‹ Sous Le Soleil De SatanChapitre 10 sur 27 · LE · texte numérisé non relu

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Or, l'abbé Donissan connaissait la joie,

Non pas celle-là, furtive, instable, tantôt prodiguée,\ tantôt refusée — mais une autre joie plus sûre, profonde, égale, incessante, et pour ainsi dire inexorable — pareille à une autre vie dans la vie, à la dilatation d'une nouvelle vie. Si loin qu’il remontât dans le passé, il n’y trouvait rien qui lui ressemblât, il ne se souvenait même pas de l’avoir jamais pressentie, ni désirée, À présent même il en jouissait avec une avidité craintive, comme d’un périlleux trésor que le maître inconnu va reprendre, d’une minute à l’autre, et qu’on ne peut déjà laisser sans mourir. c

Aucun signe extérieur n'avait annoncé cette joie et il semblait qu’elle durât comme elle avait commencé, soutenue par rien, lumière dont la source reste invisible, où s’abîme toute pensée, comme un seul cri à travers l'immense horizon ne dépasse pas le premier cercle de silence... C'était la nuit même que le doyen de Campagne avait choisie pour l'extraordinaire épreuve, à la fin de cette nuit de Noël, dans la chambre où le pauvre prêtre s’était enfui, le cœur plein de

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trouble, à la première pointe de l’aube. Quelque chose de gris, qu’on peut à peine appeler le jour, montait dans les vitres, et la terre grise de neige, à l’infimi, montait avec elle. Mais l'abbé Donissan ne la voyait pas. A genoux devant son lit découvert, il repassait chaque phrase du singulier entretien, s’efforçant d’en pénétrer le sens, puis tournait court, lorsqu'un des mots entendus, trop précis, trop net, impossible à parer, surgissait tout à coup dans sa mémoire. Alors il se débattait en aveugle contre une tentation nouvelle plus dangereuse. Et son angoisse était de ne pouvoir la nommer.

La Sainteté ! Dans sa naïveté sublime, il acceptait d’être porté d’un coup du dernier au premier rang, par ordre. Il ne se dérobait pas.

« Là où Dieu vous appelle, il faut monter, » avait dit l’autre. Il était appelé. « Monter ou se perdre ! » Il était perdu.

La certitude de son impuissance à égaler un tel destin bloquait jusqu’à la prière sur ses lèvres. Cette volonté de Dieu sur sa pauvre âme l’accablait d’une fatigue surhumaine. Quelque chose de plus intime que la vie même était comme suspendue en lui. L'artiste vieillissant qu’on trouve mort devant l’œuvre commencée, les yeux pleins du chef-d'œuvre inaccessible — le fou bégayant qui lutte contre les images dont il n’est plus maître, pareilles à des bêtes échappées — le jaloux bâäillonné et qui n’a plus que son regaïd pour haïr, devant la précieuse chair profanée, ouverte, — n'ont pas senti plus profonde la fine et perfide pointe,

la pénétration du désespoir. Jamais le malheureux ne s’est vu lui-même (il le croit) aussi clair, aussi net. Ignorant, craintif, ridicule lié à jamais par la con-

ee pr À : e ; - trainte d’une dévotion étroite, méfiante, renfermé en

801, sans contact avec les âmes, solitaire, d’intelligence et de cœur stériles, incapable de ces excès dans le bien, des magnifiques imprudences des grandes âmes, le moins héroïque des hommes. Hélas ! ce que son maître distingue en lui, n’est-ce pas ce qui subsiste encore des

dons jadis reçus, dissipés! La semence étouflée ne lèvera plus. Elle a été jetée pourtant. Mille souvenirs

lui reviennent de son enfance si étrangement unie à Dieu et ces rêves, ces rêves-là même — ô rage | — dont il a craint la dangereuse suavité et que dans son âpre zèle il a peu à peu recouverts... C'était donc la voix inoubliable qui n’est que peu de jours entendue, avant que le silence ne se refermât jamais. Il a fui sans le savoir la divine main tendue — Ja vision même du visage plein de reproche — puis le dernier cri au-dessus des collines, le suprême appel lointain, aussi faible qu’un soupir. Chaque pas l’enfonce plus avant dans la terre

d’exil : mais il est toujours marqué du signe que le servi

teur de Dieu reconnaissait tout à l’heure sur son front.

