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EMILE SOUVESTRE

Les voyageurs qui suivent maintenant !a roule de Nantes à Vannes traversent le pont de la Roche Bernard, dont les câbles gigantesques, suspendus audessus de l'embouchure de la Vilaine, et retenus aux deux rives, vont chercher, par de longs souterrains, un point d'attache plus sûr à la racine même des collines; mais beaucoup de ceux qui s'arrêtent pour contempler cette merveille de l'industrie contemporaine ignorent que ce passage, où Ton ne trouve aujourd'hui qu'un motif d'admiration, était, il y a peu d'années encore, une occasion de retard et parfois de sérieux péril.

Un bac établissait seul alors la communication entre

la Loire-Inférieure et le Morbihan. Or, la violence du

courant^ la largeur de la rivière sur ce point et Tac-

tion de la marée, qui en faisait, à certaines heures, un véritable bras de mer, rendaient souvent la traversée difficile. Là, comme au passage des cent rivières maritimes (1) qui sillonnent nos côtes occidentales, les chalands, surchargés par les fermiers ^i ramenaient leurs troupeaux des f(îires ou par les femmes qui revenaient des pèlerinages, avaient plus d'une fois sombré, léguant aux conteurs de veillées et aux poètes des paroisses un éternel sujet de récits ou de complaintes. Qu'on ajoute les crimes commis sur ces carrefours des eaux, les romanesques aventures d'amour, les miraculeuses rencontres de saints, de fées ou de démons, et l'on comprendra comment l'histoire des passeurs (c'était le nom donné aux conducteurs de bacs) formait un des chapitres les plus dramatiques de ce grand poème éternellement embelli par l'imaginagination populaire.

A vrai dire, l'existence de ces hommes avait quelque chose d'étrange. Leurs barques, espèces de ponts qui marchaient sur les eaux, étaient devenues leurs demeures. Aux jours ordinaires, ils y attendaient sou-

(1) Dans l'ouest, on donne le nom de rivières aux canaux naturels par lesquels la mer s'avance, souvent à plusieurs lieues, dans l'intérieur des terres.

LE I^ASSEUR DE LA ViLAlNË. 3

vent pendant des heures le cri d'appel du piéton isolé, qui entrait dans le bac sans s'asseoir, leur jetait son obole, et continuait sa route. Pour eux, tout visage ne faisait que passer, tout entretien n'était que l'échange de-quelques mots ; leur vie se composait seulement d'apparitions fugitives et de courts épisodes. Forcés ainsi de tout saisir au passage, en mesure de recueillir mille indices et jouissant des longs loisirs qui sollicitent la méditation, les passeurs a(!quéraient, comme les bergers, une lucidité subtile qui leur permettait de lire là où les autres ne voyaient rien d'écrit. Ils devaient à cette supériorité une certaine indépendance que maintenait encore leur position exceptionnelle. Chacun avait, en effet, besoin de leurs services sans qu'ils eussent besoin de personne. Maîtres de hâter ou de retarder le voyage de celui qu'ils transportaient, ils le tenaient momentanément dans leur dépendance sans dépendre jamais de lui. On comprend l'espèce d'avantage que pouvait leur donner une pareille condition sur des riverains fréquemment obligés d'invoquer leur bonne volonté. Toujours présents d'ailleurs à un passage inévitable, ils y exerçaient forcément une surveillance à laquelle peu de choses échappaient, et nulle personne .sage n'eût

voulu s'attirer la malveillance de ces portiers des deux rives.

Robert Letour, établi à Tembouchure de la Vilaine, connaissait ces privilèges, et en usait dans une juste mesure. Fils et petits-fils de passeurs, il tenait à maintenir la dignité de sa profession. Depuis vingt- Six ans que le bac de La Roche-Bernard lui était confié, pas un voyageur n'avait eu à se plaindre de son inexactitude ou de son imprudence, mais pas un d'eux non plus n'avait impunément essayé de lui imposer son caprice. Ses seuls aides étaient son fils Urbain et sa fille Claude. Bien qu'ils fussent nés tous deux delà même mère, jamais frère et sœur n'avaient présenté un contraste plus frappant. Le premier était un beau garçon de vingt-quatre ans, vêtu avec une propreté recherchée et élevé aux écoles de Vannes , où on le citait également pour son bon sens, ses bonnes qualités et sa bonne grâce ; la seconde, au contraire, sourde et muette de naissance, portait une jupe de berlinge brun, une camisole de tricot bleu et une coiffe de toile rousse ; ses pieds et ses bras nus étaient tannés par le hâle. Il y avait dans ses traits frustes et dans ses formes grossièrement robustes je ne sais quoi de dur qui la mettait, pour ainsi dire, en dehors

de sou sexe, et ne permettait point d'apprécier son âge. En réalité, elle n'était l'aînée d'Urbain que de quelques années ; mais, prisonnière dans le silence, elle semblait s'y être pétrifiée. Toute sa personne manquait de l'aisance mesurée qui met la grâce dans la vigueur. Cependant sous cette enveloppe mal dégrossie se cachait une pénétration singulière. Le temps que d'autres dépensent à écouter et à répondre, Claude l'employait uniquement à observer. Son père le savait, et ne manquait guère de la consulter dans ses incertitudes. Tous deux s'étaient fait un langage de signes qu'ils comprenaient seuls, et qui leur permettait d'échanger leurs idées à la grande surprise des riverains, pour qui ces communications muettes étaient toujours un nouveau motif d'émerveillement.

Par une belle soirée de septembre de l'année 1839 , plusieurs paysans étaient réunis au bas de la pente rapide qui conduisait au bac de Robert, et admiraient la curieuse télégraphie du passeur, qui donnait par signes à la sourde-muette des ordres aussitôt exécutés que compris. Ils revenaient de la foire de Marzeau, et attendaient que la batelée fût complète pour gagner l'autre rive.

— Sainte Anne ! s'écria un jeune fermier qui portait

à la main un fer de faux enveloppé d'une corde de paille, en voilà une femme parfaite ! Jamais de mauvaises paroles, et toujours prête à l'obéissance !

— Eh bien donc, si elle vous plaît tant, joli Pierre, reprit avec un peu d'aigreur une petite paysanne placée vis-à-vis du fermier, qui vous empêche de lui proposer la bague d'alliance? La Claude sera riche, et qu'est-ce qu'il faut de plus à cette heure pour nos gars que des pièces d'argent à faire sonner dans leur ceinture et une montre au gousset ?

— Pour une montre, fit observer le passeur, j'ai idée que le joli Pierre en a une, — et vous aussi, (a Manon : — faut même croire qu'elles sont du même horloger et qu'on les a réglées bien d'accord.

— A cause? demanda la paysanne.

— A cause, reprit Robert, qu'un de vous ne passe jamais pour couper l'herbe sur l'autre bord sans que le second arrive quasiment aussitôt avec sa corde et sa faucille.

Tous les assistants se mirent à rire; Manon rougit jusqu'à la racine des cheveux.

— Ah ! Jésus ! c'est doue bien par hasard, balbutia-t-elle.

— Je ne dis pas, répondit le passeur ; mais du moins faut pas accuser le joli Pierre d'avaricieuse envie, vu que, depuis qu'il fait Therbe avec vous, la Manon, il ne retourne plus voir la fille de la Noisetierre, et pourtant on la dit riche à ne savoir que faire de son argent.

— Eh bien ! pour lors il y en a qui ne sont pas comme elle et qui savent en trouver l'usage, repartit un vieux paysan ; quand ça ne serait que M. Richard I regardez-moi plutôt la maison qu'il vient de faire bâtir là, près des chantiers.

Le père Surot (c'était le nom du paysan) montrait une habitation nouvelle, construite au penchant du coteau, et devant laquelle on avait commencé les terrasses d'un jardin qui descendait jusqu'à la rivière. Le passeur y jeta un regard dans lequel l'observateur attentif eût pu lire une malveillance mêlée de dédain et de dépit.

— Oui, oui, dit-il entre ses dents, le grand boisier, comme on l'appelle depuis qu'il exploite tous les travailleurs de bois de la Bretèche , est devenu un monsieur à cette heure. C'est lui qui doit fournir le tablier du nouveau pont, où il gagnera, disent les autres, des mille et des centi

— Ce que c'est que la chance ! reprit Surot ^ il y a une douzaine d'années, ce n'était que le contre-maître d'Antoine Burel, et même on le disait près d'être chassé ; mais, quand le malheur est arrîvé à son bourgeois et que les blancs l'ont tué, il a continué ses entreprises, si bien que le voilà aujourd'hui parmi les grosses gens.

— Parmi les grosses gens, ça se peut, reprit le joli Pierre en baissant la voix , mais non pas , pour sûr, parmi les bonnes gens. Autant d'ouvriers qui ont affaire à lui, autant de mécontents.

— C'est la vérité, dit Surot ; mais, comme il ne craint personne, tout le monde le craint.

— Non pas moi, objecta le passeur,

— Ah î c'est juste, vous lui transportez souvent de la marchandise, fit observer le joli Pierre *, comment donc que vous vous arrangez avec lui ?

— Comme un homme avec un homme : je lui fais de l'ouvrage, et il me paie mon dû.

— Sans menacer et sans crier?

— Les cris ne font peur qu'aux vaches effarées, et les menaces ne sont que des paroles, dit le passeur.

^ Mais c'est qu'il en arrive souvent aux coups, savez-vous bien ?

L'œil de Robert étincela.

— Ah ! jour de Dieu ! pas avec nous, dit-il ^ s'il y arrivait jamais, je connais le moyen de le rendre aussi doux qu'un agneau. — Mais... que le ciel nous préserve de querelles... — Entre voisins on doit vivre en paix.

— D'autant que la filleule du grand boisier est grandement polie, ajouta le jeune fermier. Je gage que vous n'avez pas à vous en plaindre, maître Robert?

— Bien au contraire, dit le passeur, la Renée est toujours prête à nous rendre service.

— C'en est une, celle-là, qui a de la chance, interrompit la jeune Manon ; rester orphehne sans un rouge liard et trouver un parrain qui vous donne tout à discrétion !

— Ne croyez donc pas que ce soit pure générosité, reprit le joli Pierre : au dire des boisiers de la Bretèche, maître Richard lui doit la meilleure part de ce qu'il gagne, car si c'est lui qui tient la toise, c'est elle qui tient la plume, et, comme on dit, les bons comptes font les bonnes maisons.

iO sous LES FILETS.

— C'est vrai que la Renée est une savante , dit Surot ; elle a bien été six ans au couvent, en petite pension (1).

— N'ayez pas de souci qu'elle l'oublie, répliqua Manon d'un ton rogue, elle en parle aussi souvent que la Béraud de ses jupes et de ses bijoux.

— Allons, tu lui en veux, parce qu'elle est plus brave que toi î dit le vieux paysan en souriant.

-— Moi! s'écria Manon, qui rougit, ah! Jésus! si on peut dire ! c'est bien la dernière de mes peines. La Renée n'a qu'à porter du drap et des rubans^ si c'est sa fantaisie !... elle n'est point la seule... et je ne la vois pas plus belle que les autres...

— Mais que lui reproches-tu donc à cette pauvre créature? reprit Surot ^ c'est-il d'être la filleule du grand boisier ?

— Dame ! répondit méchamment Manon, il y a un proverbe qui assure que les loups ne sont jamais parrains des brebis.

— Ah \ vous aimez les proverbes, la Manon ? interrompit Urbain, le fils du passeur, qui avaitjusqu'a-

(1) Les couvents ont dos pensions de prix différents, qui établissent une distinction entre leurs élèves. Lu ;;c/ie \)mzvsiX est surtout destinée aux jeunes paysannes aisées.

lors gardé le silence ; dans ce cas, je pourrai vous en apprendre un qui vous sera de grande usance ; c'est celui qui dit :

Chien qui mord, femme qui déchire. De tous les fléaux sont le pire.

Les assistans se mirent à rire; mais la paysanne s'indigna.

— Qu'est-ce que me fait votre proverbe ? s'écriat-elle aigrement^ est-ce que je lui veux du mal à votre Renée? G'est-il paà le père Surot qui m'a accusée

"d'être envieuse? envieuse de quoi, voyons? Dirait-on pas que c'est une grande gloire d'avoir un parrain que tout le monde voudrait voir couché au cimetière ?

— Quand ce serait la vérité, fit observer Urbain, vous savez que la faute n'en est pas à Renée.

— Toujours n'est-ce pas de quoi lever si haut la tête! reprit la jeune fille.

— Ce n'est pas non plus de quoi la baisser, répliqua plus vivement le jeune homme.

Elle le regarda d'un air ironique et dit :

— Ah ! vous êtes donc pour la Renée, mon gars?

— Et vous, vous êtes donc contre elle, ma Ullc, demanda Urbain.

— Prenez garde d'en dire trop de bien -, ça pourrait lui faire tort.

— Il n'y a pas de danger-, vous en direz tant de mal, que ça lui fera encore plus de bien.

— Ce que c'est que de se trouver voisins, on devient amisî

— C'est depuis que la Manon demeure près de joli Pierre qu'elle a découvert ça !

— Je parie que vous parlez tous les jours à la Re née.

— Faudrait, pour ça, aller couper l'herbe au même pré.

Ici les rires des auditeurs redoublèrent. Manon se mordit les lèvres et changea de visage j le passeur s'entr emil.

— Allons, la paix I dit-il avec une certaine autorité-, vont-ils pas se déplumer pour ce qui ne les regarde pas ? Voyons, la Manon, le gars n'a pas de mauvaises intentions, ma fille ; ne prends pas l'air d'une poule qui voit descendre l'épervier. Vous y allez de si grand cœur que la Claude en a pris l'air tout effaré.

Les yeux de la sourde-muette étaient, en effet, fixés sur son frère et sur la jeune fille, dont elle suivait tous les mouvements en s'efforçant de deviner l'objet

du débat, Le geste par lequel on avait désigné la maison de Richard l'avait sans doute mise sur la voie, car elle adressa vivement à son père quelques signes accompagnés d'un gloussement inarticulé, et le passeur s'écria :

— Dieu nous secoure ! elle a compris ! — Oui, oui, c'est bien ça, pauvre créature, on parlait de la filleule de Richard î

Ces mots étaient accompagnés de gestes explicatifs que la sourde-muette accueillit par une sorte de grognement et en frappant du poing ses genoux, ce qui était toujours chez elle une expression de colère ; mais, avant qu'on eût pu s'expliquer la cause de son mécontentement, une nouvelle bande de paysans qui arrivaient compléta le nombre des passagers et força Robert à pousser au large.

Le bac, pesamment chargé, s'avançait avec lenteur en coupant le courant que la descente de la marée rendait plus rapide; la Claude et Urbain étaient aux avirons. Le passeur , au lieu de se tenir à l'arrière, place habituelle des patrons dans les barques qu'ils gouvernent, était assis à l'avant, d'où il donnait les ordres et percevait le péage. 11 venait de laisser tomber la dernière pièce de cuivre dans la poche de toile

cousue au dedans de sa veste, quand le bac atteignit le milieu de la Vilaine. Un dernier rayon de soleil éclairait, au sommet des coteaux voisins, de longues traîiiées jaunâtres qui indiquaient les tranchées dans lesquelles allaient se perdre les câbles déjà appuyés sur les deux portiques. Les paysans se montrèrent l'un à l'autre le travail presque achevé.

— Par ma foi ! voici le pont qui a les jambes hors de Teau, dit le joli Pierre; encore quelques mois et nous aurons un plancher sur la rivière.

— En voilà une belle invention ! s'écria la Manon.

— Et une économie ! ajoutèrent plusieurs voix. — Nous n'aurons plus besoin de personne pour traverser Teau.— Et on ne nous demandera plus nos sous marqués.

— Parlez donc pas de ça, vous autres, interrompit le père Surot à demi- voix; ça doit être un trop grand crève-cœur pour maître Robert.

Le vieux passeur Tenlendit et se retourna.

— Faites pas attention, mon Surot, reprit-il en se-*

couant la tête avec mélancolie, faut bien que la jeunesse vante le nouveau. C'est l'ordinaire d abandonner les plus faibles pour les plus forts. Quand ce pont mauhardi aura enis^mbé la rivière, aucun de ceux qui

sont ici ne se rappellera que mon bac lui a fait traverser l'eau à toute heure et par toutes les saisons, en le portant sur ses reins comme saint Christophe portait le Christ.

— Ne croyez pas ça, maître Robert, répliqua le joli Pierre, on se rappellera toujours dans le pays que vous étiez un vaillant passeur.

— Mais on aimera mieux ne pas avoir à vous déranger, ajouta la iManon ironiquement.

— Principalement quand on aura peur d'être vu, reprit Robert Letour d'un air sombre ^ une fois ie fossé comblé entre ceux d'ici et de là-bas, les deux rives seront comme des maisons ouvertes où tout le monde pourra entrer sans frapper.

— Eh bien, tant mieux! s'écria le joli Pierre ; plus la route sera facile, plus il viendra de gens dans le pays, plus il y aura de commerce...

— Et plus vous serez malheureux! interrompit le passeur.

— Pourquoi ça?

— Parce qu'il vous arrivera à tous comme à moi; où il y avait un bac, on dressera un pont. Laissez un peu venir ceux de la ville avec leur argent et leur malice, et vous verrez ! Ils auront bientôt les meilleures

terres, ils élèveront le plus beau bétail, ils tiendront les plus belles marchandises, et vous autres, les gens du pays, vous ne pourrez plus rien vendre. Aussi, petit à petit, les grands domaines mangeront vos fermes ; celui qui occupait une charrue aura assez de sa bêche. Les voyageurs qui passeront sur la route trouveront que tout va mieux, parce qu'ils rencontreront des voitures et des maisons en pierres dé taille 5 mais ces maisons-là auront pris la place de vos logis, et ces voitures ne vous laisseront plus de chevaux. A cette heure que le pays est pauvre soi-disant, chacun possède son morceau de terre qu'il travaille à sa guise; quand le pays sera devenu riche, tout se trouvera aux mains de quelques gros rentiers dont il faudra devenir les serviteurs à gages , et , au lieu de paroisse de laboureurs, vous aurez des paroisses de domestiques. Les plus vieux paysans se regardèrent.

— Ça s'est vu tout de même, dit l'un d'eux avec hésitation j on disait de mon temps que la grande opulence dévorait la petite chevance.

— Bah! c'est la mauvaise humeur qui fait parler maître Robert, reprit le joli Pierre ; il ressemble maintenant à la corneille, qui ne peut chanter que pour annoncer le mauvais temps.

— Faut être juste aussi, ajouta Manon avec une pitié hypocrite j le plus beau pont est triste à voir pour un passeur.

— Ne crains n'en, ma fille, dit Letour avec une sorte de dignité, celui-ci ne me tourmentera pas longtemps, car, aussi vrai que je crois en Dieu, il ne sera pas plus tôt achevé que le passeur et son bac iront chercher fortune ailleurs.

Tous les passagers se récrièrent.

— S'il est possible! répétèrent les plus voisins; quoi ! maître Robert, vous quitterez le pays ? — Et où voulez-vous donc aller ?

— Là où les pauvres gens ont encore besoin des services d'un pauvre homme, répliqua le passeur. Grâce à Dieu, il reste des rivières où l'on sera le bienvenu.

Joli Pierre lui demanda s'il avait déjà choisi sa nouvelle station ; mais Robert refusa de s'expliquer davantage. Quelques voisins se rappelèrent seulement alors qu'il avait fait, le mois précédent, une absence de plusieurs jours, consacrée sans doute à la recherche d'un passage où il pût s'établir.

— Par ainsi, le gars Urbain ne pourra plus nous apprendre de chansons aux fileries d'hiver, dit Ma-

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non ; eh bien ! foi de chrétienne, j'en serai grandement marrie.

— Moins que moi ! répondit avec un soupir le jeune passeur, qui depuis son débat avec la jeune fille était retombé dans le silence.

— Pour le vrai, c'est dur de quitter l'endroit qui nous est devenu une accoutumance , dit le père Surot.

— Eh donc! qui l'empêche de rester? reprit Manon j n'y a-t-il pas dans le pays de quoi occuper ses bras ?

— Ne vous inquiétez point de ce que feront mes bras, interrompit Robert avec un peu d'impatience, on saura bien leur trouver du travail sans votre aide, si c'est la volonté de Dieu.

— Faudrait peut-être aussi connaître celle d'Urbain, répliqua la paysanne d'un ton aigre-doux.

— Et qui te dit qu'il en a une autre ? demanda le passeur.

— Ce n'est pas lui toujours, répondit la jeune fille ironiquement, car il reste là aussi muet qu'un poisson.

— S'il ne répond rien, reprit Robert, surpris et mécontent de la tristesse tacilurne de son fils, c'est

qu'il connaît son devoir, et qu'il sait que les enfants suivent celui qui gouverne la maison.

La Manon guigna le jeune passeur.

— Pauvre gars I dit-elle avec malice, comment donc qu'il s'habituera à vivre ailleurs et à ne plus voir ce Joli coteau de maître Richard ?

Le jeune homme parut déconcerté ; elle éclata de rire.

— Allons, allons, je ne dis rien, reprit-elle en se levant ; c'est seulement pour vous apprendre qu'on a des yeux comme un autre 5 mais méfiez- vous du nouveau conducteur des travaux, vous savez, le petit M. Lenoir; c'est un malin qui ne sort quasiment plus de la maison neuve. Voici le bac qui aborde; sans rancune, mon Urbain, soyez bon enfant, et on ne causera pas. — A vous revoir, maître Robert.

Elle avait repris son panier, rattaché sa cape de serge, et elle quitta la barque d'un pied alerte. Urbain, qui avait paru très-embarrassé et qui voulait sans doute éviter des questions, aida le père Surot à débarquer ses paquets et à les porter jusque chez lui, laissant le passeur singulièrement intrigué.

Lorsque la Cliiide vit son frère disparaître à la suite du vieux paysan , elle frappa de nouveau 'iu

poing sur ses genoux , en faisant entendre l'espèce de glapissement qui lui tenait lieu d'exclamation. Elle se leva vivement, courut à une petite butte d'où elle pouvait apercevoir la route suivie par son frère, regarda quelque temps et revint avec des gestes de dépit.

— Eh bien! qu'y a-t-il, la fille ? demanda le passeur.

La sourde-muette répondit par des signes rapides et tellement multipliés, que son père parut avoir quelque peine à comprendre.

— Doucement donc, doucement! dit- il en continuant à traduire tout haut ses gestes et ceux de la Claude selon son habitude; tu es fâchée qu'Urbain soit parti avec le père Surot? Pourquoi ça? — C'est toujours bon de rendre service à un voisin. — Tu crois qu'il est allé pour autre chose? — qu'il attend quelqu'un? — qui ça? — hein ? — Qu'est-ce que tu me montres sur l'autre bord? La maison de Richard! — Dieu nous sauve ! est-ce que le gars aurait quelque chose pour la Renée ?

La sourde-muette multiplia les signes affirmatits, en les accompagnant de son cri rauque.

— Ah! malheur! s'écria Robert en frappant du pied, est-ce bien possible ce aue tu dis là? C'est doa«

pour ça qu'il est si triste depuis que nous devons quitter le passage?... Oui, oui, je me souviens à cette heure I il ne manque jamais d'être sur le chemin de la Renée, et elle-même, elle a toujours quelque chose à nous dire ou à nous demander... Et je n'y avais pas pris garde ! Ah ! pauvre homme î on a bien raison de dire que nos yeux ne sont bons qu'à voir chez les voisins î

La Claude continuait à appuyer son opinion par signes avec une vivacité toujours plus irritée; le passeur croisa les bras.

— C'est bon, je te crois, reprit-il d'un ton chagrin ; je sais bien ce qui te met en si grand souci ! La femme du gars Urbain doit commander au logis, et tu as peur d'avoir une maîtresse. Il le faudra pourtant un jour ou l'autre; mais, s'il plaît au ciel, ce ne sera pas la filleule de maître Richard, non ; par le vrai Dieu I ma volonté est ailleurs. Je parlerai à Urbain... ou peut-être à la fille... C'est à savoir lequel vaut le mieux.

En murmurant ces derniers mots le passeur était allé s'asseoir au bord du bac, où il sembla tomber dans une méditation soucieuse. Evidemment il réfléchissait à la découverte qu'il venait de faire et au moyen de rompre le lien d'affection qui s'était formé

22 sous LES FILESS.

à son insu entre son fils et Renée. 11 fut arraché à Su rêverie par une exclamation de la sourde-muette. La Claude lui montrait du doigt Urbain, qui débouchait au loin par le sentier en compagnie de leur jeune voisine.

La filleule du boisier portait l'élégant costume des àrtisanes et avait, dans toute sa personne, une grâce frêle et mignonne qui rappelait la demoiselle. Elle tenait d'une main une ombrelle verte, de l'autre un i, vieux volume à couverture de basane et marchait à petits pas, Toreillé penchée vers Urbain comme dans une causerie intime. Ce fut seulement en arrivant au bac qu'elle releva la tête, rencontra le regard du passeur et le salua. Elle se réjouit tout haut de le trouver de ce côté de la rivière, et annonça que son parrain, arrête à la grande auberge pour y remiser le char -àbancs, ne tarderait pas à la rejoindre. 11 revenait avec elle de la forêt de la Bretèche, où elle était allée, selon l'habitude, faire le paiement de quinzaine.

Tout en parlant ainsi avec une volubiUté un peu embarrassée et comme quelqu'un qui cherche à se donner une contenance, elle était entrée dans le bac et s'était assise à l'arrière. Urbain, qui l'y avait suivie, prit le gros livre qu'elle venait de déposer près d'elle*

— Peut-on regarder? demanda- t-il.

— Cette question ! répliqua Renée en riaot, vous ne reconnaissez donc pas mon vieux Barômeî

Robert tressaillit.

— Le volume de comptes, dit-il en le prenant ; celui qu'on t'a prêté l'autre jour et où tu as trouvé qu'il manquait une feuille ?

— Où donc? demanda la jeune fille.

Ça doit être ici, dit le passeur en ouvrant le livre à une page tachée de rouille.

— Juste! s'écria Urbam. Eh! mon père, lisez-vous donc maintenant pour trouver si bien la place? Voyez, la feuille a été arrachée, car il en reste encore un morceau.

— Eh bien ! je n'en savais rien, reprit Renée ^ à vrai dire, je n'ouvre guère le volume que quand je vais à la Bretèche pour faire le compte des boisiers.

— Voici les preuves de vos promenades, dit Urbain, qui avait repris le Barème à son père, et montrait, de loin en loin, entre les pages de calcul, une fleur desséchée qui semblait entremêler au texte aride des souvenirs plus doux.

La filleule de Richard sourit et se mit à feuilleter avec Urbain le vieux livre, s'arrêtant à chacun de ces signets champôtrcs pour raconter où elle l'avait cueilli.

Le passeur, soucieux et les bras croisés, les laissa continuer cette revue, leurs têtes penchées Tune vers l'autre et leurs haleines mêlées, jusqu'à ce que les gestes irrités de la sourde-muette l'eussent averti. Il sortit brusquement de sa rêverie, fronça le sourcil et ordonna au jeune gars de passer à la forge, pour réclamer un harpon depuis longtemps attendu.

L'ordre était donné d'un ton qui ne permettait ni l'objection ni le retard. Urbain se leva avec un visible déplaisir, enjamba, sans se presser, les bancs du bateau, et se dirigea lentement vers la ville. Robert le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et se retourna alors vers la jeune fille.

Celle-ci rangeait les fleurs dans le Uvre avec un

soin minutieux, qui prouvait bien moins un amour

d'ordre que la distraction de son esprit. Il la regarda

un peu de temps sans parler, comme un homme qui

se consulte. Évidemment il hésitait sur le parti à

prendre avec la filleule de Richard. Le passeur l'avait

connue enfant et vue grandir sous ses yeux, dans les

habitudes familières qu'autorise le voisinage, jusqu'au

moment de son entrée au couvent \ mais, lorsqu'elle

en était sortie, cette séparation de cinq années, jointe

aux élégantes et discrètes manières de la jeune fille,

lui avait imposé. Dans Tintervalle d'ailleurs, la fortune de maître Richard s'était augmentée, et avec elle la distance qui séparait les deux familles. Le passeur le sentit instinctivement. Devenu plus timide avec Renée, il avait renoncé à son ancien tutoiement, et s'étai^ accoutumé à lui témoigner une sorte de déférence amicale. Il conservait pourtant au fond le souvenir de leur intimité première ; la jeune fille n'avait pu lui faire oublier l'enfant. Aussi, après avoir balancé quelque temps, il s'approcha d'elle brusquement, lui mit la main sur l'épaule, et dit à demi-voix :

— Il faut que je vous parle. Renée.

Elle leva vers lui les yeux avec un sourire interrogateur et étonné.

— A moi? dit-elle, et de quoi donc?

— Du gars Urbain.

Il sentit l'épaule de la jeune fille tressaillir sous ses doigts.

— Faut pas trembler pour ça, continua-t-il avec un peu d'impatience dans l'accent ; il s'agit de causer sans frime et d'amitié, car j'ai toujours idée que vous i.ous voulez du bien, Renée

— Ah î vous pouvez le croire, s'écria-t elle d'une

voix énîue, il n'est personne ici ou autre part à qui je souhaite plus de bonheur î

— Je vous remercie, ma fille, dit le passeur d'un ton plus doux ^ pour lors vous ne voudrez point que le gars Urbain me chagrine plus longtemps. Depuis que j'ai parlé de quitter La Roche, il n'a ni courage ni bonne humeur.

— Et pourquoi voulez-vous partir? demanda la jeune fille avec un accent de supplication plaintive.

