‹ Sous les filetsChapitre 2 sur 53 · TT · texte numérisé non relu

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Pendant ce temps, Perr Baliboulik avait gagné le revers du grand plateau et suivait un des sentiers qui serpentaient au hasard parmi les touffes d'ajoncs épineux, de genêts verdoyants et de bruyères aux teintes rougeâtres. De son épaule pendaient un faisceau de gluaux et la cage qui renfermait le chanteur captif destiné à piper les oiseaux libres de la lande.

L'air frais et léger était imprégné des premières senteurs de la sève en travail. On entendait de tous côtés je ne sais quel bruissement de vie annonçant le réveil de la création. Les gazouillements d'oiseaux montaient de tous les points de la brande et descendaient de tous les points du ciel. Le petit bossu s'avançait joyeux au milieu de ce double concert en promenant autour de

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lui un regard réjoui. A partir du moment où il avait mis le pied sur la bruyère, un changement singulier s'était opéré dans toute sa personne. L'expression timide qui lui venait de sa difformité avait fait place $ une activité guillerette que révélaient une marche plus vive, un regard plus assuré et un chantonnement entrecoupé d'exclamations ou de remarques faites à haute voix. On sentait que Baliboulik était là dans son domaine et entouré de ses connaissances habituelles. 11 parlait aux oiseaux dont le vol dessinait au-dessus de la lande mille arabesques capricieuses ; il apostrophait les ronces bourgeonnées qui lui barraient le chemin 5 il imitait le bourdonnement de l'insecte perdu au milieu des touffes de digitales ou de fougères ; il regardait enfin aux quatre coins du ciel/ écoutant les langues variées de la vie qui bruissaient autour de lui et leur répondant comme à des voix familières.

Après avoir descendu une fente du coteau où se dressaient quelques ormeaux nains, il se trouva à l'entrée d'un petit vallon marécageux, dont le centre était occupé par une forêt de roseaux. L'horizon, fermé de tous côtés, ne s'étendait point au-delà des fourrés d'aulnes et d'osiers qui enveloppaient les eaux stagnantes et semblaient franger les bords du coteau.

Encore arrêté sur les crêtes, le soleil n'avait point fait glisser ses rayons jusqu'à ce ravin, plongé dans un demi-jour plein de fraîcheur. On n'y entendait que le coassement des grenouilles, au-dessus duquel s'élevait par instant le cri plaintif de quelque poule d'eau.

Dès que le bossu eût atteint les bords du marais, son humeur parut changer. Il reprit son air craintif et ralentit le pas en rentrant dans ses épaules la tête, qu'il avait auparavant redressée. Le chant qu'il fredonnait s'éteignit sur ses lèvres. Il promena autour de lui un regard timide, et s'engagea dans le sentier qui traversait le taillis avec une visible inquiétude. Ce sentier longeait la cabane des Guivarch, bâtie à l'extrémité du petit vallon, dans une espèce d'anfractuosité où ils s'étaient fait place avec la flamme, ce qui avait valu à cet endroit le nom de lande brûlée. Baliboulik ne pouvait éviter de passer en vue de la hutte isolée, et il était rare qu'il le fît sans essuyer les injures ou les poursuites des enfants. A cette époque d'ailleurs, les aulnes et les saules, dégarnis de feuilles, ne pouvaient déguiser son approche ; on devait l'apercevoir de loin, et le passage en serait pour lui plus difficile. Aussi, en atteignant le détour qui le mettait en vue de la cabane, s'arrêta-t-il incertain. Un instant il fut

tenté de rebrousser chemin pour regagner Técluse; mais le pinson gazouillait dans la cage presque à son oreille, il apercevait à droite, au-dessus des arbres, la hauteur où il avait coutume de tendre ses gluaux, la sérénité du ciel lui assurait une heureuse pipée, et Nicole comptait sur la chasse promise. 11 rassembla tout son courage, et, afin d'être moins long-temps exposé au péril, il s'engagea à grands pas, sans retourner la tête, dans le sentier qui côtoyait la saulaie.

A peine avait-il dépassé les premiers arbres, que les aboiements d'un chien se firent entendre. Le petit, bossu tressaillit. L'expérience lui avait appris que c'était le signal de l'épreuve à subir. Attirés par cet appel, les Guivarch ne manquaient jamais d'accourir pour le poursuivre de leurs pierres et de leurs huées. Il continua donc sa route avec un battement de cœur, attendant à chaque minute l'attaque ordinaire ; mais, à sa grande surprise, tout demeura immobile dans la cabane de Konan. Il atteignit l'extrémité du sentier, toujours poursuivi par la seule voix du chien ; aussi, avant de tourner le coteau, s'enhardit-il assez pour relever la tête et regarder vers la lande brûlée.

La hutte des Guivarch y était posée comme une

grande ruche appuyée au ressaut de la colline. Le mur, en clayonnage revêtu de terre et de paille hachée, était recouvert d'un toit de bruyère. Une claie de genêt tournant sur deux harts d'osier en guise de gonds servait de porte, et l'étroite fenêtre sans vitres était irrégulièrement taillée dans le pisé. L'ensemble avait je ne sais quoi de gauche et de sauvage qui n'accusait pas seulement l'inhabiUté du constructeur, mais son indifférence. 11 était évident qu'il avait élevé à la hâte un abri, sans .s'occuper de le faire commode ou durable. Déjà la toiture, à demi affaissée, menaçait ruine, et les murailles, fendues çà et là, laissaient pénétrer à l'intérieur la pluie et le vent.

Dès le premier coup d'œil, Baliboulik reconnut que la cabane était vide. Les Guivarch avaient solidement attaché le chien près du seuil, comme ils en avaient l'habitude lorsqu'ils s'absentaient pour quelque expédition, afin qu'il ne pût les trahir en suivant leurs pistes. Evidemment ils étaient occupés à la maraude dans la plaine cultivée. Cette assurance rendit au petit bossv toute sa gaieté. Il poussa un soupir de soulagement, changea d'épaule sa cage et ses gluaux; puis, reprenant sa route d'un pied alerte, il atteignit bientôt le bout du ravin, gravit le coteau, et se trouva sur le

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versant opposé au canal. Ici la pente était plus riche en végétation. Des pruneliers, des aubépines, des sureaux, des houx frelons parsemaient le terrain ondulé, et les oiseaux, appelés par leurs baies succulentes, tournoyaient en essaims au-dessus de la sauvage oasis. Baliboulik choisit une espèce d'enceinte formée par les arbustes les plus chargés de graines ; il plaça au milieu sa cage recouverte de verdure, dispersa les gluaux sur les branches, puis, gagnant un sillon creusé par les pluies d'hiver au pied des buissons, il s'y étendit et demeura enseveli dans la bruyère. Les oiseaux, attirés par les chants du pinson captif, ne tardèrent pas à paraître; ils s'approchaient d'abord avec précaution, en rétrécissant de plus en plus le cercle autour de la cage. Les plus hardis s'abattaient sur les arbustes qui dessinaient l'enceinte, et voletaient de branche en branche jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré les gîuaux. C'était alors seulement que le petit bossu, averti par leurs pépiemens désespérés et leurs bruissemens d'ailes, sortait de sa retraite en ranîpant pour les saisir.

