SOUVENIRS
Simplement^ comme on verse un parfum sur une flamme.
Verlaixb.
Afin que ni l'oubli, ni la faiblesse humaine Qui fait qu'un long amour moins qu'une courte haine Dure, afin que demain, ni plus tard, ni jamais Rien ne puisse empêcher que le temps où j'aimais Ne soit, de ceux qui m'ont formé l'âme au courage, Le seul dont j'aie chéri jusqu'aux plus vils outrages, — Sans art et sans souci des mots, j'écris ces vers Comme pour forcer mon cœur à rester ouvert.
0 crépuscule empli de hannetons sonores, Grenouilles et grillons, je vous entends encore, Et ce rustique train qui traversait les bois. J'avais vingt ans, c'était hier, j'allais vers toil L'herbe jetait à pleins bouquets par la portière Dans l'obscur du wagon son âme printanière, Et la rusée fraîcheur du soir m'enveloppait D'un baiser qui à du silence ressemblait.
Ce furent les faubourgs de la ville inconnue Où je devais te retrouver, l'ombre venue. Mon cœur se serra, puis se desserra soudain. Abandonné, comme une chose dans les mains. Au sort qui l'attendait sur le quai de la gare. Rien que soi, rien que le halètement bizarre De la locomotive en mal du cri perçant Qu'il lui faut expulser, comme une plaie son sang.
Ce fut l'hôtel que je cherchai ; ce fut la vaste, Triste et provinciale chambre aux tendres fastes, Où la pendule était antique et doux le lit, Et ce fut un instant de répit dans les plis Des rideaux bien tirés et parmi les bien sages Fauteuils, qu'éclairait un miroir au pur visage Et dont j'imaginais le cérémonial Avec lequel il s'allait rendre nuptial.
Car je connaissais que tant de désuétude, Tant de luxe fané dans la molle attitude Du sommeil, de la sieste et aussi de la mort. Ferait à la splendeur enflammée de ton corps Un temple qui plairait à une âme farouche Et pitoyable à tout ce à quoi l'âge touche. Comme l'est, mon amour, même lorsque tu ris. Ton âme dont je crois qu'elle n'est qu'un long criî
Je t'attendais; du moins je m'efforçais d'attendre Et toi et que mon feu se réduisît en cendre. J'avais erré ; j'étais entré dans un café. J'étais à tout moment sur le point d'étouffer, Tant ma poitrine était angoisse, tant mes lèvres Flamboyaient de désir et rayonnaient de fièvre, Car le désir en moi joue si violemment Çu'il mêle mon esprit et mon cœur à mes sens !
Enfin, n'y tenant plus, l'œil irrité, l'œil pâle Battu, brisé, déchiré d'une attente égale A celle d'un champ qui sent que vont éclater Dans son sein toutes les caresses de l'été. Mais qu'il faut qu'il attende encore un jour peut-être Pour que de son ardeur il cesse d'être maître. Battu, brisé, déchiré, comme l'est ce champ, <3uand il ne sent plus rien, si ce n'est qu'il attend,
Je m'enfonçai dans l'ombre où des signaux de verre Entrecroisaient les feux de leurs pauvres lumières. Le long des rails, parmi les brusques voyageurs. Masqué de calme et tâchant à calmer mon cœur,
— L'air d'un héros qui ne voit pas son sang qui coule ! Sans fin ni but j'errai comme un caillou qui roule. Et dans son grand manteau d'aventure c'était Ah î bien risible ce jeune homme qui souffrait !
Mais toi, toi qui as bu comme un oiseau mes larmes, Toi qui sais que pour moi la douleur a des charmes Avec qui les plus purs bonheurs peuvent lutter, Songe au regard à la fois pâle et irrité. Aux paupières pâmées, moites et engourdies, Aux coudes rapprochés du corps, aux mains raidies De celui qui faisait, grave et tel, les cent pas, Et dont toute la chair te tendait de vains bras !