— Pou.rquoi? répéta le passeur; ce n'est pas vous qui devez me .demander ça, la Renée ; vous me l'avez entendu dire trop de fois. Vous savez que je ne puis pas rester ici, que je ne le veux pas, et que c'est au gars de me suivre. Jusqu'à cette heure, dans notre famille, personne n'a jamais eu honte du métier de son père ; faut que le gars soit ce que je suis, ce que ses grands parents ont été ; qu'il vive dans le bac des Letour de sa sueur et de son courage : c'est notre gloire , ça I comme aux gentilshommes de conserver leurs manoirs et de vivre du rien-faire. Voilà assez longtemps que je tiens la gaffe de patron, le moment d'Urbain est venu, et là-bas c'est pour lui que la barque labourera la rivière.

— Ainsi vous avez déjà choisi votre nouvel endroit? demanda la jeune fille troublée.

Le passeur fit un signe affirmatif.

— Et... c'est peut être... bien loin? ajouta-t-cllc en hésitant.

— Bien loin, dit Robert ; sans compter que le passage est rude et des fois de grand péril; mais le gars est d'âge à avoir une aide.

— Une aide, répéta Renée sans avoir l'air de comprendre.

— Quoi donc? reprit Robert , avez- vous oublié Tancien temps, ma fille ? Quand Urbain et la Claude avaient leur mère (puisse Dieu l'avoir reçue dans sa gloire !), ne l'avez-vous pas vue manier l'aviron et tirer la cordelle?

— Je l'ai vue, dit la jeune fille.

— Donc, continua le passeur, faut que le gars ait de même une créature qui le secoure de sa vaillantise, et... je l'ai trouvée.

Renée se redressa comme si un coup l'eût frappée, mais elle retint l'exclamation qui entr'ouvrit ses lèvres.

— Oui, continua Robert, j'ai trouvé là où nous irons la fille de ma propre cousine... C'est fort comme un jeune chêne et doux comme le petit d'une brebis,

juste ce que je cherchais, car il faut au gars une brave créature qui aura du cœur dans les bras, et non pas une demoiselle...

Lajeune fille fit un mouvement qu'il aperçut dans l'ombre.

— Je ne dis pas ça pour vous, la Renée, ajouta-t-il avec un peu d'embarras.

— Votre fils sait-il vos intentions ? demanda-t-elle sans lever la tête.

— Pas encore, répondit le passeur , j'ai voulu d'abord vous en parler, parce que, selon votre volonté, vous pouvez me rendre triste ou content.

Renée voulut l'interrompre.

— Oh ! ne me dites pas le contraire, ajouta-t-il en lui prenant la main 5 voyons, ma pauvre fille, parlons le cœur grand ouvert, et pensons que le bon Dieu nous écoute. Si le gars est malheureux de partir, c'est rapport à vous ; s'il n'a plus de goût au travail, c'est qu'il ne s'occupe que de vous. Rien ne lui fait, rien ne lui dit, Si ce n'est de votre part. Vous l'avez ensorcelé!... en tout honneur, je le sais, ma fille; mais n'essayez pas de menteries avec un voisin et un ancien ami, avouez ce que vous avez dans la pensée.

— Faites excuse, maître Robert, balbutia Renée

LE PASSE^JR DE LA VILAJKE. 29

avec une fierté très-émue : ce que j'ai dans la pensée ne doit être avoué qu'au prêtre qui me confesse ; mais je puis vous jurer par toutes les choses saintes qu'il n'a jamais été question de rien de ce que vous dites entre votre fils et moi.

— Ainsi il ne vous a point parlé de son amitié, e^ vous ne lui avez fait aucune promesse?

— Jamais.

Le passeur lui saisit la main.

— Alors engagez-moi votre foi que vous ne Técouterez ni ne lui répondrez dans l'avenir, s'écria-t-il ; c'est une grâce que je vous demande, la Renée. Ne croyez pas que ce soit par mépris pour vous ou par mauvaiseté. Aussi vrai qu'il y a un Dieu dans le ciel, je ne vous veux que du bien ; mais c'est pour ça même que je vous demande de ne pas donner d'espérances à Urbain. Il y a dans mon esprit un empêchement... Puis, ni les états, ni les fortunes ne sont pour aller ensemble. Tôt ou tard, mes pauvres gens, vous le verriez tous deux ; faut pas coudre le berlinge et la soie au même habit. La filleule de maître Richard a trop de mignonnerie pour devenir la femme d'un pauvre passeur de rivière. De meilleurs gars qu'Urbain seront fiers de lui donner l'anneau d'argent.

— C'est à savoir si leurs pères auront moins de fierté que maitre Robert, reprit la jeune fille, dans la voix de laquelle tremblaient des larmes, bien qu'elle s'efforçât de sourire 5 mais alors, comme à cette heure, je me rappellerai le quatrième commandement. Vous pouvez dormir en repos ; ce ne sera jamais par ma volonté que votre fils oubliera Tobéissance.

Et comme le passeur voulait la remercier :

— C'est assez, c'est assez, ajouta-t-elle précipitamment, voici qu'on vient; au nom de Dieu, la paix î On pourrait vous entendre.

A ces mots, elle se leva vivement et alla s'asseoir à l'autre extrémité du bateau.

Claude, qui avait suivi du regard toute la scène précédente, resta les yeux attachés sur la jeune fille, et s'efforça de lire sur ses traits, à la lueur des étoiles, ce que son attitude et les gestes du passeur n'avaient pu lui faire deviner j mais, gênée de cette attention, Renée se détourna, pencha la tête, et ne laissa plus voir qu'une silhouette confuse , à demi effacée dans l'ombre.

L^S gens dont la venue avait brusquement terminé son entretien avec le père d'Urbain étaient de nouveaux passagers;, parmi lesquels se trouvait ie parrain

LE PASSEUR DE LA VILAINE. 3i

môme de Renée, le grand boisier. Robert le reconnut de loin à sa voix haute, qui semblait imposer silence à tous les autres, et à sa démarche, dont la résolution avait quelque chose d'agressif. 11 portait une limousine brune et une casquette de peau de loup dont les poils se conrondaient avec ses favoris grisonnants. Les yeux petits et injectés de sang, le teint d'un rouge violacé, les narines ouvertes, la mâchoire fortement accusée, lui donnaient une physionomie violente qui frappait au premier coup d'œil. Richard s'avançait en faisant tourner dans sa main velue un fort bâton de charme, le long duquel avait été incrustée une bande de cuivre qui portait les divisions du mètre. 11 entra dans le bac le dernier, sans saluer le passeur par son nom, comme l'avaient fait les autres, gagna le banc du fond, et cria de pousser.

Robert demeura immobile à l'avant, le coude appuyé sur sa gaffe.

— - Eh bien! est-ce qu'il n'a pas entendu celui-là, reprit le grand boisier. Hola ! eh ! l'endormi, en route, nous n'avons pas de temps à perdre.

Le passeur se retourna à demi avec une nonchalance aifectée.

— Si maitrc Richard est si pressé, il n'a qi^'à so servir de sou pont, dit-il froidcmciit.

— Qu'est-ce que c'est, reprit le parrain de Renée, on fait donc le plaisant ce soir? Je te dis que je paie le passage ; voyons, quand comptes-tu partir ?

— Quand le gars sera de retour, répliqua tranquillement Robert.

— Comment ! c'est ton fils que nous attendons ? s'écria Richard avec un éclat de rire insolent; ah bien ! à la bonne heure ; soyez donc à la commodité du gars Urbain ! Voyons, tu dois pourtant connaître ton métier, depuis le temps que tu patauges dans la Vilaine. Sais-tu bien ce que c'est qu'un passeur?

— Oui, dit Robert en le regardant ; c'est un homme qui n'a de complaisance que pour ceux qui ont de la politesse.

Un flot de sang monta au visage du grand boisier, qui se leva.

— Ah ! tonnerre du bon Dieu ! ne va pas m'agacer les nerfs, ou ça se gâtera, s'écria-t-il ; veux-tu nous passer, dis? — Non? — Eh bien ! mille diables î nous allons' voir I

— Arrêtez, mon parrain, voici Urbain , on va partir, interrompit Renée.

Le jeune homme arrivait en effet avec le harpon, et sauta dans la barque.

■ — Enfin ! s'écria Richard ; mille tonnerres î ça n'est pas malheureux...

Presque au même instant, le bac se détacha de la rive. La nuit était complètement close, on ne voyait aucune étoile dans le ciel, et les deux bords furent bientôt cachés par la brume. Les quelques passagers dispersés dans le bac gardaient le silence -, on n'entendait que le frôlement de l'aviron contre les flancs de la barque et le clapotis des eaux sous la carène. Tout à coup une lueur traversa la nuit, et un coup de feu retentit sur la rive droite. Tous les regards se tournèrent de ce côté.

— Dieu nous assiste! voici quelqu'un qui chasse bien tard, fit observer un des passagers.

— 11 y a des gibiers qu'on chasse mieux la nuit, répliqua le passeur.

— Lesquels?

— Ceux dont on veut se venger ou hériter.

— Eh non! ce n'est rien, interrompit brusquement le grand boisier; quelque mauvais gars qui s^amuse à brûler la poudre volée aux mineurs.

— Possible, dit Robert 5 mais on en a peut-être dit autant, voilà huit années, quand on a entendu le coup de fusil qui a tué Antoine Bure).

Richard fit un mouvement.

— Au fait, ce devait être de ce côté, dit-il.

— Plus en amont, répondit le passeur ; là-bas, devant la Roche- Ver te.

— Encore un mauvais coup des chouans, reprit le grand boisier ; ils avaient juré de se venger de Burel, parce que, soi-disant, il avait espionné pour les bleus. Si le garde chasse de M. le comte n'était pas mort en prison, on aurait €u de lui la vérité.

— Ça n'est pas sûr, dit Robert en secouant la tête.

— Pourquoi ça?

•— Parce que j'ai idée que le garde-chasse n'était point au fait.

— Qu'en sais-tu?

— Dame! j'en sais... ce que j'ai vu.

Richard releva vivement la tête.

— Toi! s'écria-t-il, tu as vu quelque chose?... Allons donc, quand tu as été appelé devant les juges, tu n'as rien dit.

— Nous autres, les passeurs, nous ne sommes pas de la maréchaussée, répliqua Robert sèchement.

— Et puis on ne sait pas ce qu'une parole en justice peut faire de mal, ajouta un des passagers. M. le comte, qu'on avait l'air de soupçonner, était un homme de

grande importance ; qui lui aurait fait tort aurait pu s'en repentir; mais le voilà mort d'avant-hier , que Dieu ait pitié de son âme ! A cette heure, maitre Robert peut causer sans danger.

Le passeur ne répondit à cette invitation indirecte qu'en hochant la tête. La réserve était en effet un des caractères distinclifs de ses pareils, et ils en avaient fait, en même temps, un point d'honneur et une sauvegarde. Si leur poste rendait l'observation facile et permettait certaines découvertes, l'isolement les exposait sans défense aux rancunes de tous ceux qu'auraient pu compromettre leurs indiscrétions. En position de beaucoup savoir, ils devaient montrer une grande prudence, s'ils ne voulaient avoir beaucoup à craindre.

Aussi, contents de faire comprendre que rien ne leur échappait, ils évitaient en général d'en dire davantage, ménageant ainsi à la fois leur réputation de clairvoyance et leur sûreté. Robert ne sembla donc point disposé à pousser plus loin ses révélations sur le meurtre autrefois commis près du passage ; mais le grand boisier prit à tâche de Ty forcer. Il le railla avec son audace habituelle, en le mettant au défi de justifier ses prétentions. 11 y avait quelque chose d'étrange dans la lutte de ces deux hommes, dans l'achar-

nement fiévreux que mettait l'un à faire parler, et dans l'effort entrecoupé d'impatience menaçante que faisait l'autre pour se taire. Enfin Robert parut poussé à bout.

— Alors vous voulez absolument qne je raconte la chose ? s'écria-t-il les yeux fixés sur Richard.

— Pardieu I il me semble que tu as eu le temps de préparer ton histoire, répliqua celui-ci en ricanant; voyons, vieux farceur, qu'est ce que tu as vu?

— J'ai vu, dit Robert lentement... j'ai vu l'assassin deBurel.

Tous les auditeurs se rapprochèrent; le grand botsier éclata de rire.

— Oh 1 fameux ! dit-il , et peut-être bien même que tu lui as parlé ?

— Non, reprit le passeur d'un accent que ces moqueries avaient enfin animé ; mais je puis vous dire comment il a fait le coup et pourquoi on n'a pas retrouvé ses traces.

— Voyons ça ! dit Richard, qui s'assit pour écouter.

— Eh bien donci reprit Robert, c'était un soir, comme qui dirait aujourd'hui, mais beaucoup plus tard, un peu avant la mi-nuit; le ciel était si bas qu'il touchait la rivière, et il faisait une pluie si menue

qu'on ne Tentendait pas tomber. J'étais là^ au fond de mon bac^ sous un morceau de prélart goudronné ; je cherchais à dormir, mais faut croire que je sentais le malheur dans Pair, impossible de fermer les yeux. La nuit était tranquille à ce point qu'on entendait les poissons sursauter dans le chenal. Gomme j'avais malgré moi l'oreille au gué, voilà que dans un certain moment je crois reconnaître les pas d'un voyageur sur la route; il semblait approcher de la rivière; je distinguais le bruit de son bâton sur les cailloux. Je regarde; une ombre venait de paraître à la pente du coteau; elle arrivait devant la Roche-Verte^ quand subitement un coup de feu part et l'abat.

— C'était Antoine Burel? interrompirent plusieurs voix.

— Gomme vous dites^ mes gens, reprit Robert; il avait reçu les deux balles dans le flanc, et il n'était pas encore tombé qu'il était déjà mort.

— Mais après... vous... qu'avez- vous fait? demanda Richard visiblement intéressé.

— J'allais sauter à terre et courir à la Roche- Verte, reprit le passeur; mais, comme je tirais l'amarre pour aborder, j'entends quelque clioso qui tombe à l'eau; je me retourne, et qu'est-ce que j'aperçois?... Une

tête qui flotte dans le courant et qui s'avance de mon coté! Je n*ai que le temps de me rejeter au fond de mon bac-, Tassàssin arrive à la nage jusqu'au plat bord du bàteàù, le longe main sur main, et file devant moi, la tête haute et le fusil en bandoulière.

— De sorte que vous l'avez reconnu ? interrompit le grand boisier en se penchant vers Robert.

— Est-ce que je n'ai pas dit que c'était la nuit ? répliqua celui-ci sans lever les yeux.

— Alors ça pourrait être tout de même le gardechasse du comte, objecta un passager.

' — Si le garde-chasse avait su nager, répondit Robert.

— Au fait, dit Urbain, quand il est tombé, Tan dernier, dans l'étang du manoir, il se ferait noyé sans le jardinier.

— Pardieu! je gage qu'il revenait du cabaret, interrompit le grand boisier ;i\ suffît de quelques verres de cognac pour paralyser le meilleur nageur. Mais attention, eh! voilà que nous arrivons. Renée, dormezvous, ma chère? Allons, debout!

La jeune fille, qui était restée étrangère à *x)ut ce qui s'était dit , se redressa à la voix de son parrain , réunit le vieux barème, le petit panier, l'om-

brelle déposés sur le banc, et se hâta de débarquer. Urbain, debout près de son aviron, espérait un adieu ou du moins un regard; mais elle s'éloigna en silence, atteignit le détour du chemin, et disparut sans avoir retourné la tête.

Renée tint parole : à partir de sa conversation avec le père d'Urbain, elle évita soigneusement les occasions de rencontrer son fils. Auparavant, elle avait sans cesse^ quelques demandes à faire au nom de son parrain ou pour elle-même, il ne s'écoulait point un seul jour sans qu'on la vît à la maisonnette du passeur, ou sans qu'Urbain se présentât à la nouvelle demeure eu grand boisier ; eWe oqsssl tout à coup ses visites et évita celles de son jeune voisin. Celui-ci, d'abord surpris, voulut en vain découvrir la cause d'un pareil changement. Ainsi que Renée l'avait affirmé à Robert, leur intimité s'était bornée jusqu'alors à une préférence tacite qui ne pouvait donner de prétexte à aucune explication : sans engagements réciproques, ils

n'avakînt rien à se demander. Le passeur était précisément intervenu à ce moment où les chaînes, déjà soudées à chaque cœur, ne s'étaient point réunies pour former un lien commun. Pris des deux côtés, ils n'avaient pu se faire aucun aveu et se trouvaient sans droits l'un sur l'autre. Il en résulta pour Renée plus de facilité à dénouer leurs habitudes familières, et pour Urbain Timpossibilité de se plaindre.

Cependant, si l'amour silencieux du jeune homme le laissait sans privilège, il n'en était ni moins ardent ni moins absolu. L'espèce de mystère même dans lequel il avait grandi lui donnait l'irrésistible élan do toute passion que l'expérience n'a point éprouvée. L'attachement le plus sincère s'amoindrit souvent à l'essai -, mais tant qu'il demeure dans le domaine de l'idéal, tout l'exalte. L'essaim des illusions l'enveloppe et l'emporte toujours plus haut, comme ces chérubins qu'on nous peint dans les ascensions de la mère du Christ. Pour tous les bonheurs de la terre, quels qu'ils soient, la réalité reste au-dessous du rêve, et l'ardeur de la possession ne peut être comparée à celle de l'espérance. Aussi Tamour inavoué d'Urbain s'était-il insensiblement emparé de tout son être^ le jeune homme en avait fait l'unique objet de ses méditations;

42 sous L£S FILETS.

il y rapportait tous ses efforts, tous ses souhaits. Le brusque abandon de Renée lui enleva subitement cette occupation secrète de sa vie. En cessant de la voir et de l'entendre presque à toute heure comme par le passée il sentit qu'il se faisait, autour de lui une sorte de vide et de silence général.

11 avait d'abord multiplié les tentatives pour se rapprocher de la jeune fille ; mais, quand il reconnut l'intention visible de le fuir, il pensa que sa recherche déplaisait, et qu'il devait renoncer à tout espoir. QueU que cruelle que fût la découverte, il ne chercha point 4 la repousser. Esprit simple et cœur vaillant, il n'avait ni l'orgueilleuse habileté qui déguise la défaite, ni la lâcheté peureuse qui cherche à nier la blessure. Il se dit que son amour n'était point partagé, que sa présence devenait importune, et, sans se plaindre, sans récriminer, sans croira qu'on lui dût ce qui lui était refusé, il cessa ses poursuites avec la dignité discrète de ceux qui se respectent assez eux-mêmes pour savoir respecter les autres. Seulement l'effort le brisa : précipité tout à coup du haut de ses espérances il demeura tellement étourdi de la chute, qu'il en devint insensible à ce qui l'entourait.

La Claude, qui avait tout observe et tout compris.

redoubla vainement de soins : il ne parut point y prendre garde. Vainement aussi Robert l'entretint de leur résidence prochaine ; il ne parut point entendre. Toutefois, quand le passeur, encouragé par un silence dont il ne devinait point la cause, voulut en venir à l'union projetée, Urbain tressaillit, puis secoua la tête ; et, comme Robert allait insister :

— Ne parlons pas de ça, mon père, dit-il avec émotion ; je n'ai point maintenant l'idée au mariage, et s'il plaît à Dieu, je resterai ce que je suis, pour vous servir.

Le passeur avait espéré que cet abattement serait une crise et que la tristesse du jeune gars n'aurait qu'un temps ; contre son attente , elle augmenta de jour en jour et de semaine en semaine. Urbain ne se plaignit pas, mais il avait cessé de chanter, il ne riait plus, et, chaque fois que son père se tournait de son côté, il le surprenait les yeux fixés sur la maison neuve du coteau.

Cette persistance finit par inquiéter Robert, dont le trouble se traduisit en mécontentement. Il se mit à gourmander le jeune passeur de son mutisme, de sa nonchalance et de son manque de goût à toute chose. Urbain répondit d'abord avecdoucour, puis plus vivo-

<ê4 SOUS LES FILETS.

ment. La bonne harmonie qui avait jusqu'alors régné chez les Letour allait s' altérant de jour en jour. Ne pouvant se satisfaire réciproquement, on finissait par s'aigrir ; le lien de famille se relâchait peu à peu dans ces débats sans cesse renouvelés. Le jeune homme s'en aperçut et devint plus sombre.

On avait atteint les premiers jours de décembre-, les neiges qui fondaient avaient grossi la Vilaine, qui roulait sur son lit de vase des eaux troubles déjà parsemées d'épaves emportées par les inondations. Quelques caboteurs, retenus en rivière par le mauvais temps, étaient amarrés le long du bord, et leurs équipages remplissaient les cabarets de planches élevés sur les deux rives pour les ouvriers civils et militaires employés à la construction du pont suspendu. Contre son habitude, Urbain était allé les rejoindre à plusieurs reprises, et son père, qui avait besoin de bras de renfort pour le passage, devenu plus difficile, avait dû deux ou trois fois l'y faire chercher.

Le passeur supporta d'abord assez tranquillement ces absences ; mais, un jour qu'Urbain s'était attardé outre mesure, il perdit patience et éclata. Le jeune homme venait de sauter dans le bac, les joues animées el l'œil brillant d'un éclat que le passeur attribua

LE PASSrUR DE LA VILAINE. 45

aux libations de la canlinc; il lui jeta un regard sévère.

— Si on n'a point de goût pour les gens de son logis, il me paraît qu'on en a de reste pour ceux du dehors, dit-il avec une irritation mal contenue ; Dieu me damne ! voilà des mois que je ne vous ai vu si vif de courage et si rougeaud de contentement.

— Faites excuse, mon père, dit Urbain, dont la voix haletait ; si le sang me bout sur l'heure, ce n'est point que j'aie le cœur plus joyeux.

— C'est donc que le cognac des caboteurs était plus fort ? reprit Robert ironiquement.

— Non, non, répUqua doucement le jeune homme, c'est seulement que j'ai trouvé un remède à ce qui nous chagrine.

Robert le regarda d'un air d'étonnement interrogateur.

— Voilà trop de mois que le mauvais vent souffle chez nous, reprit le jeune gars -, vous, la Claude et moi, ne sommes plus ce que nous étions; ça ne peut continuer plus longtemps. Un jour ou l'autre, quand l'épine que j'ai dans le cœur me tourmentera trop fort, je puis oublier ce que je vous dois de respect ; par rancœur, vous m'ôterez votre amitié, et, après

un tel bien perdu, autant vaudrait pour moi dormir sous l'eau Jusqu'au jugement.

-T- A la bonne heure ! dit Robert, adouci et touché par le ton de son fils ; mais si c'est ton idée de me contenter, qui t'en empêche?

— Ah ! vous le savez trop bien, mon père î s'écria Urbain en fixant les yeux sur le passeur. A des mots que vous avez dits ces jours-ci, et aux regards que je vous ai vu jeter vers la maison neuve, j'ai bien reconnu que vous étiez au fait. Pour lors, vous devez comprendre le reste. Le cœur triste fait la triste humeur.

— Et n'es-tu donc plus un homme? interrompit Robert avec une indignation tempérée de tendresse. Voyons, jour de Dieul ton âme est à toi peut-être... Ne peux- tu la tourner d'un autre côté?

— J'ai essayé, dit le jeune garçon avec découragement, mais tout a été inutile. Tant que je serai ici, mon cœur ira du même côté que mes yeux. J'ai beau ne la voir ni lui parler, il y a autour de moi des choses qui me la montrent ou me causent d'elle. Vousmêmes, mes chères gens, yous me la rappelez. Le seul moyen de guérir est donc de tout quitter, d'aller bien loin-, aussi mon parti est pris sans rémission, mon

père, et je viens vous demander mon congé..

— Toi 1 s'écria' le passeur saisi , tu veux partir ! Penses - tu bien à ce que tu dis là, Urbain? Tu \eux nous laisser seuls, la Claude et moi! As-tu donc si peu d'amitié pour les tiens?

— C'est le contraire qu'il faudrait dire, mon père, reprit le jeune homme ému 5 si j'avais moins d'amitié pour vous et pour la Claude, je resterais ici avec mon mal, qui me plaît encore plus que tout 5 mais, je le sens, tôt ou tard la tristesse serait la plus forte, et alors Dieu sait ce qui arriverait ! Laissez-moi donc chercher ailleurs ma calmie. Le capitaine du lougre qui est là Vis-à-vis veut bien me prendre pour matelot, et j'ai promis de m'en aller ce soir avec lui.

— Est-ce possible ? s'écria Robert en changeant de visage, et tu espères partir comme ça de ta seule volonté?

— Faites excuse, mon père, faut encore que la vôtre soit d'accord.

— *Et elle ne le sera jamais, interrompit le passeur avec force. N'as-tu pas de honte, malheureux, dépenser à nous abandonner quand la rivière est en rage, que nous avons besoin de tes bras, et que mes jieilles forces n'ont que les tiennes poup allégeance ?

N'est-ce pas bien brave de laisser, au moment le plus dur, toute la peine à une fille et à un vieil homme ? Veux -tu que, faute d'un aviron, il arrive aux passagers quelque malheur qui donne raison au ponf^

— Pour Dieu ! mon père, ne me dites point tout ça et ne travaillez pas à me retenir, s'écria Urbain dans une angoisse à faire compassion ; depuis un mois, je n'y ai que trop songé pour mon repos. Croyez-moi, mieux vaut encore que je vous laisse ; Torage qui remue la rivière n'est pas le plus dangereux. Si je restais, voyez-vous, qui sait? je voudrais... je pourrais.,. Ah! pour notre salut à tous, mon père, ne m'empêchez point de partir.

Il y avait dans les traits, dans le geste et dans Taccent du jeune passeur une agitation un peu égarée qui saisit Robert. La Claude, attentive aux débats depuis le premier instant, s'était approchée. Ses yeux allaient d'Urbain à Robert j toutes ses facultés semblaient occupées à deviner leurs paroles dans leurs regards et dans leurs mouvements. A l'espèce de supplication suprême jetée par son frère, elle lui prit le bras et poussa son cri convulsif. Le passeur la montra au jeune homme.

— Entends-tu la créature qui te prie à sa manière?

dit-il avec émotion ; elle aussi, elle a besoin de toi ! La sourde-muette Tinterrompit par des gestes d'interrogation.

— Oui, répondit Robert, oui, ma pauvre fille, c'est ça, tu as compris ; mais ne crains rien : je le forcerai à rester avec nous.

La Claude répondit négativement.

— Quoi I reprit le passeur étonné, toi aussi tu te mets contre moi ? Que signifient ces signes, voyons? — Le gars est malheureux ici. — Est-ce ma faute? — S'il reste, il arrivera malheur!... — Et quel malheur donc?

La Claude montra, par un geste énergique, les eaux noirâtres qui tourbillonnaient autour du bac , Robert pâlit.

— Qu'est-ce que tu veux dire? s'écria-t-il. Comment ! Urbain pourrait !... Vous êtes folle, la Claude ; c'est impossible î — Hein ! Vous dites que vous en êtes sûre ! Il y a déjà pensé? — Par le vrai Dieu l entends-tu ce qu'elle dit, toi? Est-ce vrai, malheureux? Réponds, est-ce vrai?

Urbain s'assit sur le bord du bateau et cacha . son visage dans ses deux mains.

— Quoil reprit le passeur après un moment de si-

lence, as-tu vraiment renié ton baptême pour vouloir mourir de ta volonté et en donnant ton âme à la damnation ?

— Je vous ai averti, murmura Urbain d'une voix saccadée. Par moments le cœur me saigne si fort que je ne me commande plus et que je me sens emporté à la mort. Hier, en passant avec la Claude dans le petit bac^ quand nous sommes arrivés au fort du courant, j 'ai eu une tentation, c'est la vérité. Je me suis levé malgré moi en criant de tristesse, et j'ai mis le pied sur le bord du bateau. L'eau m'attirait ; mais la Claude m'a retenu et m'a regardé d'un air qui m'a fait honte... J'ai repris l'aviron... seulement, mes idées me font peur, et voilà pourquoi je veux partir.

— Et qui me dit que tu seras plus sage loin d'ici ? objecta Robert. Que feras-tu si tu es pris là-bas. du mal du pays ? Il n'y aura plus personne pour te défendre contre tes mauvaises pensées. Jureras- tu par ta communion de me revenir, sauf les jugements de Dieu?

Urbain ne répondit pas.

— Tu vois, tu n'oses pas promettre, continua son père avec angoisse, tu n'as pas de confiance en toimême. Ou plutôt, tiens, veux -tu que je te dise? tu as

menti, malheureux! Ta partance n'est qu'un coup de désespoir; tu veux être loin de nous pour rester mattre de ta vie et la mettre à terre quand el!e te pèsera trop lourd. Sois franc une dernière fois ; avoue, malheureux, avoue!

— Eh bien ! que Dieu vous pardonne ! vous avez dit ce que je n'osais pas me dire à moi-même l s'écria Urbain, dont la douleur éclata ; oui, si Dieu ne me redonne le goût de vivre, il faudra en fmir. Oh ! ne me le reprochez pas, mon père ; je me le reproche assez. Bien des fois j'ai frappé ma poitrine de rage en me disant : — Tu es un lâche ! — Et le souvenir de la Renée restait toujours le plus fort. Beaucoup, à ma place , croiraient qu'elle emploie quelque méchant charme pour me perdre 5 mais moi, je ne l'accuse point, je ne lui en veux pas-, non, après tout le mal qu'elle m'a fait, je la voudrais encore heureuse comme une reine.

— Alors, dit le passeur attendri malgré lui, c'est d'elle seule que dépend ta peine ou ton contentement.

