OR SUR NOIR
Je voyais déjà s'éteindre Le brasier de mon orgueil, Et l'obscurité m'atteindre, Et l'oubli me faire accueil.
En vain j'écartais la cendre Du foyer, où l'aquilon Se plaisait à la répandre Sur trois lugubres tisons.
Agenouillé devant Tâtre, Je sanglotais dans la nuit, Quand la noble Cléopàtre M'apparut avec un cri :
(( Je t'aime ! » A ce mot magique Le bûcher se ralluma.
Et de ses lueurs tragiques A nouveau m'enveloppa !
L'apparition brillante Referma ses tristes yeux, Puis, d'une marche hésitante, Gagna le bûcher en feu.
a Je t'aime ! dit-elle encore, Et je t'aimerai toujours ! »
Je voulus d'un pleur sonore Répondre à ce grand amour,
Mais la splendeur surhumaine De l'orgueil couvrit ma voix, Lorsque je vis cette reine Si belle mourir pour moiJ
Ne parle pas de ma victoire :
J'étouffe ; prends moi dans tes bras !
Ne dis pas que tu me redoutes :
Prends mes genoux dans tes genoux !
Mes lèvres à tes lèvres prêtes, Si tu l'oses faire, prends-les !
Prends mes pauvres mains dans les tiennes Et dresse-les vers le soleil !
0 le plus chaleureux souvenir de ma chair, Le moment à jamais écoulé, la victoire De mon être éperdu sur le rude univers, Le baiser de ma délivrance et de ma gloire
Et c'est pourquoi, de mon printemps flamme et flambeau.
Comme de mes étés il a fait l'énergie.
Il brillera, pareil aux lampes des tombeaux,
Sur le déclin obscur et morne de ma vie.
Ce jour, cet éclatant, ce noble jour, ce jour Que sous moi tu pâmais et que, pourpres de fièvre. Frémissantes, tendues, pour nourrir mon amour, Mes lèvres appelaient ton âme sur tes lèvres I
Les voluptés en plein vol saisies par les ailes, La victoire incertaine encor de son moment, Les ténèbres, mille lueurs, une étincelle Qui s'ouvre jusqu'aux cieux un chemin gémissant,
Ce regret, cette angoisse et ce mal que fait naître Dans un corps expirant le cri qu'il va jeter, Non, rien, ni toi, ne me consolera de n'être Qu'un enfant plein d'orgueil et plein de dureté,
Qu'une chair frémissante et consumée de fièvre. — Moi qui voudrais porter, pour te mieux assouvir. Des lèvres qui soient de l'Amour les propres lèvres Et des yeux qui soient les yeux mêmes du Plaisir !
Un baiser, que l'amour ne soit pas qu'un baiser, Un soupir qui s'achève en une heureuse alarme, Une caresse au long d'un cœur mal apaisé, Un regard encor plein d'une inquiète larme !
Qu'il ne soit pas le suc mielleux, lent, expirant Du souffle qui se noue au souffle et l'âme à l'âme ! Qu'il ne soit pas le tendre et pur assentiment De la source à sa pente et du feu à sa flamme !
Mais qu'il faille qu'on torde à son désir les mains, Qu'on l'étreigne, qu'on le renverse, qu'on l'accable ; Qu'on ne doive porter en soi plus rien d'humain Que l'amer appétit d'un sang impitoyable ;
Soudain, qu'on entende avec un frisson d'enfer, Véhémente, éperdue, pâle sous la menace Du plaisir qui saisit et qui mate sa chair Une femme sangloter d'aise et crier grâce I
Ils soupirent, l'étreinte apaisée, le plaisir
De leurs beaux corps tombé comme, las de transir
D'effroi, de branche en branche, un lourd et mol pétale
De magnolia tombe en une mer étale
Un soir de trombe à Majorque ou à Tahiti...
Leurs jambes fuselées, leurs lisses reins, les plis
Du couvre-pied de soie dorée luisent ensemble.
Un vague éclat de chose heureuse flotte, il semble,
Sur le sein satisfait d'avoir été pressé.
Et chaque épaule brille, et, comme dénoués
Du col qui les retient à peine, leurs bras plient,
Parce que doigt à doigt leur moites mains unies
Sont un miel à du miel et à du ciel mêlé !
Mais leur regard, en l'air longuement exhalé.
S'épuise à contempler la baissante lumière ;
— Et le tendre sommeil, voici que leur paupière
Décide en se fermant, qu'il peut s'emparer d'eux.
Ils dorment enlacés dans l'ombre : on dirait Dieu.