Brusque tumulte ! Un frisson passe ; un timbre sonne. On se presse ; on s'écrie ; la nuit bouge ; personne N'est prêt à recevoir le choc délicieux Du monstre sec, cabré, fumant et furieux I J€ suis debout, je suis immobile, je tremble, Mais ce n'est pas de peur, c'est de besoin ensemble De courir au devant du train et de tomber A genoux, avec l'angoisse d'y succomber !
Ah ! ces vies suspendues à ces bouches avides De boire à grand'peine un peu d'air que le rapide N'ait pas encor rendu amer comme la mort, Ces gestes anxieux et hagards, ces ressorts Dans tout l'être cassés, cet affreux, cet immense Bourdonnement qui ne couvre pas le silence, Le silence si net, si strict, si solennel Qu'il est là comme l'ombre au milieu d'un tunnel I
Heureuse la cible que traverse une flèche I Heureuse lamine explosant, lorsque la mèche Grésille et fond au bout de son chemin fatal ! Heureux le front contracté par l'effort total De ses pensées, quand son génie le divinise î Heureux le cœur que sa propre ardeur pulvérise ! Plus heureux, mais abominablement heureux, Le fou qu'un instant fut cet enfant amoureux î
Où est-elle ? Où se cache-telle ? D'où va-t-elle Surgir comme une fée imprévue et nouvelle ? A travers quelle noire vitre essayera-t-il De m'être gai, ce prompt, ce vif, ce puéril
Et souverainement magnétique visage Seulement comparable à un ciel sans nuage ? Et quelle émotion, coulant comme du lait Dans sa joue pâlissante, amollira ses traits?
Mes yeux fouillent la nuit^ mes pas se multiplient,
Et partout à la fois mon cœur à l'agonie
Se précipite, avec un surhumain effort,
Hors des désespérées limites de mon corps... !
Mais, parais ! Mais, jaillis ! Mais, descends la première !
Dors-tu? Es-tu morte ? En vain d'avant en arrière
Je vais, je viens, m'arrête, repars, vole, cours
Et maudis ces trop longs moments d'être si courts !
Pourquoi, lorsqu'en moi tout s'écriait: « Sous ces roues Couche-toi doucement dans cette horrible boue, Pourquoi quelqu'un ne m'a-t-il pas poussé du doigt, Pourquoi personne n'a-t-il eu pitié de moi, Et comment ai-je pu, d'un rictus effroyable Aidé, te contempler, comme un reste de sable Qu'un sablier puissant étrangle dans son col, 0 morne effacement qui m'attachas au sol ?
A minuit, au baisser de la toile, un théâtre Etonne à force de paraître vide ; un âtre Eteint suffit à vous glacer les os ; Une forge où ne retentit plus le marteau, Lorsque, le soir, on traverse un village, effraye ; Mais cette gare, ouvrant ses inutiles baies Sur l'absence, sur le silence et sur la nuit, A quel abattement m'a-t-elle point réduit !
Je me disais : « Pourvu que le même martyre. Qui me rend las au point de me faire sourire Comme un homme accablé d'un malheur sans recours. De ses coups n'aille point fatiguer mon amour ! Qu'elle nargue plutôt ma naïve espérance ! Qu'elle se joue du tragique de ma souffrance ! Ah ! plutôt, qu'elle rie, comme d'un tour méchant Et réussi, de cet étrange contretemps ! »
Hélas ! je savais bien que tu étais plongée Dans la détresse, et là par l'amour égorgée, Et que tu suffoquais de n'en pouvoir mourir, Quand moi j'étais du moins libre de mes soupirs!
Et, plein de cette amère et sombre confiance, Je voulais te forcer aux pleurs et, la distance Vaincue, je croyais te bercer dans mon manteau Et pour toi je parlais et je chantais tout haut !
0 la chambre ! Les oreillers au clair de lune, La courte-pointe avec ses grâces importunes De gazon dru et bleu, le lit déjà ouvert ! Et ces fenêtres combles de lumière et d'air, Et cette nuit musquée, débordante^ fluide, Et, l'enlaçant, la rendant ivre, ce stupide, Cet immonde refrain qu'apportait par moment Le fugitif écho d'un orchestre ambulant !