— Hélas î reprit Urbain, dont la voix faiblissait, je ne l'ai pas voulu, mais c'est la vérité. Je ne vous dirai paa comme Je l'aime, mon père ^ non j'aurais honte do

Tavouer a un homme sage. Je puis vous assurer seule- ■ ment qu'avec elle tout me serait bon : la misère, le plus rude travail , la mauvaise renommée ; elle me serait un remède à tout. Mais que sert d'y penser ? Sa gloire souffrirait trop d'être la femme d'un passeur; je vois bien maintenant qu'elle me méprise... C'est M. Lenoir qu'elle veut... 11 ne quitte plus la maison neuve; aussi il n'y a pas à balancer, mon père ; il faut se dire adieu, quand ce devrait être pour jusqu'à l'éternité !

Ici Tattendrissement d'Urbain lui coupa la parole, et la Claude, qui vit les larmes gonfler ses paupières, l'entoura d'un de ses bras avec des gestes de compassion et d'amitié. Robert, debout devant le frère et la sœur réunis dans cet embrassement, les regarda quelque temps en silence. Un grand combat se livrait dans son cœur et se trahissait sur son visage en rapides changements d'expression. Enfin il passa la main sur son front comme pour chasser le nuage de pensées qui s'y étaient amoncelées , releva la tête et aperçut des voyageurs au sommet de la rive escarpée. Se tournant alors vers la Claude et Urbain :

— Allons! s'écria-t-il brusquement, debout et aux avirons! voici qu'on arrive. Nous reparlerons de fios affaires sur l'autre bord.

Le frère et la sœur s'essuyèrent vivement les yeux et obéirent.

Les nouveaux venus étaient des charretiers de maître Richard -, ils amenaient des bœufs et des chevaux d'attelage qu'on embarqua avec quelque peine. Le bac franchit assez rapidement le premier quart du passage-, mais, arrivé au chenal, il dévia comme d'habitude, malgré les efforts des rameurs. Telles étaient, en effet, parfois les difficultés de la traversée, qu'on avait vu des diligences embarquées à minuit n'atteindre l'autre rive qu'à six heures du matin. Sans se prolonger à beaucoup près autant, le voyage fut assez long pour permettre à Robert de réfléchir, et, lorsqu'il arriva à l'autre bord, sa résolution était prise. Il aida lui-même à débarquer les attelages, fit à demivoix aux charretiers une recommandation qu'Urbain n'entendit pas ; puis, ramenant le bac à la cordelle jusqu'à la station de passage, il l'amarra à l'organeau et fit signe au jeune homme et à la sourde-muette de le suivre au logis.

Lamaisonnettedupasseurétaitbâtieaubasdel'escarpementqui bordait larivière. Le long du muravaient été entassés des débris de vieux bacs, des avirons hors de service et des fragments do cordages qu'entremêlaient

54 sous LE3 FILETS.

des touffes de myrtes et des branches éparpillées de rosiers du Bengale, autrefois plantés par Urbain, maintenant abandonnés. L'habitation n'avait qu'un rez-dechaussée partagé en deux pièces, la première consacrée aux usages domestiques et garnie de lits clos à battants refermés ; la seconde, sans destination particulière, où les meilleurs meubles avaient été réunis. La petite fenêtre était garnie d'un rideau de coutil à carreaux. Au plafond se balançait un navire à la voile armé de canons de cuivre ; sur la cheminée, un enfant Jésus en cire, renfermé dans une cage de verre, était entouré des bustes de Paul et de Virginie ; au mur enfin, on avait suspendu deux cadres de bois noir avec les portraits de la famille royale et un bénitier de faïence surmonté d'une branche, de buis bénit le dimanche des Rameaux.

Ce fut là que le passeur entra avec sa fille et son fils. Le silence qu'il avait gardé jusqu'alors, son air préoccupé, le choix du lieu où Ton ne venait que rarement, tout les avait préparés à un acte sérieux. La Claude demeura près de la porte, l'air curieux et le regard aux aguets, tandis que le jeune homme s'avançait lentement jusqu'à l'armoire de chêne qui occupait le fond, et, appuyé à son angle sculpté, attendait que son père

prît la parole. Celui-ci se promena quelque temps sans rien dire, alla regarder à la fenêtre, puis se remit à marcher en silence.

Après une assez longue attente, le frère et la sœur échangèrent un regard, de surprise; enfin celle-ci, moins patiente, adressa à Robert son cri interrqgatcur.

— Patience, patience 1 répondit le passeur en lui faisant signe de la main.

Claude montra Urbain, qui attendait, la tête basse et les bras croisés.

— Je sais, reprit Robert; il faut que le sort du gars se décide, et ça ne tardera pas ; mais il me manque encore quelqu'un.

— Qui donc , mon père? demanda le jeune homme.

— Tu vas le savoir, dit le passeur en prêtant l'oreille ; car, si je ne me trompe, voici qu'on arrive.

Un pas léger venait en effet de se faire entendre dans la pièce voisine et s'arrêta à la porte. Robert alla l'ouvrir. Renée parut sur le seuil.

A sa vue, la sourde-muette et Urbain poussèrent un c: i de surprise ; la filleule du grand boisier s'arrêta confuse.

— Pardon, dit-elle sans oser lever les yeux, je croyais trouver tout seul maître Robert... On vient de me dire qu'il voulait me voir... Le garçon charretier aura fait erreur?

— Excusez-moi, ma fille; il a dit ce qu'il devait vous dire, répliqua Letour; c'était bien vous que j'attendais.

A ces mots, il la prit par la main, la conduisit à un escabeau .et s'assit lui-même vis-à-vis, dans le vieux fauteuil de famille.

— Il s'agit d'une affaire qui vous intéresse comme nous, la Renée, reprit-il après une pause. Voilà trois mois passés, nous avons causé ensemble d'une chose...

— Que je n'ai pas oubliée, interrompit vivement la W ieune fille.

— Vous me l'avez prouvé, pauvre créature ! dit le passeur, et je vous en remercie; mais à cette heure, faut que je vous en reparle... et peut-être bien d'une autre manière. Le bon Dieu mène le monde comme il lui plaît, ma fille, et nous autres nous flottons à sa volonté.

— Je vous écoute, maître Robert.

— Eh bien donc... pour lors... c'est^pour vous dire

que le gars Urbain est devenu triste, qu'il s'ennuie au pays, qu'il veut nous quitter...

La jeune fille se redressa et devint pâle.

— Ah I mon Dieu I... et... vous !... vous ne le retenez pas, maître Robert? demanda-t-elle.

— Je le voudrais, reprit le passeur ; mais il ne peut, soi-disant, demeurer davantage. 11 a ici une trop grosse affliction dans le cœur.

— Mais peut-être que vous pourriez... la lui retirer... objecta Renée très bas.

Urbain ne permit point à Robert de répondre. Surpris d'abord de l'entrée de la jeune fille, puis des paroles prononcées par son père, il saisit enfin, avec une sorte d'emportement désespéré, l'occasion qui lui était oficrte.

— Non, s'écria- t-il , vous le savez trop bien que ni lui, ni la Claude, ni moi ne pouvons rien.

Et comme Renée s'était levée effrayée à cette espèce d'explosion :

— Ôh 1 ne sortez pas ! conlinua-t-il en faisant un mouvement vers la porte et avec une véhémence croissante ; laisse:: -moi une fois tout dire î Avant la séparation, jo veux au moins décharger mon cœur. Sache?

donc bien, Renée, que si je veux partir, c'est que je ne peux plus endurer votre mépris î

La jeune fille laissa écliapper une exclamation douloureuse qui semblait protester.

— N'est-ce pas le vrai mot? reprit Urbain; quand au lieu de vivre en bon voisinage comme autrefois, vous détournez la tête pour ne pas me voir ; quand vous ne répondez plus que par oui ou non à toutes mes demandes; quand j'ai reconnu que vous ne me vouliez plus de bien comme par le passé, et que peu vous importait de me voir ici ou là, en vie ou au cimetière î

La jeune fille joignit les mains et tourna vers le pas* seur des yeux voilés de larmes.

— Entendez- vous... ce qu'il dit? balbutia-t-elle.

— Vous n'avez qu'à lui répondre, ma fille, répliqua Robert.

— Oh î non... pas moi! reprit-el'e j moi, je ne saurais pas ce que je puis dire; mais vous, maître Robert, au nom du Sauveur ! dites-lui qu'il n'y a point de ma faute, qu'il iallait faire comme j'ai fait ! Vous qui êtes son pero, redonnez lui de la force et de la joie.

— Ça sera difficile, dit le passeur. Je pourrais bien lui prc;uclt:c q-ij loiil rod^vicadra coriime autrefois;

mais ça ne suiiira plus. A cette heure, pour le remettre debout sur son courage, faudrait lui dira que son amitié ne vous fait point affront et que la maison d*un pauvre passeur vous paraîtra aussi plaisante que la * belle maison du grand boisier. Ne serait-ce point mentir, ma fîlle^ dites-moi?

Renée, rouge et tremblante, ne put retenir davantage ses larmes; elle voulut cacher son visage dans son tablier; mais le passeur la pressa doucement de répondre. Alors se penchant sur son épaule, elle, murmura :

— Gonsolez-le... n'importe comment...

Urbain, qui s'était approché pour entendre, jeta un grand cri et t mba à genoux de Fautre côté du vieillard, qui les enveloppa tous deux de ses bras. Quant à la sourde-muette, dès qu'elle eut compris ce qui venait de se passer, elle frappa Fun contre Fautre ses poings fermés, fit entendre son glapissement douloureux, et s'élança hors de la chambre en refermant la porte avec violence.

L'entretien se prolongea entre la jeune fille, Urbain et le passeur. Les craintes de ce dernier, d'abord pour le bonheur, puis pour l'existence de son fils, l'avaient amené à la résolution qui venait de s'accomplir. Obligé de renoncer à ses projets malgré les raisons données à la jeune fille et des répugnances particulières dont il lui avait fait un secret, il ne voulut point que de nouvelles réflexions pussent, en ravivant les regrets, créer de nouvelles incertitudes. Ami des questions tranchées, comme tous les esprits simples et prompts, il proposa lui-même de parler sans retard au grand boisier.

L'inégalité de fortune des deux familles eût pu sembler un obstacle, si la filleule avait eu quelques droits

LE PASSEUR Di^ LA YILAINE. 61

sur celle de son parrain^ mais, restée orpheline et sans ressources, Renée n'avait rien à attendre de maître Richard. 11 ramenait trop souvent le souvenir des sacrifices auxquels l'avait forcé l'éducation de la jeune fille et l'avertissement qu'elle ne devait point atlendre de dot, pour qu'on le supposât disposé à lui faire part de son opulence. L'important était donc de prévenir toute autre demande que le grand boisier eût peutêtre d'abord agréée sans préférence, mais qu'il n'eût point manqué de soutenir ensuite avec obstination. Les assiduités de M. Lcnoir, ce jeune conducteur dont la Manon avait autrefois parlé , pouvaient inspirer à cet égard quelques inquiétudes. Urbain, qui s'en était montré malheureux et jaloux, les rappela de nouveau, et Renée avoua en rougissant que le jeune homme avait essayé plusieurs fois des aveux qu'elle avait eu quelque peine à interrompre. Son parrain lui-même s'était aperçu de sa recherche, et, depuis quelques jours, il y avait fait allusion plusieurs fois en riant.

Cette révélation rendait plus pressante la nécessité de parler à maitre Richard. 11 était alors absent ; mais il fut décidé que le passeur se rendrait chez lui aussitôt son retour, ferait connaître l'amour des deux jeunes gens, et solliciterait son agrément pour leur union.

En atlendant, Renée s'en retourna à la maison neuve, cl les dcnxLetour au bateau de passage.

!!3 y trouvèrent la sourde-muette, qui leur jeta un regard farouche et détourna la tête \ mais aucun d'eux n'y prit garde. Urbain, tout au transport de son bonheur inespéré, ne voyait ni n'entendait rien. 11 marchait dans une sorte d'auréole, enivré, ébloui, et ne sentant plus la terre sous ses pieds. De son côté, Robert réfléchissait à la démarche qu'il allait faire, et semblait lutter contre quelque angoisse cachée.

Un certain temps s'écoula ainsi dans un silence qui ne fat troublé' que par le galop de deux chevaux qui retentit au sommet de la colline : c'étaient le grand boisier et M. Lenoir. Arrivés à l'entrée du chemin tournant, ib ralentirent le pas de leurs montures, et échangèrent quelques paroles, après lesquelles le jeune conducteur se dirigea vers les ateliers, et Richard vers la maison neuve. Urbain jeta alors- un regard à son père, qui répondit par un signe de tête à cette sollicitation muette, quitta le bac, et rentra au logis pour se préparer à sa visite chez le parrain de Renée.

Cependant le grand boisier^ qui était descendu de cheval, venait d'entrer dans la première pièce du rezde chauss^e^ où sa filleule l'attendait. Le changement

de fortune n'avait pu changer ses habitudes. Bien que sa nouvelle maison eût été distribuée bourgeoisement comme il se plaisait à le dire, et qu'il y eût réservé un salon, une salle à manger et un bureau, la grande pièce destinée à la cuisine était la seule dont il fit ordinairement usage. C'était là qu'il prenait ses repas, qu'il recevait ses ouvriers, qu'il prolongeait les soirées d'hiver avec quelques voisins pour n'allumer qu'une lumière et qu'un feu, principe économique transrais par sa mère, auquel sa nouvelle position n'avait pu le faire renoncer.

Au moment où il entra, Renée venait de mettre son couvert sur le bout de la longue table de chêne placée près de la fenêtre. Dans le large foyer flambait un grand feu de traînes , devant lequel rôtissait un poulet mis en mouvement par un tourne-broche à contre-poids dont on entendait siffler le volant. Ce bruit et cette flamme firent épanouir le rude visage du grand boisier,

— Ah ! ah ! il paraît que j'arrive à point, s'écria-t-il en ouvrant ses narines aux succulentes effluves et jetant vers la volaille dorée un regard qui la dégustait d'avance. Mort Dieu! la fille, tu as bien fait d'être prête, car j'ai gagné eu route la maladie des renards ;

G4 sous LES FILETS.

je ne rêvais que poules et chapons î Voyons, à boire d'abord pour préparer les voies.

Il dégagea de son poignet la courroie qui retenait son bâton de voyage, et le déposa derrière la porte d'entrée. La jeune fille prit le pot de cidre placé sur la table, et voulut remplir le gobelet d'argent de son parrain ; mais il l'arrêta du geste.

— Non pas, non pas I reprit-il. Vingt dieux ! quand on a avalé le vent de nord-ouest pendant six heures, on a bien le droit d'y m.ôler un peu de cognac.

Renée apporta ce qu'il demandait. 11 remplit à demi son gobelet, le vida d'un seul coup^ puis, s'éclaircissant la voix et s'élargissant la poitrine, comme un homme qui reprend possession de lui-même :

— Eh bien ! à la bonne heure, ajouta-t-il en approchant une chaise de la table, maintenant tu peux servir, me voilà en état de grâce. Tonnerre ! quel dîner d'archevêque nous avons iù, ma chère î Dis donc, estce que tu attendais quelqu'un, hein ?

— Quel autre que vous pouvais-jc attendre? demanda Renée.

Le grand boisier hocha la tête et cligna de l'œil.

— Bien , bien , dit-il en se coupant une épaisse; tranche de pain bis; mais on connaît les couleurs! Ja

mettrais ma main au feu qu'en me voyant partir ce matin avec le petit conducteur, tu as cru que je le ramènerais ici manger la soupe?

La jeune fille voulut nier.

— Quand cela serait, continua Richard, qui, pour ne pas faire refroidir le potage, s'était décidé à prendre la soupière -, le gars n'a rien de difforme, il me semble. Sans compter que c'est un fonctionnaire, comme ils disent, et qu'on l'a chargé de la réception de mes bois. Aussi que le diable me torde si je te blâme, ma chère ! tu as raison de lui vouloir du bien.

— Je puis vous jurer, mon parrain, que je ne pense point à lui, reprit Renée plus vivement.

• — Pour lors tu es une ingrate , répliqua Richard, vu que lui il pense à toi.

La jeune fille fit un mouvement; il la guigna en ricanant.

— Ah ! ça te fait sursauter, glorieuse que tu es ! reprit-il ; voyez voir ces filles ! c'est plus faux que Tannage des colporteurs. Ça n'a pas l'air de se soucier du coiijimgo, et, au premier mot de mari, ça frissonne comme un cheval ombrageux. Au reste, je ne m'en dédis pas, le petit conducteur languit après toi.^

.— J'espère que vous voulez rire , mon parrain,

murmura la Renée ^ qui commençait à trembler.

— Malédiction ! quand je te répète que j'en suis sûr! s'écria le grand boisier en frappant la table du poing ; et la preuve, c'est qu'il me l'a avoué I

— Lui?

— En personne, la belle ! et il n'a pas pris de chemin de traverse : après m'avoir raconté la chose, il m'a tout simplement demandé à t'épouser.

— Mais... vous n'avez pas répondu? interrompit la jeune fille anxieuse.

— Qu' est-ce que c'est? Vous me croyez donc bien mal élevé? reprit Richard. — Apprends, la fille, que toute demande mérite une réponse -, je lui ai dit que je te parlerais de la chose, et que, pour ma part, je n'y voyais pas «d'inconvénients.

— Mais moi, je puis en voir, répliqua la Renée trèstroublée 5 au nom du ciel , mon parrain, n'encouragez pas M. Lenoir, ne lui faites aucune promesse !

Le grand boisier déposa son couteau et sa fourchette en se retournant vers la jeune fille.

— Comment! s'écria-t-il, voici du fruit nouveau! Tu me donnes des ordres, je crois ?

— Dieu m'en garde ! interrompit Renée tremblante.

— Tu refuses un gars qui me convient, continua

Richard en frappant la table ; tu veux faire ta volonté à la place de la mienne ?

•— Mais... mon parrain... bégaya la jeune fille.

Il lui saisit les deux mains et l'attira brusquement à lui.

— Voyons, faut que ça soit clair et limpide, ajoutat-il en jurant 5 approche un peu ici, approche, je te dis, que je voie dans le blanc de tes yeux ce que tu as au fond de l'âme ; c'est- il vrai que tu ne veux pas du petit conducteur, hein? — Réponds, sans phrases, oui ou non?

— Eh bien ! non, bégaya Renée.

Le sang monta au visage du boisier, dont les yeux s'injectèrent.

— Non î répéta-t-il en secouant les bras de sa filleule avec colère ; tu as dit non! Ah I mille bons dieux ! faudra que tu m'expliques ce mot là. Parle, mauvaise chrétienne, parle vite ! je veux savoir ce qui t'empêche d'épouser le conducteur.

— Je crois que je pourrai vous le dire, monsieur Richard, interrompit le passeur, qui venait de pousser la porte entr' ouverte, et qui,'^arrêté à l'entrée, avail entendu les 'derniers mots prononcés par son voisiû.

Celui ci fit un demi-tour vers le nouveau veau.

— Qu'est-ce qu'il te faut à toi? s'écria-t-il, qui estce qui t'a demandé? que viens-tu faire ici?

— Un peu de patience, dit le passeur, vous allez le

savoir.

Il avait refermé la porte derrière lui : le grand boisier s'aperçut alors qu'il portait son pantalon et sa veste de drap vert, et tenait à la main son chapeau neuf, costume exclusivement réservé au dimanche et aux grandes occasions. H roulait de plus entre ses doigts un papier que l'œil exercé de l'entrepreneur reconnut aussitôt.

— Au diahle! je gage qu'il m'apporte son compte? dit- il avec la mauvaise humeur qu'excitait invariablement chez lui la perspective d'uu mémoire à solder.

— • C'est la vérité, dit Robert en tendant le papier ; la note des transports de marchandises faits par notre bac pour maître Richard m'est tombée tout à l'heure sous la main, et je l'ai prise à cette fin que la Renée lasse elle-même les calculs de ce qui nous est dû...

— C'est bon, interrompit le boisier, qui cherchait un subterfuge pour éloigner cette vérification ^ mais quand tu es entré, il s'agissait d'autre chose.

— Ah ! oui, dit Robert un peu embarrassé ^ maître

LE PASSEUR DE LA VIL A INT5. fîO

Richard, il m'a semblé, parlait des idées de Al. Lenoip à propos de la Renée...

— Qui le refuse, acheva le grand boisier, et il paraîtrait que tu en sais la cause, toi?

^ Ca se pourrait tout de même, reprit le passeur en souriant, et m'est avis que vous devez bien aussi vous en douter, maître Richard : quand une jeunesse refuse un mari, on peut.toujours croire qu'elle pense à quelque autre.

— Ah ! c'est donc. ça ? interrompit Richard, qui fixa sur la jeune fille des yeux menaçants : la pèlerine a trouvé elle-même son pèlerin? Eh bien! sang de Dieu! je suis bien aise de le connaître! Son noml voyons son nom?

Renée fit un geste pour empêcher le passeur de répondre ; mais il était trop avancé et eût d'ailleurs rougi de reculer.

— Notre voisin doit le connaître, répliqua-t-il, lui qui appelle tous les jours le gars Urbain pour le passage.

— Quoi ! ce serait ton fils ?

— Vous l'avez dit.

Le grand boisier frappa des deux mains sur la table et se leva.

— J'aurais dû m'en douter! s'écria-t-il : on passait le bac trop souvent^ tôt ou tard le feu devait prendre aux étoupes; mais j'en suis fâché^ mon vieux^ le petit conducteur est mieux notre fait, et ton gars n'a qu'à cherclier ailleurs.

La jeune fille baissa la tête en joignant les mains; Robert ne parut point accepter cette réponse comme définitive.

— Maître Richard doit se rappeler que rien ne peut se faire sans la. Renée, dit-il, et, pour sûr, elle ne donnera son consentement qu'à celui qui aura son amitié.

— Tu crois? répondit l'entrepreneur ironiquement; eh bien! moi, je te dis que je la conduirai au prêtre comme on conduit un enfant à l'école; entends-tu bien?

— Faudra voir ça , reprit le passeur en secouant la tête, et faut croire qu'elle dira sa volonté.

— Qu'elle la dise alors! interrompit Richard; tonnerre du ciel! qui l'en empêche? Allons, tout de suite !... Il ne s'agit pas de pleurer en dessous et de rouler les rubans de son tablier; parle! parle!

La jeune fille souleva les yeux, puis les rebaissa toute tremblante.

— Mon parrain doit savoir que personne n'est maître de sa préférence, dit-elJe timidement.

LK PASSnUR DE LA VILAINE. 71

— Au diable! il ne s'agit point de savoir qui tu préfères, mais qui tu épouseras, reprit l'entrepreneur.

— Et pourquoi mon parrain n'écouterait -il pas la demande de maître Robert ? ajouta Renée trés-bas.

— Pourquoi ? répéta le grand boisier ; mais, mille damnations I tu n'as donc pas compris? Je viens de te le dire : parce que le petit Lenoir te convient, qu'il a une place, qu'il peut me servir pour mes fournitures, que nous ne trouverons jamais une pareille occasion, et que c'est un vrai numéro gagné à la loterie.

— Pour vous peut-être, maître Richard, dit le passeur 5 mais la Renée a idée de se marier un peu pour son compte.

— Et pour celui de ton fils, pas vrai? répondit l'entrepreneur. Ah ! je vois la chose à cette heure I vous avez entortillé la petite, et tu voudrais la pousser à me désobéir; mais que je sois damné si elle porte jamais le nom de ton gars !

— Faut pas jurer plus qu'on ne peut tenir, dit le passeur d'un ton de calme affecté ; notre voisin oublie que la Renée ne lui est rien, et qu'il n'a aucun droit pour l'empêcher dé choisir à sa fantaisie.

— Plaît-il ? s'écria Richard, qui se promenait à grands pas et s'arrêta court \ tu dis que la Renée ne

72 sous lî:s filets.

m'est rien ! Ah ! vingt dieux ! approche un peu ici, toi, pour lui répondre ; puisque tu ne m'es rien, demandelui pourquoi tu coupes ton pain à ma miche, pourquoi tu prends un morceau de mon toit et un coin de moiî feu!

— Je sais tout ce que je vous dois, mon parrain, interrompit la jeune fille, gagnée par les larmes.

— Non, non, je n'ai aucun droit, interrompit le grand boisier exaspéré ; pour lors , qu'il te dise qui t'a empêchée d'aller à l'hôpital , qui t'a acheté la jupe que tu portes, qui a payé ta pension au couvent.

— C'est votre intérêt, répliqua Robert, qui s'animait malgré lui à la colère de son interlocuteur ; faut point parler de générosité ni de bon cœur , maître Richard 5 si vous avez élevé l'enfant, c'est que vous l'avez vue grandement laborieuse et avisée^ vous vous êtes dit qu'un jour venant elle vous rembourserait vos avances, et de fait ce jour est venu, car ce n'est pas une petite épargne pour vous que d'avoir une domestique sans gages et un commis qui ne coûte rien.

— Eh bien! quand cela serait? répliqua l'entrepreneur, qui, comme tous les hommes violents, se réfugia dans le cynisme, faute de bonne réponse ; si ce que j'ai fait est un marché, il oblige les deux parties, pas

vrai ? ma dépense en argent, faut qu'on me la rende en obéissance, sans quoi on me vole î La Renée estelle une honnête fillc ? pour lors qu'elle le monlre par une reconnaissance qui me profite ; c'est à cette condition que je la loge et que je la nourris. — Qu'as-iu à répondre ?

— J'ai à répondre, dit Robert, que la fille est quitte avec vous depuis longtemps, maître Richard, et que, pour ce qui est de l'avenir, elle a une maison ici près où on la recevra, non pas comme une mercenaire qui doit payer en services ce qu'on lui donne, mais comme une fille à qui on ne demande que d'être heureuse et de bonne amitié. A cette heure, c'est à elle de se décider.

Il regardait la Renée, qui, appuyée au mur, les bras pendants et la tête baissée, semblait en proie à une hésitation pleine d'angoisse.

— Il n'y a qu'un mot qui serve, continua Robert avec un peu d'impatience ; si le cœur n'est plus tourné du même côté, il faut l'avouer franchement ; j'irai dire à Urbain que nous nous étions trompés.

— Ah ! ne croyez point cela, interrompit la jeune fille

en tendant ses mains jointes vers le passeur.

Il les saisit vivement.

74 socs LES FILETS.

— Alors vous êtes toujours dans les mêmes idées? dcmanda-t-il en baissant la tête vers Renée.

— Toujours ! répéta celle-ci, qui se pressa contre lui.

Il l'enveloppa d'un de ses bras.

— Vous entendez , maître Richard , dit-il d'un ton résolu, l'enfant a fait son choix, et il ne servirait à rien de vouloir l'empêcher, vu que nous sommes là pour l'aider au besoin, et qu'elle est notre fille à cette heure.

— Oui da ! s'écria le grand boisier avec un éclat de colère, eh bien î qu'elle aille aux cinq cents diables! Partez, je ne vous retiens pas, mais toi, malheureuse! quand tu retourneras, à la Toussaint, sur la tombe que j'ai payée pour ta mère, souviens-toi de lui dire comment tu m'as quitté pour que j'aie une décharge devant la morte.

Renée ne put retenir un sanglot.

— Pourquoi pleurer? continua durement Richard, te souviens-tu seulement du dernier jour où elle m'a fait venir et où elle était là, sur son lit, la mort dans les yeux? Tu avais un bras sous sa tête, et tu la baisais sur ses cheveux gris. . . mais tu Tas déjà oublié !

— Oh ! non ! interrompit la jeune fille, qui à ce souvenir fondit en larmes.

— Alors, si tu t'en souviens, reprit le boisier, répète-moi un peu ce qu elle a dit.

— Elle a dit... qu'elle me confiait... à votre générosité... bégaya Renée.

— D'abord; mais ensuite elle t'a parlé, à toi?

— A moi... elle m'a recommandé de ne jamais oublier ce que vous feriez à mon avantage.

— - Ce n'est point ça ! cria l'entrepreneur en frappant du pied, elle t'a ordonné de m'avoir en grande amitié et révérence, — ce sont les mots qu'elle a dits. — de ne rien faire sans mes conseils, de m' obéir comme à elle-même... Est-ce vrai, dis?

La jeune fille fit un signe affîrmatif.

— Et toi, ajouta Richard, tu as promis... promis en pleurant, comme à cette heure. La malheureuse t'a crue, elle est morte dans sa confiance , et tu lui mentais !

Renée essaya de protester.

— Tu lui mentais ! répéta-t-il avec emportement, car aujourd'hui, pour suivre un amoureux, tu marches sur ta promesse, tu t'enfuis de là où ta mère t'avait mise!... Va donc! cours chercher ta honte! suis le gars Urbain, qu'il fasse de toi son plaisir î Si les morts

nous voient, les os de ta mère en trembleront sous terre ; mais rappelle -toi bien que ce sera à toi seule de lui rendre compte au grand jour !

Il avait fait un pas pour sortir, Renée l'arrêta. A mesure qu'il parlait, elle s'était lentement détachée du passeur. Droite, éplorée, les deux mains croisées sur sa poitrine, elle semblait se débattre dans une lutte suprême. Enfin, aux derniers mots de son parrain, elle ferma les yeux, étendit le bras de son côté et murmura :

— Je tiendrai ma promesse^ je ne ferai rien contre votre volonté.

Robert voulut se récrier,

— Ah ! ne dites rien, mon père, ajouta-t-elle avec une supplication si tendre, que le vieillard s'arrêta tout troublé-, il faut contenter celle qui est au cimetière... J'ai promis d'attendre le congé de mon parrain, je l'attendrai. Dites seulement à votre fils que si je ne suis pas sa femme^ je ne serai celle de personne.