Les premières heures furent, comme d'habitude, les plus heureuses. Les oiseaux, qui arrivaient sans défiance, se laissèrent prendre en grand nombre j mais à

la longue ils s'effrayèrent ^t devinrent plus rares. C'eût été le moment de lever les appeaux pour les transporter plus loin, si le petit bossu, satisfait de sa chasse, n'eût accepté cette espèce de suspension comme un repos. Ebloui par la lumière qui inondait le ciel et bercé par la douce rumeur du vent à travers les buissons et les fougères, il s'était laissé aller insensiblement à cette langueur enivrée dans laquelle nous j ettent les premiers beaux j ours . Sur son lit de bruyères, il oublia peu à peu la pipée pour suivre les mille images confuses que fournit le souvenir ou que crée l'espérance. Peu à peu ses perceptions devinrent plus vagues, ses paupières s'alourdirent, tout s'effaça devant lui, et il s'endormit.

Son sommeil se prolongea sans doute, car, lorsqu'il se réveilla, la brise avait fraîchi et le soleil descendait de l'autre côté de la colline. Baliboulik se souleva en secouant les fleurs de bruyère desséchée mêlées à ses cheveux, et il appuyait la main au rebord du sillon qui lui avait servi de couche pour se remettre sur pied, quand un bruit de voix le fit tréssailUr et retourner. Des flocons de fumée pailletés d'étincelles montaient d'un petit enfoncement placé au-dessous de l'enceinte des buissons où il s'était établi, et de brusques paroles

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échangées avec un accent de mauvaise humeur arrivèrent jusqu'à lui. Un soupçon qui traversa l'esprit du maître d'école le fit pâlir ; il s'avança en rampant jusqu'à l'extrémité du pli de terrain qui le cachait, et re connut les Guivarch groupés sur un petit plateau inférieur. Ils étaient réunis autour d'un feu d'ajoncs déjà consumé, et dans la cendre duquel Soize glissait quelques pommes de terre tirées une à une d'un bissac jeté sur le gazon. Le bossu comprit que, par hâte ou par prudence, ils n'avaient point voulu transporter jusqu'à leur cabane les produits de leurs rapines dans la plaine, et qu'ils allaient dîner à ce feu de bivouac. Tous les yeux suivaient les préparatifs de la petite fille avec une mobilité avide; ceux de la grand'mère Katelle étaient seuls sans mouvement \ éteints depuis bien des années et ayant pris cette fixité de marbre qui imprime à la cécité je ne saiâ quoi de fatal, ils cachaient comme deux points blancs un visage tanné et ajoutaient à la dure expression des autres traits un caractère encore plus implacable. Le costume de la vieille femme complétait l'étrangeté de sa physionomie. Vêtue d'une jupe frangée qui laissait voir des jambes nues dont la peau rugueuse et souillée de boue avait pris la couleur du granit, elle avait jeté d'une épaule

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à l'autre, pour suppléer à son jiistin (1) en lambeaux, une de ces couvertures bretonnes fabriquées avec des lisières tressées. Sa main droite s'appuyait à un long bâton d'épine durci au feu, et elle était coiffée d'une espèce de cape de drap brun. Devant elle se tenait son fils Konan, à qui sa maigreur, ses longs cheveux en désordre et son visage sombre donnaient un aspect sinistre, et, un peu plus loin, son petit fiîs Guy-d'hu, jeune gars d'environ vingt ans, au front bas, aux yeux enfoncés et à la chevelure ardente.

Au milieu de ces visages repoussants ou redoutables, la petite Seize reposait seule le regard -, bien que ses traits fussent aiguisés par l'habitude de la ruse, il y avait dans ses yeux et dans son sourire une douceur native qui n'était pas sans attrait. Tout en faisant les apprêts du repas que hâtaient les regards affamés qui ne la quittaient point, l'enfant murmurait quelques vers d'un guerz breton :

« La fée lui dit : — N'aie plus souci de rien , mon plus aimé , car désormais tu boiras dans l'or et tu mangeras dans l'argent ;

« Tu boiras de huit espèces de vins rouges et de quatre (1) Corsage de drap.

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espèces de vins blancs , sans compter le vin de feu et les liqueurs,

« Et tu mangeras de tout ce qui est agréable à la faim de l'homme sur la terre , dans les airs ou sous les eaux. »

La grand'mère aveugle l'interrompit d'une voix irritée, et en levant son bâton comme si elle eût voulu l'en frapper : — Où est la fée qui a dit ça, tête<le lièvre ? s'écria-t-elle ; ce n*est pas à la lande brûlée^ toujours I A la lande brûlée, il y a une fée maigre qu'on appelle la famine et qui dit tous les matins : — « N'aie point de souci, mon plus aimé, tu ne mangeras que du pain de son, tu ne boiras que le vin de grenouille !» — Ah î ah ! ah î — Pas vrai que vous l'entendez, mes gars, et qu'elle ne vous trompe jamais ?

Le rire de la vieille femme avait une sorte de rage ironique qui fit tressaillir Konan. Il serra les lèvres, passa la main sur la baguette du fusil qu'il tenait entre ses genoux et jeta un regard de côté à son fils Guyd'hu ; mais les yeux de celui-ci ne quittèrent point le feu où cuisait leur maigre butin»

11 y eut un assez long silence ; enfin Katelle reprit plus baSj comme si cette fois elle se parlait à elle même :

— J'ai connu un temps, moi, où il y avait toujours sur la table des Guivarch une miche de pain de douze livres enveloppée dans une nappe à frange, et où l'on épargnait si peu la farine dans la bouillie du soir, que les cuillers y tenaient debout. Katelle avait alors à traire la vache noire, qui ressemblait à une fontaine de lait ; mais ceux de la villç l'ont chassée avec ses gens du bord de la rivière ; ils ont coupé sa cabane au pied comme un arbre ; ils se sont mis à maçonner des pierres de taille là où poussaient l'herbe et Torge barbu, si bien qu'il a fallu vendre la vache, et que les Guivarch sont aujourd'hui des mendiants.

Konan s'agita de nouveau et fît entendre un grognement d'impatience. La grand'mère, qui s'était tue un instant comme si elle eût espéré une réponse, laissa éclater une seconde fois son rire fauve.