J'aurais pu... j'aurais dû... mots effroyables | Et s’il les surmontait une minute, il serait maître de nouveau ; ainsi le héros vaincu dicte à ses familiers son Mémorial, refait éternellement ses calculs et ressuscite le passé, pour étouffer l'avenir qui remue encore dans son cœur. Les plus forts ne s’abandonnent jamais à demi. Un ferme bon sens, sitôt certaines bornes franchies, va jusqu’au bout de son délire. Cet homme qui regardera quarante ans le pécheur avec le regard de Jésus-Christ, dont les plus rebelles ne lasseront pas

J’espérance, et qui, comme sainte Scholastique, obtint

tant parce qu'il avait aimé davantage, n'eut même

pas la force, en ce tragique moment, de lever les yeux vers la Croix, par ‘laquelle tout est possible. Cette simple pensée, la première dans une âme chrétienne, et qui paraît inséparable du sentiment de notre impuissance et de toute véritable humilité, ne lui vint pas.

«a Nous avons dissipé la grâce de Dieu, répétait au dedans de lui une voix étrangère, mais avec son propre accent, nous sommes jugés, condamnés. Déjà je ne suis plus : j'aurais pu être! »

Vingt ans plus tard, au P. de Charras, futur abbé de la Trappe d’Aiguebelle, qui se plaignait amèrement à lui de la solitude intérieure où il était tombé, doutant même de son salut, le curé de Lumbres disait, les yeux pleins de larmes :

— Je vous en prie, taisez-vous... Vous ne savez pas combien certains mots me sollicitent, et même sur mon lit de mort, et dans la main du Seigneur, je ne pourrais les Roue impunément.

Mais, comme le Père insistait, suppliait qu’on l’écoutât jusqu’au bout, en appelant à sa charité pour les âmes, il le vit se dresser tout à coup, le regard égaré, la bouche dure, la main convulsivement serrée sur le dossier de sa chaise de paille.

— N'ajoutez rien! s’écria-t-il d’une voix qui cloua sur place son pénitent stupéfait. Je vous l’ordonne !.. Puis, après une minute de silence, encore tout pâle et frémissant, il attira sur sa poitrine la tête du P. de Charras, la pressa de ses deux mains tremblantes et lui dit avec une émouvante confusion :

— Mon enfant, je me montre parfois tel que je suis. Pauvres âmes qui viennent à à plus pauvre qu elles !.…. Il y a telle et telle épreuve que je n'ose révéler à per-

sonne de peur que l’incompréhensible indulgence qu’on a pour moi ne fasse de mes misères une gloire de plus... J'ai tant besoin de prières, et ce sont des louanges qu’on me donne [... Mais ils ne veulent pas être détrompés.

Le jour se leva tout à fait. La petite chambre nue,’ sous la triste matinée de décembre, apparut dans son humble désordre : la table de bois blanc sous ses livres éparpillés, le lit de sangle poussé contre le mur, un de

ses draps traînant à terre, et l'affreux papier pâli.. Une minute, le pauvre prêtre regarda ces quatre murs si proches, et il en crut sentir la pression sur sa poitrine. L’intolérable sensation d’être pris au piège, de trouver ‘dans la fuite -un couloir sans issue, le mit soudain debout, le front glacé, les bras mollis, dans une inexprimable terreur.

Et tout à coup le silence se fit.

C'était comme, au travers d’une foule innombrable, ce bourdonnement qui prélude à l’étouffement total du bruit, dans la suspension de l'attente... Une seconde encore la vague profonde de l’air oscille lentement, se retire. Puis l’énorme masse vivante, tout à l’heure pleine de cris, retombe d’un bloc dans le silence.

Ainsi les mille voix de la contradiction qui grondaient, sifflaient, grinçaient au cœur de l’abbé Donissan, avec une rage damnée, se turent ensemble. La tentation ne s’apaisait pas : elle n’était plus. La volonté de l’abbé Donissan, à la limite de son effort, sentit l’obstacle se dérober,!et cette détente fut si brusque que le pauvre prêtre crut la ressentir jusque dans ses muscles, comme si le sol eût manqué sous lui. Mais cette dernière épreuve ne dura qu’un instant, êt

l'homme qui tout à l’heure se débattait sans espoir, sous un poids sans cesse accru, s’éveilla plus léger qu’un petit enfant, perdit la conscience même de vivre, dans un vide délicieux.