Et, sans attendre une réponse, elle porta les deux mains à son visage, courut à une des portes, et disparut.

Il y eut après son départ un moment de silence. Robert atterré restait les yeux fixés sui' la porte par

LE PAaSEUR DE LA VILAINE. 77

laquelle elle avait fui. Le grand boisier s'était approché de la table ; il remplit machinalemenfson gobelet, le vida, puis, s'adressant au passeur :

— Tu as compris, dit-il d'un air sombre ; voilà qui est fini... Maintenant tu peux retourner à ton bac.

Robert baissa la tête et demeura immobile.

— Eh bien! est-ce qu'il est sourd? reprit l'entrepreneur. Allons, en route! Qui t'arrête? Attends-tu donc encore quelque chose?

Son regard rencontra la note déposée sur la table.

— Ton mémoire peut-être, ajouta-t-il. Au fait, j'aime mieux régler tout de suite pour en finir... Voyons, la petite prétend qu'avec le livre c'est l'affaire d'un moment.

Il alla prendre sur une étagère le vieux Barème et l'apporta au bout de la table, où se trouvaient déjà un encrier, des plumes et plusieurs registres. A la vue du volume recouvert de parchemin, les sourcils grisonnants du passeur se rapprochèrent : un éclair traversa ses yeux, et il parut en proie à une agitation singulière ; mais maître Richard ne s'aperçut de rien. Il s'était mis à relever les chiffres du mémoire où les transports effectués à son profit étaient seuls indiqués, afin d'en composer un total auquel il put appliquer ensuite les

78 sous tBS FILBTS.

calculs tout faits du Barème j mais, moitié par préoccupation, moitié par inexpérience, il s'embrouilla, recommença à plusieurs reprises, et finit par jeter sa plume en jurant.

— Que l'enfer confonde tes chiffres! s'écria-t-il ; aussi, pourquoi m'apporter des calculs à faire quand je ne devrais avoir qu'à les vérifier.? Reprends ton mémoire et établis le compte toi-même.

— C'est facile, reprit le passeur, surtout si maitre Richard veut me prêter le livre.

Le grand boisier le lui poussa en se levant.

— Et surtout fais vite, ajouta-t-il. Ce soir, je vais à La Roche, chez le notaire-, il faut qu'à mon retour tu me remettes la note. Demain tu seras payé, et puis plus rien entre nous ^ j'achète un bateau pour mes transports, et j'envoie ton bac au diable.

Le passeur reprit le compte avec le vieux Barème et sortit sans répUquer.

Urbain attendait le retour de son père avec anxiété; mais celui-ci trompa son impatience en lui annonçant qu'il n'avait pu voir seul maître Richard, et qu'il fallait remettre l'explication au lendemain. îl ajouta qu'il s'était assuré un tête-à-tête avec le grand boisier en s'engageant à lui apporter différents reçus promis depuis longtemps et qu'il fallait réclamer à Marzeau. Ainsi qu'il le pensait, le jeune homme proposa de les aller chercher sur-le-champ et se mit en route malgré l'heure avancée.

Dès qu'il fut parti, le passeur laissa la Claude à la garde du bac et rentra au logis, où il resta longtemps enfermé. Lorsqu'il en sortit enfin, il avait repris ses habits de travail et tenait à la main son harpon noavellement reforgé.

80 socs LES FILETS.

Qui eût pu étudier l'expression de ses traits y eût remarqué quelque chose de plus sombre et de plus résolu que d'ordinaire ; mais la nuit déjà descendue ne permit point à la Claude d'y prendre garde. Lorsque • son père entra dans le bac, elle était accroupie, selon 6on habitude, la tête sur ses deux mains et les coudes sur ses genoux. Le passeur ne parut point la voir au premier instant. Il resta debout à l'extrémité du bateau, et arrêta son regard d'abord sur la maison neuve, où brillait une lumière, puis sur les coteaux et sur la rivière qu'enveloppait la brume de nuit.

L'inondation qui se retirait y avait apporté de toutes parts des arbres déracinés, des débris de toitures, des meules de paille à demi submergées qu'on voyait passer vaguement dans les ténèbres. Un vent triste, qui soufflait de l'ouest, apportait par rafales les rugissements de la houle contre les rocs de Tréhiguier. Poussée par son souffle, la marée montante refoulait les hautes eaux de la rivière, qui revenaient sur ellesmêmes en tourbillonnant avec des rumeurs sinistres. Le passeur parut consulter tous ces signes; il s'assura que la gaffe et les avirons étaient à leur place; puis, s'avançant vers la Claude, il lui appuya la main sur l'épaule.

La sourde-muette se redressa d'un élan comme s'ii eût touché à un ressort. Robert lui fit signe de le suivre à l'autre bout du bateau, et là commença entre eux un de ces entretiens par gestes dont nous avons déjà parlé. Bien qu'habituée à ce langage muet, la Claude sembla au premier instant avoir quelque peine à comprendre. Robert dut répéter plusieurs fois les mêmes explications ; elle parut d'abord surprise, puis inquiète j mais il coupa court à toute observation par un signe qui ordonnait l'obéissance aveugle et immédiate. La sourde-muette s'inclina d'un air soumis, prit le harpon qu'elle cacha au fond de la barque, et s'accroupit à sa place accoutumée.

Presque au même instant une ombre parut au penchant du coteau, et une voix se mit à héler :

— Hé! du passage!

— Arrive! cria Robert.

L'ombre s'engagea dans la descente, et atteignit la station. C'était le grand boisier en costume de voyage. Il franchit la planche d'embarquement, et gagna le milieu du bac j où il resta debout sans rien dire, enveloppé dans sa peau de chèvre et les deux mains sur son bâton. Le passeur, également silencieux, s'approcha de la planche, qu'il rejeta à terre, et s'empressa

de pousser au large. La Claude saisit alors un des avirons, tandis que son père s'emparait de l'autre, et la barque, tournant sur elle-même, commença à couper en biais le fil de la rivière.

Au premier moment , on n'entendit que le bruit régulier des rames mêlé au clapotement des eaux ; mais, dès que la rive eut disparu dans la nuit, le passeur ralentit le mouvement de son aviron, et, s'adressant au grand boisier, il dit brusquement :

— Maître Richard ne sera point parti , je suppose, sans avoir consolé la Renée par quelque bonne parole ?

L'entrepreneur fit un mouvement de surprise.

— Que t'importe ? répliqua-t-il ; occupe-toi de ta rame, l'essoufflé, et ne bavardons pas.

— J'ai espérance, reprit Robert sur le même ton, que, la mauvaise humeur du boisier une fois passée, il n'aura pas abusé de ce qu'avait dit la chère créature, et qu'il ne voudra pas faire son manieur et celui du gars Urbain.

— Le malheur de ton fils ? dit Richard avec un rire haineux ; que je sois damné si j'en ai plus de souci que du bouillon d'eau qui passe là sous notre barque î Que me fait à moi sa tristesse ou son contentement?

Est-ce qu'il y a donc quelque chose de commun enlre nous?

— Qui sait? dit Robert de son même accent ferme et calme ; les passeurs voient un peu dans la vie de tout le monde, maitre Richard; il ne faut jamais leur •heurter trop durement du coude dans le cœur, de crainte qu'ils ne se fâchent, et que de male-rage ils n'aillent dire des choses qui vous mettraient dans l'embarras.

— Par tous les diables! je t'en défie, s'écria l'cTitrepreneur.

— N'en faites rien , reprit Robert en secouant la tête; voilà pas bien long-temps qu'en passant de même ici avec les gens de l'autre bord, vous m'avez poussé à bout, et qu'il m'a fallu raconter une histoire... que vous ne devez pas avoir oubliée.

— Moi! quelle histoire? demanda le grand boisier; que je sois damné si je sais de quoi tu veux parler !

— Ah i vous ne vous souvenez plus ? reprit ironie quement le passeur; eh bien donc! ce jour-là vous m'avez forcé à raconter comment avait été tué Antoine Burel.

— Possible, dit Richard j qu'est-ce que ça me fait moi ?

— Ça fait, continua Robert , que , si je ne m'étais pas retenu, j'aurais pu en dire davantage.

— Quoi donc ?

— J'aurais dit que je n'avais pas seulement vu l'assassin, mais aussi... que je l'avais reconnu !

— Toi ! répéta Richard, c'est impossible ! comment aurais-tu pu le distinguer dans la nuit?

— Au clair de lune.

— Mensonge ! il n'y en avait pas.

— Vous y étiez donc pour le savoir? s'écria Robert, qui le regarda en face.

Richard se troubla et devint d'une pâleur livide.

— Misérable ! bégaya-t-il, prends garde à ce que tu vas dire... Je comprends ton projet... Tu veux m'effrayer... pour me faire consentir au mariage de la Renée avec ton fils;... mais il ne suffit pas d'une accusation..,

— Vous avez raison , dit le passeur 5 ne craignez rien, il y aura une preuve , et celle-là, vous ne la nierez pas, car vous l'aurez fournie vous-même.

— Que veux-tu dire?

— Quand l'affaire de Burel a été instruite, maître Richard s'était sagement absenté, reprit Robert; aussi n"a-t-il pas su , tîaut croire, qu'on avait retiré de la

plaie du mort la bourre du coup de fusil qui l'avait tué. C'était un morceau de feuille d'un vieux livre, et la justice avait îriutilement cherché le reste de la page ; mais moi, je l'ai trouvé.

— Où cela?

— Dans votre Barème.

Le grand boisier ne put retenir un cri étouffé.

-— Or, comme je l'ai à cette heure chez nous, continua Robert , vous concevez que je peux l'apporter aux juges, qui recommenceront l'affaire , et, une fois sur la vraie route, il n'auront pas de peine à deviner pourquoi le contre-maître qu'Antoine Burel voulait congédier a trouvé plus avantageux de mettre luimême son bourgeois sous terre, à cette fin de succéder à ses marchés et de faire fortune à sa place.

— Tu ne feras pas ça, Robert, tu ne le feras pas ! dit Richard les dents serrées et l'œil plein de flammes.

— C'est à savoir, reprit le passeur. Je me suis tu autrefois, parce que je me disais toujours que la nuit les meilleurs yeux peuvent nous tromper j mais depuis quelques mois je suis sûr, j'ai une preuve : aussi du diable si la Renée reste plus long-temps sous votre volonté 1 Sa mère ne peut parler de dessous terre, sans quoi elle la dégagerait de sa promesse. — Si donc,

pour lui rendre sa liberté, il faut vous ôter la vôtre, que Dieu vous secoure! aussi vrai que j'ai une barque sous les pieds, je déclarerai tout !

-- ïu n'en auras pas le temps! cria Richard.

Et, se jetant sur le passeur, il le renversa au bord du bac en s'elforçant de le précipiter au dehors. Un cri sauvage et la pointe d'un fer aigu qui lui déchirait la poitrine l'obligèrent à se rejeter en arrière. La sourdemuette était devant lui le harpon à la main et prête à frapper.

— Bien, la Claudel cria Robert en se relevant; par mon salut, elle a compris la recommandation, et j'avais bien fait d'être sur mes gardes. — Allons , maître Richard, c'est fini de rire; passez à l'autre bout du bac, et pas de farces, ou je vous harponne comme un saumon! — A la rame, la Claude! nous voilà à la dérive, et, si le jusant nous prend, nous n'arriverons pas ce soir.

En parlant ainsi, le passeur avait repris à la sourdemuette son harpon et indiqué la proue au grand boisier d'un ton qui n'admettait pas de discussion : celui-ci obéit lentement, et la barque, jusqu'alors presque stationnaire dans le remous formé par les mouvements

LK PASSEUd DE LA VILAINE. 87

contraires du flux et du courant, recommença à avancer sous l'effort des avirons.

Robert ramait à l'arrière, la main à portée de son arme et sans quitter des yeux l'entrepreneur, qui s'était assis à l'avant , ramassé sur lui-même comme une bête fauve. Étourdi par la révélation du passeur, il restait là, immobile, sans parole et sans résolution. Comme il arrive le plus souvent aux hommes dont la violence a longtemps triomphé, toute son audace s'était subitement écroulée devant ce danger inattendu ; il cherchait en vain à la ressaisir ; une insurmontable épouvante faisait courir le frisson dans ses cheveux, et de larges gouttes de sueur glissaient le long de ses tempes. De quelque côté qu'il se retournât, il trouvait une menace ou une honte. Tombé à la merci du père d'Urbain, il ne voyait d'autre moyen de salut que le compromis proposé ; mais son orgueil se révoltait à l'idée de l'accepter. Pour échapper à Robert en se vengeant de lui, il eût donné la moitié de sa vie ; mais il flottait entre mille projets aussitôt abandonnés que conçus.

Cependant le bac avançait toujours et finit par atteindre l'autre bord. Au choc de la proue contre la rive, le grand boisier se redressa avec un soubresaut

et fit un mouvement pour s'élancer à terre; mais il s'arrêta tout à coup , parut encore balancer , et se retourna enfin vers le passeur.

— Peux- tu me jurer que tu n'as fait connaître à personne ce que tu viens de me dire? demanda-t-il sourdement.

— Maître Richard est le premier qui en ait entendu parler, répliqua Robert, et.il dépend de lui d'être le dernier.

— Tu le promets?

— Sur mon honneur et sur ma part de paradis, pourvu que vous permettiez à votre filleule d'épouser Urbain !

— Qu'elle l'épouse donc et que Dieu les confonde ! s'écria l'entrepreneur; mais tu me rendras le livre...

— Le jour de la noce, en sortant de l'église.

Aucune condition n'était plus propre à hâter le mariage. Loin d'y mettre de nouveaux obstacles, maître Richard s'occupa lui-même d'en presser les préparatifs.

De nouvelles réflexions et des circonstances imprévues vinrent d'ailleurs modifier ses dispositions. Sa première colère apaisée, il s'était dit que le plus sûr moyen de s'assurer la discrétion du passeur était de

lier à ses intérêts les intérêts d'Urbain. Il connaissait l'intelligence et l'activité du jeune homme. Une nouvelle adjudication l'appelait lui-même dans la Loire- Inférieure : il proposa de laisser à Urbain et à Renée l'administration du chantier de La Roche et l'exploitation de la Bretèche. Le traité fut conclu et bientôt suivi de la bénédiction nuptiale.

Les invités sortaient de l'église avec les époux, lorsqu'ils rencontrèrent les principales autorités du département, qui descendaient également vers la Vilaine pour l'inauguration du nouveau pont. On l'aperçut bientôt orné de branches vertes et chargé d'une multitude qui semblait suspendue sur l'abîme comme une guirlande humaine. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants accourus de toutes les paroisses couvraient les coteaux. Le soleil, d'abord enseveli dans les brouillards de décembre , sembla vouloir saluer la nouvelle merveille^ ses rayons dissipèrent tout à coup les nuées, et, tombant en nappe lumineuse, éclairèrent un navire qui passait à toutes voiles sous les pieds de la foule. A cette vue, une immense clameur d'admiration s'éleva, et les fanfares militaires, répétées d'écho en écho, allèrent porter au loin l'annonce de cette nouvelle victoire de l'industrie humaine.

Tandis que les deux rives retentissaient ainsi d'applaudissements, une barque silencieuse traversait la rivière déserte : c'était celle 'de Robert. Il vit et entendit tout sans détourner les yeux , ni prononcer une parole. Seulement, arrivé sur l'autre bord, lorsque les passagers furent débarqués , il arracha la planche sur laquelle était inscrit le numéro du bac avec le nom du passage, la brisa sous ses pieds, en jeta les débris au courant, et les regarda fuir jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans les eaux. C'était l'adieu dernier et irrévocable aux heux que lui et les siens avaient si longtemps habités. Aussi, le lendemain, quand Taube se leva sur le pont merveilleux et éclaira, dans la maison neuve, la fenêtre à rideaux blancs des deux nouveaux époux, la barque de Robert se perdait déjà dans les brumes de Tréhiguier, emportant le vieux passeur et la sourde-muette. Fidèles à leur destinée, ils allaient finir au loin avec ce qui finit, laissant les plus jeunes commencer avec ce qui commence.

Voyez-vous cette image de nymphe appuyée sur l'urne symbolique ? Sa blonde chevelure est couronnée de saules argentés, son œil bleu et doux se perd dans le vague du ciel, ses mains pleines de fruits s'étendent vers un groupe d'enfants, et son beau corps, mollement couché, ondoie parmi les herbes fleuries. — C'est la Loire telle que l'art a pu la traduire dans le marbre, telle qu'après l'avoir vue, votre imagination voudrait la personnifier. Ailleurs dominent la force, l'impétuosité, la grandeur; ici c'est la grâce et la fécondité. Dans son cours de plus de cent quatre-vingts lieues, la rivière couleur Cuépis^ ainsi que l'appelle un vieux chroniqueur, roule à travers les prés, les vignobles, les bois, les grandes cités, sans rencontrer un

seul instant la solitude ni la stérilité. De sa source à la mer, le regard n'aperçoit sur les deux rives que troupeaux qui paissent, toits qui fument, laboureurs qui conduisent leurs attelages en chantant. L'onde elle-même coule sans bruit sur son lit de sable, au milieu des îles panachées d'osiers, de saules, de peuphers. Il y a dans tout le paysage une douceur un peu monotone, mais charmante, une demi-pâleur qui donne à ce qui vous entoure je ne sais quel attrait de nonchalance opulente. C'est presque un coin d'Arcadie, avec plus d'eau et moins de soleil.

Sur le fleuve vit une population qui participe à son caractère. Elle n'a ni la turbulence railleuse des bâte liers de la Seine, ni la violence de ceux du Rhône, ni la -gravité des caboteurs du Rhin. Le marinier de Loire est d'humeur paisible, fort sans rudesse et gai sans enivrement 5 il laisse couler sa vie entre les réalités comme l'eau qui le porte entre ses deux rives fertiles. Sauf exception, il ïi'a à subir ni l'esclavage des écluses, ni le pénible labeur de la rame, ni les ennuis du halage; le vent qui court librement dans l'immense bassin du fleuve lui permet de le monter et de le descendre à la voile. Debout près de l'énorme gouvernail, le patron veille seulement à la direction de la barge^

lE MARINIER DE LOIRE. 93

tandis que ses matelots aident à la marclie en piquant de fond avec une perche ferrée. De loin en loin, quelques paroles s'échangent sur ce ton élevé di^s gens accoutumés à parler sous le ciel ; le novice fredonne la fameuse chanson du Marinier de Loire; on envoie à la barge qu'on croise un joyeux salut, ou l'on en reçoit un utile renseignement, et tous gagnent ainsi l'amarrage du soir, où les équipages que la brise et le courant ont également favorisés se rencontrent au cabaret adopté par la marine de la rivière.

Un de ces hasards de navigation venait de réunir à l'auberge du Grand -Turc de Chalonnes les mariniers de la charreyonne récemment construite l'Espérance et du futreau le Drapeau- Blanc (l). On était à la fin de janvier 1819, la neige couvrait depuis longtemps la terre, et un grand feu brillait dans la salle basse de l'auberge, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Les confrères de Veau attendaient

(1) Les charreyonnes et les futreaux sont, comme les pyards, les chalarhs, les gabarres, des bateaux en usage sur la Loire. La grandeur de la barque et quelques détails d'armement les distinguent Tun de l'autre. Le futreau est généralement de moindre dimension que la charreyonne; autrefois il y en avait de couverts qui servaient au transport des voyageurs.

le souper en buvant autour d'une grande table de chêne tachée de vin, et aux quatre coins de laquelle un convive jovial avait cloué quatre petits sous de cuivre pour ornement. Les voix des mariniers retentissaient joyeusement, mêlées de rires et de jurons, quand la porte de l'auberge, que la rigueur de la saison avait fait refermer contre toutes les habitudes du pays, fut brusquement ouverte. A la bouffée d'air froid qui entra avec le nouveau venu, tous se retournèrent et reconnurent Antoine Prohibé : c'était le sobriquet donné à maître Lézin, ancien marinier, devenu pêcheur de Loire et plusieurs fois condamné à l'amende et à la prison pour s'être servi de coverés ou de tramaux (1) à petites mailles défendus par les règlements. Lézin était un de ces cyniques de bas étage qui, trouvant l'hypocrisie gênante, se donnent le franc parler du vice. Pour prévenir les accusations, il s'était fait son propre accusateur, et, debout sur sa mauvaise réputation^ il s'y montrait avec complaisance comme sur un piédestal ^ à force de drôlerie, il faisait passer son immoralité. Beaucoup d'honnêtes gens en riaient, les

(1) Filets en usage parmi les pêcheurs de Ivoire ; la largeur des mailles est fixée par les règlements, afin qu'on ne dépeuple pas la rivière en péchant le poisson trop petit.

timides par fausse honte, les hardis pour ne point paraître trop faciles à effaroucher, et Lézin se trouvait fortifié par cette complicité du rire.

Les mariniers saluèrent son entrée par une exclamation de bienvenue équivoque; mais il parut la prendre en bonne part.

— Bonjour, les enfants, bonjour et bon an! dit-il avec le ricanement effronté qui lui était habituel.

Et s'adressant à un beau jeune homme de vingtcinq ans qui , malgré le froid, portait le costume ordinaire des mariniers, veste courte, pantalon bleu serré à la taille par une ceinture d'étamine rouge, cravate de coton nouée en mouchoir, petit chapeau ciré et escarpins ronds enrubannés :

— Eh! te voilà donc, petit André? ajouta-t-il; tu étrennes une charreyonne flambant-neuve, qu'on dit.

Pais, se tournant d'un autre côté :

-— Salut et respect , maître Méru, ainsi qu'à ton neveu François et à tous les autres! Dieu me damne, il n'y a ici dans le moment que des chrétiens assez à leur aise pour être honnêtes gens!

— C'est-à-dire que tu ne te comptes pas alors, momieur Prohibé , fit observer Méru avec une gaieté qui masquait imparfaitement son mépris.

— Les gens d'esprit ne se comptent jamais quand ils se trouvent parmi des innocents, répliqua Lézin d'un ton d'aisance effrontée ; mais que le diable me tortille si je ne croyais le futreau de maître Méru déchargé et reparti !

— Tu ne savais donc pas que je restais ici pour attendre un fret ?

— Un fret! répétale pêcheur; les seigneurs de Chalonnes t'auraient-ils chargé de voiturer leur quenouille (1) ?

— Non pas une quenouille, mais quelqu'un qui a appris à s'en servir.

Lézin suivit le regard du marinier qui s'était dirigé vers le foyer, et y aperçut alors une jeune fille qui filait au coin du feu.

— Sur mon baptême, c'est la jolie Entine (2) ! s'écria-til ; comment ça vous va, Entine ?

— Plus fraîchement qu'au mois d'août , monsieur

(t) Le sire de Chalonnes, ayant négligé de porter secours au seigneur de Cliantocé assiégé par les Anglais, fut condamné à porter chaque année, à la femme de ce dernier, une quenouille, posée, sur un coussin de soie, dans un chariot attelé de quatre bœufs.

(2) Abréviation de Valentine.

Lézin, dit la jeune fille, dont le nez retroussé, la bouche riante et les yeux mutins trahissaient le caraclère.

— Et on a donc quitté comme cela l'oncle de l'ermitage Saint- Vincent ? reprit le pêcheur^ la belle Entine n'a pas pu prendre goût à la métairie ?

— Non, répliqua ironiquement la fileu se; cela m'ennuyait de ne pas conduire la charrue et de n'avoir le droit de commander ni aux bœufs ni même aux gars du logis.

Lézin cligna l'œil,

— M'est plutôt avis que tu avais regret de la ville de Nantes, reprit-il hardiment; la ville est le vrai endroit pour, les jolies filles et pour les filous!

— Est-ce que vous avez donc aussi idée d'y aller, monsieur Lézin? demanda Entine avec un air d'innocence dont le pêcheur ne fut point dupe.

— Maligne taupe! dit-il, bien fin sera celui qui te vendra !

— Et bien heureux, j'espère, qui pourra m'acheter ! ajouta la jeune fille 5 mais pour cela il faudra une messe et un anneau bénit.

— Oui, oui, reprit Lézin en riant, je sais que tu ne veux pas marauder sur la rivière d* amour ^ comme dit la chanson; il te faut un permis de pêche.

— Et elle ne se sert pas de filets prohibés, objecta gaîment Méry.

— Parce que le poisson vient de lui-même à la nasse, répondit le pêcheur : l'honnêteté des filles

. ressemble à celle des garçons, mon vieux; c'est une histoire de circonstance ^ si je trouvais mon profit à être uî) saint, je me ferais canoniser. — Mais où la mènes- tu comme ça à Nantes ?

— Dans une belle maison de sapin, portée sur deux roues qui tournent sans la faire avancer, dit Entine.

— Le moulin de la tante Rinot ?

— Tiens! tiens! vous comprenez les devinailles?

— Plus que tu ne crois, ma pauvre, ablette! à preuve que je peux te dire ce qui te rend joyeuse d'aller demeurer au moulin de la Madeleine.

— C'est peut-être parce que la farine ne noircit point la peau.

— M'est avis que ce serait plutôi parce que le meunier est un beau gars.

— Le meunier ? répéta la jeune fille ; maître Lézin ne sait donc pas que la tante est veuve ?

— Mais les veuves ont des fils, reprit le pêcheur; et j'en vois un à deux pas qui doit être en humeur de

chercher une galande^ Réponds voir, François ; c'estil pas la vraie vérité ?

Le jeune homme auquel il s'adresssait était ce qu'on appelle un garçon de belle venue^ fortement bâti, le teint coloré, mais le front bas et le regard en dessous. La question du pêcheur le fit rougir.

— Puisque c'est à ma cousine que vous parliez, demandez-lui de vous répondre, dit-il avec une brusquerie embarrassée.

— 11 voudrait bien, fit observer Méru en riant 5 mais il n'a pas encore assez de malice pour la surprendre. Vois-tu, Prohibé^ les mailles de tes filets ont beau être plus serrées que ne comporte l'ordonnance , les secrets d'une jeune fille passeront toujours à travers. Pas vraijEntine?

, — Faites excuse, mon oncle, je ne comprends pas les termes de pêche ! répliqua-t-elle d'un air d'ignorance malicieuse qui fit rire tout le monde. ,

— Si François n'est pas ton galant, faut donc que tu en aies un autre? dit Lézin. Voyons ! où y a-t-il un plus beau brin d'amoureux que ton cousin ?

— Cherchez, brave homme, répondit la jeune fille, dont les yeux restèrent fixés sur la quenouille, mais

qui fit vers la droite un mouvement de corps instinctif que saisit le regard scrutateur de Prohibé.

— Eh bien ! eh bien ! est-ce que ça serait donc le nouveau patron de la charreyonne? demanda-t-il à demi- voix.

La jeune fille feignit de ne pas entendre et baissa la tête.

— C'est lui! continua Lézin en éclatant de rire. Oh ! fameux! Je comprends à cette heure pourquoi il a voulu appeler sa barque V Espérance.

— Allons I nous y passerons tous, dit le jeune marinier, qui rougit un peu, mais garda son air de bonne humeur. Décidément , Antoine est devenu recteur et veut confesser toutes les jeunesses du pays.

— Ah ! tu crois rire? reprit le pêcheur ; mais veuxtu que je te dise le nom de la fleur qui vous pousse au fond du cœur à toi et à la jolie Entine?

— On ne vous le demande pas, maître Prohibé î interrompit François d'un ton brusque.

— Et à toi aussi, mon gars î ajouta Timperturbable pêcheur ; à force de regarder au fond de la rivière, sais-tu? on apprend à voir clair dans les âmes. — Ici et là, c'est toujours de Teau trouble. — Aussi je te dis que vous êtes deux à tendre vos lignes dans le même

remous, Tun bravement, l'autre en sournois; ce n'est pas André qui est l'autre; comprends -tu à cette heure ?

— Je comprends, s'écria François en jetant à Lézin un regard en dessous tout imbibé de fiel; je comprends que vous êtes un méchant gueux qu'aujourd'hui ou demain il faudra forcer à se taire.

— Ahl bahl et comment donc, mon fils? demanda Prohibé^ qui regarda le jeune garçon en face.

— En vous fermant la bouche avec un verre de vin, interrompit d'un ton jovial André, qui tendit au pêcheur un gobelet rempli jusqu'aux bords.

Lézin fit un mouvement de tête.

— A la bonne heure! dit-il 5 toi, tu es un vrai marinier, gai comme le soleil et coulant comme l'eau. Aussi , que les barbillons me fassent frire si je ne le donne ma fille en mariage... quand j'en aurai une!

— Et quand il aura fait ses preuves de bon patron de barque, ajouta Méru, qui vidait son verre à petits coups ^ car, au jour d'aujourd'hui, les gars commandent avant d'avoir obéi, les novices passent capitaines d'emblée 1 Mais ce n'est pas le tout d'avoir une charreyonne sous les talons, il faut savoir lui fai» suivre

le chenal, éviter les glaces, franchir les ponts, se garer aux bons endroits, et conduire ses hommes d'amitié.

— Laissez donc ! s'écria le pêcheur en haussant les épaules, tout ça, ce n'est rien j vous ne parlez que de l'accessoire !

— Qu'est-ce que tu appelles alors le principal ? demanda l'oncle d'Entine.

— Ce qui constitue vraiment le marinier.

— Et c'est quoi donc?

— C'est la matelote, père Méru ! Celui qui la fera meilleure sera toujours le véritable ami de la rivière, comme aussi le plus soigneux et le mieux esprité.

