‹ Sous le vocable du chêneChapitre 16 sur 57 · PENDANT LA TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

PENDANT LA TRAVERSÉE

0 fuites à travers le temps, l'espace et l'ombre, Stations désolées devant des mers sans nombre,

Courses dans la montagne et cris dans la forêt, Au milieu du silence emportement secret !

Ni ces voiles flottants qui meurent avec grâce Autour de tes yeux pleins de visions fugaces.

0 voyageuse, ni ta robe aux plis serrés, Ni ton pied délicat dans son soulier ferré

Ne me[ feront sourire à ta vie trop pareille A la mienne, de tous les paysages vieille !

Au fond, n'avons-nous pas qu'un même souvenir Stérile : — voyageant ! et qu'un même désir:

— Voyager ! et qu'un cri : « Que la terre est'petite ! » Tout nous étreint si fort, tout nous lasse si vite !

A quoi bon rapprocher nos lèvres ou nos mains. Si rien ne peut changer le cours de nos destins !

Nous traînons des odeurs de cuivre et de fumée, Des membres vigoureux et des âmes blessées ;

Continuons à y mêler tout l'univers Dans un isolement qui nous le rende cher.

Je garderai de toi, comme d'un roseau pâle Et debout sur les eaux et droit dans la rafale,

Le regret de ne t' avoir pas d'un dur baiser Cueillie, chère orpheline au visage irrité

Et dont les yeux cherchent un but à leur vitesse ! Adieu, sans nous parler ! Le jour fuit ; l'heure presse ;

Le quai hurle ; la sirène annonce le port : Piétine ton repos et le déchire encor I

A LA POINTE DE PENxMARCH

Je m'étais donc assis sur le roc le plus haut. Le soleil projetait mon ombre dans les eaux ; Plus qu'aucune tempête il inondait la baie.

(( Tout ce qu'il ressuscite et tout ce qu'il recrée

Des débris que forme et qu'amoncelle la nuit ;

La couleur, le dessin, le mouvement, le bruit

Des lames ; la pensée que sous mes pieds l'Europe

Finit ; l'embrun, dont la poussière m'enveloppe

Et fait bondir en moi des désirs de départ,

Des projets de voyage et par mille retards

Contrarié, la vision délicieuse

Du retour, et dans leur lenteur vertigineuse,

Les approches du soir qui verra ce retour,

— C'est envain qu'ils m'ennuient et qu'ils mènent autour

De mon front, enfoncé dans une inquiétude

Mortelle, tant de pas aux nobles attitudes

Et de danses quittées pour les reprendre encor ! »

Des marins s'agitaient sans hâte dans le port Autour de leurs filets bleus et troués. Des barques,

En se balançant vaguement, montraient les marques

De leur vieillesse aventureuse et sous quels coups

Elles avaient failli sombrer je ne sais où.

On entendait monter des plus proches usines

Les voix grêles des cplucheuses de sardines.

Un mendiant, d'entre ses béquilles, chantait.

Je voyais, j'écoutais ces choses ; j'en souffrais.

Alors, comme en ces jours où sous trop d'amertume

Je cède à mon plaisir, comme d'un peu d'écume

Le flot se voile au moment qu'il se sent mourir,

Je saisis dans mon sein, qui le chauffe à loisir

Du feu secret de ses amours infortunées.

Un tout petit mouchoir en batiste brodée.

J'en couvre mon visage ; il attire mes pleurs ;

Il conserve pour moi toujours la même odeur

D'arrivée, de baiser sur la bouche et d'étreinte I

Toutes mes voluptés, cette odeur les a peintes

Sur ce faible réseau de lumière et de fil !

Je suis ivre, sitôt que d'un frisson subtil,

D'une tiède nuée, d'une brume d'extase.

Tout entier il m'accable, il m'étouffe, il m'écrase I

Et quand j'arrache enfin ce linceul parfumé, Je vois, avec un cri, l'azur plein de gaîté S'enfoncer de tous ses goélands dans les houles, Que depuis l'horizon la mer jusqu'à moi roule I

J'entends des enfants rire, et chanter un heureux Hymne, et battre des mains, et mêler à leurs jeux Leurs doux noms, éclatants et purs, de petits hommes ! Des voiles claquent, en jaillissant du port, comme Des victoires du sein glorieux d'un héros ! Des carillons de cloches vertes sous les flots Sonnent à contre-temps l'heure de la marée ! La Joie, — une Joie si longtemps inespérée ! — La Joie est là, doit être là, semble être là ! Je lui ouvre ma bouche et je lui tends mes bras !

Page 1