Ce n'était pas la paix, car la véritable paix n 'est que

l'équilibre des forces et la certitude intérieure en jaillit comme une flamme. Celui qui a trouvé la paix n’attend rien d’autre, et lui, il était dans l’attente d’on ne sait quoi de nouveau qui romprait le silence. Ce n'était pas la lassitude d’une âme surmenée, lorsqu'elle trouve le fond de la douleur humaine et s’y repose, car il désirait au delà. Et non plus ce n’était pas l’anéantissement d’un grand amour, car dans le déliement de tout l’être le cœur encore veille et veut donner plus qu'il ne reçoit... Mais lui ne voulait rien : il attendait,

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Ce fut d’abord une joie furtive, insaisissable, comme venue du dehors, rapide, assidue, presque importune. Que craindre ou qu’espérer d’une pensée non formulée, instable, du désir léger comme une étincelle?.…. Et pourtant, ainsi que dans le déchaînement de l’orchestre le maître perçoit la première et l’imperceptible vibration de la note fausse, mais trop tard pour en arrêter l’explosion, ainsi le vicaire de Campagne ne douta pas que cela qu’il attendait sans le connaître était venu.

À travers la buée des vitres, l'horizon sous le ciel n'offrait qu’un contour vague, presque obscur et tout le jour d'hiver, au contraire, était dans la petite chambre une clarté laiteuse, immobile, pleine de si- Jlence, comme vue au travers de l’eau. Et, d’une certi-

- tude absolue, l'abbé Donissan connut que cette insai- sissable joie était une présence.

= L'’angoisse évanouie, surgissent peu à peu dans son souvenir les pensées qui l’avaient plus tôt suscitée, mais ces pensées-là mêmes étaient maintenant sans force pour le déchirer. Après un premier mouvement d’effroï, sa mémoire craintive les effleurait une à une, ‘avec prudence — puis elle s’en empara. Il s’enivrait à mesure de les sentir domptées, inoffensives, devenues les humbles servantes de sa mystérieuse allégresse. Dans un éclair, tout lui parut possible, et le plus haut degré déjà gravi. Du fond de l’abîme où il s'était cru à jamais scellé, voilà qu’une main l'avait porté d’un trait si loin qu'il y retrouvait son doute, son désespoir, ses fautes mêmes transfigurées, glorifiées. Les bornes étaient franchies du monde où chaque pas en avant se paie d’un effort douloureux, et le but venait à lui avec la rapidité de la foudre. Cette vision intérieure - fut brève, mais éblouissante. Lorsqu'elle cessa, tout parut s’assombrir à nouveau, mais il vivait et respirait dans la même lumière douce, et l’image entrevue, puis reperdue, laissait derrière elle, au lieu d'une certitude dont il sentait bien que la volupté eût brisé son cœur, un pressentiment inefiable. La main qui l'avait porté ‘s’écartait à peine, se tenait prête, à sa portée, ne Île laisserait plus. Et le sentiment de cette mystérieuse présence fut si vif qu'il tourna brusquement la tête, comme pour rencontrer le regard d’un ami.

Pourtant, au sein même de la joie, quelque chose subsiste encore, que l’extase n’absorbe pas. Cela le gêne, l'irrite, pareil à un dernier lien qu'il n'ose rompre. Ce lien brisé, où le flot l'entraînerait-11?…

nie

Parfois ce lien se relâche, et, comme un navire qui. chasse sur ses ancres, son être‘est ébranlé jusqu’au

fond. Est-ce un lien seulement, un obstacle à

vaincre? Non : cela qui résiste n’est pas une force aveugle. Cela sent, observe, calcule. Cela lutte pour

s'imposer... Cela, n'est-ce pas lui-même? N'est-ce pas

la conscience engourdie qui lentement s’éveille?… La dilatation de la joie a été, selon l’extraordinaire parole de l’apôtre, jusqu’à la division de l’âme et de l'esprit. Il n’est pas possible d’aller plus loin sans mourir.

Non! En détournant la tête, l’abbé Domissan ne rencontre aucun regard ami — mais seulement, dans la glace, son visage pâle et contracté. En vain il baisse aussitôt les yeux : il est trop tard. Il s’est surpris luimême dans ce geste instinctif, il essaie d’en pénétrer le sens. Que cherchait-il? Ce signe matériel d’une in-

quiétude jusqu'alors vague, indécise, l’effraie presque

autant qu’une présence réelle, visible. De cette présence, il a maintenant plus que le sentiment, une sensation nette, indicible. Il n’est plus seul... Mais avec qui?