— Ah ! ah ! ah ! chacun a sa récompense ! repritelle plus haut ; quand le loup se fait lièvre, on le mange. Katelle avait épousé un vrai Kernéwote de la montagne, dur comme le roc, tenace comme un buisson de ronces. Qui voulait le frapper n'en tirait que du feu, et qui l'approchait trop hardiment lui laissait quelque chose de sa toison ou de sa chair. Il l'a bieij

appris, le pillawer (1) de Gonrin qui avait volé notre pièce de toile sur le pré. Quand je l'avais redemandée, il s'était raillé de moi et du maitre ; mais, par le pain et le sang ! ce fut pour lui à la maie heure, et la toile n'a pu lui servir qu'à faire un linceuil. Dans ce tempslà, la moelle des Guivarch leur bouillait dans les os, et ils n'auraient pas laissé des gentilhommes de la ville prendre leur maison.

Konan eût sans doute répondu, si l'apparition d'un nouvel interlocuteur ne fût venu tout à coup l'interrompre et n'eût attiré l'attention générale. C'était Laouik, qui arrivait tel que l'avait laissé la correction subie près de l'écluse. Les traces de sang dont ses jambes, ses bras et son visage étaient marbrés avaient séché sans qu'il les essuyât ; ses haillons déchirés dans la lutte, pendaient en lambeaux et laissaient voir ses épaules meurtries j il avait les traits encore plus pâles que d'habitude et contractés par une souffrance continue. Seize fut la première à remarquer les meurtrissures et le sang ^ elle laissa échapper la vieille exclamation douloureuse des Bretons : — Goa ! d'où venez-vous, Laouik, et que vous est-il arrivé ? dit-elle.

(1) Chiffonnier nomade qui parcourt le pays à cheval.

Sainte croix î voyez, mes gens ; pour sur, il a été battu, car il saigne.

— Battu! répéta la vieille aveugle en tendant les mains pour attirer à elle son petit-fils ; qui a fait cela ? qui a frappé mon enterreur (1) ? Parle, Laou, je veux le savoir !

— C'est l'homme de l'écluse î répliqua l'enfant d'une voix sourde et haineuse.

Cette déclaration fit pousser un cri général de surprise, et toutes les têtes se redressèrent.

— Hoarne ! répéta Konan avec une sorte d'incrédulité ^ tu dis que c'est Hoarne ? Et pour quel motif?

— Parce que je m'étais approché de sa maison et que je jetais des pierres vers le canal, répondit Laouik.

— Mais quand fa-t-il frappé ?

— Ce matin. Je suis resté long-temps sans pouvoir marcher, et quand je suis arrivé à la lande brûlée^ je n'ai trouvé personne.

— Me croit-on maintenant ? s'écria l'aveugle, dont

(1) Nom que les aïeules donnent à leurs petits-fils, parce que ceux-ci doivent, selon toute apparence , leur rendre les derniers devoirs.

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les mains cherchaient sur les membres du jeune garçon les marques des coups reçus. N'avais-je pas dit que la hardiesse des gens de l'écluse grandirait de jour en jour, qu'après nous avoir arraché le pain d'entre les dents et nous avoir retenus en prison, ils feraient de nous leur bétail ? Voilà, à cette heure, qu'ils veulent goûter à notre sang et qu'ils commencent par les plus faibles ; bientôt ce sera le tour des autres.

— Taisez-vous, vieille mère, dit Guivarch brusquement j les femmes n'ont point à parler pour le moment, et c'est l'affaire des hommes.

— Des hommes, répéta l'aveugle en élevant la voix ; où y en a-t-il ? S'il y avait des hommes ici, pensezvous donc que l'enfant eût été flagellé comme le Dieu de Nazareth ? Non, non, pauvre innocent ! ajouta-telle, — et elle passa une main sur les cheveux de Laouik 5 — si ion corps souffre et saigne, c'est qu'il n'y a plus ici pour te défendre qu'un courage sans yeux. Ceux qui voient et qui sont forts tremblent dans leur peau comme le peuplier noir sous le vent.

— Par ma vie, la mère a menti î s'écria Guy-d'hu en faisant plier sur sa jambe un bâton de houx à tête noueuse 5 Hoarne ne me fait pas plus de peur que les petits oiseaux qui voltigent là-bas sur les buissons.

—N'aie pas de souci, ajouta Konan, qui avait posé la main sur la batterie de son fusil ; pour cette fois, il faudra qu'il nous rende compte de ce qu'a souffert l'enfant.

Katelle frappa la terre du talon.

— A la bonne heure! s'écria-t-elle 5 ferme, mes gars ! montrez enfin que vous avez du sang autour du cœur ! Savez-vous, pauvres gens ? il faut en finir avec récluse et les renards qui se sont terrés là dans notre domaine. Si vous êtes vraiment des hommes, tout sera fait cette nuit, et nous resterons maîtres du pays comme par le passé.

Ici elle fut brusquement interrompue par un geste de Laouik, qui lui imposait silence. L'enfant venait de monter sur un tertre auquel il s'était d'abord appuyé, et avait aperçu les gluaux dispersés dans les buissons du plateau supérieur. Il les montra à son père et à Guy-d'hu. Ce dernier, qui s'était levé, distingua de plus la cage à demi cachée sous la verdure.

— Dieu nous sauve ! il y a là quelqu'un à la pipée ! s'écria-t-il.

— Ce ne peut être que le bossu de l'écluse, continua Guivarch.

— 11 nous aura entendus, acheva la grand'mère.

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Le père et le fils se jetèrent un regard et parurent un moment indécis.

— C'est ce que nous allons savoir, dit enfin Konan ; prenez à droite, Guy-d'hu, tandis que je vais monter par la gauche.

Tous deux prirent les directions indiquées, mais avec la lenteur réfléchie que le paysan breton conserve dans le péril et jusque dans la passion. Us atteignirent l'enceinte choisie par le maître d'école, et disparurent au milieu des buissons. Tous les yeux étaient tournés vers la hauteur ; la vieille aveugle elle-même semblait regarder. Il y eut une assez longue attente. Deux ou trois fois, les Guivarch revinrent et s'éclipsèrent de nouveau ; on les entendit s'appeler et se communiquer de loin certaines remarques ; enfin Guyd'hu poussa un cri, et on le vit bientôt reparaître au détour de la colline, traînant le bossu, qui s'efforçait eu vain de parler.

