LETTRE
Je vous écris tout en marchant. La lande est vaste,
11 fait froid. Le soleil meurt de ses propres fastes.
La nuit commence, et l'on entend gronder la mer
A deux ou trois kilomètres de là. Dans l'air
Flottent du serpolet, du thym, des immortelles
Mêlés à l'odeur grave, on dirait éternelle,
Des flots que le vent bat. Parfois un coup de feu.
Le cri d'une mouette, en étonnant un peu
Mes oreilles, font tressaillir mon cœur d'angoisse
Et gémir ce papier sous ma main qui le froisse.
Ce soir, la mer me plaît : elle n'a pas de fleurs. Les cieux sont gris ; les eaux, de la même couleur» L'horizon déchirant est recouvert de brume, Et la rigidité, sous leur linceul d'écume, Des brisants de la Torche et de Saint-Guénolé Emeut profondément, mais sans les irriter, Mes sens, que guide et rassérène votre image.
Car je possède enfin les traits de ton visage. Après avoir longtemps souffert du souvenir
De leur beauté sans parvenir à les saisir !
C'est toi ! C'est, à la fois caressante et farouche,
Sous ton petit chapeau becqueté d'oiseaux mouches,
Dans ton boa aux plumes douces à frôler^
La candeur inouïe de la vraie volupté !
C'est, avec ses yeux francs et tristes, ta jeunesse !
Et c'est ma vie, tout indigne que j'en paraisse !
Tu t'es rêveusement blottie sous mon manteau. Pourtant les feux d'EkmuU, en déchirant les flots, Viennent comme des cris expirer sur ma bouche. Le phare à chaque instant brise, renverse, couche L'ombre à tespieds, quisonttremblants etquisontnus. — Et je ne sais comment je n'ai pas plus tôt vu Qu'ils n'ont d'aucune obscurité chaussé leur neige Pour humblement courir, et d'un pas qui abrège La distance, le long du sable et des rochers ! Je vis encor parmi les jours qui ont passé... J'ai cessé de souffrir par eux, mais les blessures, Qu'ils m'ont avec leurs soleils faites, étaient sûres. Et je saigne et je pleure ensemble en ce moment Du mirage que moi, un peu d'ombre, du vent Nous avons cru former à votre ressemblance ! Non, vous n'êtes pas là; votre chère existence S'écoule en des bosquets plus calmes, sous des lys Plus tendres que ceux dont se pare le granit Des côtes de Bretagne et qui, s'ils ont des charmes. N'en ont qu'autant que de sel et d'ardeur mes larmes I
Adieu! A travers une épaisse brume, adieu ! Qu'il fait froid ! Qu'il fait noir ! Comme tout est hideux ! Il n'y a pas longtemps que cette humide voile De vapeur déroba lune naissante, étoile. Phare, carreau luisant; et déjà mon béret Ruisselle, et je glisse en courant sur les galets. Quoi ! ni chien, ni ami, ni sœur qui m'accompagne Jusqu'au bourg éloigné qu'il faut que je regagne ! Si : le brouillard marin qui fume et que nourrit L'immonde, l'acre odeur du goëmon pourri. Et ces longs hurlements qu'une sirène laisse Tomber sur l'agonie d'un navire en détresse.