Tous les bateliers se mirent à rire.

— Foi de Dieu! maître Prohibé a raison, dit le plus ancien; j'ai toujours vu que les bons mateloteurs étaient les bons matelots.

— Alors c'est dit! s'écria Lézin, qui laissa glisser de son épaule une poche en filet ; il faut connaître à fond le mérite de chacun. Voyons, jour du diable ! je propose un combat de matelotes entre les jeunes gars; voici le poisson ; le bonhommme Méru paiera la sauce.

— Convenu ! dit le batelier.

— Vite! François, André, Simon, reprit le pêcheur.

qu'on retrcasse ses manches , mes petits , et qu'on matelote à mort ! Quand chacun aura fait son chefd'œuvre, les anciens jugeront.

11 avait vidé la poche de poisson dans plusieurs assiettes que les jeunes mariniers vinrent prendre en riant.

Cette espèce de concours n'avait pour eux rien d'étrange ni de nouveau. Obligés le plus souvent, dans leur vie isolée de coureurs de rivière, de se suffire à eux-mêmes et de profiter des ressources les plus économiques, ils ne manquaient guère de les demander au fleuve qui les portait. Aussi l'art de préparer sa pêche était-il devenu , pour le batelier de Loire, une de ses sérieuses occupations. Il y avait mis en même temps sa gloire et sa sensualité. Par suite, la matelote de marinier avait conquis et a conservé une renommée qui, comme les trophées de Miltiade, empêche encore plus d'un Thémistocle culinaire de dormir. Dans les villes riveraines, d'habiies disciples de Carême ont vainement appliqué leurs facultés à découvrir le secret du plat célèbre : soit impuissance de l'imitation, soit prévention des dégustateurs, la suprématie est demeurée Jusqu'ici sans conteste aux inventeurs.

Pendant qu'André et ses rivaux se préparaient à la joute proposée par Lézin, celui-ci avait pris place à la table des buveurs et continuait à les égayer par ses lazzis effrontés ; mais le vin d'Anjou ramenait inévitablement Méru aux mêmes souvenirs : dès qu'il eut commencé à s'échauffer, il se remit à parler de la guerre qu'il avait faite autrefois en Vendée, de ses rencontres avec les bleus, et finit par proposer une santé au drapeau blanc.

— Une santé! s'écria le pêcheur, jamais, mon vieux, c'est trop malsain! Deux, à la bonne heure! trois, si tu veux î Je suis ami de tous les drapeaux qui font boire le vin que je n'ai pas payé.

— Tu n'as donc pas d'opinion à toi, mauvais chrétien ? dit le marinier avec mépris.

— Pourquoi faire? demanda Lézin. Si j'en avais une, personne ne voudrait me l'acheter, et de la garder, cela pourrait me gêner à la longue. Les opinions, vois-tu, c'est bon pour les bourgeois qui aiment les choses de luxe.

— Tu es pourtant de mon âge, fit observer Méru, et tu devais avoir la barbe poussée lors de la grande guerre?

— Aussi me la faisait-on tous les dimanches, répliqua plaisamment Lézin.

— Ce qui veut dire que tu n'as pas eu assez de cœur pour défendre ton Dieu et ton roi) reprit le. marinier avec chaleur.

— Foi d'homme ! ce n'est pas manque de cœur, père Méru, dit le pêcheur : c'est la faute de nos mères, qui nous avaient appris à raisonner, à moi et aux gars de Behuard.

— Qu'est-ce que tu veux dire?

— Eh bien! voilà : il y en a ici peut-être qui savent que je suis né dans l'ile Behuard, qu'on trouve au-dessus. Comme la Loire a pas mal de largeur dans l'endroit et qu'elle promène trop d'eau pour qu'on puisse

. traverser en tirant ses guêtres, le tremblement de la mort était sur les deux rives , qu'on ne digérait pas plus mal chez nous. Les blancs ni les bleus n'avaient de barques pour nous visiter, et nous avions soin de tenir nos barges loin des bords. Aussi tout continuait comme par le passé : on allait à la messe, on mangeait à sa faim, on fauchait son pré et on faisait l'amour; c'était une vraie bénédiction ! Mais un jour, ou plutôt un soir, voilà qu'un petit bachot accoste avec trois bleus qui cherchaient des vivres ; on leur dit que çha-»

108 socs LES FILETS»

cun n'en a que sa suffisance ; ils répondent qu'il leur en faut, en menaçant de guérir de la faim le premier qui refuserait! et ils entrent che^ notre voisin, où ils se mettent à boire, à manger et à embrasser les filles à discrétion...

— Et vous les avez laissés faire, grands lâches! interrompit Méru.

— Écoutez donc jusqu'au bout, continua Lézin. Pendant qu'ils se donnaient comme ça de Tagrément, les hommes se réunissaient pour se consulter, et les plus anciens disaient : — Si nous laissons ces trois affamés repartir, ils feront savoir où la nappe est mise 5 demain il nous en arrivera trente, et après demain trois cents ! Il faut donc les enfermer quelque part d'où ils ne pourront jamais sortir, et la meilleure cachette, c'est un trou dans le cimetière. — Tout le monde trouva que c'était la vérité. Le soir même, l'affaire fut réglée, et le lendemain on demanda au recteur une messe pour le repos de leurs âmes.

— Eh bien ! à la bonne heure î dit le vieux marinier, qui s'échauffait de plus en plus; je vois que,' vous aussi, vous avez fait la guerre aux bleus!

— Minute ! père Méru, reprit le pêcheur, c'était une mesure de précaution générale, si bien qu'une hui-

taine après , quand il arriva des blancs qui voulaient sonner le tocsin, emporter le blé et prendre les fusils de chasse, on fut obligé de faire le môme raisonnetnent, et il fallut encore dire une messe.

— Pour les blancs! s'écria Méru, qui, comme tous les hommes de parti, avait deux morales ; ah ! brigands ! vous avez tué de vrais chrétiens qui venaient vous demander secours!... Et tu oses mo raconter la chose! et tu n'as pas peur que je les revenge sur toi?

Les yeux du vieux marinier s'étaient injectés, sa voix tremblait de colère, et il avait saisi par le goulot une bouteille placée devant lui , comme s'il eût voulu s'en faire une arme ; Lézin tendit tranquillement son verre.

*— Pourquoi les re vengerais -tu sur moi , qui n'étais . pas alors au pays ? dit-il en souriant. Foi d'homme ! je ne l'ai su que bien des années plus tard, quand leâ bleus et les blancs avaient été les pierres de leurâ fusils... Allons, vieux, verse donc ! D'avoir tant parlé, ça m'étrangle ! •

Les doigts de Méru qui serraient la bouteille se détendirent, et il remplit machinalement le verre du pêcheur.

Entine, effrayée par Téclat de colère de son onciO

s'était approchée de la table-, elle prévint la reprise de l'entretien en mettant le couvert et annonçant les matelotes.

Les trois jeunes mariniers ne tardèrent pas en effet ' à se présenter avec leurs plats, où le vin d'Anjou, auquel on avait mis le feu, faisait courir une flamme vacillante. Elle s'éteignit sur la table, et les convives procédèreat immédiatement à l'examen. La plupart s'y livrèrent avec une certaine gravité, et recommencèrent à plusieurs reprises leur comparaison. Les concurrents, rangés derrière eux, attendaient, tandis que les regards de la jeune fille allaient d'un convive à l'autre avec une sorte d'inquiétude. Ce fut Lézin qui se déclara le premier.

— Voilà un plat, dit-il en montrant le plus éloigné, que je ne voudrais servir ni à un chien ni même à un garde-pêche; quant à celui-ci, — il indiquait le plus rapproché, — on en mangerait comme on boit l'eau de la Loire, faute de mieux ; mais, pour celui du milieu, je vendrais mon âme à Belzébuth, si le drôle faisait encore des affaires et n'avait pas vendu son fonds I ,

Bien jugé ! s'écrièrent toutes les voix.

— C'est la matelote d'André ! dit vivement Entine, qui avait rougi de plaisir.

— Et l'autre là-bas est celle du meunier, ajouta Léziii en guignant François ; je ne m'étonne plus qu'il ait mis tant de farine !

Le jeune garçon ne répondit rien, mais ses yeux prirent une expression plus fausse et plus sournoise. Cependant les bateliers avaient levé leurs verres.

— A la santé du roi des mateloteurs ! s'écria Lézin.

— Ici! bon marinier^ ajouta Méru, en faisant près de lui une place au jeune homme.

André s'empressa de la prendre, et fit raison à tous les convives, dont la gaîté devint de plus en plus bruyante. Méru lui-même avait complètement oublié son emportement, et témoignait au jeune patron une bienveillance dont ce dernier se montrait visiblement reconnaissant. 11 finit par lui poser amicalement la main sur l'épaule.

— Eh bien ! il n'y a pas à aller contre le dire de ce gueux de Prohibé^ s'écria-t-il, la bonne matelotte annonce le bon marinier, et la tienne est du premier échantillon ! La Vierge, comme on dit, y a fourré son

petit doigt. Reste à savoir maintenant si tu es du bois dont on fait les vrais patrons ! Nous saurons ça demain, fiot, vu que mon futreau doit baisser sur Nantes avec ta charreyonne; je serai vide, et loi

chargé ; si tu ne restes pas trop en arrière, je dirai que, malgré ton âge, tu as drait de porter les boucles d'oreilles à l'ancre, et mieux encore de mettre le premier la main au plat et de dire le Benedicite (1).

— Soyez sûr que Je ferai de mon mieux, père Méru, dit André, qui regarda de côté Entine j aussi vrai que je suis fils de ma mère, je n'ai rien plus à cœur que de vous donner contentement.

Le vieux marinier, qui avait saisi son regard au passage, fit une grimace joviale.

— A la belle heure î mon gars , répliqua t-il en remplissant son verre 5 les oncles, vois-tu, sont quasiment comme le gouvernail ; faut toujours les ménager.

Et voyant qu'André allait saisir l'allusion pour en venir peut-être à des explications :

— Je ne te dis rien de plus, ajouta-t-il, sinon que ma bonne volonté ressemble à la rivière ; elle est ouverte à tout le monde. C'est à celui qui naviguera mieux de passer devant. — Ohé 1 la jeunesse 1 hissez la voile et poussez de fond^ le patron du Ùrapeau-Blanc est l'ami .de tous les vaillants gars*

(1) Les mariniers (|ui côilduisent Utiê bâ^qiiê ittangent tous ensemble, mais c'est le patron qui diUe Benedicite et met le premier la main au plat.

— Et tous les vnillaïUs gars l'aiment comme leur maître ! s'écria André en choquant son verre contre celui de Méru 5 que je sois damné si cette soirée n'est pas la meilleure de ma vie ! Le bon Dieu enverrait ici tous ses tonnerres qu'il ne pourrait m'ôter mon contentement.

— Alors tu ne le perdras pas poiir le paroissien que je vois venir ! fit observer Lézin, qui s'était approché de la fenêtre.

— ■ Qui donc vois4u? demanda Andréa dont les yeux ravis ne pouvaient quitter Entine.

— Regarde ! répliqua le pêcheur.

Un homme grand, maigre et salement vêtu venait d'ouvrir la porte ; il restait vacillant sur le seuil ; ses yeux hébétés par l'ivresse semblaient chercher quelqu'un dans la salle basse du Grand-Turc. A sa vue, le jeune patron fit un mouvement de surprise.

— Dieu me pardonne! c'est mon père, s'écria-t-il.

— Maître Jacques ! répétèrent plusieurs voix ; eh bien ! pourquoi n'entre t-il pas?

— Vous ne voyez donc pas qu'il est vent-devant comme d'habitude? dit François avec un rire méchant ; allons, vieux Jacques, avancez, le fiot est ici.

L'ivrogne fit un pas en trébuchant vers André, qui s'était levé un peu honteux, et dont le regard rencontra celui de Méru.

— Faites excuse, patron, dit-il à demi-voix et en rougissant ; le père a eu autrefois des contrariétés, et l'eau-de-vie le console trop.

— C'est ce qu'on m'avait dit, répliqua le marinier avec une sorte de compassion \ mais voici la première fois que je le rencontre. —Pauvre vieux! il est durement puni! — Ses mains tremblent comme la feuille du bouiUeau(i) ! —Regardez-moi ça, mes jeunes gars, et tâchez de comprendre que le vin est la vraie boisson de l'homme : tout au plus il le met à bas pour une heure, tandis que le cognac l'extermine sans rémission.

Puis, se retournant vers le père d'André , et lui montrant un tabouret appuyé au mur, il ajouta :

— Allons, maître Jacques, encore un coup d'aviron; et vous autres, les enfants, faites pîlace ! respect au chagrin !

Le vieillard réussit à gagner le tabouret et à s'asseoir, avec l'aide d'André, qui essaya alors de savoir

(1) Bouleau.

ce qui avait pu le décider à quitter Saint-George, où il liabitait. Parmi beaucoup de divagations, il crut comprendre que son père avait reçu une lettre qui les appelait tous deux à Nantes pour une affaire importante, et qu'il était venu le rejoindre à Chalonnes, afin de descendre la Loire sur son bateau. Quant à la nature de l'affaire, maître Jacques refusa de s'expliquer. Il conservait dans son ivresse un certain empire sur lui-même dont son fils avait toujours été frappé. On eût dit qu'une volonté fixe et souveraine, aussi inséparable de son être que l'instinct de conservation, gardait toujours les portes de son âme. Souvent le mot qui allait sortir de ses lèvres s'arrêtait subitement, retenu par une prudence qui survivait à tout le reste, et il se réfugiait alors dans un silence obstiné. Le jeune marinier connaissait trop bien ses habitudes pour persister dans des tentatives inutiles. Dès qu'il le vit décidé à se taire, il cessa ses questions et ne songea qu'à regagner la charreyonne. Ses deux matelots partirent d'avance en emmenant maître Jacques, tandis qu'il prenait congé d'Entine et de son oncle. — Il faut que je parte demain matin avant le jour, leur dit-il; les glaces sont en amont, à la première douceur de temps tout peut démarrer, et alors gare la

ur

débâcle! J'ai hâte d'être paré à Nantes avec mon chargement.

— Et moi avec mon futreau et ma nièce, répUqua Méru gaîment ; car c'est bien entendu, mon gars, que nous naviguerons de conserve ?

— Je l'espère, patron, puisque c'est le moyen de gagner votre amitié; —vous vous rappelez que vous l'avez dit ?

— Et Je ne reprends pas ma parole ! répliqua Méru; oui, oui, c'est à cette heure que nous allons te connattre à fond! Veille à ta barque, François conduira la

, mienne, et, en arrivant à Nantes, on saura ce que vaut chacun.

André serra la main du vieux marinier; puis il prit congé d'Entine en l'embrassant, selon l'usage, sur les deux joues, et lui dit adieu avec émotion.

— Si vous étiez vraiment décidé à nous suivre, dit la jeune fille malicieusement, vous diriez seulement : Au revoir !

— Au revoir donc ! répliqua André, et priez la Vierge à mon intention.

Il regagna sa charreyonney tandis que Méru restait à l'auberge où il devait passer la nuit ainsi que sa

nièce; ses mariniers retournèrent seuls au {utreau avec François.

Ce dernier sentait au cœur une rage jalouse. Uespèce de défaite qu*il venait de subir, les railleries de Lézin, et par dessus tout la préférence trop visible de sa cousine pour André , avaient envenimé sa plaie. Dans l'état de ses sentiments, il n'eût pu lui môme décider si sa haine contre celui-ci l'emportait sur son amour pour celle-là; mais haine et amour aboutissaient à une seule volonté, celle de se débarrasser à tout prix du jeune patron î Trop prudent pour en venir à une attaque ouverte, il cherchait quelque moyen de lui nuire sans se compromettre. Il s'était couché près de ses compagnons sous la cabane du fuîreau\ mais, tandis que les deux mariniers ronflaient à ses côtés, il continuait à s'agiter sur sa paillasse de mousse. *

La lutte qui devait s'ouvrir le lendemain entre lui et André ajoutait encore a son inquiétude irritée. Ses premières années s'étaient passées à Nantes, dans la demi-oisiveté du moulin, sans autre occupation que de repiquer la meule, de lever les vannes et déjouer de la musette, selon l'habitude des meuniers du pays-, pus tard, une brouillerie avec sa mère l'avait forcé à rejoindre son oncle, et il s'était fait marinier, mais

sans avoir jamais pu acquérir, dans son nouveau métier, beaucoup d'expérience ni d'adresse. Aussi prévoyait-il que la comparaison proposée par le père Bîéru tournerait encore à sa honte et assurerait, selon toute apparence, le mariage d'Entine et du jeune patron. Tout à coup il se redressa comme frappé d'une lumière subite, réfléchit un instant, puis, se laissant glisser hors de la cabane, il gagna avec précaution l'arrière du futreau et regarda autour de lui.

Tout dormiait dans la charreyonne câblée un peu plus bas. La nuit était sombre, et la Loire roulait ses eaux avec un murmure profond. Sûr de ne pouvoir être aperçu, François passa dans le bachot, qu'il détacha, et, coupant de biais le courant^ il gagna le chenal. Il le suivit quelque temps sans que le regard le plus attentif eût pu soupçonner ses intentions. Ce fut seulement lorsque le fil de l'eau l'eut amené entre les deux grandes îles du Désert et de l'Orfraie qu'il ralentit la marche de la barque.

Le lit du fleuve, qu'embarrassaient des atterrissements favorisés par les deux îles formait, en cet endroit, de nombreuses sinuosités, et le déplacement continuel des sables mouvants faisait regarder à bon droit ce passage comme un des plus difficiles d'Angers

à Nantes. Aussi radminislration du balisage y apportait-elle une attention toute particulière. Par ses soins, de longues branches de saule, piquées dans le sable et déplacées à chaque changement du chenal, montraient aux barges Té^ueil en dessinant sur les eaux la direction à suivre. François alla de l'une à l'autre, les arracha adroitement et les replaça de manière à indiquer la route par dessus les atterrissements. Il avait calculé que, le lendemain, André partirait le premier et qu'en consultant ces fausses indications, la charreyonne^ lourdement chargée, ne pouvait manquer de s'échouer. Outre qu'il s'assurait par ce moyen une victoire facile sur son rival, il l'exposait à perdre sa barge, que les eaux pouvaient démolir sur les sables, et le rejetait ainsi parmi les mariniers à gages auxquels, selon toute apparence, Méru ne voudrait point accorder la main de sa nièce. Lui-même, tout en achevant de préparer ce piège infâme, étudia la passe, afin de la franchir sans danger, et, son œuvre achevée, il regagna le fatreau avec de grands efforts.

Pour l'atteindre , il fallait passer près de la cherreyonno placée en aval de la barque de Méru ; mais, au moment où il la côtoyait, une tête se dressa à l'avant.— François effrayé s'arrêta et retint son bachot

dans l'ombre. — La tête qu'il avait aperçue restait penchée sur les eaux dans une intention qu'il ne pouvait comprendre. Au premier instant, il lui sembla que c'était André qui se préparait à démarrer ; mais il vit bientôt le veilleur nocturne se redresser, et à la hauteur de la taille il reconnut maître Jacques.

Celui-ci avait ôté sa veste malgré le froid, et tenait une gaffe à la main. François le vit passer le long du plat-bord et rentrer silencieusement dans la cabane. Il se hâta de doubler la charreyonne et d'accoster la barque de son oncle, où il retrouva les mariniers endormis. Certain alors que son absence n'avait point été remarquée, il regagna en rampant sa paillasse et attendit plus tranquillement le lendemain.

A peine la première aube blanchissait-elle les horizons embrumés du fleuve que ses compagnons l'éveillèrent. Tout était déjà en mouvement dans le bateau d'André, qui, chargé jusqu'à la dernière ligne de flottaison , commençait à se mouvoir lourdement. Le jeune patron donnait les ordres et mettait la main à tout avec cette patience vigoureuse qui est la première vertu du marinier de Loire. L'appareillage se fit leiîtement, mais sans aucune fausse évolution, et

le bateau prit le fil de l'eau avec une sorte de sûreté nonchalante.

— Bien manœuvré, mon garsl cria tout à coup une voix de la rive.

André se retourna et reconnut dans le brouillard du matin l'oncle Méru avec sa nièce, chaussée de fins sabots et enveloppée dans sa cape de drap marron bordée de velours noir. Il les salua en levant son petit chapeau ciré.

— L'Espérance vous demande excuse de prendre les devants, dit-il avec gaîté, mais elle a trop de clous à ses semelles pour marcher vite.

— Va, va, fiot^ répliqua le vieux marinier, qui lui fit un signe d'adieu , le Drapeau-Blanc saura bien vous rejoindre.

Et il s'avança vers le fuir eau en pressant la jeune fille de s'embarquer j mais celle-ci tenait à laisser au jeune patron son avantage. Au moment où elle se préparait à rejoindre le bateau , un souvenir parut l'arrêter.

— Ah ! sainte Vierge ! s'écria-t-elle, gageons, mon oncle , que vous avez oublié de parler à M. le curé pour le tableau que vous devez lui rapporter de Nantes I

120 sous LES rîLETS.

— J'ai la lettre qu'il écrit au peintre dans mon portefeuille, répondit Méru ; vite, embarque, fillette.

• — Et la commande de conserves pour M. le maire? continua Entine sans bouger.

— 11 y a renoncé, répliqua le patron ; arrive donc, je te dis.

— Vous n'avez toujours pas pris congé de votre compère Bavot.

Le vieux patron frappa du pied.

— Au diable les Bavots et les bavards ! s'écria-t-il-, veux- tu nous retenir ici jusqu'à la débâcle? Voyons, mille dieux! embarqueras-tu? ou je dérape.

^ On y va, on y va ! dit la jeune fille, qui ne parut nullement effrayée de la menace de Méru \ c'était pour vous que je parlais, mon oncle; tout est fini dès que vous ne tenez plus aux Bavots ni à leur petit vin blanc.

Le marinier , chez qui ce dernier souvenir réveilla un regret involontaire, répondit par une malédiction nautique à faire frison ner tous les saints du paradis.

— Finiras-tu, méchante langue! s'écria-t-il -, je te dis que, si nous tardons davantage, nous n'arriverons pas ce soir à la Meilleraie. Regarde la charreyonne ; la voilà déjà dans Vengonîevent,

LE ItfAIUNIEU DE LOIRE. 121

La jeune fille tourna les yeux vers le point indiqué, et aperçut en effet le bateau d'André qui allait atteindre Tentre-deux des îles. Elle pensa qu'elle lui avait ménagé une avance suffisante , et , après quelques nouveaux retards indispensables pour trouver son panier de voyage, rattacher sa mante et prendre congé de rhôtesse du Grand-Turc qui venait d'arriver, elle se décida à franchir la planche qui réunissait le futreau à la rive.

Les mariniers détachèrent alors les amarres; le bateau, qui était sur lest, obéit aux premières poussées ; il tourna rapidement sur lui-même, et se trouva bientôt dans le lit du fleuve comme la charreyome qu'on apercevait à travers la brume.

Les deux barques avaient hissé leurs voiles et suivaient le courant, mais dans des conditions singulièrement inégales : l'une, pesamment chargée, se traînait avec peine et était retardée par la lenteur de ses mouvements chaque fois qu'il fallait contourner les mille attcrrissements au travers desquels serpentait le chenal; l'autre, complètement vide, courait légèrement sur les eaux, et obéissait sur-le-champ à toutes les sollicitations de l'énorme pale qui lui servait du gouvernail. Aussi la distance s'amoindrissait-elle d'ins-

tants en instants entre les deux bateaux. Déjà celui d'André était assez près pour qu'on pût distinguer les mariniers qui aidaient à sa marche en poussant de fond avec leurs perches ferrées, et le jeune patron qui veillait à la barre et s'appliquait à raccourcir les circuits autant qu'il le pouvait. Méru le montra à son neveu, qui, selon sa promesse, conduisait le fatreau.

— Regarde-moi comme ce grand gars-là gouverne serré , dit-il avec une sorte d'admiration ; un poisson n'est pas plus maitre de sa queue qu'il ne Test de sa pale. Voyons, Fanfan, tâche de ne pas faire plus mal que lui; il y va de ta gloire de marinier. Tu as quinte et quatorze, ne vas pas perdre la partie faute du point.

Le jeune batelier ne répondit que par un mouvement de tète. On allait s'engager entre les îles du Désert et de l'Orfraie; c'était là que la question devait se décider. Ses yeux restèrent fixés' sur la charreyonne^ qui marchait toujours en avant, à une distance que ses mariniers maintenaient à force de courage, et son patron à force d'habileté, mais qui permettait d'entendre les paroles et de distinguer jusqu'à l'expression des visages.

On allait atteindre la première pointe, quand maître

Jacques parut près de son fils. Il avait perdu une partie de cette lividité que l'ivresse lui donnait la veille, et dans son œil brillait un vague reflet d'intelligence. 11 regarda quelques instants la barque qui descendait lentement le courant, puis les eaux grossies bouillonnant sur les grèves et les saules étincelant de givre. Une légère rougeur monta à ses joues 5 ses narines se gonflèrent comme s'il eût voulu aspirer l'air de la Loire.

— Je reconnais l'endroit, murmura-t-il ; j'ai passé ici voilà trente ans... Je conduisais un grand bateau... je n'avais que vingt cinq ans... mais alors l'eau était plus belle, et les oiseaux chantaient dans les arbres.

— Maître Jacques a donc été patron sur Loire ? demanda un des mariniers.

— Oui, répliqua le vieillard avec une tristesse pensive; c'étaient les bonnes années... Ni glaces ni graviers ne pouvaient m'arrêter... Mon bateau m' obéissait comme l'âne obéit à la meunière.

Le marinier haussa les épaules en ricanant.

— Eh bienl voyez le changement, dit-il; à cette heure m'est avis, maître Jacques, que vous seriez moins embarrassé de conduire un âne qu'une barque.

Jacques releva, la tête; une flamme s'alluma dans ses yeux.

— Qui t'a dit cela? s'écria-t-il. Ah! tu crois que j'ai oublié le métier? Par mon âme! nous allons voir. — Tiens ma carmagnole, et toi, André, pousse de fond, c'est moi qui gouverne.

11 avait ôté sa veste, et mis la main sur la barre de la pale; mais sou fils ne parut point disposé à la céder.

— Laissez, laissez, mon père, dit-il le regard fixé sur le courant; la passe est malaisée, et il faut avoir la vue claire.

— C'est bon , on ouvrira l'œil , répondit Jacques avec impatience.

— Attendez, reprit le jeune homme, vous prendrez le gouvernail quand nous aurons doublé les îles.

— Et que le bateau se gouvernera tout seul, acheva ironiquement le marinier qui avait mis en doute l'habileté du vieillard.

Celui-ci se redressa; le sang lui était monté au visage.

— As-tu entendu ? répéta-t-il à André.

— Un moment ! dit le jeune patron.

— Place à ton père ! cria maître Jacques , qui

récarta d'un geste violent, et, s'emparant de la barre, imprima brusquement à la barge une autre direction.

André voulut l'arrêter -, mais le vieillard ne parut rien entendre. Tout son être avait subi une sorte de transfiguration. Le corps droit, la tête rejetée en arrière, un pied fortement arc-bouté au plat bord, et les deux mains appuyées au gouvernail, il avait pris une

telle expression d'assurance et de commandement, que le jeune homme en demeura stupéfaU. Son regard atone, habituellement perdu dans les vapeurs de l'ivresse, avait maintenant une acuité concentrée. Attaché sur le fleuve, il semblait en percer le voile et lire jusqu'au fond. Après avoir étudié quelques minutes le bouillonnement des eaux, il inclina de nouveau plus fortement. Les bateliers poussèrent un grand cri.

— Nous quittons le chenal 1 répétèrent toutes les voix; voyez, la barge navigue à travers les balises.

— La barre dessous, mon père, ou nous engravons, ajouta André ; à droite ! à droite I

— Évitez à droite! dit Jacques d'une voix forte sans prendre garde aux avertissements de son fils.

La barque venait, en effet, d'effleurer de ce côté une

ir

grève submergée. Les mariniers surpris se regardèrent.

— Que Dieu nous aide! Les balises ont donc menti? s'écria le jeune patron , qui se pencha vers le fleuve pour mieux voir.

— La balise reste, et le sable marche, fit observer Jacques ; de mon temps, on n'écrivait pas la route du marinier avec des branches de saule, nous savions la lire sur les eaux. A gauche, maintenant; évitez à gauche ! Ne voyez-vous point l'eau qui tournoie et l'écume qui marque la barre de sable ? Ces signes-là ne sont pas de la main des hommes, ils ne trompent jamais.

Les bateliers obéirent cette fois , et leurs perches éloignèrent le bateau de Tatterrissement indiqué. Le vieillard continua à gouverner ainsi en traversant vingt fois la ligne du balisage , sans autre guide que Taspect des courants. Ses compagnons, frappés de surprise, le regardaient en 'silence et exécutaient à l'instant ses moindres ordres. Ils atteignirent enfin l'orée du passage, à l'extrémité des deux iles, et entraient dans le grand lit de la Loire, quand des cris d'appel partis du fulreau leur firent retourner la tête.