Cependant le soir était venu sans que Téclusier ni sa fille pussent s'expliquer Tabsence prolongée de Perr Baliboulik. Tous deux avaient regardé à l'entrée des principaux sentiers et n'avaient pu y retrouver aucune trace du petit bossu. Justement alarmés d'an retard sans précédents, mais ne voulant point s'avouer la cause de leur trouble, ils s'épuisaient tout haut en conjectures qui ne servaient qu'à masquer leurs craintes secrètes. La même inquiétude avait reporté leur pensée sur les Guivarch. Eux seuls dans le voisinage, pouvaient être un danger. Cependant un attentat sérieux de leur part contre le vieux maître d'école semblait sans intérêt et sans motif. La haine des gens de la lande brûlée ne pouvait l'atteindre qu'indirectement

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et par contre-coup ; c'était, sans aucun doute, le plus indifférent de leurs ennemis. Il était donc peu probable que leur vengeance se fût exercée de préférence sur l'être înoffensif qui ne leur avait jamais rien enlevé, et dont la disparition ne pouvait rien leur rendre.

Malgré ces raisons que Nicole et son père se donnaient tout bas, aucun d'eux ne réussit à se rassurer, et, lorsque la nuit fut close, Hoarne renonça à feindre plus longtemps. Sans doute il était arrivé quelque chose à son cousin ; il ne s'agissait plus désormais de faire des suppositions en l'attendant, mais de le rechercher et de le secourir, s'il y avait lieu. La jeune fille, non moins inquiète, déclara qu'il fallait partir sur-le-champ j elle alluma une lanterne, tandis que son père s'armait d'un bâton de buis, et- tous deux entrèrent dans la lande.

Ils hésitèrent d'abord sur la direction qu'il fallait prendre. Nicole avait quelquefois suivi le vieil oiseleur dans ses excursions, et connaissait la plupart des rfposées où il avait coutume de tendre ses gluaux ; mais elle ignorait celle qu'il avait pu choisir ce jour-là. Après s'être consultés quelques instants, le père et la fille se décidèrent à suivre le sommet du plateau, dans l'espoir qu'ils pourraient ainsi voir et être vus de plus

loin. Bien qu'il y eût peu d'étoiles au ciel, la nuit avait une demi-transparence sur laquelle les objets les plus éloignés se détachaient en sombres silhouettes. L'air était en outre si calme, qu'il laissait aftiver les moindres bruits. La rumeur des eaux grossies qui franchissaient la cascade suivit Hoarne et Nicole à travers la bruyère jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le versant opposé. Alors seulement le grand silence de la lande sembla les envelopper. Le tapis de lichens et d'herbes fines sur lequel ils marchaient l'un après l'autre étouffait jusqu'au bruissement de leurs pas ; à peine entendait-on de loin en loin quelques-uns de ces murmures mystérieux qui s'éveillent la nuit dans les campagnes abandonnées, comme la voix d'un monde invisible.

Le père et la fille s'avançaient à grands pas et sans se parler; à leur insu, tous deux éprouvaient l'influence saisissante de la solitude et de l'obscurité. A chaque buisson qui se dressait, à demi blanchi par la lune, vers la droite ou vers la gauche du sentier, Nicole ne pouvait réprimer un tressaillement, et ralentissait involontairement le pas ; mais Hoarne nommait brièvement l'objet de son inquiétude , et, un instant rassurée, elle reprenait sa route en silence. Ils attei-

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gnirent ainsi un des monticules qui bosselaient la lande, et d'où l'œil pouvait l'embrasser, pendant le le jour, dans sa grande étendue. Les ondulations du plateau et les oasis d'arbustes étaient indiquées çà et là par des ombres plus accusées. La jeune fille fit observer qu'ils se trouvaient au centre des endroits habituellement visités par le vieux maître d'école.

— A la bonne heure ! dit Hoarne ; mais la nuit se passerait à visiter toutes les reposées, encore risquerait-on d'en oublier. Si Perr a été retenu quelque part sur la lande, il doit être à portée des voix d'appel.

— Jésus ! mon père, voulez-vous donc crier dans la nuit ? demanda Nicole saisie.

— Pourquoi non ? répliqua Hoarne ; as- tu peur que je ne réveille les korigans (1) , ou que je ne fasse lever de leurs fosses les morts qui attendent des prières ? Par mon baptême ! j'ai appelé bien des fois au clair de la lune sans avoir troublé les mauvais esprits ni les damnés, et, quand même il y aurait danger, c'est à cette heure le seul moyen de sortir d'angoisse. Si le cousin peut encore entendre, il faudra bien qu'il réponde.

(1) Nains qui, d'après 1 alraililion, habitent les lieux solitaires.

A ces mots, il s'avança jusqu'au bord de la butte, donna à ses mains réunies la forme d'un porte-voix, et fit retentir le cri d'avertissement connu du vieux maître d'école. Les syllabes sonores semblèrent remplir l'immense espace et allèrent se perdre au loin en mourant. Il y avait dans cet appel, jeté tout-à-coup au milieu de la nuit et du grand silence de la lande, quelque chose de si solennel et de si triste, que la jeune fille se rapprocha de son père en frissonnant. Celui-ci avait penché la tête au vent, comme s'il eût attendu une réponse ; mais tout demeura muet : son oreille ne put saisir que le léger frémissement de la bruyère agitée par le vent nocturne.

Il poussa un second cri, puis un troisième plus prolongé ; cette fois un aboiement lui répondit vers la droite.

— Avez-vous entendu, Colah? demanda-t-il en se retournant.

— Sainte Vierge ! vous avez éveillé le chien de la lande brûlée! répondit la jeune fille à voix basse.

Hoarne regarda dans la direction d'où venaient les aboiements.

^ Au fait, reprit-il en se parlant à lui-môme, la

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maison des Guivarch est là-bas, vers la fente du versant, et quelque chose me dit dans le cœur que c'est là seulement qu'on peut avoir des nouvelles du cousin.

— Hélas ! j'en ai peur, murmura Nicole.

L'éclusier parut un moment indécis ; mais, frappant enfin la terre de son bâton : — Pour lors, c'est de ce côté notre chemin, reprit-il d'un ton résolu ; chacun se doit à ceux de son sang. Eteignez la lanterne, Colah, et ne faites pas plus de bruit que le lièvre au gîte ; nous allons à la lande brûlée^ sous la garde de , la Trinité.

La jeune fille ne fit aucune objection. Un danger humain et connu ne l'épouvantait pas, surtout lorsqu'il s'agissait de porter secours à son vieux maître; aussi marcha-t-elle sans hésitation derrière Hoarne. Pour plus de sûreté, celui-ci avait quitté le sentier battu et cherchait sa route à travers les touffes de genêts et d'ajoncs qui pouvaient le cacher au besoin. A mesure qu'il approchait de la lande brûlée^ les aboiements du chien, qui avaient d'abord continué, s'étaient transformés en hurlements plaintifs. Nicole frissonna et prit le bras de son père. — Seigneur! entendezvous comme il crie la mort? dit-elle d'une voix trem-

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blante; pour sûr, ceci annonce quelque malheur!

