‹ Sous le vocable du chêneChapitre 19 sur 57 · LA SOURCE AU PIED DU CHENE · texte numérisé non relu

LA SOURCE AU PIED DU CHENE

Comme on voit cent cailloux jetés Sur une rose encor vivante Et une aussi tendre fierté Parmi tant de grâce expirante;

Comme sur un plateau désert On voit frémir le feu d'un pâtre Et sa flamme briller dans l'air Malgré la noirceur de son âtre ;

Comme au bord d'une source en pleurs On voit^. d'une âme triste et forte, Malgré 1 hiver et sa rigueur, L'eau couler sur des feuilles mortes...

A vous, ô mon ami, dont la bouche est sévère, L'œil puissant et la main difficile à saisir, A vous qui m'avez fait de vos propres misères Un oreiller plus doux que celui du plaisir>

A vous ces fleurs coupées sur le sein d'une femme, Et de mon désespoir à vous l'unique aveu ! Sachez au moins pourquoi vous le sentez qui pâme A chaque instant, ce cœur abîmé dans son feu!

Je vous ai réservé comme un don magnifique L'hommage et le dépôt de mon premier secret, — Car rien n'est plus sacré qu'un homme qui s'appliqu* A dominer ses cris d'un front toujours muet.

De pures et froides ténèbres Le sein voilé, le pied couvert.

Comme une vision funèbre Qui traverserait un désert,

Dans Tobseur génie du poète La Pensée erre et, sans savoir Où son pas la mène, elle jette Au ciel un cri de désespoir.

« Où, dominateurs de la foule.

Où gît le temple de Pallas»

Où gît THippocrène qui coule Sans s'épuiser, où gît, hélas !

« Le palais et sa tour d'ivoire, Ses terrasses, par millions Ouvrant leurs ailes à la gloire, Leurs bras aux constellations ?

« Ce ne sont que ruine et que cendre, Que flambeaux éteints ou fumants, Et le cri que je crois entendre Monte d'une flaque de sang!

« Quel est le triomphateur rouge.

Quel est le vainqueur infernal, Sous qui le seuil du temple bouge Et qui, passant sur son cheval.

« Nivelle toit, degré, colonne, La tour d'ivoire et le palais? »

Elle écoute encor ; mais personne, Rien ne lui répond ; tout se tait.

Alors, levant la paupière, Elle regarde dans la nuit Et voit à la clarté dernière D'une étoile expirante aussi

Le spectre de la tour superbe Qui n'élance plus dans l'éther La fulgurante et folle gerbe De ses radieux belvéders I

Et là, couché parmi les roses De son propre corps en lambeaux, Un pâle étranger se repose De la longueur de ses travaux.

C'est lui le destructeur suprême.

C'est lui l'ouvrier du néant, La fin de tout, puisque lui-même Il en fut le commencement,

C'est... Et la Pensée frémissante.

Les bras par l'extase tendus.

Comme une flèche qui, démente, Siflle dans l'air et vole au but.

La Pensée s'élance ; elle est prête A subir son destin futur !

Au creux de la dalle, aux arêtes De la pierre, aux angles du mur,

Comme aux pointes de mille glaives, Elle meurtrit son noble corps ; De marche en marche elle s'élève Lentement vers le dieu qui dort ;

Ses mains écartent les décombres, S'accrochent aux flancs de la tour ; Et» déchirant ses voiles sombres, Elle s'incline sur l'Amour.

De ses cheveux traînants elle fait des guirlandes Dont elle orne son corps à l'Amour consacré, Et leur faix septembral n'est pas l'unique offrande Que pour le trop perfide elle ait dû préparer.

Voici les joues fardées de pourpre et d'hyacinthe, L'épaule qui se noue au col faible et hautain. Et la pointe du sein, comme avec une plainte Une flamme exhalée d'un brasier mal éteint.

Et voici qu'elle chante et que la jeune source De sa voix dans son cœur s'épanche mollement Elle danse, et du pied elle imite en leur course Les biches délaissées de leurs fauves amants.

Si elle clôt les yeux, ce n'est point de paresse. Mais pour bercer son dieu dans ses cils ardoisés. Son geste éolien est une autre caresse ; Son sourire, à la fois plus et moins qu'un baiser...

J'ai dit à l'Amour : « Laisse-moi Détourner mes yeux de ta face, Et d'une rose au fond des bois Vivre les destins et la grâce.

« Laisse flotter, comme un rayon De soleil ou ce rais de lune, Sur mes boucles la pâmoison D'être si molles, ou si brunes !

(( Tout me réduit au rire, et tout D'une chanson dore ma bouche Et se pend aux fleurs de mon cou, Amour, quand toi seul m'effarouches,

(( Quand tes jeux effrayent ma langueur.

Et ta dureté, ma mortelle

Crainte de toutes les douleurs

Qui sont dans le bruit de tes ailes ! »

Mais l'Amour d'un coup furieux A ces mots perce ma poitrine, Et se rit d'un cœur qui ne peut Porter de blessure divine.

Je chancelle ; je plie ; d'un bond Me redresse ; mon front s'allume ; Je pousse un cri bas et profond ; Ma plaie, que je caresse, fume ;

Et, de mes doigts le déchirant, Je presse mon sein qui palpite.

Pour qu'il lâche son jeune sang Plus abondamment et plus vite I

Vous, l'aspect le plus délicat de tous mes rêves, Vous, l'oiseau que son aile incarnadine enlève En plein azur au dessus des champs moissonnés, Vous, la cloche au moment où elle va sonner SuF la vendange faite et la rase prairie, Vous, le repos gagné par une âme meurtrie. Vous, l'étoilée, la lente chute d'un beau jour, Vous, le silence, et vous, la paix, vous, mon amour.

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