Lorsque Méra avait vu T étrange manœuvre de maître Jacques, qui abandonnait la voie tracée pour se jeter dans les plates eaux, il était monté sur son banc, et l'avait quelque temps suivi des yeux sans pouvoir comprendre. Les mariniers, appuyés sur leurs perches ferrées, se demandaient également dans quelle intention il allait ainsi au-devant du danger; mais le plus étonné et le plus saisi de tous avait été François, qui crut sa ruse découverte. A part les peines sévères dont les règlements de navigation la punissaient, il savait de quelle honte elle devait le couvrir aux yeux de toute la marine de Loire, et quelle serait particulièrement rindignation de Fonde Méru, s'il en était jamais instruit. Ces considérations, auxquelles il ne s'était point arrêté tant qu'il avait cru son secret assuré, l'assaillirent à la fois lorsqu'il eut peur d'être trahi. Pâle et tremblant, il laissa la barre à un des mariniers, et courut à l'avant du futreau pour mieux suivre l'audacieuse navigation de la charreyonncy ne sachant plus s'il devait souhaiter sa réussite ou sa perte. Pendant ce temps, le marinier qui était à la pale continuait à diriger le futreau dans le chenal dessiné par les fausses balises. Tout à coup un choc souleva la proue; on entendit le déchirement tîes cailloux

qui froissaient la carène, et l'eau jaillit à l'intérieup entre les bordages forcés; la barge était engravée.

Sans présenter de sérieux périls pour l'équipage, la situation était embarrassante. Le fleuve , plus resserré dans cet endroit, courait rapidement et portait toujours le futreau en avant sur les sables-, la barge commençait même à présenter le travers, et il était à craindre que, dans cet état, elle ne pût supporter longtemps la violence des eaux. Les premières tentatives des mariniers pour la dégager furent sans succès; il fallut se décider à réclamer le secours d'André et de son équipage.

Au premier appel, le jeune patron comprit ce qui était arrivé et se hâ(a de rejoindre Méru dans son canot. On venait d'abattre la voile du futreau^ qui, délivré de l'action du vent , s'était arrêté. Le jeune homme aida aboucher les voies d'eau, lia à des cordes les mâts, les planches, les avirons qu'il jeta dans le fleuve pour alléger la barge ^ puis, poussant de fond avec ses gens, il réussit, après de longs efforts, à lui faire franchir la grève et à la replacer dans le chenal. Lui-même la pilota ensuite comme il Tavait vu faire à son père, et l'amena bord à bord de son bateau, où il rentra.

Méru,un peu humilié de raide qu'il avait dû accepter, le remercia brièvement et s'occupa de repêcher ses épares pour mettre à la voile, tandis que la charreyonne levait le grappin et continuait sa route.

La manière dont maître Jacques venait de faire ses preuves lui avait conquis rentière confiance d'André ; aussi, tout en reprenant la barre, réclama-il modestement les leçons du vieillard. Ce dernier lui apprit à reconnaître la profondeur du lit et l'approche des grèves cachées à la couleur des eaux ou à leurs bouillonnements. Grâce à ces avertissements, André put s'écarter, de loin en loin, du chenal balisé, biaiser les bas-fonds et couper partout au plus court. Son père semblait avoir une carte de la Loire gravée aux plis les plus profonds de son cerveau; il savait au juste le volume d'eau de chaque passe selon la saison, disait la vitesse des courants, connaissait les meilleures gares en cas de débâcle, nommait les moindres hameaux sur les deux rives. Les mariniers étaient émerveillés ; mais André se montrait le plus surpris de tous. Peu instruit de ce qui concernait sa famille , il avait su à peine jusqu'alors que son père eût autrefois fait partie de la marine de la Loire. 11 voulut l'interroger sur ce passé qu'il ignorait; mais l'animation de

maître Jacques était déjà tombée : il s'était assis au fond du bateau, les bras croisés, la tête basse , et ne répondait que par monosyllabes comme un homme à demi endormi. Cependant, lorsque son fils lui demanda Ce qui avait pu le faire renoncer à un métier qu'il connaissait si bien, il parut se réveiller en sursaut; son regard se promena sur ceux qui l'entouraient avec une sorte d'égarement effrayé -, ses lèvres s'entr'ouvrirent et s'agitèrent, mais la réponse expira inarticulée-, sa tête retomba sur sa poitrine, et André comprit qu'il ne devait point pousser l'interrogatoire plus loin.

Les deux bateaux arrivèrent-à la Meilleraie assez tard dans la soirée et se câblèrent à la file Tun de Tautre. Grâce à Entine, le dépit causé à Méru par la mésaventure de son futreau avait été de courte durée. Lorsque André le retrouva à Tauberge, tout nuage avait disparu de son front. Le jeune homme ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé, et le vieux patron, qui apprécia sa discrétion, lui paya en bonne amitié ce qu'il eût trouvé dur de lui payer en reconnaissance.

Quelques autres barques se trouvaient déjà amarrées à la Meilleraie; les équipages, qui étaient de connaissance , se réunirent pour faire ensemble le repas du soir. Maître Jacques resta seul dans la charreyonne,

soupant, selon son habitude, de quelques croûtes de pain noir trempées dans l'eau-de-vie qu'il se fit apporter.

Méru avait trouvé à Tauberge le bonhomme Soriel, doyen des mariniers, que, dans une ancienne affaire, je ne sais quel avocat nantais, qui voulait faire preuve de littérature, avait surnommé le Nestor de la Loire. Ses compagnons avaient pris la réminiscence homérique de l'homme de loi pour un sobriquet physiognomonique, et* l'avaient modifié sans y penser en l'appelant trivialement le* père Nez-Tort. Le vieux patron ne naviguait plus depuis longtemps, et c'était par hasard qu'il conduisait alors à Orléans le bateau d'un de ses petits-fils qu'empêchait la maladie.

Méru et lui s'étaient connus pendant la guerre de Vendée, et tous deux se rappelèrent que leur dernière rencontre avait eu lieu à l'endroit même où ils se retrouvaient dans ce moment.

— Te rappelles-tu, mon pauvre enfant ? dit Soriel, qui, en sa qualité de nonagénaire , donnait ce nom à tous ceux qui n'avaient pas son âge-, c'était le jour de la dispersion de la grande armée! Te rappelles-tu tous ces malheureux entassés sur le bord et criant à Dieu et aux hommes de les passer de l'autre côté? Us

étaient bien quarante mille ; et il y avait huit barques pour tous !

— Oui , répondit Méru ; aussi fallait-il voir les femmes courir quand nos bateaux approchaient : — C'est pour mon mari blesse, pour mon père, pour mon fils, pour un pauvre jeune homme! Les chères créatures ne demandaient jamais pour elles.

— Ah ! ce fut un grand jour, reprit Soriel ; je n'y pense jamais, vois-tu, mon enfant, sans avoir un tremblement dans la moelle des os. C'est alors que j'ai vu M. de Ponchamp qui s'en allait mourir. Le saint homme était si faible, qu'on ne l'entendait quasiment plus parler. Aussi il faisait toujours signe au prêtre qui se tenait près de lui de s'approcher pour entendre, et quand les autres demandaient ce qu'il avait dit, le prêtre répétait toujours la même chose : — Ne tuez pas les prisonniers.

— Les bleus tuaient bien pourtant les nôtres, fit observer Méru avec rancune.

— Comme nous les leurs, répliqua le vieillard. Dans ce temps-là , personne ne faisait cas de la vie d'un autre homme, et c'était grand miracle qu'on fît cas de la sienne, car Dieu sait que de peine pour la garder î Quand on l'avait sauvée de la guillotine ou du plomb,

il fallait la sauver de la faim , et ce n'était pas petite chose. Pour nous mêmes, la Loire était devenue un champ de bataille : ici, les canonnières qui nous envoyaient des boulets sous prétexte que nous servions les blancs; là, les royalistes qui nous canardaient de derrière les saulaies sous prétexte que nous portions des vivres aux bleus. Aussi ne voyait-on plus de barques sur la rivière, et les mariniers demandaient l'aumône, à moins d'aller s'engager à Carrier.

— Pour devenir noyeurs ! s'écria Méru. Oui, oui, je sais qu'il y en a eu dans la marine qui ont fait de la Loire un cimetière; mais, aussi vrai que j'ai été baptisé, si j'en rencontrais jamais un, j'irais revenger sur lui, de ma main, les innocents qu'il a fait mourir.

— Tu n'en rencontreras plus , objecta Soriel , vu que nous autres, les bons mariniers, nous les avons condamnés autrefois à débarquer , et qu'aucun d'eux n'aurait osé reparaître sur les barges sous peine, comme ils le disaient dans le temps, d'aller habiter le château d'Au (1), mais pas moins c'a été une dure

(1) Nom d'un château bâti aux bords de la Loire. Quand les prisonniers étaient embarqués sur les bateaux à soupapes et qu'ils demandaient où on voulait les conduire , les noyeurs répondaient par un horrible jeu de mots : Au château d'Au !

angoisse pour tout le monde, et le mieux, à celte heure, est de n'y guère penser.

Le patron du Drapeau-Blanc ne put en tomber d'accord. Il avait traversé la terrible lutle de 93 dans toute la force et tout l'entrain de la jeunesse, de sorte que cette épreuve se confondait pour lui avec l'époque à laquelle il avait dû la subir. Il se rappelait en outre sa résolution dans la bataille, son courage pendant la retraite, sa présence d'esprit devant les municipaux qui voulaient l'arrêter, son contentement lorsqu'il repassa le seuil de sa mère sans blessures et la cocarde blanche cousue dans la doublure de son habit. Le souvenir de chaque misère se liait ainsi au souvenir d'une réussite ou d'une joie; ces quelques mois de souffrance n'avaient fait, pour ainsi dire, que lui constater ce qu'il pouvait et ce qu'il valait. Aussi en parlait-il avec une chaleur qui , à son insu, était surtout l'expression d'un orgueil satisfait.

Comme les mariniers s'intéressaient médiocrement à ce débat, ils quittèrent la table l'un après l'autre, et André lui-même, voyant qu'Entine avait disparu, se décida à retourner au bateau. Lorsqu'il y arriva, maître Jacques dormait déjà dans la cabane avec le reste de l'équipage de la charreyonne.

Le jeune patron, qui avait le sang en mouvement et la tête en feu, ne voulut pas encore les rejoindre. I! s'enveloppa dans sa cape de peau de chèvre et se mit à se promener sur le prélart (1) de toile goudronnée qui recouvrait le chargement en guise de pont.

Le froid était alors moins vif et la nuit plus sombre. A peine si quelques étoiles rayaient l'obscurité d'une pâle lueur. La bruine faisait pleurer les saulaies et rampait sur là Loire , qui miroitait çà et là sous la clarté stellaire. Il sembla à André que les eaux avaient grossi et faisaient entendre par instants un léger cliquetis ; mais il y prit à peine garde : son esprit était occupé ailleurs.

Les derniers jours passés en vue ou près de la nièce de Méru avaient ravivé chez lui un amour déjà ancien et réveillé l'impatience de savoir ce qu'il pouvait espérer. Bien que les occasions de rencontrer Entine eussent été fréquentes, que la bonne volonté de la jeune fille à son égard parût visible, et qu'il se fût accoutumé à la pensée qu'il ne trouverait de ce côté aucun obstacle, il ne s'était point encore expli-

(1) On donne le nom de prélart, dans la marine, à la bâche de toile goudronnée qui sert à recouvrir les écoutilles ou tes marchandises.

que. Le moment lui semblait venu; restait à trouver la circonstance favorable et le moyen d'entrer en matière! Or, outre l'embarras, il éprouvait cette 3spcce d'angoisse qui précède toutes les résolutions suprêmes. Il s'agissait d'un engagement auquel se rattachait sa vie entière; de- lui allait dépendre son repos ou son trouble, sa peine ou son bonheur ; aussi Jésirait-il et craignait-il en même temps l'entretien qui devait tout décider.

Appuyé au màt du bateau, les bras croisés sur la poitrine et les regards errants, il revenait pour la centième fois aux mêmes- doutes sans les avoir résolus, lorsqu'un léger frôlement lui fit retourner la tête. Quelqu'un sortait de la cabane du futreau et s'avançait vers la charreyonne , qu'il fallait traverser pour atteindre la rive. A la gracieuse légèreté de la démarche, André reconnut, malgré l'obscurité, la nièce de Méru. Elle franchissait les bancs de la barque avec une précaution un peu craintive, et allait mettre le pied s^^r le second bateau, quand un mouvement du 'patron lui fit pousser un faible cri.

— Que craignez-vous, Enline? dit d'une voix trèsdouce le jeune homme, qui fit un pas vers elle, ne me reconnaissez-vous ptnnt ?

ir

i38 sous LES FILETS.

Bien que Taccent eût dû rassurer la jeune fille, elle parut se troubler davantage, recula et répondit précipitamment, comme si sa présence dans la barque à une pareille heure avait besoin d'excuse, qu'elle venait de prendre son panier de voyage oublié dans la cabane du futreau.

— Avez-vous peur qu'on ne vous accuse d'être venue pour me rencontrer ? demanda André avec un sourire affectueux.

— Jésus! ce serait me faire grand tort! répliquat-elle, car je vous croyais encore à l'auberge avec mon oncle.

— Quand vous êtes partie, je n'avais plus de raison pour rester, répondit le jeune patron; mais, puisque je vous trouve ici, c'est le bon Dieu qui m'a ramené.

— Cela se peut, mon maître, dit Entine, qui, malgré son trouble, ne pouvait renoncer à une raillerie; mais, comme d'habitude il n'envoie pas des mariniers aux jeunes filles en guise d'anges gardiens, ceux qui nous trouveraient causant à cette heure pourraient croire que vous êtes venu d'une autre part.

— Et de laquelle donc?

«— De celle du diable !

— Eh bien ! ce serait une menterie ! s'écria André en souriant malgré lui, car je viens... je viens de la mienne !

— Vous voyez, c'est presque la même chose , interrompit plaisamment la jeune fille. Allons, André, laissez-moi passer ; les gens du bateau peuvent revenir avec mon oncle, et ce serait pour moi une grande honte.

— Non, dit le marinier qui s'avança vers elle et la força à reculer vers l'extrémité du futreau\ non, Entine, vous ne partirez pas ainsi sans m' avoir écouté. Tout à l'heure encore je me demandais comment je pourrais trouver une occasion : puisque mon saint patron me l'a donnée, je ne vous laisserai point aller sans vous avoir dit ce qui me point le cœur.

— C'est inutile! interrompit la jeune fille malicieusement ; je ne connais de recette que pour les engelures , maître André. Allez voir plutôt la Mérode de Chalonnes; elle sait des paroles qui guérissent comme baume.

— Vous seule pouvez prononcer celles qui me soulageront, dit le jeune homme avec une tristesse tendre j ne faites pas semblant de mal comprendre, Entine ; ne jouez pas avec ma peine comme le chat

i40 sous LES FILETS.

avec l'oiseau qu'il tient sous ses griffes. J*ai tant peur de vous déplaire , que devant vous je suis toujours interdit. Aussi vous pouvez vous amuser de moi sans que je trouve à vous répondre \ mais ce n'est pas d'un brave courage, et vous ne voudriez pas abuser de votre esprit contre un garçon qui trouverait plus facile de vous donner son sang goutte à goutte que de vous demander si vous voulez de son amitié.

L'accent était si ému et si loyal, que la jeune fille en parut attendrie. Par un mouvement tellement prompt qu'il paraissait involontaire, elle saisit le bras du jeune marinier et prononça son nom presque en pleurant. André l'attira vers lui avec une exclamation de joie et allait renouveler sa question. Elle tressaillit tout à coup, lui imposa silence de la main, et se retourna vers la charreyonne.

— Qu'y a-t-il? demanda le jeune homme.

— J'ai cru... qu'on nous écoutait! murmura Entine.

— Où donc?

— Là, dans votre bateau... j'ai entendu marcher... et il m'a semblé qu'une ombre passait!...

André monta sur le bordage pour mieux voir. La charreyonne était silencieuse , la rive déserte et les fenêtres de l'auberge éclairées. Il s'efforça de rassurer

LE MARINIER DR LOIRE . ti\

la jeune fille en lui rappelant que tous ses gens dormaient, que ceux du futreau étaient toujours attables avec son oncle et le père Soriel, et qu'ils n'avaient par conséquent rien à craindre. Puis, enhardi par le silence d'Entine , il lui parla plus librement de son amour, lui fit connaître ses projets et ses espérances. La jeune fdle, qui luttait évidemment entre l'inquiétude et l'attendrissement , s'était assise sur le dernier banc, la tête baissée, tandis qu'André, penché vers elle, la pressait de répondre.

— Au nom des saints ! Entine , dit-il après avoir épuisé tous les témoignages d'amour , dites un mot, un seul mot qui m'ôte de souci. Je ne demande rien qui soit à votre honte; si vous pouviez voir au fond de moi , vous sauriez que je vous parle comme au prêtre qui a reçu ma première confession.

La jeune fille releva la tête; son visage avait une* expression sérieuse que le marinier ne lui avait jamais vue; elle arrêta sur lui un regard direct "et ému.

— Je vous crois, André , dit-elle d'un accent trèstendre. Je sais que vous êtes un homme de bonne renommée et de bon cœur , qui ne se plairait pas à tromper une pauvre créature dont le père et la mère

sont sous le linceul ; aussi je ne vous répondrai point par des feintises, comme on le fait d'habitude avec les jeunes gens. Depuis que je vous connais, je n'ai vu de vous que grand courage et belle honnêteté, je Vous estime plus que pas un de ceux de votre âge , et je n'aurai pas besoin de beaucoup m'encourager pour vous montrer une bonne amité; mais auparavant il faut que l'oncle m'en ait baillé la permission. Orpheline comme je suis, je n'ai point d'autre maître, et je veux lui obéir en tout. Faites donc que votre volonté soit sa volonté, et je puis vous promettre, mon André, que ce sera bien vite la mienne.

— A la bonne heure! s'écria la voix d'un tiers.

Et l'oncle Méru, qui s'était approché sans bruit sur le prélart de la charreyonne^ franchit brusquement le bordage du bateau. Il était suivi du père Soriel et de François, qui se tenait un peu en arrière, l'air penaud et sournois.

Les deux jeunes gens, surpris, avaient fait un mouvement de frayeur. Méru arriva jusqu'à sa nièce, à laquelle il prit la main.

— • Tu viens de répondre là de braves paroles, dit-il avec émotion, et j'aurais voulu que toute la marine de

Ja Loire pût les entendre. Embrasse-moi, tu es une honnête fille.

Entine lui sauta au cou.

— Seulement, ajouta le patron, il eût mieux valu les dire ailleurs qu'ici et à une autre heure j les têteà-tête au clair de lune sont malsains.

André se hâta d'expliquer comment leur rencontre avait été toute fortuite.

— Alors c'est autre chose, reprit le père Soriel, et François a menti quand il est venu nous avertir que vous vous étiez donné rendez-vous dans le futreau.

— Ainsi, c'est lui que j'ai entendu là tout à l'heure, dit Entine vivement ; que Dieu lui pardonne 1 Mais, puisqu'il me croyait en faute, il eût mieux valu m'avertir en bon parent, que de s'enfuir pour me dénoncer.

François baissa la tête sans répondre.

— Ne lui fais pas de reproches, dit Méru ; le triste gars est assez puni de n'avoir pas été pris à gré.

— Et pour qu'il le soit davantage, il faut que tu donnes licence à la mignonne de suivre le courant de son cœur, reprit le vieux Soriel, Qu'est-ce que tu peux opposer à André) voyons?

— Rien, répliqua ronde dTntine,

144 sous LKS FÏILETS.

— Alors c'est dit , s'écria gaiement le vieillard ; je m'invite à la noce , et je veux être garçou d'honneur.

Le patron du Drapeau-Blanc tendit la main à Atidré, qui la saisit avec un transport de joie si vit qu'il ne put que balbutier quelques mots de remerciement : l'émotion l'étouffait. La jeune fille, appuyée à l'épaule de son oncle, souriait et pleurait à la fois; le doyen des mariniers lui-même s'essuya les yeux avec le revers de sa main ridée.

— Allons, allons, en voilà assez, dit-il; ces idées de jeunesse vous remuent malgré qu'on en ait 5 le bois a beau vieillir, mon pauvre Méru, il reste toujours un' peu de sève, et, si vous l'approchez du feu, il travaille. Mais voilà bientôt la minuit, m'est avis qu'on est assez d'accord pour remettre le reste à demain et s'aller coucher, d'autant que voici quelqu'un qui pourrait nous entendre.

— C'est mon père, fit observer André.

— Maître Jacques ! répéta Méru ; pardieu ! nous l'avions oublié, mes braves gens. Pour que tu épouses Entine, c'est pas assez de mon congé, faut encore que tu aies celui de ton père.

— Je suis prêt à faire mon devoir, répondit André,

qui s'approcha de l'arrière du bateau pour aller à la rencontre de son père, tandis que le vieux Soriel, prévoyant une explication de famille, s'écarta par discrétion et rejoignit François.

Cependant maître Jacques, sorti de la cabane, s'était avancé vers le mât de la charreyonne ^ avait quitte lentement sa veste et l'avait jetée sur un rouleau de cordage. 11 prit ensuite une gaffe dont il examina le fer et demeura quelques instants immobile, comme s'il eût attendu un signal. Tout à coup le son d'une horloge se fit entendre, et les douze coups retentirent dans l'espace. Maître Jacques sembla les compter, puis marcha vers l'extrémité de la barque. Dans ce moment, André le rejoignait et l'appela; mais il ne parut rien entendre, continua sa route, passa devant Méru et alla se placer au bord du futreau. A la clarté des étoiles, alors plus brillantes, on pouvait distinguer son visage hvide , ses lèvres entr' ouvertes , d'où ne semblait sortir aucun souffle, ses yeux immobiles, qiu se tenaient fixés sur les eaux ; on eût dit un cadavre sorti de sa tombe pour accomplir quelque œuvre surnaturelle. Entine, épouvantée, s'était rejetée, avec un cri étouffé, derrière son oncle, et André, qui les avait rejoints, regardait son père tout saisi.

— Que le ciel nous protège! dit-il enfin; son âme s'est réveillée sans avertir son corps. Je me souviens maintenant que, dans mon enfance, ma mère se levait souvent pour le suivre.

— C'est un marcheur demit{[), dit Méru avec une Sorte de crainte mêlée de compassion ; pauvre homme, quelque berger de Sologne lui aura jeté un sort.

— Voyez ! voyez ! que fait-il là ! demanda la jeune fille en se pressant contre Méru.

Maître Jacques venait, en effet, de relever sa perche armée de fer et frappait dans les eaux avec rage. Courant d'une extrémité à l'autre de la barge, il avait l'air de guetter quelque objet invisible qu'il s'efforçait d'atteindre, et, à chaque coup, des mots entrecoupés s'écJjéfpaient de ses lèvres.

'Encore un... Bien touché!... Et ici... et plus li%^.. Toujours, toujours des têtes!

--^Entends-tu? demanda l'oncle d'Entine en premufà le bras d'André ; que veut-il dire ?

-t. Je ne sais, murmura le jeune homme, qui pâlit.

fetéru fit signe à Soriel de s'approcher et lui fit voir msmfe Jacques. Le vieillard parut étonné, chercha à st .ippeler un souvenir, puis fit un mouvement.

^,*y Nom que l'on donne, dans le pays, aux somnambules.

— C'est lui! murmura-t-il.

— Qui cela? demanda Méru.

— A fond! interrompu le marcheur de nuit, qui continuait à frapper les eaux, à fond les brigands !

— C'est cela ! s'écria le vieillard^ il rêve aux barges à soupapes , il croit travailler aux mariages de Carrier! Ah! je le reconnais; oui, oui, c'est Jacques le noyeur!

Cette terrible révélation fut accueillie par autant de cris qu'il y eut de personnes à l'entendre ; mais, chez Entine et André, ce fut un cri de douloureuse surprise, chez Méru un cri de colère. Il s'élança vers maître Jacques qu'il saisit par le milieu du corps , et qu'il allait précipiter dans la Loire, si le vieux patron ne l'eût retenu.

— Laissez , laissez, père Soriel , s'écria-t-il en se débattant -, j'ai juré que, le jour où je rencontrerais un de ces scélérats sur mon chemin, j'en délivrerais b marine.

Il voulut ressaisir le marcheur de nuit, que la violence de cette attaque venait de réveiller. André se jota en avant et demanda grâce pour son père. A cette voix, la fureur du marinier sembla se déplacer et se reporter tout entière sur le jeune homme.

— Ah ! tu le défends! s'écria-t-il ^ c'est juste, vous êtes de la même race; ce qu'il a fait, tu Tapprouves, et tu le ferais à Foccasion : sang de loup ne peut mentir !

— Ne dites pas cela, maître Méru! interrompit doucement André ; vous savez bien que je ne puis maintenant vous répondre, vu que celui qui m'a donné la vie est là et quei Dieu m'ordonne de lui garder respect.

-^ Et t'ordonnait-il aussi de me voler mon amitié ? reprit le patron; pourquoi m*'as-tu caché de qui tu étais fils?

— Parce que je ne le savais pas moi-même. Méru fit un geste d'incrédulité.

— Sur mon salut éternel je ne le savais pas î reprit le jeune homme avec énergie; celui que maître Soriel vient de reconnaître pourrait vous le dire.

-^ Oses-tu bien invoquer le témoignage du noyeur! s'écria le marinier»

— On prend ses témoins où ils sont et sans pouvoir les choisir , maître Méru , dit André à demivoix.

— Possible! reprit le patron du Drapeau-Blanc; mais l'oncle qui est chargé d'une nièce mineure choisit

son mari, pas vrai ? Eh bien ! plutôt que de donner la mienne au fils d'un bourreau de Carrier, vois-tu, je la conduirais une meulière au cou sur le pont de Pirmil, au-dessus de la grande arche, et je la jetterais la tête en avant dans la Loire.

Entine poussa un léger cri, et André voulut répondre ; le patron ne lui en laissa pas le temps : il passa un bras autour de la taille de la jeune fille, et, sans plus attendre, l'entraîna vers l'auberge, où Sorîel et François le suivirent.

Le jeune marinier étourdi s'assit au bord du bateau, la tête dans ses deux mains. Le passage du doute à la joie et de la joie au désespoir avait été si prompt, qu'il eut besoin de quelques instants pour se reconnaître. Cependant celte espèce de défaillance fut de courte durée j il en sortit par un vaillant effort de volonté, et, se rappelant son père, il regarda autour de lui; mais maître Jacques n'était déjà plus là. Aussitôt qu'il s'était trouvé seul, il avait remis silencieusement sa veste, était descendu à terre et avait pris à pied la route de Nantes.

Après l'avoir vainement cherché dans la barge et sur la rive, André regagna la charreyonne , pour y attendre le lendemain. Les cruelles surprises qu'il

venait de traverser le tinrent longtemps éveillé; ce fut seulement vers la fin de la nuit que la fatigue l'emporta et qu'il s'endormit. Ses paupières se rouvrirent, frappées par les premières lueurs du jour qui perçaient les fentes de la cabane. Encore engourdi, il se souleva sur son coude avec un soupir : tous les souvenirs de la nuit venaient de l'assaillir à son réveil, et il retrouvait avec eux sa douloureuse angoisse. Il n'en pouvait plus douter, tout était bien fini pour lui I car il connaissait assez Méru et Entine pour ne rien attendre de la désobéissance de l'une ni de la justice de l'autre. La jeune fille devait rester, jusqu'à la mort, soumise par esprit de famille, le patron implacable par esprit de parti. Ainsi ces espérances si longtemps couvées en secret, à si grand'peine écloses, et qu'il avait vues la veille prêtes à prendre leur volée, elles venaient de retomber à terre pour jamais^ mortellement frappées !

Il ne voulut point s'arrêter à cette pensée, qui lui eût été tout courage, et se hâta de se lever pour faire les préparatifs de départ.

Le bateau de Méru les avait déjà achevés, et il l'aperçut qui glissait le long de la charreyonne^ la voile hissée. Méru était à la barre; François, assis à l'avant,

. tenait sa musette, comme s'il se fût rendu à quelque aire neuve ou à quelque fête de paroisse. Il jeta en passant au jeune patron un regard en dessous où brillait rinsolence du triomphe. André n'y répondit pas. Son œil cherchait la jeune fille, qu'il ne put rencontrer. Sans doute, elle se tenait renfermée dans la cabane du fiitreau, afin d'éviter le déchirement de cette dernière entrevue. Le jeune patron sentit son cœur se serrer j mais il surmonta son émotion, et, ne voyant près de lui aucun des hommes de la charreyonne, il se rendit à l'auberge pour les avertir.

Au moment où il entra, tous les mariniers alors à la Meilleraie étaient réunis autour du père Soriel et parlaient vivement; à sa vue, la conversation s'arrêta ; les yeux, qui s'étaient fixés sur lui, se détournèrent, et il se fit un vide dans le groupe, comme si l'on eût voulu lui laisser la place libre. André eut vaguement conscience que quelque résolution venait d'être prise à son égard, et le sang lui monta au visage ; mais il ne se laissa point intimider. Cherchant ses matelots du regard, il les avertit que la charreyonne allait mettre à la voile. Les matelots détournèrent la tête sans répondre et demeurèrent à la même place j le jeune homme, étonné; répéta son avertissement , en leur ordonnant

de le suivre; les mariniers, visiblement embarrassés, regardèrent le père Soriel. Celui-ci fit alors un pas vers le patron de r Espérance, et, prenant la parole :

— Nous nous occupions de vous ^ André, dit-il sérieusement, et vous arrivez à propos.

Le jeune homme fut frappé de cette disparition du tutoiement, qui, parmi les mariniers de la Loire, est non-seulement une habitude , mais un symbole obligatoire de confraternité.

— Vous savez ce que la marine de Loire a décidé contre les noyeurs? reprit le vieux patron, qui semblait chercher ses mots : tout vrai marinier a fait serment de les chasser des barges et de leur faire la guerre ; ce serment-là, vous ne pouvez le tenir, puisque Jacques est votre père?...