— M'est avis plutôt que ceci annonce Tabsence des maîtres, répliqua l'éclusier, vu que, s'ils étaient au logis, l'animal dormirait tranquille... Mais écoutez comme il entre en mâle-rage!... Que je perde mon lot de paradis, s'il n'y a pas dans la maison quelque chose qui le tourmente... Voilà que nous approchons... Colah, sur votre vie, retenez votre peur, quoi qu'il arrive-, nous ne sommes pas ici chez nous, et après Dieu, c'est notre courage qui doit nous servir.

Ils arrivaient au revers de l'anfractuosité dans laquelle se dressait la hutte des Guivarch. La porte en était soigneusement fermée, et les hurlements du chien s'y faisaient seuls entendre. Ils descendirent avec précaution en profitant de l'ombre que projetait un coin du coteau ; mais au moment même où ils atteignirent la lande brûlée^ une sorte de cri inarticulé sortit de la cabane. Tous deux s'arrêtèrent en tressaillant.

— Avez-vous entendu ? demanda Nicole qui reculait.

— Oui, dit Hoarne ; mais quel est ce cri ?

— Ce n'est pas la voix d'un chrétien.

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— Ni celle d'aucune créature connue.

— Ecoutez !

Ce cri, si l'on pouvait donner ce nom à une espèce de râle convulsif, venait de retentir de nouveau plus fort, plus douloureux, mais aussi impossible à reconnaitre. La jeune fille saisit le bras de son père.

— Au nom du Sauveur î n'approchez pas, balbutia t-elle au comble de répouvante ^ retournons, retournons ; il ne faut pas défier le grand ennemi.

Mais Hoarne se raidit contre la frayeur qui lui avait fait courir un frisson dans les cheveux.

— Dieu me damne ! je ne serai pas venu jusqu'ici pour ne rien savoir, dit-il.

A ces mots il se dégagea des mains de Nicole et courut précipitamment à la cabane des Guivarch.

La jeune fille le vit s'approcher de la fenêtre et regarder à l'intérieur. Dans ce moment, les aboiements du chien recommencèrent plus furieux, puis l'inexplicable gémissement se fit entendre de nouveau. L'éclusier poussa une exclamation.

— C'est lui ! c'est le cousin î s'écria-t-il ; ici, Co-

lah; vite, vite! Par le vrai Dieu! nous armons à temps.

11 s'était élancé vers la claie qui servait de porte et dont il eut quelque peine à défaire les liens. Au moment où elle fut ouverte, le chien s'élança les poils hérissés et la bouche écumante ; mais le bâton de 1 eclusier l'atteignit si rudement, qu'il alla rouler à quelques pas avec un hurlement de douleur et ne se releva que pour prendre la fuite.

Le père et la fille se précipitèrent alors dans la hutte,' où ils aperçurent le petit bossu garrotté et bâillonné. Il avait entendu dans le silence de la nuit les cris d'appel de l'éclusier, et venait de faire, pour briser ses hens, des efforts qui Pavaient épuisé. Il demeura quelques instants sans parole, à moitié évanoui entre les bras de son cousin. Enfin, quand il fut assez revenu à lui pour s'expliquer, il raconta en phrases interrompues et entrecoupées d'exclamations d'effroi ce qui s'était passé depuis le matin. A la nouvelle du projet formé par les Guivarch contre recluse, Hoarne se releva vivement.

— Pour lors ils y sont à «ètte heure, s'écria-t-il ; ils y sont, et moi je n'y suis pas I Ah ! mort de ma vie î

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relevez-vous, vieux Perr ; si vos jambes sont trop faibles, marchez sur votre courage \ il faut retourner à l'écluse aussi vite que nos pieds pourront nous conduire.

— A l'écluse ! répéta Baliboulik ; saint Jean, sainte Anne et saint Gildas ! vous n'avez donc pas compris ? Les démons y sont allés avec la hache et le fusil.

— Eh bien ! moi, j'y arriverai avec le bon droit et la protection de Dieu, répliqua l'éclusier, qui avait relevé son bâton ; si vous ne pouvez venir, cousin, restez ici avec Colah.

— Moi! moi! bégaya le bossu e^^feré, plutôt vous suivre sur les mains et sur les genoux ! Hoarne, songez qu'ils ont juré ma mort, et qu'au retour ils doivent me jeter dans le canal pour m'empêeher de parler. Par la croix de celui qui nous a sauvés, ne m'abandonnez pas, cousin! tout-à-l'heure je marcherai bien-, mais la mort avait pris mes jambes en attendant le reste. Colah, donnez-moi votre bras, ma fille; Dieu vous récompensera d'avoir eu pitié.

La jeune paysanne n'avait pas besoin de cette espérance pour venir au secours du vieux maître d'école \ elle s'empressa de lui offrir le bras, et tous deux s'ef-

forcèrent de rejoindre Hoarne, qui, sans les attendre, avait repris presque en courant la route de Técluse.

Bientôt dégourdi par la marche, Baliboulik put renoncer à Taide de sa conductrice et atteindre Gravelot qui avait regagné la grande bruyère. Leurs regards étaient dirigés vers Técluse, qu'on apercevait au loin comme une tache plus noire dans l'obscurité, mais sans rien distinguer de ce qui pouvait s'y passer. Toutà-coup Nicole, qui depuis un instant semblait prêter l'oreille, s'arrêta court.

— Qu'y a-t-il? demandèrent en même temps le bossu et Hoarne.

Elle leur imposa silence de la main et pencha la tête: tous deux écoutèrent^ des coups lointains, mais réguliers, retentissaient du côté du canal.

— On dirait des bûcherons travaillant de la cognée, fit observer le maître d'école.

— Ce sont les Guivarch qui coupent l'écluse, s'écria Hoarne; ah! malheur sur moi! j'arriverai trop lard!

Il se mita courir; mais, à mesure qu'il approchait, les coups retentissaient plus forts et plus pressés. On

LÉCLUSIER. 229

n'en pouvait plus douter. Ils venaient bien de l'écluse, et la maison seule, que Ton commençait à distinguer dans l'ombre, empêchait d'apercevoir les démolisseurs. Le regard de Gravelot cherchait à tourner l'obstacle, lorsqu'un jet lumineux raya brusquement la nuit et lui montra son logis en flammes.

