‹ Sous le vocable du chêneChapitre 23 sur 57 · LA BELLE CAPTIVE · texte numérisé non relu

LA BELLE CAPTIVE

Dénouant ses cheveux, debout, ardente, obscure La captive se tient au chevet du guerrier Et mêle aux noirs reflets du casque et de l'armure Les roses de sa chair et l'or de ses colliers.

Elle écarte à deux mains la toile de la tente,

Rit au ciel radieux, qui se laisse pâmer

Sur les sommets jumeaux de sa gorge éclatante,

Puis, contemplant son maître, elle roule à ses pieds.

Car il dort, fatigué d'avoir fait des victoires. Sa lèvre déchirante et son front soucieux Aux clartés du matin montrent combien la gloire Est dure à l'homme, étant la compagne des dieux !

Mais elle qui sait bien, l'humble et mortelle amante, Que, pour humains qu'ils soient, ils n'ont aucuns rivaux Les baisers de sa bouche adroite, souple et lente, De tout son corps charmant s'étend sur le héros.

11 entr'ouvre les yeux, il croit voir dans son rêve Une femme ou le jour, se sent naître ou mourir, Sur la pourpre du lit à demi se soulève, Ivre d'aurore et tout sanglotant de plaisir...

Dans la chambre rose et sombre Où j'attends la fin du jour Qui me ramène avec l'ombre Mes trop fidèles amours,

A l'heure où l'on voit descendre Du ciel le soleil couchant, Tout le rose de ma chambre S'empourpre d'un flot de sang ;

Grenat, carmin, écarlate Il s'échauffe, il croît au gré De ma langueur qui éclate D'un rire de volupté !

Donc, m'ayant régalé du plus faux des plaisirs, Tu crois avoir rempli tout ton devoir d'amante ! Hélas I connais-tu point que d'une âme exigeante Plus difficilement on comble le désir!

Ce n'est point dans ton corps qu'il fera sa vendange, Mais au creux de ton cœur poignant et torturé ; Là l'orgueil qui déchoit, là le doute acéré Travaillent à tirer de soi des cris étranges.

Tandis qu'à leurs efforts mon amour réuni, Tel avec son couteau ruisselant d'un beau crime Le sacrificateur penché sur sa victime, Dans tes yeux égarés cherche son infini 1

xxin

Quelquefois je m'effraye de la rapidité

Des jours; j'oublie combien est plus vertigineuse

Celle de mes désirs et de mes voluptés,

Et l'horreur de porter une âme aventureuse.

Oui, vous m'avez surpris, mais je n'en sais plus rien. Visages ! Vous m'avez bercé, sublimes gestes De l'épaule et du col, du coude et de la main ; Un léger souvenir est tout ce qui m'en reste I

Cette neige a fondu ; ces roses vont plier. Mais pour toi, de quel air éternel et sensible M'as-tu souri, en mettant mon cœur sous ton pied Et en te refusant à passer par le crible !

Si du joug de ton bras je daignais m'affranchir. Tu soutiendrais la lutte avec ma violence ; Mes ruses ne sauraient t'empêcher de fléchir Ce sein toujours rongé par ta seule inclémence.

Car c'est ta dureté qui t'a bâti en moi, Gracieux monument de qui les sombres charmes Se confondent au creux de mon œil plein d'effroi Avec le sel brûlant dont sont faites mes larmes !

Je ne t'oublierai pas en regardant la mer, Admirable visage où se mire ma vie Et dont les traits, malgré qu'ils soient fermes et fiers. Tremblent de la frayeur que je ne les oublie.

Certes, quand au soleil je vois bondir les eaux. Que l'infini et moi nous sommes face à face, Je sens jaillir du plus obscur de mon cerveau La palpitation énorme de ma race.

Je m'étends, je m'isole et je redeviens nu. C'est l'azur tout entier qui gonfle ma prunelle l C'est mon cœur qui frémit du désir éperdu De donner à ses battements d'immenses ailes l

C'est l'inutile ardeur, c'est Teffort inégal^

Un défi, un élan de forces primitives !

C'est un dieu qui m'emplit de son essor brutal f

Et pourtant, c'est encor quelque horreur instinctive.

Oui, j'ai jeté, comme on fait d'un caillou gênant Et qui blesse le pied, Paris, ville lumière, Je l'ai jeté, ses plaisirs et ses cris, au vent Qui n'en a rien tiré qu'une sale poussière.

Oui, de leurs faux bonheurs j'ai lavé mes deux mains,

J'ai dégagé mon front de l'ornière humaine ;

Oui, j'ai foulé aux pieds mon pain quotidien.

Je suis mort à mes joies, et même aux plus certaines.

Mais Toi, ton cœur brûlant, ton sang vif et amer, La moelle de tes os, chaque jour de ta vie. Le besoin que ma chair a d'être avec ta chair, Sont-ce pas les fureurs mêmes de mon génie ?

Midi brûle, je rêve et la plage s'étire

Comme un corps langoureux de femme qui soupire.