Ton corsage tiré brusquement par les manches. Ton jupon découvrant le galbe de ta hanche, Ta jambe hardie comme un flot d'azur et d'eau Et la rose rougeur des roses de ta peau Soudain honteuse et frémissante d'être nue... ! Amie, amie, pourquoi n'êtes- vous point venue? Pourquoi, tant les rouvrir me serait odieux. Sur ta pensée n'oserai-je fermer les yeux ?
Des vers gonflés de fièvre, de lave et de lie, Et des mots couronnés des fleurs de la folie Sur mes lèvres cherchaient leur immortalité. Mon chaos commençait dans l'ombre à s'agiter, Mais, comme un dieu refuserait à la matière L'amer soulagement de fendre sa paupière D'un geste, de percer son oreille d'un cri. Sur mes lèvres je mis le sceau de mon mépris.
Et, nu, debout, un genou contre cette couche Qui semblait un tombeau de marbre, ou la farouche Et jalouse habitation du Désespoir, Tête baissée, honteux de ne plus recevoir Que d'un lâche désir les brutales caresses, Comme, du haut d'un roc et roidi de tristesse. On voit dans l'océan s'enfoncer le soleil, Je résolus de descendre dans le sommeil.
On n'est donc rien ? Le moindre souffle vous emporte, — Quand, opposée à lui, la paille est la plus forte ! Dirai-je qu'au milieu de la nuit me levant Comme un somnambule et courant comme un dément
Jusqu'à la gare où, sous toute rumeur éteinte, Mon pied, pressant l'asphalte, en arrachait des plaintes, J'attendis — et je ne sais plus combien de temps — Qu'un impossible train se levât du néant I
J'eusse dû, descendant vers les quartiers infâmes
Où la chair n'est qu'un oripeau sur une flamme
Epaisse, basse et vile impudemment jeté,
Où le plaisir n'a plus le nom de volupté,
Où les sens font des vœux abjects, où le plus louche
Désir ne voudrait pas d'un baiser sur la bouche,
Où le rut asphyxie la pensée, j'eusse dû
Etre au dieu qui l'emplit ce sein toujours tendu î
Car ce qui m'attendait, c'était bien plus terrible Que la morsure et que la caresse qui criblent Le corps à l'opprobre de ses instincts voué, Avec sa poitrine empourprée, ses flancs roués D'un bonheur qui fait à ses yeux vomir des larmes, Et chercher à ses poings de guerrières armes Pour se défendre, et ses doigts s'attacher aux draps Pour résister au stupre et n'être emporté pas !
Quand, pareil à l'azur qui est creux et immense
Et à la pâleur, à la pâmoison, à la démence
Silencieuse et taciturne des amants
L'un à l'autre encor emmêlés et triomphants,
Ce lit où mes fureurs mêmes semblaient empreintes.
Ce lit dont les langueurs copiaient une étreinte
A demi desserrée cependant, quand ce lit
M'apparut, mon courage à mes pieds s'abattit.
A sa place, en son lieu, fanfare étourdissante De cuivres, de tambours et de voix déchirantes, Mes appétits les plus secrets et mon plus cher Dégoût bondirent, et, s'élançant au travers De moi, jusqu'à ma bouche ouverte et arrondie, Y portèrent le feu, la torche et l'incendie ! Des lèvres pour toucher mes lèvres!... Des baisers A plein corps I... Des brandons à même le brasier !
Harassées de fatigue, où couchent les servantes? N'y en aurait-il point qui me soit complaisante ? Et quel moyen trouver, par les noirs corridors, D'en saisir une aux flancs et, lui tendant de l'or, De boire avec sa vie ma vie même exhalée ? 0 parmi les halliers les bêtes accouplées. Et ce cerf généreux, superbe, insatisfait. Qui parcourt, tout bramant, une antique forêt !
Quand le plongeur, d'un bras qui dégoutte de vase Refoulant l'Océan, remonte à sa surface. Il montre à la clarté du jour un tel regret Des ténèbres dont la noirceur l'enveloppait Qu'il semble que, contre son pied couvert de boue, Le rj^thme et la douceur de l'univers échouent Et qu'il faille inventer pour charmer le brutal Quelque engloutissement à son dépit égal !