Trois cris partirent à la fois: Téclusier et ses compagnons s'étaient arrêtés. L'incendie, qu'on attisait sans doute depuis quelque temps, venait d'éclater avec une violence et un ensemble qui ne permettaient point de l'attribuer au hasard. Des cris de triomphe qu'on entendit retentir prouvèrent d'ailleurs que les incendiaires étaient là et jouissaient de leur ouvrage. Ces cris arrachèrent Hoarne à sa stupeur: il reprit sa course vers l'écluse, suivi de Nicole et du bossu, qui s'efforçaient en vain de l'appeler.

Au moment où il atteignit le chemin de halage, le

toit tout entier formait une gerbe de feu qui illuminait

le canal, la cascade et l'écluse. Les portes de celle-ci,

complètement brisées, laissaient un libre passage aux

eaux, qui la traversaient avec de lugubres bouillonne

ments. Sur l'esplanade qui la séparait de la maison

enflammée, se tenait Konan le fusil sous l'aisselle, Guy-

d'hu la hache à la main, et Laouik occupé à lancer dans le canal les derniers débris.

A cette vue, le bossu et Nicole s'arrêtèrent comme foudroyés; mais Hoarne s'élança en avant. Déchiré par les ajoncs qu*il venait de traverser, la tête nue, pâle de désespoir et de colère, il tomba pour ainsi dire au milieu de l'espace qu'éclairait l'incendie, et sembla compléter cette scène terrible.

Au cri qu'il jeta, Guivarch s'était retourné; il tressaillit en le reconnaissant et recula de deux pas.

— Malheur 1 dit-il, l'homme de l'écluse n'était pas chez lui.

— Scélérat î répliqua Hoarne, tu croyais donc m'avoir brûlé avec mon logis ?

11 avait fait un mouvement vers Konan; celui-ci souleva son fusil.

— N'approche pas, dit-il d'un accent farouche.

— Bas cette arme, vagabond ! cria l'éclusier.

Guivarch ne répondit rien, mais la batterie cria sous ses doigts. Nicole, qui venait d'arriver, courut à son père et voulut i'entrainer en arrière j Hoarne exaspéré résista.

l'éclusier. 231

— Non, s'écria-t-il en se débattant, il ne sera pas dit qu'un gueux de la montagne aura impunément brûlé mon toit et saccagé Técluse remise à ma garde ; j'ai déjà dépensé trop de patience avec cette portée de loups, il faut que j'en finisse.

— Viens donc, si tu l'oses, répondit Guivarch en ôlant son chapeau de paille à larges bords et le jetant entre lui et Téclusier; voilà que je Vaborne: fais seulement un pas de trop, et tout sera dit!

A cette forme antique de défit conservée dans nos montagnes, et qui, comme le gant jeté du moyen-âge, semble mettre en demeure le courage de celui auquel on l'adresse, Hoarne se retourna, et échappant aux mains de la jeune fille, se précipita sur Konan le bâton levé -, mais au moment même où son pied heurta le chapeau, un éclair brilla suivi d'une détonation, il s'arrêta court, étendit les bras et se laissa tomber avec un gémissement. Le coup de fusil l'avait atteint au côté. Nicole éperdue s'élança vers lui.

— Ah! Jésus ! vous êtes blessé ! s'écria-t-elle.

— Tué ! bégaya l'éclusier, qui portait instinctivement la main à son flanc troué.

La jeune paysanne voulut le soulever dans ses bras ;

mais Guivarch, rendu fou par la vue du sang, leva sur lui la crosse de son fusil en criant: A mort! et se mit à frapper avec une rage égarée. Nicole tendit vainement les mains pour détourner les coups j vingt fois atteint, son père roula sans mouvement à ses pieds, et le meurtrier ne s'arrêta qu'au moment où Guy-d'hu lui saisit les coudes en criant : — Vite I vite ! à la lande, ou nous sommes perdus !

— Qu'y atil? demanda Konan, qui chancelait comme un homme ivre.

— Là-bas, voyez. . . les bateliers !

Guivarch regarda vers le canal et aperçut en effet un bateau qui s'avançait rapidement, tiré par trois mariniers attelés à la cordelle. Ils avaient sans doute aperçu les lueurs de l'incendie, car ils semblaient accourir et n'étaient plus qu'à une demi- portée de fusil de l'écluse. On pouvait déjà distinguer les voix. Nicole crut en reconnaître une. Elle poussa un grand cri en appelant Alann.

— Me voici, Colah I répondit un accent bien connu, et le patron du bateau, sautant sur la berge, accourut vers elle avec le petit bossu, qui venait de le rejoindre^

Ce qui suivit ne fut d'abord qu'un mélange confus de cris, de pleurs et d'explications entrecoupées. Enfin, après beaucoup de questions, le promis de Nicole put comprendre ce qui s'était passé. Il avait fait amarrer le bateau à quelques pas de Técluse, et le mourant y fut porté. Il songea alors à rechercher ce qu'était devenu le meurtrier; mais les Guivarch avaient profité du premier moment de confusion pour s'enfuir, et le maître d'école déclara qu'il les avait vus prendre le chemin de la lande brûlée.

— Alors ils sont retournés à leur trou de couleuvres! s'écria Alann. Par le Dieu de justice! il ne sera pas dit que nous les y aurons laissés se reposer tranquillement dans leur crime. Venez, mes gars! il faut que les Guivarch rendent compte à la loi.

— Jésus I voulez-vous me laisser seule ici ? s'écria Nicole à genoux près de son père et occupée à étancher le sang qui coulait de sa blessure ; au nom de notre Sauveur, Alann, ne me quittez pas, je vous en prie du milieu du cœur.

— Ceci est une demande raisonnable, patron, fit observer à demi- voix le plus vieux marinier ; il serait trop dur d'abandonner la chère créature quand son père entre dans la grande angoisse.

Aîann parut embarrassé.

— Pour lors, objecta-t-il, nous laisserons donc en paix ceux qui ont pris la maison et la vie de Gravelot?

— Non pas, Alann, reprit celui qui avait déjà parlé; j'irai avec les deux autres gars, et, s'il plaît à Dieu, nous vous ramènerons les gens de là-bas pour payer îe feu et le sang.

— Mais comment trouverez-vous votre route dans la lande?

*- C'est moi qui les conduirai ! s'écria le bossu en se redressant le visage rouge et les yeux ardents; je n'ai plus peur d'eux, mon fils; qu'ils me tuent si c'est leur plaisir 5 peu m'importe à cette heure qu'ils ont couché là le cousin. Ah! pourquoi n'ai-je pas eu la force et le courage de le défendre? Ce n'était pourtant pas manque d'amitié!... Mais que peut l'alouette contre l'épervier? Hélas! pardonne-moi, Hoarne, cher homme de Dieu; je vais mener ceux-ci à la lande, et ils te vengeront!

