CORPS A CORPS
Opiniâtrement luttent en moi la Forme
Et la Pensée, ainsi que deux forces énormes
Projetées dans mon front de l'un et l'autre bouts
Du chœur universel des dieux toujours debout !
Je les sens : elles sont le marteau et l'enclume ;
Le bûcher que la flamme même qui l'allume,
Consume ; le torrent qui se mesure au roc.
Qui, sur soi-même ramassé, soutient le choc
Continuel et la perpétuelle masse
De la fonte éperdue d'inaccessibles glaces ;
Et les deux parts du ciel brandies par l'ouragan,
Noires, courantes^ précipitées l'une dans
L'autre, au bruit formidable et cassant du tonnerre !
Non, mes vers ne sont point parfaits, mais la lumière Et les ténèbres tour à tour jaillissent d'eux Comme d'un incendie la fumée et le feu ! Hélas ! mes vers n'ont rien de pur ni d'impassible : L'astre qui les sillonne et l'éclair qui les crible Jettent sur leurs fronts blancs de farouches lueurs Qui font briller, parmi leurs lauriers, la sueur
Des combattants, le sang des vainqueurs et les larmes Des vaincus descendant de leurs joues sur leurs armes Brisées, car tout un peuple est en proie dans mes vers Au désespoir de ne point survivre à ma chair I
Et pourtant je voudrais d'une ardeur insensée, Je voudrais qu'une fois ma Forme et ma Pensée Connussent cet instant de suprême beauté Où, corps à corps, le soir du sac d'une cité, Deux amants ennemis, nus et tordus de haine, Dans le déchaînement de leur rage inhumaine Par le plaisir aux rets l'un de l'autre surpris, Etouffent d'un brusque baiser un même cri !