Moi, non. J'étais perclus de tant de lassitude, Mon désespoir me présentait un fouet si rude, Ma passion poussait de si rauques sanglots Et j'entendais sonner, comme d'impurs grelots Pendus aux saignantes épaules de ma honte, Tant de ces mots où la luxure se raconte Et s'étale, et s'étire, et se laisse mugir, Que je ne pouvais rien que trembler et rougir.
Puis, les larmes. Enfin, clémence imméritée De mon hautain esprit pour ma chair excitée : Toi I Tes cheveux cherchant tes seins et tes genoux. Et ce lâche sourire, et cet (( Endormons-nous! »
Et ce doigt qui s'appuie à ta tempe qui penche, Et tes cils noirs clignant sous ta paupière blanche, Et ce cerne ineffable, et ces deux plis vermeils De ton col renversé dans un demi-sommeil...
Un souffle m'éveilla qui, par chaque croisée, Glaçait la chambre. A sa suite s'étaient glissées Une aube mate et les pluvieuses couleurs D'un azur sans soleil, d'un ciel sans profondeur. Le faible chant d'un coq était dur à entendre. Et je demeurais là, sinistre, sans comprendre Que c'était moi, cette victime aux bras ouverts, A la douce attitude et au corps découvert !
Quoi ! rechausser chaque matin son existence Gomme un mauvais souUer qui vous blesse d'avance ! Reprendre à ses dépens la lutte et le chemin I Qu'aujourd'hui ne soit plus hier, pas encor demain ! On se lève ; on n'est pas plus tôt levé, qu'on tombe ; On songe au jour qui vient comme à une colombe Au milieu d'éperviers, de chasseurs et d'appeaux... Ah I se plonger le front et la face dans l'eau I
J'allais... De maigres rues ouvraient leurs simples portes
Sur mon passage et sur ma destinée, en sorte
Que je voyais grouiller au fond de maint réduit,
Mon âme ! la misère où vous m'aviez conduit,
— La misère morale à l'autre en tout pareille...
Et je rêvais d'un pampre qui pend à sa treille.
De ces fruits dont chaque arbre est comme un plein grenier
Et du jardin qu'entretient un bon jardinier.
Je rêvais d'habiter une chaste demeure,
Où l'angoisse d'aimer se tranquillise et meure,
Où la solide paix d'un loisir non pareil
Des pompes de l'amour disperse l'appareil.
Je rêvais d'écouter une calme musique
Dans un vaste et profond recueillement physique.
Moi, l'indiscipliné, moi, le pire ennemi
De l'ordre, je rêvais d'en devenir ami !
Alors flatteuse, ferme et sublime ironie,
Accents intérieurs : « Assez de vilenies !
Aime, c'est là ta pente et ta condition.
Aime, aime sans répit ni consolation.
Aime, les dents serrées, et les poings serrés, aime !
Aime, pleure ; aime, saigne et ne sois plus toi même
Qu'un peu de rage autour de ton humilité.
Qu'un orgueil massacré, qu'un cœur déchiqueté !
(( Aime ! Relève-toi, martyr, et recommence A ne faire qu'aimer ! Docteur, dans ta science Plonge, comme la plume au fond de l'encrier ! Apôtre, dresse-toi ! Mais attends, pour crier, Qu'intolérable soit le mal, que la torture Ait plus de mille fois dépassé ta mesure I Souffre, lutte, grandis : tu gémiras après ! » — Je souriais ; je balbutiais « J'y suis prêt ! »
Et je sentais en moi renaître, flot suave De poudre fraîche et de vieux vin, le sang des braves Dont nous ne portons plus aujourd'hui que le nom Et qui, sous la mitraille et parmi le canon. Fusillant, fusillés, repus, gorgés de gloire, Soupiraient du souci de la seule victoire. Marchaient jusqu'à leur dernier reste de chaleur. Et ne tombaient que frappés d'une balle au cœur l