Le maître d'école embrassa îe blessé toujours immobile, fit le signe de la croix, et s'élança, hors de lui, vers la bruyère, suivi par les trois mariniers. Alann,

L EGLU8IBR* 235

resté seul avec Nicole, Vaida à arrêter le sang de Téclusier. Bien qu'ils sentissent la gravité de sa blessure, aucun d'eux ne songea à un médecin. Us avaient toujours vécu trop éloignés des villes pour s'accoutumer à ce recours contre la souffrance et la mort ; dans leur naïve ignorance, ils ne connaissaient d'autre remède que la patience et d'autre médecin que Dieu.

Assise à terre, près de la couche de paille sur laquelle agonisait son père, la jeune fille priait avec ferveur et le recommandait successivement aux saints les plus puissants; mais le râle du mourant devenait à chaque instant plus rauque, et l'exaltation de Nicole croissait à mesure. Enfin elle se redressa sur ses genoux, joignit les mains avec une explosion de larmes, et s'adressant à sainte Anne: •— Grande guérisseuse, s'écria-t-elle, sauvez mon père, et j'irai en pèlerinage jusqu'à votre maison d'Auray avec tout l'argent ramassé pour mon mariage; 'je ferai sept fois, nu -pieds, le tour de votre chapelle, et j'achèterai pour votre autel le plus grand cierge bénit qu'on pourra me vendre.

Alann secoua la téte«

-— Moi aussi je donnerais une bonne part de mon

sang et de mes épargnes pour vous voir un tel contentement, dit-il; mais malgré la puissance de la sainte d'Auray, — il se découvrit respectueusement, — j'ai peur que le mal ne soit encore plus fort qu'elle.

Et comme les larmes de la jeune fille redoublaient:

— Je vous dis ça en bonne intention, Colah, ajoutat-il doucement, et afin que vous teniez votre cœur prêt à recevoir le coup. J'ai vu plus souvent que vous des gens qui perdaient leur sang jusqu'à mourir, et quand ils avaient l'apparence de celui que le malheur a couché là, c'était miracle s'ils se relevaient jamais.

— Alors tout est donc fini pour lui? répliqua Nicole en sanglotant, et dire que c'est le jour de votre arrivée, Alann, quand il allait se réjouir d'avoir un fils î Le bonheur qu'il avait préparé pour moi, le cher chrétien, il n'y aura pas goûté, et il ne saura pas ce que vous auriez eu pour lui d'amitié.

— Eh bien! s'il ne l'apprend pas dans ce monde, il l'apprendra dans l'autre, répliqua le batelier ému ; car, s'il doit nous quitter, je jure par la croix de ne rien épargner pour faire honneur à son corps et pour racheter son âme. Ne craignez rien, Colah ; quand il faudrait vendre ma barque; celui qui vous a donné la vie pour

l'éclusier. 237

mon bonheur sera conduit au cimetière avec autant de prières et de respect qu'un gentilhomme de Cornouaille.

La jeune fille poussa un cri de reconnaissance, prit la main d'Alann et la baisa. Nourrie dans les idées de nos campagnes bretonnes qui font des soins donnés aux trépassés la gloire et la consolation des survivants, elle ne pouvait recevoir de celui qu'elle aimait une plus douce assurance. Tous ces détails funèbres que notre sensibilité nerveuse a coutume d'écarter comme cruels, elle s'y arrêta avec la simplicité ingénue d'une douleur qui ne cherche ni à se faire illusion ni à se ménager : elle semblait y trouver la joie d'un dernier devoir à remplir envers son père, une marque de pieux souvenir et de dévouement poursuivi au-delà de la mort. Celle-ci était, en effet, imminente, et, malgré son inexpérience, Nicole ne put bientôt conserver aucun doute. Agenouillée près du lit, le chapelet à la main, elle se mit à répéter avec des sanglots la prière des agonisants. Le râle du blessé devenait à chaque instant plus faible ; Alann, debout au chevet, tenait les yeux fixés sur ses traits décomposés par l'agonie et semblait attendre. Tout-à-coup il se pencha, mit la

main devant la bouche de l'éclusier, puis sur sa poitrine,

et, se découvrant lentement, il dit très-bas : — Que Dieu le reçoive dans sa gloire !

La jeune fille tressaillit.

•^ Mon père ! bégaya-t-elle.

— Maintenant... il est avec le maître, Colah, reprît le jeune marinier, qui lui prit la main, et nous n'avons plus qu'à prier qu'il lui fasse un bon accueil.

Bien que le coup fût attendu, Nicole poussa un grand cri et se laissa aller sur le mort, qu'elle entoura de ses deux bras. Elle demeura ainsi quelque temps, baisant ses cheveux, l'appelant des noms les plus tendres ; enfin, quand son désespoir se fut épuisé par son excès même, le batelier la força de se relever.

— Venez, dit-il avec une douce autorité 5 c'est assez de pleurs pour le moment, pauvre créature, et il n'est pas juste que le corps de votre père reste plus longtemps sans honneurs.

— Que voulez-vous, Alann? demanda la jeune fllle chancelante et que les larmes aveuglaient,

— Savoir si le feu vous a laissé un linceuil, un crucifix et l'eau bénite à laquelle a droit un chrétien, ré-

L'ÉGLUSIER, 239

pliqua-t-il ^ reprenez courage, Colah, et venez à la maison de l'écluse ; il faut rendre à votre père ce qui lui est dû*

Nicole ne fit aucune objection. Avec cette simplicité soumise, qui est le plus frappant caractère des paysannes bretonnes, elle essuya ses yeux, fit le signe de la croix, et suivit Alann hors du bateau.

Le vent de nuit venait de tomber subitement après avoir amoncelé dans le ciel des nuages qui commençaient à se résoudre en une pluie lourde et pressée. L'incendie que les Guivarch avaient allumé sous la toiture de la maison de l'écluse, contrarié dès le premier instant par les tuiles dont elle était recouverte, n'avait pu gagner davantage. Le feu s'était concentré dans les charpentes, qui brûlaient avec lenteur, en laissant échapper de loin en loin quelques jets de flammes intermittentes que cette ondée inattendue ne tarda pas à étouffer. Au moment où le jeune batelier et Nicole débarquèrent, le toit embrasé semblait près de s'éteindre , les chevrons noircissaient en sifflant, et aux lueurs rougeâtres succédaient les tourbillons d'une épaisse fumée. Alann remarqua, en arrivant près Ju seuil, que l'intérieur du logis avait peu souffert. Les

240 sous LES FÏIETS.

flammèches tombées du toit avaient seulement atteint la plupart des meubles, qui finissaient de brûler. 11 s'empressa d'entrer avec la jeune fille pour arracher au feu ce qui pouvait encore être sauvé.

