vaincu, livra son secret, se livra... Le bonhomme pleurait.

Déjà le futur chanoine s’apitoyait, dressait en l’air sa petite main blonde.

— En vérité, mon cher confrère...

Il dit beaucoup de choses, en hâte, au hasard, comme il convient dans un cas si grave, se raffermissant à mesure au son de sa propre voix. Il regardait en parlant, pour être plus sûr de le convaincre, le prêtre tout chancelant que son infaillible éloquence allait tout à l’heure redresser. « Cette crise d’exaltation, mon pieux ami, n’est qu’une épreuve passagère, et un aver-

tissement de la Providence qui n’approuve peut-être

pas toujours les excès de votre zèle, ces rigueurs de pénitence, ces jeûnes, ces veilles… »

Il allait, il allait, pressé de conclure, dont à

. pleines mains son emplâtre et ses baumes, quand une

voix, d’un accent si singulier, ah! certes une voix si singulière, si peu attendue, d’un homme qui n'avait point écouté, qui n’écouterait plus, dont la seule plainte restituait au néant l’éloquence déçue.

— Mon ami, mon ami, je n’en puis plus. Je suis à bout. Une autre parole trembla sur seslèvres, qu'’iln’acheva pas. Mais le vigilant confrère, un moment déconcerté : — Ce désespoir.., commença-t-il.

Le curé de Lumbres posait déjà sur la sienne une main impérieuse, fébrile.

— Écartons-nous un peu, dit-il, je vous en prie, jusque-là.

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Ils s’arrêtèrent au pied d’un mur tout croulunt. Quelle joyeuse vie bourdonnait autour!

— Je suis à bout, reprit la voix lamentable, Ah! par pitié, mon ami, à présent mon unique ami, que votre charité ne vous égare pas. Soyez dur | Je ne suis qu'un prêtre indigne, un pauvre prêtre, une âme aride, un aveugle, un misérable aveugle.

— Non pas. non pas…., rectifia poliment le futur chanoine, non pas vous, mais peut-être quelques esprits téméraires qui abusant de votre cré... de votre bonne foi... Il est si aisé de croire à tout le bien qu’on dit de nous!

Il sourit, écartant de sa main une guêpe importune (la guêpe, et cette bouche émerveillée, pleine de discours, deux bêtes bourdonnantes).. Mais, péremptoire:

— Je vous écoute, dit-il.

Le curé de Lumbres glisse à ses pieds, tombe à genoux.

— Dieu me remet entre vos mains, fait-il, me donne à vous!

— Quel enfantillage! s’écrie le futur chanoine. Relevez-vous, mon ami. Votre imagination enfle démesurément une simple impression de fatigue, de surmenage. Oh! je ne suis qu’un homme ordinaire, mais une certaine expérience..., conclut-il avec un sourire.

Le curé de Lumbres répond à ce sourire par un autre sourire navré. Qu'importe | il ne veut voir en celui-là qu’un ami, avant le suprême détour, non choisi, mais recu, visiblement reçu de Dieu, son dernier ami. Ah! certes, il n’espère plus retourner en arrière, retrouve la paix, revivre. Il est déjà trop loin sur la route mau-

dite. Il ira, il ira, jusqu’à bout de. souffle, avec ce seul compagnon.

— Hélas ! s’écrie-t-il, tel j’étais au grand séminaire, tel je suis resté, une tête dure, un cœur sec, sans aucun élan, pour tout dire : un homme vil dont la Providence s’est servie. Le bruit fait autour de moi, l’obstination à me poursuivre, l'amitié de tant de pécheurs, autant de signes et d'épreuves dont je n’entendais ni le sens, ni le but. Un saint mûrit dans le silence, et le silence m'était refusé. Tout à l’heure encore j'aurais dû me taire. Je n’aurais pas à présent à vous faire un aveu... (Oui... mon cœur saignait de quitter en un pareil moment cette pauvre femme à genoux — si durement — oui, durement frappée...) Ce n’était pas sans raison... pas sans raison. Car... Mon ami, alors que j'étais déjà sur le seuil de la porte. une pensée. une telle pensée m'est venue...

— Laquelle? demanda M. le curé de Luzarnes.

D'un geste involontaire, il s’est penché vers lui, jusqu’à sa bouche d’où ne sort maintenant qu’un murmure confus... Puis il se relève, atterré..

— Oh! mon ami... s’écrie-t-il.. ô mon ami!

Il lève les bras au ciel, et les croise sur sa poitrine, laissant retomber ses larges épaules, avec accablement. Le vieux prêtre est toujours à genoux, tête basse, On ne voit que sa nuque grise courbée par la honte.

— Ainsi, épelle M. le curé de Luzaïnes, cette pensée vous est venue, tout à coup, pour la première fois?

— Pour la première fois.

— Et jamais avant?