— Eh bien ? interrompit André, qu'irritait la lenteur du vieillard.

— Eh bien! reprit-il avec hésitation, ceux qui ne peuvent obéir aux lois de la confrérie de l'eau ne peuvent pas davantage en faire partie.

— C'est-à-dire alors, dit le jeune homme, dont le cœur battait avec force, que vous voulez m' empêcher de naviguer?

Soriel fit un geste négatif.

— Personne ne peut barrer la rivière à la charreyonne, répliqua-t-il ; mais aucun frère de la marine de Loire ne doit désormais aider à la manœuvrer.

— Eh ! parlez donc ! s'écria André en frappant ses mains l'une contre l'autre, dites tout de suite que vous voulez vous débarrasser d'un patron à qui vous trouvez trop de courage et de bonne volonté, que vous embauchez son équipage pour qu'il reste en route, que vous vous servez du jugement de la marine contre maître Jacques pour couler mon bateau.

— Eh bien ! non, foi d'homme 1 ce n'est pas ça ! interrompit un marinier athlétique, au visage couleur de cuivre rouge ; le doyen a voulu adoucir les choses, et il a tout entortillé : la vérité, je vais te la dire, moi I Nous autres, les mariniers de Loire, nous avons notre gloire, nous ne voulons point parmi nous de gens diffamés ; on a chassé ton père, parce que c'était un gueux ^ toi,. on te chasse, parce que tu es le fils de ton père.

Les mariniers approuvèrent l'interrupteur par un murmure. André, qui était devenu très-paie, promena autour de lui des regards étincelants.

— A la bonne heure ! dit-il d'une voix que la colère

faisait trembler, voilà ce qu il fallait me répondre tout de suite. A cette heure, je vois que le noble corps des mariniers de Loire punit les pères sur les enfants. On peut bien, sans danger? être un fainéant comme Barrai, un ivrogne comme Henriot. un flibustier comme Morel, un imbécile comme Ardouin; mais, pour être digne de rester parmi vous , il faut être au moins bâtard comme Gros -Jean.

Ces insultes nominatives adressées à chacun des bateliers présents excitèrent parmi eux une clameur furieuse; tous y répondirent par des injures ou des menaces, et Gros-Jean s'avança sur le jeune patron le poing levé. Le père Soriel se jeta entre eux et s'efforça de les apaiser j mais, pendant quelque temps, sa voix se perdit parmi les provocations. Acculé au mur, Audré défiait du regard tous ses adversaires , et une lutte semblait inévitable, lorsqu'un son de trompe, qui s'éleva de la Loire, arriva jusqu'à l'auberge, lugubre et prolongé. Toutes les voix se turent comme par enchantement.

— Avez-Yous entendu, vous autres? s'écria Soriel.

— C'est la trompe d'avertissenient I répondirent les mariniers, qui se précipitèrent vers la porte et la fenêtre de l'auberge.

Une petite barque descendait rapidement, portant à la corne de sa mâture le pavillon bleu et jaune.

— Les glaces en rivière! les glaces en rivière! répéLèrent les mariniers d'une seule voix.

Et, sans s'occuper davantage d'André, tous sortirent et coururent à leurs bateaux, qu'ils se hâtèrent de démarrer, et qui furent bientôt à la voile pour leur destination, où ils espéraient arriver avant la débâcle.

Mis dans Timpossibilité de les suivre par l'abandon de son équipage, le jeune patron regagna la charreyonne, et, après l'avoir garée de son mieux en l'entourant de perches, de planches et de mâtereaux, il vint s'accouder à la barre du gouvernail. Son bateau restait seul au port, désemparé, noir et immobile, tandis qu'il voyait, à des distances inégales, les voiles qui venaient de partir glisser sur le fleuve, et qu'au loin, dans la brume du matin , se dessinait encore la forme vague d'une barge d'où arrivaient affaiblis les sons d'une musette : c'était le futreau de maître Méru qui fuyait vers Nantes, emportant avec Entine toutes les espérances de sa vie.

in.

Pendant que l'espèce d'interdit jeté sur André par ses compagnons le retenait forcément à la Meilleraie^ maître Jacques continuait sa route et arrivait 'à Nantes où l'appelait la lettre mystérieuse qui l'avait décidé à quitter Saint -George.

C'était la première fois depuis plus de vingt ans qu'il revoiyait cette ville^ à laquelle se rattachaient pour lui de si sombres souvenirs. Il la traversa rapidement^ se dirigea vers un faubourg bien connu, en atteignit l'extrémité, et aperçut enfin la maison qu'il cherchait.

Isolée et en avant de toutes les autres habitations, on l'eût prise pour une sentinelle perdue placée en observation sur la campagne. Un mur de clôture très-

élevé, dont le chaperon était hérissé de verre brisé, l'enveloppait de tous côtés, et ne laissait voir que le haut de la toiture. Lorsqu'il l'aperçut, maître Jacques ralentit le pas; le sang lui afflua au cœur. Cette maison solitaire , il l'avait visitée bien des fois aux jours funestes dont la mémoire l'obsédait dans son sommeil. Là demeurait alors le même homme qu'il allait encore y trouver maintenant : c'était le dernier survivant de ce redoutable comité qui avait organisé la terreur dans l'Ouest et fait de Nantes la veine par laquelle on avait saigné la Vendée. Jeté dans le tourbillon révolutionnaire à un âge où la passion enfièvre l'idée et où l'ignorance de la vie précipite toujours vers l'absolu, il s'était montré inflexible dans ce qu'il croyait la vérité, implacable dans les moyens de la faire triompher. Sombre et forte nature qui avait pris l'emportement de sa volonté pour des principes, il s'était d'abord, comme tant d'autres, faussé la conscience dans les exagérations de la parole-, puis, entraîné à les réaliser dans l'action, il était tombé, de violence en violence, au plus profond de l'abîme. Le châtiment avait été terrible : repoussé de la société des hommes, il était condamné, depuis vingt-cinq ans, à rouler son

passe, comme Ixion sa roue, dans cette demeure

écartée dont l'opinion publique s'était faite la geôlière. Après quelques instants d'hésitation, maître Jacques tourna autour de l'enclos et alla chercher une petite porte presque cachée, où il frappa : on ne vint pas tout de suite, et il dut frapper de nouveau à deux reprises; enfin un pas lent fit craquer le sable des allées, une voix faible et cassée demanda ce qu'on voulait.

— Ouvrez, répondit maître Jacques, c'est moi qu'on attend.

Les verrous furent tirés lentement l'un après l'autre, la porte laissa un étroit passage, et le noyeur se trouva en face d'une vieille femme portant le costume de nonne.

— Sœur Claire ! s'écria-t-il en se découvrant.

— Qui m'appelle? demanda la religieuse.

— Eh quoi ! est-ce que je suis assez changé pour qu'on ne reconnaisse plus mon visage? reprit le noyeur étonné.

La vieille nonne releva vers lui des yeux semblables à ceux d'une statue.

— Sœur Claire ne voit plus aucun visage, réponditelle froidement; mais, à votre voix, il me semble... oui... vous êtes le cousin Jacques! Venez, venez, il avait hâte de vous voir.

LE MARINIER DE LOIRE, th%

' Elle marcha devant lui en s'aidant d'un petit bâton de houx pour tâter sa route. Jacques eut peine à reconnaître le jardin qu'ils traversaient. Ses platesbandes , autrefois si soigneusement cultivées , disparaissaient sous les herbes parasites ^ les arbres, qu'on avait négligé de tailler, éparpillaient leurs branches, et les espaliers, à demi détachés du mur, surplombaient ide tous cotés sur les allées.

Ce fut seulement en arrivant au parterre placé devant îa maison que cet aspect changea. Là encore une main attentive avait dirigé les arbustes et enveloppé de paille les fleurs pour les défendre contre la gelée. Çà et là , des héliotropes d'hiver dressaient leurs tiges embaumées , sur lesquelles brillaient quelques gouttes 4c givre fondu par les dernières lueurs du soleil. Assis près du seuil pour s'y réchauffer, et noyé , pour ainsi dire, dans leur nimbe d'or, un malade s'était assoupi sur un fauteuil , le front appuyé à une de ses mains. Des oiseaux , qui venaient picorer parmi les Heurs , voletaient à ses pieds, et les pigeons roucoulaient doucement sur sa tète dans un rayon du soieil couchant. Jacques s'arrêta ; il avait reconnu son grand cousin, ainsi qu'il avait toujours appelé l'ancien mom;>ro du comité révolutionnaire.

Malgré les ravages de la maladie , c'était bien la même expression d'audacieuse énergie. La chevelure, d'un brun fauve et coupée très ras, laissait mieux distinguer les épais sourcils sous lesquels se creusaient deux orbites profondes et sombres ; le nez était ferme etVecourbé comme le bec d'un aigle; les lèvres fines, mais obstinées -, la tête enfin reposait sur un de ces cous très courts , signes ordinaires des natures violentes.

— Dort-il ? demanda sœur Claire , qui n'avait pas entendu le mourant saluer l'arrivée de Jacques.

Celui-ci répondit affirmativement en baissant la voix.

— Parlez plus haut, reprit la nonne ^avec une certaine dureté dans l'accent ; ses heures sont comptées, et il faut qu'il s'éveille.

Le malade entendit sans doute ces mots, prononcés sans ménagements, car il ouvrit les yeux et reconnut sur-le-champ maître Jacques.

— Ah ! c'est toi , dit-il en faisant un effort pour relever la tête ; tu as bien tardé , mais n'importe, il est encore temps.

La sœur Claire , qui s'était approchée à tâtons , releva l'oreiller qui le soutenait ; il regarda derrière le noyeur.

LE MARINIER DE LOIRE. IBl

— Es-tu donc seul? reprit-il^ je t'avais écrit d'amener ton fils; où est-il?

— Absent ! répondit Jacques, qui voulait éviter des explications sur ce qui s'était passé le matin à la Meilleraie.

L'œil âpre du malade se fixa sur lui.

— N'a-t-il pas plutôt refusé de venir ? demanda-t-il j ne mens pas.

— J'ai dit la vérité, répliqua l'ancien marinier, qui soutint impassiblement son regard.

— C'est lui pourtant que j'aurais voulu voir, reprit le grand cousin avec une hésitation chagrine.

-- Qu'importe l'absence du fils, puisque le père est là ? fit observer la nonne d'une voix brève. Ne peut-il exécuter vos ordres... comme il les exécutait autrefois?

Jacques tressaillit et baissa la tète ^ le mourant releva la sienne avec une expression indomptée.

— Vous avez raison, sœur Claire, dit-il amèrement , il a fidèlement obéi le jour où pour vous sauver il a risqué sa vie et...

Il s'arrêta.

— Et la vôtrb% acheva la vieille aveugle : c'est un souvenir celui-là qu'on peut rappeler. Il y avait du courage à sauver une pauvre nonne seulement parce

qu'elle avait été au couvent l'amie de votre mère. Aussi je ne l'ai point oublié.

— Je le sais , je le sais , reprit le malade avec une sorte d'impatience ; quand tout s'est tourné contre moi, quand on m'a abandonné, vous êtes venue m'offrir vos services... je ne dirai pas vos consolations.

— Il n'y a que Dieu qui console ! interrompit sœur Claire impassible.

— Aussi m'avez-vous seulement accordé des soins ! continua son interlocuteur; depuis vingt ans, j'ai quelqu'un qui surveille, économise, travaille pour moi , et je n'en suis pas resté moins seul... N'importe, ce que vous m'avez donné, les autres me le refusaient , et je n'ai point de honte à me reconnaître votre obligé.

— Vous ne l'êtes pas , reprit la nonne de cette voix dont le calme avait quelque chose du froid et du tranchant de l'acier; ce que j'ai fait, c'était par devoir, non par choix 5 j'ai voulu m'acquitter pour l'honneur des hommes et la gloire de Dieu.

-r Ainsi , dit le malade , qui appuya avec force ses deux mains sur les bras de son fauteuil en essayant de se redresser, rien n'était pour moi 5 vous ne m'avez considéra que comme un châtiment qui rachetait vos fautes-, vous avez vécu dans ma solitude pendant

tE MARINIER DE LOIRE. , 163

vingt années sans un seul mouvement de sympathie.

— L'abîme était entre nous, dit tranquillement l'aveugle ; vous pouviez le traverser sur la croix du Sauveur, vous ne l'avez point voulu ; le Christ vous jugera.

— Et voilà pourquoi vous avez refusé mon héritage? continua le mourant, dont la voix s'élevait; n'ayant rien fait à mon intention, vous ne vouliez pas de ma reconnaissance. Votre Dieu seul doit vous payer ! Eh bien ! allez donc le prier, car je n'ai plus besoin de vous... allez , sainte dont la générosité est une malédiction ! Ah î j'ai la conscience qu'en dehors de ces murs qui m'emprisonnent depuis si longtemps , il est des âmes moins fermées. Oui, oui, le temps aura fait comprendre à ceux qui vivent dans l'air du dehors la tyrannie des circonstances, l'emportement des opinions... Oh ! j'en suis sûr, si ce monde qui m'a proscrit pouvait encore parler maintenant, sa voix serait plus miséricordieu se . . .

— Ecoutez, interrompit la nonne.

Une huée venait de s'élever au-delà de l'enclos. On y distinguait le nom du mourant mêlé aux injures et aux malédictions. Presque au même instant une grêle de pierres franchit la clôture , s'abattit dans le jardin et vint rouler jusqu'au parterre , dont elle brisa les

J64 sous LES FILETS.

fleurs : les oiseaux épouvantés s'envolèrent. Le malade avait poussé un faible cri : sa pâleur d'agonie fut remplacée par une pâleur encore plus livide. 11 venait d'entendre les éclats de rire des enfants qui s'enfuyaient après leur attaque journalière à la maison maudite. Depuis bien des années, cette insulte se renouvelait tous les soirs a la sortie de l'école, et le terrible compagnon de Carrier n'avait pu s'y accoutumer ; lui, qui s'était redressé sous tous les anathèmes , pliait sous celui des enfants.

Sa main se leva avec effort pour essuyer une sueur froide qui baignait son front.

— Le monde a répondu ! dit sœur Claire après un silence.

— Non pas le monde , bégaya le mourant ; mais la haine!... Laissez-moi! laissez-moi!

La nonne retourna la tête, fixa ses yeux de marbre sur le visage décomposé du mourant, comme si elle eût pu le voir à travers les ténèbres , et , levant la main avec une solennité redoutable :

— 11 vous reste encore une heure, dit-elle; repentezvous I

Puis elle tourna lentement sur elle-même et reprit à tâtons le chemin de la maison.

Jacques la suivit des yeux avec épouvante, comme s'il eût vu le fantôme de la justice divine. Lorsqu'elle eut disparu, il se fit un long silence. L'agonisant cherchait à reprendre pour un instant possession de luimême, et prononçait , dans un demi-délire , des mots entrecoupés de ricanements convulsifs.

— Me repentir ! balbutia-t-il ; ah î ah !.. . Ils ne comprennent pas... Imbéciles! qui croient que les révolutions poussent toutes seules... arrosées par Teau du ciel! Ah! ah! ahL.. Qu'ils attendent! qu'ils attendent!...

Ici, son accent devint plus saccadé, ses paroles plus confuses; bientôt ses lèvres seules remuèrent , comme si son dernier souffle allait s'exhaler. Jacques , saisi , s'approcha davantage, lui prit les mains et l'appela par son nom. Ses paupières clignotantes se rouvrirent , un jet de vie colora ses traits, et il attira à lui l'ancien patron.

— " Ecoute, murmura-t-il , ton fils est un brave marinier, n'est-ce pas? On l'estime, lui 1... Eh bien ! tout ce que je possède, je le lui donne!... Tout ! entends-tu bien ?

Et comme Jacques stupéfait voulait balbutier un remerctment, il l'interrompit.

— Vite ! continua-t-il d'une voix affaiblie en indiquant du geste le coussin du vieux fauteuil , cherche là... Que trouves-tu !

— Un portefeuille ! dit le marinier, qui avait plongé la main à l'endroit indiqué.

— C'est cela! tout y est... Rentes au porteur, billets de banque. . . Tu as bien entendu ?. . . pour ton fils?. . . lui, l'honnête homme que les honnêtes gens laissaient pauvre... le scélérat qu'ils maudissent l'enrichit... Malgré eux... j'aurai fini... par... une bonne action. *.

A ces mots, un sourire ironique effleura ses lèvres crispées; il voulut ajouter encore quelque chose , mais le râle l'interrompit. Jacques effrayé appela sœur Claire, qui arriva avec le même visage immobile et s'agenouilla lentement près du fauteuil, tandis que le notjeur soutenait la tête flottante du mourant. Tous trois restèrent longtemps ainsi sans parler. Le soleil avait presque disparu , les oiseaux se taisaient ; tout était froid et morne. On n'entendait que cette respiration sifflante et toujours plus faible. Enfin , au moment où les dernières lueurs s'éteignirent sur les toits de la maison isolée, l'agonisant étendit les bras comme s'il eût cherché un point d'appui, ouvrit les yeux, puis les referma avec un profond soupir. Jacques , qui s'était

penché vers lui , écouta un instant , puis plaça la main devant ses lèvres. L'aveugle redressa la tête.

— Est-il entre les mains de Dieu? demanda-t elle. Jacques répondit affirmativement; elle se releva avec

vivacité.

— Alors mon épreuve est finie 1 s^écria-t-elle ; vous m'avez tirée de la fosse aux lions comme Daniel , ô Seigneur ! que votre saint nom soit béni î

Elle se signa deux fois et s'éloigna lentement. Le noyeur promena un instant autour de lui un regard épouvanté ; puis, cachant le portefeuille dans son sein, il s'enfuit, tandis que le cadavre, la tête renversée sur le bord du fauteuil, comme si ses traits livides eussent encore bravé le ciel , demeurait abandonné sous le brouillard humide qui descendait avec les ténèbres.

Troublé par cette mort, par les souvenirs qu'elle lui avait rappelés et par la fortune inattendue qui venait d'enrichir son fils , maître Jacques alla d'abord droit devant lui, sans volonté et sans projet. Il était en proie à une sorte de vertige qui faisait passer les objets sous ses yeux confusément et comme dans un rêve. H traversa ainsi le faubourg , arriva aux quais et franchit les premiers ponts; mais là enfin la fatigue le força de B'arrètcr et le ramena au sentiment du réel.

Il chercha dans la nuit devenue sombre, et aperçut, à l'entrée d'une des rampes qui descendaient à la Loire, une pauvre auberge dont les murs penchants et le toit effondré semblaient menacer ruine. Sur le tableau noir qui flottait près de la porte, entre deux couronnes de lierre se dessinait confusément une ancre d'étain noircie par le temps et autour de laquelle l'œil le mieux exercé eût vainement essayé de lire une inscription effacée . Jacques n'en reconnut pas moins sur-le-champ le cabaret de V Ancre d'argent, autrefois fréquenté par toute la jeune marine de la rivière. Sa solitude actuelle constatait encore une fois l'instabilité des prospérités humaines ; mais elle était en même temps pour l'ancien noyeur un motif de préférence. Aussi n'hésita-t-il pas à pousser la demi-porte à hauteur d'appui qui fermait l'entrée. Une vieille femme tricotait près du foyer à la lueur d'une chandelle de résine; elle se leva, visiblement surprise de l'arrivée d'un hôte, et , à sa demande d'un souper et d'un gîte , elle voulut faire relever sa petite fille pour tout préparer ; mais , après avoir seulement réclamé du pain et de l'eau-de-vie, Jacques se fit conduire dans une chambre basse, dont la fenêtre s'ouvrait sur la berge de la Loire , souhaita brusquement le bonsoir à l'hôtelière et s'enferma.

Pendant que le père d'André allait chercher, comnie d'habitude , dans l'ivresse et le sommeil l'oubli de son passé , non loin de là veillait quelqu'un dont ce passé avait détruit toutes les espérances. Vis-à-vis même de l'auberge de V Ancre d'argent ^ à une encablure de la rive, se dressait sur les eaux une sorte de tour carrée, dont la silhouette sombre découpait le ciel : c'était le moulin flottant de la mère de François. Entine y était arrivée depuis quelques heures en compagnie de Méru, qui l'avait bientôt quittée avec son neveu pour garer le futreau des glaces qui commençaient à paraître en rivière. Après l'échange obligé de questions et de réponses qu'entraîne une première entrevue, la meunière l'avait conduite au petit cabinet qui lui était destiné, à l'étage supérieur du moulin , et l'avait quittée en lui promettant qu'elle allait dormir comme un enfant de trois ans, bercée par la bonne rivière jusqu'au lendemain.

Malgré cette prédiction, la jeune fille resta longtemps éveillée. Elle songeait à l'aventure de la veille , à la manière dont son oncle s'était séparé d'André, à l'impossibilité de lui faire jamais accepter pour neveu le fils de Jacques le noyeur^ et son cœur s'acharnait à ceîte triste pensée. Sa malicieuse gaieté s'était envolée;

elle était assise sur son lit, la joue appuyée à l'oreiller qu'elle mouillait de larmes toujours renouvelées; on eût dit les larges gouttes d'une pluie d'été. Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; Enfin les pleurs s'épuisèrent; sa paupière gonflée se ferma , et , soupirant encore comme un enfant que le sommeil a surpris dans un de ses fugitifs désespoirs, elle s'endormit les deux bras repliés sur son front.

Un murmure sourd , mais prolongé et profond , la réveilla. Peu à peu , il sembla s'approcher , grandir. C'était un roulement progressif et puissant. Bientôt des lueurs brillèrent , le beffroi tinta à Saint-Pierre 5 une grande voix s'élevait formée de mille voix et répétait : — La débâcle ! la débâcle !

Ce cri terrible courait depuis la haute Loire, poussé par des messagers qui traversaient les villes, les bourgs, les hameaux , penchés sur leurs chevaux haletants et secouant une torche enflammée. A la Meilleraie, homme, torche et cheval s'étaient abattus demimorts; André avait relevé la torche, était monté sur un nouveau cheval et venait d'annoncer à Nantes l'approche du fléau.

La nouvelle avait aussitôt gagné comme un incendie. Les équipages des navires mouillés vers la Fosse s'é-

taient réveillés en sursaut, les mariniers avaient couru j en un instant, les deux rives s'étaient trouvées bordées d'une multitude en mouvement , les ponts couronnes d'une guirlande de têtes agitées. On voyait scintiller les torches, on entendait se croiser les ordres et les appels. Tout ce qui pouvait briser le premier choc des glaçons était jeté dans la Loire. Déjà l'eau, plus violemment refoulée , faisait sentir leur approche. Enfin leur avant-garde se montra ; elle barrait la rivière dans toute sa largeur et s'avançait semblable à une armée de blancs fantômes secouant à la brise de nuit leurs manteaux neigeux.

Les riverains des grands fleuves savent seuls l'effroyable puissance de ces avalanches de glaces partant de la source, grossies en chemin et arrivant vers Tembouchure avec une force calme et implacable qui emporte tout sans combat. Eux seuls connaissent le frisson que fait courir dans tous les cœurs l'annonce du fléau , l'angoisse curieuse qui précipite tous les pas vers la rive , Thorreur des mille luttes engagées entre l'homme et. les montagnes de glaces qui croulent du haut du fleuve, ensevelissant tout sous leurs ruines.

Entine, réveillée à la rumeur et aux cris qui annonçaient la débâcle, s'était hâtée de rejoindre sa laate.

Toutes deux venaient de voir avec épouvante un entassement de glaçons se former au-dessus du moulin ; mais elles s'aperçurent bientôt que, fortement appuyé à la rive et au plus proche arc-bontant du pont , il les garantissait comme une digue et servait à repousser les autres glaçons vers les arches lointaines. Méru et François, dont le futreau se trouvait également dans le cercle ainsi défendu, les encouragaientdeloin. La débâcle semblait, en effet, se porter sur les autres branches du fleuve -, les bateaux y étaient en plus grand nombre, les efforts de sauvetage plus bruyants , et le bras où flottait le moulin restait, relativement, plongé dans une sorte de silence et d'obscurité.

Les deux femmes , un peu rassurées, promenèrent alors les yeux sur Pétrange spectacle qui se développait à leurs pieds.

En face, aussi loin qu'elles pouvaient distinguer, elles n'apercevaient qu'une multitude de formes pâles et scintillantes qui se succédaient toujours plus pressées, passaient avec un grondement mêlé de cliquetis, et allaient s'engouffrer en rugissant sous les arches encombrées. A leur droite, les maisons qui bordaient la rive s'étaient successivement réveillées ; à chaque fenêtre brillait une lueur, sur chaque seuil retentis-

LE IMARIINIËR DE LOIKE. 173

saicnt des voix; à gauche, au contraire, s'étendaient des prairies sombres, désertes et silencieuses. A leur extrémité , on apercevait la masure isolée de V Ancre d'argent^ que n'éclairait aucune lumière, et qui semblait une tache plus noire dans la nuit. L'œil de la meunière venait de s y arrêter, quand elle vit une ombre s'en détacher lentement, descendre la pente qui conduisait au fleuve et s'avancer vers la digue de glaces dans laquelle le moulin et le futreau de Méru se trouvaient enfermés. Elle distingua bientôt un homme maigre, de haute taille, qui portait un anspect appuyé sur répaule(l). Arrivé au barrage formé par la débâcle, il s'y engagea aussi résolument que sur le pont d'une barque, et ne tarda pas à en atteindre le milieu. La meunière effrayée le montra à sa nièce.

— Regarde , regarde , Entine , s'écria-t-elle ^ d'où vient ce malheureux, et que cherchet-il là? A-t-il donc perdu la raison , ou est-il las de vivre ?

— 11 marche devant lui tout droit sans rien regarder, fit observer la jeune fille.

— Le voilà au bord des glaçons ; il se retourne. Entine (it un mouvement. A la lueur des étoiles qui

blanchissait la banquise, elle venait de distinguer les (1) Anspect, levier de bois qui sert à tourner le cabestau.

yeux fixes et les traits contractés de maître Jacques. Méru , aùi depuis un instant l'observait de sa barge, le reconnut également.

— C'est le noyeur ! s'écria-t-il ; ah ! Dieu est juste ! il l'envoie à sa punition.

Le marcheur de nuit continuait , en effet , à suivre le ban^c de glaces au bout duquel il devait trouver l'abîme^ mais il s'arrêta avant d'y arriver, et , levant son anspect , il se mit à frapper sur les eaux avec des exclamations confuses , ainsi qu'il l'avait fait la veille. Ses coups atteignirent bientôt les bords de la banquise , qu'on entendit se briser ; puis , elle-même , ébranlée par la violence des moiîvements, craqua dans toute sa longueur. Méru voulut en vain l'arrêter par des menaces. Livré à son hallucination habituelle, le marcheur de nuit n'entendait rien, et continuait son œuvre furieuse. François, épouvanté , poussa un cri de terreur.

— Malédiction sur le brigand ! dit le patron furieux ; si les glaces dérapent, tout est fini. Au noyeur, François, pousse au noyeur; je le forcerai bien à se tenir en repos., mort ou vif !

La barge glissa sur les eaux restées libres, arriva près de Jacques, et Méru levait sa perche pour le

frapper; mais il était déjà trop tard. La banquise disjointe fléchit d'un seul coup en vingt endroits; les glaçons qu'elle avait jusqu'alors arrêtés se précipitèrent tous à la fois, se dressèrent Tun sur l'autre, et la montagne, croulant de toute sa hauteur, ensevelit en même temps sous ses ruines la barge et le marcheur de mit.

Les cris qui partirent du moulin flottant furent si perçants que la foule les entendit de loin et accourut vers le pont -, mais l'espace , ouvert un instant auparavant , était déjà envahi par une avalanche de glaces qui assaillait le moulin avec de rauques rugissements.

Par un élan instinctif de conservation, les deux femmes s'étaient précipitées à l'intérieur. Entine, folle d'épouvante, monta jusqu'au cabinet où elle avait passé la nuit, et y tomba sans forces. Pendant ce temps, les fragments de la banquise , grossis de tout ce qu'avait apporté la débâcle, s'étaient amassés contre le moulin, et se heurtaient avec fureur aux câbles de fer qui le retenaient lié au fond du fleuve. A chaque assaut, on entendait le grincement des chaînes froissés, on voyait passer les glaçons emportant quelques débris. Enfin, un déchirement terrible se fit entendre, l'édifice fut soulevé un instant, puis il s'affaissa en ce penchant et flotta emporté par les eaux.

Une clameur d'épouvante s'était élevée dans la foule qui encombrait le pont. Le moulin s'avança par f ecousses, dominant de sa masse sombre les flots pétrifiés. Par instants, les grandes roues, mues par le choc d'un glaçon, tournaient avec rapidité, puis s'arrêtaient subitement au choc d'un autre glaçon. La tour noire et vacillante arriva ainsi jusqu'à l'une des arches , s'iniîlina pour s'engloutir, puis s'arrêta un instant.

Cette pause suprême sembla réveiller Entine ; elle comprit le péril, et l'excès de la terreur lui rendit les forces que la terreur lui avait ôtées. Elle courut à la fenêtre les bras étendus, en appelant du secours.

A sa vue, les spectateurs se précipitèrent vers le parapet; toutes les têtes se penchèrent, tous les bras s'étendirent. Vaines tentatives! la fenêtre était trop loin. Un murmure de pitié et d'horreur courut de proche en proche. Les glaces continuaient à s'entasser contre le moulin, et la masse sombre s'affaissait de plus en plus. Cramponnée à la fenêtre, la Jeune fille avait perdu tout autre sentiment que le désir de vivre : elle appelait à son aide avec des sanglots et en joignant les mains ; mais le moulin descendait toujours! Déjà sa toiture atteignait le niveau des voûtes, lorsqu'un homme parut debout sur le parapet.

