TRISTES LOISIRS
Quand c'est par votre voix que parle la nature, Quand vous me décrivez, douce amie, et les fleurs Ouvrant sur les jardins leurs ailes de verdure Et l'oiseau fleurissant de toutes les couleurs ;
Quand il me semble voir votre main nonchalante Se tendre vers la mer et y puiser de l'eau, Ou votre œil se lever, que l'azur désenchante S'il est opaque etiroid comme en un vain tableau ;
Quand vous qui chérissez Tltalie et l'Espagne, Vous que réduit aux pleurs la pompe des saisons, Vous dont l'âme, emportée ou lasse, à la campagne Recouvre avec la paix une ombre de raison ;
Oui, quand vous, chère folle au profil de dryade, M'enseignez la gaieté d'un vif après-midi, Ou d'une nuit, propice aux molles promenades Des amants, me vantez le silence engourdi,^
Je vous crois, et je crois qu'un lien idolâtre
Me tient par vos genoux à l'univers lié,
Que des soirs orangés et des matins bleuâtres
Nos bras sont le plus tendre et le plus lourd collier.
Je ris au papillon qui passe, j'examine
Le nid, et mon regard caressant et furtif
Du languissant pistil à la fière étamine
Dans les taillis ombreux poursuit l'amour captif.
Mais d'imposer au cœur déchiré par l'absence Le devoir de bénir l'affreux éclat du jour, Du moins c'est réclamer du mien trop d'inconstance Ce qu'il aime avec vous, seul, il le hait toujours.
Connaissez-vous si mal ce que sont ses délices. Et que rien ne m'émeut au monde, si nos corps N'en ont point défailli dans un même supplice Ou vibré d'un commun et ténébreux accord !
Tous les champs, tous les bois et tous les soleils même Peuvent autour de moi tournoyer et pâmer, Sans que de mes pensées s'empourpre la plus blême Ni que de mes désirs rie le plus opprimé !
Je veux du désespoir les fureurs, les angoisses De l'attente, et, dans sa morne exaltation, Que de ma solitude encor mon mal s'accroisse, — Puisque parmi le bruit que font les passions,
Plongé dans l'épaisseur de son loisir rustique, Eloigné des plaisirs qu'il ne trouve qu'en vous, Mon esprit inquiet, pervers et pathétique Ne goûte à rien qui ne le doive rendre fou !
DÏLECTA
J'aime ces lieux déserts que l'ombre et la verdure, Sans y mêler de fleurs ni d'eau, parent toujours. Ce vallon trop amer, cette cîme trop pure Pour que la joie de l'homme en fasse son séjour.
Nul chemin n'y conduit une force étrangère ; Nulle source n'en tire un petit flot de sang ; Son calme originel et sa vigueur première Y demeurent unis par un effort constant.
Et celui qui peut lire en des pages obscures Sait que, mieux et plus fort que sous l'onde et les fleurs, Dans ces lieux écartés on entend la Nature Sourdement déchiffrer son drame intérieur.
A CARNOET
0 paysage aux feuilles courtes et nombreuses, Forêt verte, touffue, que respectent les vents, Ton calme inébranlable et l'ombre fabuleuse Que versent sans bouger tes rameaux étouffants
A mes sens accablés de fatigue n'apportent Qu'un secours passager, qu'une illusoire paix. Je te vois aujourd'hui avec une âme forte ; Demain c'est en pleurant que je te reverrais.
Car si, ce soir, ta vue dans sa douceur nouvelle Arrache en vain mon cœur au regret du passé, Et si des maux soufferts par ma lyre et pour elle A ton sol je ne puis encor rien rattachsr.
Demain j'y heurterais la trace inévitable Qu'au hallier parcouru creuse mon pied pesant. Va ! tu peux la combler avec un peu de sable : Si ma durée m'effraye, j'ai peur de mon néant !