‹ Sous Le Soleil De SatanChapitre 9 sur 27 · UT ET · texte numérisé non relu

UT ET

Aucun des confrères qui l’approchent n’a remarqué en lui de changement. On le traite avec la même indul-

gence, un peu méprisante ; on loue son zèle et sa piété.

Le curé de Larieux, son directeur, bon vieillard nourri de la moelle sulpicienne et qui le confesse chaque jeudi, ne manifeste aucune surprise, aucune inquiétude. Le dernier trait, fait pour le rassurer, déçoit au contraire l’abbé Menou-Segrais, jusqu’au malaise. Sans doute plus d’une fois, il a cru raffermir, par un détour ingénieux, son autorité défaillante. Alors :1l propose, suggère, ordonne, avec le désir à peine avoué d’être un peu contredit. Dût-il se rendre à de meilleures raisons, au moins se trouverait rompu cet insupportable silence! Mais l’humble soumission de l’abbé Donissan rend cette dernière ruse inutile. Qu'il pro-

| pose, il est aussitôt obéi. C’est en vain qu’il éprouve

tour à tour la patience et la timidité du pauvre prêtre, avec une sagacité cruelle, et que, par exemple, après l'avoir longtemps dispensé du sermon dominical, il le Jui impose un jour, à l’improviste. Le malheureux, au

‘jour dit, sans un reproche, rassemble en hâte quelques feuillets couverts de sa grosse écriture paysanne, monte

en chaire, et pendant vingt mortelles minutes, les yeux baissés, livide, commente l’évangile du jour, hésite,

.bredouille, s’anime à mesure, lutte désespérément jus-

qu’au bout, et finit par atteindre à une espèce d’élo-

quence élémentaire, presque tragique. Il recommence à présent chaque dimanche, et, lorsqu'il se tait, il court

ua murmure de chaise en chaise, qu’il est seul à ne pas entendre, le profond soupir, comparable à rien, d’un auditoire tenu un moment sous la contrainte souveraine, et qui se détend.….

— Cela va un peu mieux, dit au retour le doyen, mais c’est encore si vague. si confus...

— Hélas! fait l'abbé, avec une moue d’enfant qui va pleurer.

Au déjeuner, ses mains tremblent encore.

Entre temps, d’ailleurs, l’abbé Menou-Segrais prit une résolution plus grave, ayant ouvert toutes grandes, à son vicaire, les portes du confessionnal. Le

ee

doyen d'Hauburdin fit cette année les frais d’une re-

traite, prêchée par deux Frères Maristes. L'un de ceux- : ci, pris d’une mauvaise grippe, dut regagner Valenciennes au premier jour de la semaine sainte. À ce moment, le doyen pria son confrère de Campagne de lui prêter l’abbé Donissan.

— Îlest jeune, ne craint point sa peine, est à toutes fins. Jusqu'à ce jour, sur les conseils du Père Denisanne, qui l'avait longuement entretenu de son élève, le doyen de Campagne avait assez chichement mesuré à celui-ci l'exercice du ministère de la pénitence. Mal averti, et par un malentendu bien excusable, le Père missionnaire se déchargea d’une partie de sa besogne sur le futur curé de Lumbres, qui, du jeudi au samedi saint, ne quitta pas le confessionnal. Le canton d’Hauburdin est vaste, à la lisière du pays minier, mais le succès de la retraite, pourtant, fut immense, Certes, aucun de ces prêtres qui le jour de Pâques prirent leur place au chœur, en beau surplis frais, et virent s’agenouiller à la table de communion une foule innombrable, ne leva seulement le regard vers le jeune vicaire silencieux qui venait de s'offrir pour la première fois, dans les ténèbres et le silence, à ‘Jhomme pécheur, son maître, qui ne le lächera plus

vivant. Jamais l’abbé Donissan ne s’ouvrit à personne des angoisses de cette entrevue décisive, ou peut-être de sa suprême suavité... Mais, lorsque l'abbé Menou- Segrais le revit, le soir de Pâques, il fut si frappé de son air distrait, absorbé, qu’il l’interrogea aussitôt avec une rudesse inaccoutumée, et la simple- réponse du pauvre prêtre ne le rassura point assez.

Un mot toutefois, échappé beaucoup plus tard à l'abbé Donissan, éclaire d’une étrange lueur cette période obscure de sa vie. « Quand j'étais jeune, avouat-il à M. Groselliers, je ne connaissais pas le mal: je n’ai appris à le connaître que de la bouche des pécheurs. »

Ainsi les semaines succédaient aux semaines, la vie reprenait paisible, monotone, sans que rien ne justifiât une inquiétude singulière. Depuis le dernier'entretien de la nuit de Noël, le silence gardé par l'abbé Donissan l'avait douloureusement déçu et l’obéissance, la douceur contrainte et passive du futur curé de Lumbres n'avait pas dissipé l’amertume d’une espèce de malentendu dont il ne pénétrait pas les causes. Était-ce un malentendu seulement? De jour en jour ce vieillard d'expérience et de savoir, si bien défendu contre la tyrannie des apparences, sent peser sur ses épaules une crainte indéfinissable. Le grand enfant qui, chaque soir, se met humblement à genoux et reçoit sa bénédiction avant de regagner sa chambre connaît son secret, et lui, il ne connaît pas le sien. Pour si obstinément qu’il l’observât, il ne pouvait surprendre en lui un de ces signes extérieurs qui marquent l’activité de l'orgueil et de l’ambition, la recherche anxieuse, les alternatives de confiance et de désespoir, une inquiétude qui ne trompe pas. Et pourtant... « Ai-je point troublé

ass À 4 LA TENTATION DU DÉSESPOIR 121 -ce cœur pour toujours, se disait-il en cherchant pare. “fois le regard qui l’évitait, ou le feu qui le consume est-1l pur? Sa conduite est parfaité, irréprochable ; son zèle ardent, efficace, et déjà son ministère porte du fruit... Que lui reprocher? Combien d’autres seraient “heureux de vieillir assistés d’un tel homme | Son extémeur est d’un saint, et quelque chose en lui, pourtant repousse, met sur la défensive. Il lui mangue la joie. »

Page 1