C'était André qui. à peine à Nantes, où il était venu annoncer la débâcle, avait songé au péril que pouvait courir la jeune fille dans le moulin de sa tante, et (jui arrivait au moment même où il allait s'engloutir. 11 comprit tout du premier coup d'œil. En deux élans, il fut au-dessus de l'arche devant laquelle flottait le moulin; il se laissa glisser le long de l'arête du contrefort, atteignit un de ces grands anneaux de fer scellés dans la pierre, et, s'y retenant d'un bras, arriva jusqu'à la fenêtre. Comme il étendait la main, le noir édifice oscilla sur les eaux j il profita de ce mouvement pour saisir la jeune fille, qu'il enleva. Tous deux restèrent un moment suspendus sur l'abîme-, mais un effort suprême ramena André au relais du contrefort avec son fardeau. Il venait de l'y déposer, lorsqu'un mugissement terrible retentit à ses pieds, et une pluie glacée lui rejaillit au visage: le moulin achevait de disparaître sous les eaux.

Les mariniers, accourus avec des cordes, l'aidèrent à remonter la jeune fille, qui arriva sur le pont évanouie.

Toutes les recherches faites pour retrouver sa tante furent inutiles; emportée avec les débris du moulin, elle resta ensevelie sous la débâcle de même que Fran-

çois et maître Méru. Un seul jour avait ainsi enlevé à Bntme toute sa famille nantaise. Dès qu'elle fut remise de sa terrible secousse et qu'elle eut assisté, en grand deuil, arofflce coramémoratif célébré à la paroisse des défunts, elle se remit en route pour l'hermitage Saint- Vmcent, seul asile qui lui restât désormais.

Ce fut là qu'André la revit. Les préventions de Méru n'étaient point partagées par Je métaver de l'ermita"e ■ Sachant que sa nièce devait la vie au jeune patron" il le reçut avec cordialité. Un grand changement s'était fait d'ailleurs dans la position d'André. Le portefeuille légué par l'homme de la maison isolée, avait été retrouvé à l'auberge de V Ancre cVargent avec la veste et le chapeau de maitre Jacques. Le jeune homme qui en Ignorait l'origine, crut hériter seulement des secrètes, économies de son père, et cette opulence inespérée eut suffi pour imposer silence à toutes les objections Trois mois après les événements que nous venons de raconter, il épousa Entine à Saint-Vincent: i] n'avait pomt oublié son expulsion de la marine de Loire. Piais Il n'essaya rien pour y rentrer et renonça à la navigation.

Les voyageurs qui descendent d'Angers à Nantes peuvent encore voir aujourd'hui, entre ChantoJé et In-

grande, un chantier de merrains, de bardeaux et de bois de sapines. Vers le fond, au milieu d'un jardin, s'élève une maisonnette dont la blanche façade, ourlée de vignes et de rosiers du Bengale, regarde la Loire: c'est la retraite choisie par André ; c'est là qu'il vit heureux avec Entine, aux bords du fleuve qu'il aime et et au bruit des eaux qui lui rappellent tant de souvenirs.

L'ÊCLUSIER

Le grand canal de l'Ouest, qui relie la mer à la "Vilaine et ouvreà la navigation une voie non interrompue depuis la haute Loire jusqu'à Brest, traverse dans la dernière partie de son parcours vers l'Océan, une contrée sauvage, à peine parsemée çà et là de quelques fermes solitaires. L'œil chercherait en vain sur les deux rives des villages ou des champs cultivés; il n'y rencontre partout que d'immenses bruyères entrecoupées de touffes d'arbustes et de longues steppes marécageuses, sur lesquelles tournoient des volées d'oiseaux aquatiques. En vain avait -on espéré raviver ces mornes contrées en y faisant circuler, par une nouvelle artère, le commerce et l'industrie ; tout y est resté immobile comme par le passé. Aucune barque ne sillonne

l'éclusier. 181

ces eaux au cours réglé; les touffes d'aulnes ou d'ajoncs envahissent rapidement les berges gazonnées, l'herbe disjoint les pierres des écluses, et les maisonnettes bâties pour les éclusiers annoncent seules la présence de l'homme dans ces* âpres solitudes.

A la porte de l'une de ces habitations placée à quelque distance du point départage de Glomel, une jeune fille d'environ vingt-deux ans se tenait assise, la tête penchée sur un livre aux marges salies qu'un petit vieillard tenait devant elle sur ses genoux. Le maître et l'écolière offraient un contraste dont le regard était involontairement frappé. Celle-ci avait le visage riant et coloré de ce duvet de pêche qui révèle en même temps la santé robuste et la jeunesse laborieuse. Vêtue d'un costume kernéwote (1) très simple, mais d'une propreté exceptionnelle, elle était chaussée de bas de laine brune et de sabots sans paille, luxe presque inconnu dans la montagne. Sa coiffe blanche, dérangée par le vent, laissait apercevoir des cheveux bruns, dont les flots ondes soulevaient le tissu de toile comme s'ils eussent voulu s'en échapper. Le maître était un petit homme pauvrement vêtu de berlinge ; il

(1) Les Kernéwotes sont les habitants de la Gornouaille.

avait les pieds nus et la tête couverte d'un bonp ^A brun trouéparl'usage. On eût pu le faire poser pour un Esope, si sa tête enfoncée par une double proéminence, eût exprimé moins de naïveté et plus de malice^ mais, contrairement à ses pareils, Perr Baliboulik n'avait dans l'expression du visage rien d'ironique ni d'agressif; loin de là, ses gros yeux toujours en mouvement, sa bouche entr'ouverte et sa houppe de cheveux gris dressée au sommet du front lui donnaient un air de crédulité poltronne qui provoquait le sourire. On devinait au premier coup d'œil qu'il n'y avait rien à craindre de cette créature, que sa disgrâce avait intimidée au Ueu d'aigrir. Aussi disait-on communément dans les paroisses que Baliboulik « était né le jour des saints Innocents. »

Trop faible pour se livrer aux travaux rustiques, il avait été pris en pitié par le recteur de son village, qui lui apprit à lire, à écrire et à compter. Le bossu devint, grâce à son bienfaisant précepteur, la science incarnée de tout le canton ; c'était à lui qu on s'adressait pour lire les rares missives reçues par les fermiers et pour y répondre au besoin. 11 s'occupait également d'apprendre aux enfants le catéchisme ou les prières, et tentait même d'initier les plus curieux aux mystères

L'ÉCtUSIER. ^ 183

de la Croix de Dieu (1); mais ses élèves, dispersés sur une surface de plusieurs lieues, et qu'il allait chercher au seuil des fermes ou dans les pâtures, lui échappaient nécessairement au retour de l'hiver. La classe, faite dans les aires, au creux des sillons ou sous les taillis, était interrompue jusqu'au retour des aubépines ; le petit bossu se trouvait, pour quelques mois, sans occupation et sans asile 1 11 regagnait alors Técluse, où son parent Hoarne Gravelot l'accueillait toujours avec la même cordialité.

Baliboulik touchait à la fin d'une de ces retraites forcées qu'il avait tâché d'utiliser en travaillant à l'instruction tardive de la fille de l'éclusier. Celle-ci venait de terminer la page de l'abécédaire dans lequel Baliboulik la faisait lire; elle leva vers son maître un regard riant qui semblait solliciter une approbation : le petit bossu ne la fit pas attendre.

— Que Dieu nous soit miséricordieux! dit-il en plaçant entre les feuilles du livre le pince-nez qui lui servait de lunettes; pour sûr, vous lirez cette

(1) On appelle Croix de Dieu le syllabaire dans lequel les maglsters champêlres apprennent à lire à leurs élèves ; ils ont un autre volume pour les lectures courantes , qu'ils nomment Livre de grande lecture»

année aussi couramment que le chantre de Gourin.

— C'est à savoir, répliqua la jeune paysanne ; nous sommes à la fin du mois de mars, voilà le coucou qui va bientôt chanter, et vous quitterez Técluse pour rechercher vos écoliers.

— N'importe, n'importe, reprit le bossu ; à cette heure, vous pourrez continuer toute seule. Je vous laisserai mon Livre de grande lecture*

— Jésus ! et comment ferez-vous votre école ?

— N'ayez pas de souci : la plupart de mes écoliers ne distinguent pas leur main droite- de leur main gauche j la Croix de Dieu leur suffira de reste jusqu'au retour des chandelles de glace.

— Et alors vous viendrez savoir si j'ai mis les longs soleils à profit?

Baliboulik haussa les épaules.

— Ne faut-il pas bien que le rouge-gorge cherche son nid d'hiver sous un chaume baptisé ? répliqua4-il doucement. Si je ne venais pas chez le cousin Gravelot, il ne me resterait pour abriter mon vieux bonnet que les granges ouvertes et les pierrières abandonnées ; mais, grâce à Dieu, il y a toujours ici pour moi une écuelle et un escabeau. La maison de l'écluse a beau être petite, elle justifie le proverbe que « là où h

l'éclusier. 185

maître du logis a le cœur grand, le foyer n'est jamais trop étroit. »

— La paix, la paix, vieux maître ! dit Nicole en souriant ; vous savez bien que votre compagnie^ pendant les journées de huit heures, nous est un plaisir et un soulagement. Les plus gais s'attristent à la longue de ne voir aucune créature parlante, et c'est un miracle s'il passe ici un chrétien chaque jour de grand'-messe. La maison de l'écluse n'a pour voisins que les oiseaux du marais et les gibiers de la bruyère.

— Vous oubliez les gens de la lande brûlée^ dit le bossu en baissant la voix.

Nicole fit un soubresaut.

— Ah ! vierge Marie ! les auriez-vous vus ce matin? demanda-t-elle précipitamment.

— Pas encore, répliqua Baliboulik; seulement il faut les attendre à chaque minute, comme la maladie. Dieu me pardonne de leur vouloir du pire, Colah (1) ! mais leur voisinage est une trop rude épreuve, et, si je rencontrais jamais au carrefour la femme jaune qui souffle la peste et qu'elle me demandât sa route, selon l'habitude, je crois bien que je lui montrerais le sentier qui conduit chez les Guivarch.

(1) Diminutif breton du nom de Nicolo.

— Ne prononcez pas ce nom-là, ou quelqu'un d'eux va venir, interrompit Nicole eiî regardant autour d'elle ; j'ai l'idée que Dieu les a mis sur la lande brûlée en punition de nos péchés. Parce que ceux qui ont creusé le canal les ont chassés du terrain qu'occupe maintenant l'écluse, où leurs pères avaient bâti une cabane sans droit, ils nous font la guerre comme à des ennemis : aussi vous ne me croirez pas peut-être , pauvre homme; mais, quand je pense à eux, il me passe un froid dans les cheveux, et je me dis toujours qu'ils nous apporteront malheur.

Baliboulik, la rassura si faiblement qu'il était aisé de deviner ses propres craintes. A vrai dire, de plus fermes courages auraient été ébranlés par les attaques incessantes et toujours plus hardies des Guivarch. Expulsés, comme l'avait dit Nicole, d'un terrain usurpé par eux sur les biens communaux, ils s'étaient réfugiés à quelques portées de fusil du canal et avaient construit une nouvelle hutte dans un des plis qui sillonnaient le plateau stérile. Avant la construction de l'écluse, ils vivaient du coin de terre cultivé au bord de la rivière, de la pêche, du braconnage et des déprédations nocturnes dans la vallée 5 privés tout-àcoup de la plupart de ces ressources, ils s'en prirent à

L*ÉGLUS1ËB. 187

1 eclusier, dont ils ravagèrent le jardin, tuèrent le poro et pillèrent la basse-cour. Hoarne porta plainte, et . des gendarmes furent envoyés à la lande brûlée. Ils s'emparèrent de Guivarch et de son fils aîné, qui subirent un jugement suivi d'une captivité de plusiem^ mois; mais, lorsqu'ils sortirent de prison, l'éclusier s'aperçut que le châtiment infligé les avait aigris plutôt qu'effrayés.

Ceux qui ont vécu dans la solitude, assez loin de l'action des lois pour ne la sentir qu'affaiblie et impuissante, savent jusqu'à quel point l'isolement peut nous placer dans la dépendance d'un seul homme audacieux. Maître à chaque instant de notre bien et de notre vie, il lasse les plus vaillantes patiences et les force à capituler. Gravelot en fit l'expérience. La présence des Guivarch devint pour lui une incessante oppression. Chaque jour quelque nouvelle atteinte à son repos ou à sa propriété lui rappelait ce dangereux voisinage. Sans cesse frappé, il se sentait sans cesse sous la menace d'un nouveau coup. La famille de la lande brûlée l'avait enfermé dans un cercle de vexations et de rapines d'où il ne pouvait sortir. S'il apercevait de loin sur la bruyère Konan Guivarch, son long fusil à un coup sur l'épaule, ou son fils Guyd'hu

armé du court bâton à tête, il était forcé de prendre une autre direction pour éviter les querelles ; s'il rencontrait la vieille grand'mère aveugle conduite par là petite Seize ou par son frère Laouik, il détournait la tête afin de ne pas voir le regard railleur et de ne pas entendre l'insulte qui l'accueillait au passage. Ainsi condamné à une perpétuelle prudence, contraint dans tousses mouvements et tourmenté de renaissantes inquiétudes, il amassaitlentement dans son cœur, contre ses persécuteurs, un arriéré de colère chaque jour plus difficile à comprimer. Quanta Nicole, elle en était toujours à l'effroi. Après avoir rappelé à Perr Baliboulik les dernières attaques des Guivarch, elle demanda en soupirant ce que deviendrait son père, s'il devait rester seul à l'écluse avec de pareils voisins.

— C'est-il donc sûr qu'Alann doive vous emmener après la messe de mariage ? demanda le bossu.

— Ce sera à sa volonté, vieux maître, répliqua la jeune fille : la femme doit suivre celui dont elle a reçu l'anneau d'argent, et la mère d'Alann a dit qu'il y avait chez elle, à Gourin, une place pour sa uouvelle fille ; mais si c'est sa volonté que je parte, j'en aurai un dur crève-cœur.

— Espérez en la miséricorde du Christ, ma fille, dit

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le bossu ; vous n'avez plus longtemps à attendre votre sort. N'est-ce pas un de ces jours que le cousin arrive à l'écluse ?

— Dites demain, vieux Perr, répliqua Nicole en riant. Oh I j'en suis bien sûre, allez, car, avant de partir, Alann m'a donné un compteur de jours (1) imprimé sur lequel il avait marqué le patron de son retour ; chaque matin depuis, j'ai piqué un saint avec l'épingle prise le plus près de mon cœur, de crainte qu'il ne m'oublie, et je suis arrivée à celui qui doit me ramener la joie. Au premier soleil qui se lèvera, si Dieu ne le défend, je verrai mon plus aimé descendre le canal sur son bateau.

— Pour lors, ayez patience, reprit Baliboulik; peutêtre bien que tout s'arrangera à votre satisfaction, et, comme dit le proverbe: « il ne faut pas sonner le glas avant Tenterrement. »

Nicole soupira sans répondre , et le vieux maître d'école, ayant regardé l'ombre que projetait 'sur les dalles de granit le grand bras de l'écluse, se hâta de remettre ses lunettes dans leur étui et de refermer le syllabaire. — Dieu m'assiste! mon horloge de

(1) CompoMeiz; c'est la désignation bretonne du oelendriâr^

soleil (1) m'avertit qu'il est tard, dit-il en montrant à son écolière la ligne sombre qui s'était raccourcie; chacun de nous devrait déjà être au travail.

— Mon maître a-t-il donc des nasses à relever près du phare d'eau ? demanda Nicole.

— Jésus ! qui aurait l'idée de se faire chasseur de poisson par un temps pareil? répliqua Baliboulik. Ne voyez-vous pas bien, tête folle, que la rivière monte jusqu'à la route des haleurs et passe au-dessus du phare avec un bruit de tonnerre ? Par ces fortes eaux, le courant emporterait mes engins comme un brin d'herbe, sans compter que le poisson se tient trop fort au fond pour se laisser prendre. Non, non, ma fille : aujourd'hui je ne vous promets pas de gibier de carême; mais dites que je suis plus menteur qu'un garçon meunier, si je ne vous apporte ce soir un chapelet de petits oiseaux pris à la pipée.

— Je n'aurai garde, répliqua la jeune fille, car je sais que vous avez le charme pour tout ce qui peut se prendre de vivant sur la terre ou dans les eaux. Allez donc en assurance 5 moi, je rentre pour passer la farine d'avoine.

Elle se leva légèrement et avançait la main vers la

(1) Nom breton du cadran solaire : horelaich-héaul.

l'églusier. 191

porte entrebâillée de la maisonnette, quand ses yeux s'arrêtèrent sur le chemin de halage qui bordait le canal : elle poussa une excliamation de surprise et descendit vivement les deux marches pour mieux voir.

— Qu'y a-t-il ? demanda le bossu, qui venait de se relever plus lentement.

— Seigneur ! regardez là-bas, dit Nicole en étendant le bras dans la direction du canal... Qu'est-ce qui arrive à Pen-Ru ?

— La vache ? interrompit le maître d'école^ qui cligna des yeux pour mieux distinguer au loin. Par le vrai Dieu ! vous avez raison ; la voilà qui court aux bords des berges tout affolée !

— Ah ! je comprends, s'écria la jeune fille. Voyez, voyez aux bords du chemin, il y a quelqu'un qui l'épouvante.... Sur mon baptême ! c'est le jeune gars de la lande brûlée^ c'est Laouik ! Ah ! démon î il la poursuit à coups de pierres !

Un enfant d'une douzaine d'années, vêtu d'un costume de toile en lambeaux et coiffé d'un chapeau de paille grossière dont il ne restait plus que le fond, côtoyait en effet la bruyère et lançait à l'animal effarouché tout ce qui lui tombait sous la main. La vache, placée entre le canal et lui, fuyait çà et là en poussant

des meuglemens de détresse et s'efforçait en ;am d'échapper à ce double danger. A mesure qu'elle s'effrayait davantage, le jeune garçon redoublait d'ardeur dans sa poursuite ; il l'épouvantait de ses cris et faisait pleuvoir sur elle une grêle de mottes et de cailloux dont elle parut bientôt si étourdie, qu'elle se précipita sur le penchant de la berge presque inondée par les hautes eaux. A cette vue, Nicole et le bossu accoururent^ mais Laouik avait déjà traversé le chemin de halage en agitant une branche noueuse d'ajonc qu'il tenait à la main. Pen-Ru, effrayée, voulut .reculer, glissa sur la pente humide et disparut dans le canal. Au bruit de sa chute, la fille de l'éclusier et son compagnon s'étaient élancés vers le bord avec un cri de douleur ; ils aperçurent la vache, dont la tête noire venait de reparaître sur les eaux et qui nageait vers eux en reniflant d'épouvante. Le gars de la lande brûlée, qui avait poussé un éclat de rire sauvage au moment où l'animal s'était englouti dans la rivière, continuait à le suivre le long de la berge et à le repousser à coups de pierres au milieu du courant 5 mais l'instinct de la conservation, plus fort que toute autre crainte, ramenait toujours Pen-Ru vers la rive. Cependant elle commençait à haleter, et son œil, plus

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arrondi, exprimait une suprême angoisse, quand elle atteignit un petit éboulement où Nicole l'attendait. La jeune fille l'appela par son nom, et, après quelques vains efforts, réussit à atteindre la corde qui lui servait de laisse. L'animal, ramené vers le bord, prit pied malgré les cris redoublés de Laouik, gravit en glissant la pente fangeuse et atteignit enfin la route de halage, où il s'arrêta ruisselant et couvert d'écume, avec un long meuglement de délivrance.

Baliboulik venait de rejoindre Nicole, et montrait le poing au gars de la lande brûlée; mais celui-ci, arrêté à une dizaine de pas, la tête haute, le pied droit en avant, un caillou dans chaque main, répondit à la menace du bossu par un rire de défi. 11 se préparait même à lui lancer une des pierres dont il était armé, lorsque deux bras vigoureux le saisirent de manière à faire toucher ses coudes. L'enfant leva la tête, et ses yeux rencontrèrent le visage enflammé de l'éclasier. Hoarne Gravelot, qui venait de la brande, chargé d'un faix de traînes^ avait vu de loin tout ce qui s'était passé, et était accouru sans que Laouik eût pu entendre le bruit de ses pas, étouffé par le tapis de courtes bruyères.

— Sur ma vie ! tu me le paieras cette fois, s'écria»

t-il, voilà trop longtemps que toi et les tiens vous vous tenez là- haut, comme un nid de vipères, toujours prêts à mordre qui ne vous dit rien. Puisque sainte patience ne peut rien chez vous, nous allons voir si sainte trique aura plus de crédit.

11 avait laissé tomber le fagot qu'il portait sur Pépaule \ il en arracha un brin de genêt fort et flexible, et retenant l'enfant de la main gauche, il se mit à le frapper de la main droite. Chaque coup laissait un sillon sur la toiFe usée, et le sifflement de la branche verte semblait s'éteindre dans la chair flagellée. Laouik avait d'abord poussé des cris perçants ; mais, en entendant G ravelot le railler de sa lâcheté, il se raidit contre la douleur, se tut brusquement et ne bougea plus. L'éclusier, tout à sa colère, avait été jusqu'alors animé par la résistance du patient; son silence et son immobilité l'arrêtèrent.

— Eh bien! est-ce assez, vaurien, vagabond, brigand? s'écria-t-il en secouant le jeune garçon, viendras-tu encore piller mes fruits comme l'autre jour, ou Royermon bétail comme tout- à-l' heure?

Pour toute réponse, l'enfant lui jeta un regard farouche et voulut retirer son bras; Hoarnele retint en l'attirant rudement à lui.

L^ÉCLUSIER. rji)

— Écoute, méchant gueux, reprit-il avec colère, ceci, vois-tu, n'est qu'un premier avertissement; mais le genêt a pris goût à ta chair, et si je te retrouve travaillant à mon dommage, i'en jure par les têtes de mes proches qui sont au reliquaire de Pleyben (1), tu ne sortiras de mes mains que lorsque les verges auront donné à ta peau la couleur des jroses de couleuvres (2).

Laouik le regarda en face ; il y avait dans son œil perçant, que recouvrait un front bas garni de cheveux hérissés, quelque chose de si haineux et de si hardi, que l'éclusier en sentit, pour ainsi dire, la blessure. Sa main se leva instinctivement, prête à frapper de nouveau.

— On dirait que tu me braves, maudit! s'écria-t-il, parle donc vite; répète tout haut ce que tu penses pour me regarder ainsi !

— Ce que je pense? répéta Laouik avec une colère contenue, l'éclusier le saura quand j'aurai grandi ! — J'emporterai la branche de genêt avec laquelle il a

^1) On trouve encore en Bretagne des reliquaires garnis de petites boîtes en forme de chapelles qui renfei'nient des léles do mort avec Tinscription : Cy est le chef de n....

'2) Nom donné dans cette province aux coquelicots.

Ï96 sous LES FILETS.

meurtri mon corps, je la planterai à la lande brûlée, et avec le temps elle deviendra un bâton à tuer î

— - Sur mon salut ! mieux vaut alors la briser tout de suite sur ta chair de damné, s'écria Gravelot exaspéré. Et il se préparait à recommencer la correction, lorsque Nicole intervint, — Au nom du sauveur, mon père, laissez ce malheureux, dit-elle, le voilà assez puni pour cette fois, d'autant que Pen-Ru est à cette heure en sûreté et sans dommage ; voyez de quel cœur elle broute le long de la sente l

L'éclusier leva la tête pour regarder sa vache, qu était en effet déjà retournée à la pâture. La jeune fille profita de ce moment pour dégager doucement Laouik, à qui elle fit signe de partir; mais, soit fierté, soit impuissance, l'enfant se contenta de faire quelques pas et s'assit aux bords de la bruyère.

La correction infligée par l'éclusier avait été rude^ les coups, tombés au hasard, avaient atteint les jambes et les épaules nues, qui commençaient à se diaprer de raies bleuâtres^ quelques gouttelettes de sang filtraient même à travers les cheveux du jeune gars et se mêlaient à la sueur dont la souffrance avait perlé ses tempes et son front. Il demeura accroupi au revers d'un

l'éclusier. 197

pli de terrain, agité d'un frisson nerveux et laissant échapper par instant des sanglots entrecoupés ; mais ses yeux étaient secs et ses traits immobiles: on eût dit que la douleur physique se trahissait mécaniquement, sans adhésion de sa volonté.

Cependant Gravelot était rentré à la maisonnette de l'écluse, et le bossu ne tarda point à partir pour la pipée. Nicole, qui avait fait rentrer Pen-Ru, venait de la traire, lorsqu'en sortant de l'étable, elle aperçut Laouik replié sur lui-même à la même place. Quelles qu'eussent été les persécutions des Guivarch, la fille de l'éclusier ne gardait contre eux aucune colère ; le souvenir de ce qu'elle avait supporté ne laissait point de rancune dans cette âme sereine et sans fiel; pour elle, souffrir était plus aisé que haïr. Aussi le châtiment trop mérité subi par le gars de la lande brûlée lui avait-il causé une tristesse mêlée de remords. En le revoyant au coin de la bruyère immobile et la tête sur ses genoux, elle se sentit subitement prise de pitié. Après tout^ l'enfant n'était responsable ni des coupables exemples ni des dangereux conseils qui l'avaient entraîné; nourri dans le ressentiment et la misère, il avait pu ne voir dans le mal fait à l'éclusier que de justes représailles. Depuis qu'il était sur terre, tout l'avait envenimé et corrompu :

sa malignité ne prouvait que son malheur. — Nicole fat si vivement saisie de cette idée, que, dans sa subite pitié, elle laissa sur le banc de pierre la jatte de lait encore couverte d'écume et s'avança vers l'enfant.

Au bruit des pas, celui-ci tressaillit et se releva pour fuir, mais, lorsqu'il eut reconnu la jeune paysanne, il se rassit, la tête dans ses mains Cependant son mouvement avait permis à Nicole d'apercevoir les légères traces de sang qui marbraient son visage pâle. Elle s'arrêta avec une exclamation.

— Jésus! vous avez mal, Laouik? demanda-t-elle d'une voix troublée.

Le jeune gars lui jeta un regard de colère méprisante, haussa les épaules et ne répondit que par un ricanement convulsif.

— Mon père était en dépit, et sa main aura farppé trop durement, reprit la paysanne ; mais aussi pourquoi vouloir du mal à qui ne vous a rien fait ? Ne voilàt-il pas assez de jours et de mois que vous cherchez notre perte? N'avez-vous donc jamais entendu la parole de Dieu qui dit d'aimer ses frères, et ne sommes- Tious pas des chrétiens baptisés comme vous?

Le jeune garçon sourit amèrement.

L'ÊCLUSIER. 199

— Oui, oui, dit-il , baptisés avec les larmes de faim des Guivarch!

— Seigneur du ciel ! est-ce vrai qu'on manque de pain à la lande hrûUel reprit vivement Nicole. Ah! pauvres gens Je voudrais que la miche fût assez grande ici pour vous laisser tous y mettre le couteau; mais, bien qu'elle soit à la mesure de notre appétit, je n'ai jamais refusé le pain à celui qui me le demandait avec le signe de la croix et la main sur la bouche. Au lieu de rôder autour de la maison de l'écluse comme le loup autour de la crèche, que ne venez-vous chaque mercredi chercher votre part de la semaine?

— Les Guivarch ne mendient pas aux portes comme les roitelets, répliqua Laouik avec une rudesse hautaine ; ils aiment mieux prendre comme l'oiseau chasseur.

— Et vous ne savez pas que Dieu l'a défendu, pauvre créature? reprit doucement la jeune fille. Les prêtres vous l'auraient appris, si vous aviez passé le seuil de l'église; mais on vous a laissé grandir sur la lande comme un païen. Ce n'est pas votre faute, je le sais, et Dieu vous pardonnera, je l'espère. Seulement écoutez ceux qui vous avertissent; cessez de nous vouloir

du mal, et je vous ferai tout le bien que je pourrai. Je veux commencer dès à présent. Attendez-moi là, cher ami, et aujourd'hui du moins il y aura un Guivarch qui ne souffrira pas de famine.

Elle courut à la maisonnette de l'écluse, d'où elle sortit bientôt avec une écuelle de lait sur laquelle était posée une tranche épaisse de pain noir qu'elle déposa en souriant aux pieds du jeune gars. A cette vue, les narines de Laouik se gonflèrent, son œil brilla, ses lèvres s'entrouvrirent ; il se pencha en avant les bras tendus et avec une interjection bruyante comme s'il eût voulu saisir à deux mains la proie inespérée qui lui était offerte : toutes les joies furieuses de la faim qui va se satisfaire parurent éclater sur ses traits illuminés; mais ce ne fut qu'un éclair. Par une réaction subite et souveraine, la volonté sembla tout à coup dominer l'instinct, son visage se crispa dans une expression résolue et sombre; il se leva d'un bond et renversa du pied l'écuelle de hêtre. Il y avait dans ce refus silencieux une telle énergie de haine, que Nicole recula effrayée. Laouik jeta un dernier et fier regard à ce festin refusé, dont les débris jonchaient la bruyère, il fit entendre un de ces éclats de rire sauvages dont

il avait l'habitude-, puis, comme s'il eût craint une tentation nouvelle, il s'élança en courant à travers la lande, et disparut bientôt dans une des ravines qui la sillonnaient.

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