Le flot qui la caresse en meurt à mes pieds nus. Et c'est la mer : voilà pourquoi je suis venu.

— Mais vous ? Parcourez-vous le parterre morose Où ce sont le parfum et la pourpre des roses ?

Errez-vous, sans mon cœur, dans le parc ou sur l'eau De l'étang qui jaunit la quille du bateau ?

Admirez-vous le paon oisif, et la colombe Râle-t-elle toujours sous la feuille qui tombe ?

Non, non, vous expirez, vous retenez des pleurs Où se berce et se baigne une immense douleur.

Tandis que de mes poings pressant ma triste bouche J'enferme un long sanglot dans un rire farouche.

Et pourtant, de nos jours emploi double et divers, Vous cueillez une rose, et moi, je vois la mer !

J'aime, et pourtant je ne suis pas fait pour l'Amour.

Il me ronge et me laisse un peu moins, chaque jour,

De force pour lutter contre lui et d'audace.

Hélas ! si vous saviez combien mes mains sont lasses

De retirer toujours sa flèclie de mon cœur.

Et si vous entendiez la marine rumeur

De ma vie exposée à tous ses tempêtes,

Peut-être feriez-vous, pauvre âme déjà prête

A vous abandonner à lui, un dur retour

Sur vous-même et sur les promesses de l'Amour !

Maintenant tu n'as plus d'espoir d'être moins seul Au monde. Tu es seul. Accepte d'être seul.

Puisque, de tout l'amour ayant tenté l'épreuve, Grave et vivant tu es sorti de cette épreuve.

Cache à l'amie charmante et facile un secret Que de sa propre chair tu tires en secret.

Parle-lui ; mens ; souris ; il y faut du courage ! A lui sourire emploie ce soir tout ton courage.

Afin qu'à tout jamais elle ignore combien

Vous fûtes seuls, et plus que tout seuls — ô combien

Seuls ensemble !

Je souffrais trop. Je résolus de voir l'Amour Face à face et ses yeux, car on ne peut toujours Au cruel obéir sans le vouloir connaître.

Il m'apparut la nuit. Morose, nu, tremblant.

Il avait pris l'aspect et le corps d'un enfant.

Il se plaignait sans cesse. Et c'était là mon maître.

Je m'aperçus alors qu'il portait dans le sein Une entaille qu'en vain dissimulait sa main Trop petite en dépit des coups qui la renomment.

Sa plaie aux battements de son cœur répondait.

Et de cet enfant pâle et chétif il sortait

Plus de pourpre que n'en pourraient verser mille hommes.

Pour moi je n'osais contempler ce vaste flot Qui, saccade à saccade et sanglot par sanglot, L'inondait. A la fin j'eus pourtant le courage

De lui demander: « Saignes-tu depuis longtemps? » Il me répondit : « Depuis le commencement... » Puis il s'évanouit sans parler davantage.

Je m'assieds sans penser à vous dans cette chambre Si sombre qu'on dirait un spacieux tombeau. Je laisse redescendre en moi mes tristes maux Comme en un lac profond les feuilles de Novembre.

Je n'entends plus personne et je ne vois plus rien. La solitaire obscurité me réconforte, Et dans ses belles noires mains elle m'apporte Pour viatique un peu de cendre sur du pain.

Alors apparaissez, ma joyeuse colombe !

Emplissez de vos cris charmants mon cœur blessé ! J'ouvrirai les volets moi-même et je dirai « Voyez, ce soir, je suis très calme ; la nuit tombe )).

J'ai espéré en vous, ma petite lumière,

Et vous m'avez trahi comme il fallait le faire,

Et je suis retombé sans forces sur le lit, Tel un agonisant condamné à l'oubli

Qui, dans un hôpital, devant que sa misère Ait tout à fait cessé, serre ses dents amères

Sur un sanglot si souffreteux, si grêle, ah ! si Décharné, vois-tu, qu'il se dit : (i C'est mieux ainsi... »

La beauté sur ses traits est toujours répandue... Un genou replié, l'autre jambe tendue, Sur le bord du divan elle cambre son corps, Et, tordant sous ses reins ses bras roides et forts, Elle découvre au jour ses frêles dents sauvages ! Mais ses yeux, éclatant, comme deux noirs nuages, En pleurs longtemps contraints, démentent son effort. De son giron doré jusqu'à ses cheveux d'or Un spasme la saisit, l'occupe, l'exténue : Elle griffe son sein, mord son épaule nue Et prodigue au coussin qu'inondent ses cheveux Le baiser, la caresse et d'horribles aveux.

D'abord je ne sus point pousser de ces cris sombres Où tout le cœur se peint ;

J'étais dans son silence et parmi ses décombres L'incendie qui s'éteint,

En travers du sentier ployant sa tête torte,

Le chêne foudroyé, L'essaim qu'on enfuma, la bête à peu près morte,

L'enfant qui s'est noyé...

— Rien n'y fait, rien n'y peut, mon âme, rien n'empêche

Ah! qu'il ne reste un jour Qu'une petite plaie qui noircit et qui sèche,

Là où saigna l'amour.

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