Le doute, à peine formulé dans son esprit, s’en rend maître. D’un premier mouvement, il a voulu se jeter à genoux, prier. Pour la seconde fois, la prière s’arrête sur ses lèvres. Le cri de l’humble détresse ne sera pas poussé : le suprême avertissement aura été donné en vain. La volonté déjà cabrée échappe à la main qui la sollicite : une autre s’en empare, dont il ne faut attendre pitié ni merci.

Ah! que l'autre est fort et adroit, qu’il est patient quand il faut et, lorsque son heure est venue, prompt comme la foudre | Le saint de Lumbres, un jour, con.

naîtra la face de son ennemi. Il faut cette fois qu’il sue bisse en aveugle sa première entreprise, reçoive son premier choc. La vie de cet homme étrange, qui ne fut qu'une lutte forcenée, terminée par une mort amère, qu’eût-elle été si, de ce coup, la ruse déjouée, il se fût abandonné sans effort à la miséricorde — s’il eût appelé au secours? Fût-il devenu l’un de ces saints dont l’histoire ressemble à un conte, de ces doux qui possèdent la terre, avec un sourire d’enfant roi? Mais à quoi bon rêver? Au moment décisif, il accepte le combat, non par orgueil, mais d’un irrésistible élan. À l’approche de l’adversaire, il s’emporte non de crainte, mais de haine. Il est né pour la guerre ; chaque détour de sa route sera marqué d’un flot de sang.

Cependant la joie mystérieuse, comme à la pointe de l'esprit, veille encore, à peine troublée, petite flamne claire dans le vent. Et c’est contre elle, 6 folie ! qu'il va se tourner à présent. L'âme aride, qui ne connut jamais d’autre douceur qu’une tristesse muette et résignée, s'étonne, puis s’effraie, enfin s’irrile contre cette inexplicable suavité. À la première étape de l'ascension mystique, le cœur manque au misérable pris de vertige, et de toutes ses forces il essaiera de rompre ce recueillement passif, le silence intérieur dont l'apparente oïisiveté le déconcerte. Comme l’autre, qui s’est glissé entre Dieu et lui, se dérobe avec art | Comme il avance et recule, avance encore, prudent, sagace, attentif... Comme il met ses pas dans les pas!

Le pauvre prêtre croit flairer le piège tendu, lorsque déjà les deux mâchoires l’étreignent, et chaque effort les va resserrer sur lui. Dans la nuit qui retombe, la frêle clarté le défie... Il provoque, il appelle presqué

la plénière angoisse, miraculeusement dissipée. Toute certitude, même du pire, n'est-elle pas meilleure que la halte anxieuse, au croisement des routes, dans la nuit perfide? Cette joie sans cause ne peut être qu’une illusion. Une espérance si secrète, au plus intime, au plus profond, née tout à coup — qui n’a pas d'objet — indéfinie, ressemble trop à la présomption de l’orgueil.. Non! Le mouvement de la grâce n’a pas cet attrait sensuel... 11 lui faut déraciner cette joie!

Sitôt sa résolution prise, il n’hésite plus. L'idée du sacrifice à consommer ici même — dans un instant — pointe en lui cette autre flamme du désespoir intrépide, force et faiblesse de cet homme unique, et son arme que tant de fois Satan lui retournera dans le cœur. Son visage, maintenant glacé, reflète dans le regard sombre la détermination d’une violence calculée. Il s’approche de la fenêtre, l’ouvre. À la barre d’appui, jadis brisée, la fantaisie d’un prédécesseur de l’abbé Menou-Segrais a substitué une chaîne de bronze, trouvée au fond de quelque armoire de sacristie. De ses fortes mains, l’abbé Donissan l’arrache des deux clous qui la fixent. Une minute plus tard, l'étrange cscipline tombait en sifflant sur son dos nu.

Un mot surpris par hasard, le témoignage de quelques visiteurs familiers, de rares confidences faites en termes obscurs permettent seulement de rêver aux mortifications rares et singulières du curé de Lumbres, car il s’appliquait à les celer à tous, avec un soin minutieux. Plus d’une fois sa malice même égara la curiosité, et tel écrivain célèbre, amateur d’âmes (comme ils disent...), venu pour un si beau cas, s’en

retourna mystifié. Mais, si certaines de ces mortifica-

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