— Mon Dieu! s’écrie le curé de Lumbres, jamais avant | Je ne suis qu’un malheureux. Depuis des an-

nées, je ne sais plus ce que c'est qu’une heure de paix. Comment pouvez-vous croire Quoil jusque sous les pieds de Satan! Un miracle, moil… Mon ami, en vérité, je n’ai peut-être pas fait, dans toute ma vie, un seul acte d'amour divin, même imparfait, même incomplet. Non! il a fallu l’affreux travail de cette dernière nuit. Mot à mot, je ne m’appartiens plus... J'étais dans les convulsions du désespoir. Et c’est alors. alors, comme par dérision. que cette pensée m'est venue...

— Il fallait l’écarter, dit l’autre.

— Comprenez-moi, reprit le bonhomme, humblement... Je dis : Cette pensée m'est venue. C’est mal dit. Non pas une pensée, mais une certitude... (Ah! les mots me manquent ; ils m'ont toujours manqué, s’écrie-t-1l avec une impatience naïve...) Je dois aller jusqu’au bout, mon bien-aimé frère, jusqu’à ce dernier aveu... Même à genoux devant vous, plongé dans l’angoisse, doutant même de mon salut... je crois. je dois croire... invinciblement.… que cette certitude venait de Dieu.

— Avez-vous eu — comment dirais-je? — un signe matériel.

— Quel signe? fait le curé de Lumbres, candide.

— Mais que sais-je? Avez-vous vu ou entendu?

— Rien... Seulement cette voix intérieure. Si un ordre m’eût été donné, aussi net, j'aurais obéi sur-lechamp. Mais c'était moins un ordre que la simple assurance, la certitude que cela serait... si je voulais. Dieu m'est témoin que l’aveu que je vous fais m’arrache

le cœur, je devrais en mourir de honte... Je savais.

Je sais... toujours. je suis sûr... qu’un mot de moi eût.

mon Dieu l... eût ressuscité. oui lressusciterait ce petit mort |

— Regardez-moi, dit le curé de Luzarnes, après un long silence, avec autorité.

Il le relevait des deux mains. Quand il le vit debout, près de lui, les genoux crottés, la tête basse, 1l l’aima.…

— Regardez-moi, dit-il encore... Répondez-moi franchement. Qui vous a retenu d’éprouver... d’éprouver votre pouvoir, à l’instant même?

— Je ne sais pas, fit le vieux prêtre C'était une terrible chose. Lorsque l'instrument est trop vil, Dieu le jette, après s’en être servi.

— Mais votre. conviction reste intacte?

— Oui, dit encore le curé de Lumbres.

— Et présentement, que décidez-vous?

— D'obéir, répondit cet homme étrange.

Le futur chanoine retira vivement son binocle, et le brandit.

— Je ne vous conseillerai rien que de simple, dit-il. Premièrement, vous allez rentrer derrière moi, vous vous excuserez de votre mieux. (Votre départ si brusque a dû paraître bien extraordinaire, peu délicat.) Tandis que je remplirai ce devoir de politesse, vous irez — entendez-moi bien — vous irez dans la chambre mortuaire faire vos dévotions — de votre mieux — comme il vous plaira. Je ne voudrais laisser aucun doute dans votre esprit, déjà si bouleversé... Je prends tout sur moi, conclut-il après une imperceptible hésitation, mais par un geste tranchant, décisif,

(C'est ainsi qu’il dérobait à ses propres yeux la faiblesse d’un mouvement de curiosité à peine consciente, inavouée, Car parfois le plus vulgaire des

hommes, égaré dans une salle de jeu, est pris au rythme de tous ces cœurs rapides, jette un louis sur le tableau, et découvre un peu de soi-même.)

Puis, ramenant son binocle à la hauteur des yeux:

— Après quoi, mon «mi, vous irez sagement prendre un peu de repos.

— J’essaierai, dit humblement le vieux prêtre.

— Cela dépend de vous. L’acte du repos, affirment les spécialistes, est un acte volontaire. Chez beaucoup de malades, l’insomnie même n’est qu’une des mille formes de l’aboulie. Croyez-en un homme à qui ces questions sont familières. Une crise morale telle que celle-ci n’est sans doute que la réaction naturelle d’un organisme surmené. Entre nous, mon cher confrère, parlons net. Neuf fois sur dix, la paix que vous allez chercher si loin est à votre portée; une bonne hygiène vous la rendra. Certes, dans la bouche d’un prêtre, ces vérités sont parfois dangereuses, ou d’un maniement délicat. Mais d’un esprit supérieur, comme est le vôtre, je n’ai pas à craindre une de ces interprétations excessives, que certaines âmes scrupuleuses..

— Vous me croyez fou, dit le curé de Lumbres, avec douceur,

Il levait sur lui son regard, tout à l’heure baissé, plein d’une tendresse mystérieuse. Puis 1l reprit :

— Hélas! il y a peu de temps, je l’eusse encore souhaité. À certaines heures, voir est à soi seul une épreuve si dure, qu'on voudrait que Dieu brisât Je miroir. On le briserait, mon ami... Car il est dur de rester debout au pied de la Croix, mais plus dur encore de la regarder fixement... Quel spectacle, mon ami, que celui de l'innocence à l'agonie | Mais, après tout,

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