Pendant que ceci se passait à l'écluse, les Guivarch fuyaient par la route de la lande brûlée^ sur laquelle on devait bientôt les poursuivre; mais Konan, qui marchait en tête, avait- sans doute prévu la possibilité de cette poursuite, car il se jeta brusquement à gauche à travers la bruyère, qui ne laissait aucune trace de leur passage, et gagna le versant opposé. Après beaucoup de détours à travers les inégalités sinueuses de la colline, il atteignit enfin un taillis d'ajoncs qui, au premier coup d'oeil, semblait n'offrir aucune route praticable. Guivarch le côtoya jusqu'à un point connu, et là, écartant avec précaution les branches, il franchit une sorte de lisière très-fourrée, et se trouva dans un senlier étroit qui serpentait au milieu de la brande. Il

arriva ainsi à un massif de genêts caché au plus profond du taillis épineux, et qu'aucune recherche n'eût pu faire découvrir. Les branches avaient été entrelacées au sommet de manière à former un toit. Au centre était ménagée une étroite enceinte tapissée de fine bruyère et de mousse blanche.

Avant de s'engager plus loin, l'homme de la lande brûlée fit entendre le cri plaintif du râle de genêt, auquel on répondit par une brève exclamation. Guivarch s'avança aussitôt et s 3 trouva en face d'une espèce de nid sauvage où il aperçut à la faible clarté de la nuit, la vieille grand'mère assise avec la petite Soize à ses pieds. Au signal de Guivarch, toutes deux s'étaient redressées.

— Est-ce vous, Konan ? demanda l'aveugle.

— Ne reconnaissez-vous plus mon cri? répliqua brusquement l'homme de la lande.

— Et comment étes-vous si tôt de retour ?

— Parce que la poudre et le feu travaillent vite.

-^ Par le ciel ! auriez-vous déjà fait ce que vous vouliez? s'écria la vieille femme, qui, en se redressant, parut grandir dans l'ombre ; parlez, Nan, et, sur votre tête, ne me trompez pas. L'écluse?...

l'éclusi'er. 243

— Il n'y a plus d'écluse, interrompit Guy-d'hu qui agitait sa hache.

— Et il n'y a plus de maison ! ajouta Laouick avec un éclat de rire féroce.

— Nous avons vu le courant emporter la dernière planche.

— Et le toit flamber comme un bourrée de traînes.

— Mort de ma vie ! est-ce vrai ? s'écria Katelle en frappant ses mains sur ses genoux... plus de maison ni d'écluse!... Et l'homme de là-bas vous a laissé faire ?

A cette question, Laouik et Guy-d'hu se jetèrent un regard de côté et gardèrent le silence.

— Eh bien î pourquoi ne répondez-vous pas ? — reprit l'aveugle en cherchant de la main autour d'elle. Et rencontrant la tête de la petite fille : — Seize , ajouta-t-elle, tes frères ne sont-ils plus là, qu'ils ne disent rien ? Parle, où est Konan ?

— Il est devant vous, qui recharge son fusil, répliqua l'enfant.

La vieille fit un mouvement :

— Tu l'as donc déchargé, Nan? s'écria-t-elle ; réponds-moi, je le veux, où est l'éclusicr ?

— Où vous irez bientôt ! répliqua brutalement Guivarch.

Mais l'aveugle ne prit point garde à la dureté de la réponse ; elle leva les bras avec un éclat de triomphe féroce : — Est-ce possible ! est ce sûr 1 s'écria- t-elle. Toi ! toi ! Nan, tu l'aurais mis à terre ? Et il est bien mort ! dis-moi? mort pour l'éternité ? Alors je me dédis de mes paroles d'hier. Oui, oui, Konan, vous êtes bien un Guivarch.

Et ramenant à elle la tête de la petite fille : — Astu entendu, Soizik? ajouta-t-elle ; notre peine est finie; la faim ne tiendra plus la chevillette de notre porte j nous retrouverons tout ce que nous avions autrefois. A cette heure, nous voilà redevenus les seuls maîtres de la rivière et de la lande.

— A cette heure, s'écria Konan d'une voix rude, il faut que nous quittions pour jamais la lande et la rivière, s'il y en a ici qui tiennent à leur cou !

— Que veux-tu dire? s'écria Katelle.

— Je veux dire, reprit Guivarch d'un air sombre, que le promis de Colah est arrivé à l'écluse avec ses gens.

— Quoi ! avec les bateliers?...

L'ÈGLUSIER. 245

— Et le bateau ! Ils y ont porté le mort... ils y sont tous réunis à cette heure pour notre perte... car ils nous ont reconnus, et il n*y a plus de sûreté ici pour nous.

— Quand on se revenge, il faut en payer le prix.

— Reprenez donc votre bâton d'épine, vieille femme de colère, et tournez le dos pour toujours à la lande, car je suis venu vous avertir que demain les gendarmes y seraient.

L'aveugle voulut faire quelques objections 5 mais Konan frappa la crosse de son fusil contre le sol avec colère.

— Jour du diable ! je n'ai pas le temps de causer, s'écria-t-il ; si je suis venu jusqu'ici sans prendre le temps de laver le sang de mes pieds et de mes mains, c'est que ma mère (Dieu la bénisse ! ) a bu votre lait ; mais, quand on a crié à la louve que les chiens allaient venir, on ne répond plus de sa vie. Dieu le père serait là que je ne m'arrêterais pas un instant de plus pour lui répondre. Ecoutez donc, si vous tenez à votre salut. Nous ne pouvons partir ensemble sans être arrêtés ; il faut se séparer ici. Guy-d'hu prendra par le grand sentier et Laouik par (es buttes, tandis que

Soize vous conduira par la lande. Nous nous retrouverons là-bas, derrière le Faouët, dans la taille de chênes, près de la petite maison des korigans, — Vous avez entendu ? c'est dit 1 et à cette heure que chacun compte sur lui-même et sur son patron.

Il remit son fusil sous son bras, et, après avoir mon. tré à Guy-d'hu et à Laouik deux directions qu'ils se hâtèrent de prendre, et disparut lui-même dans un des invisibles sentiers de la brande.

La vieille les laissa partir sans faire aucun mouvement et sans prononcer aucune parole pour les retenir ; elle demeura quelque temps immobile à la même place, semblant prêter l'oreille au bruit de leurs pas. Le sourire vague qui entr'ouvrait ses lèvres donnait à sa figure granitique une expression de joie terrible et méprisante ; elle murmurait tout bas des mots ininteUigibles. Enfin elle appela la petite fille.

-— Me voici^ mère, dit Soize.

— Sommes-nous seules ? demanda la vieille.

— Oui, mère, et on nous a dit de partir.

— Viens donc, mon enterreuse, reprit l'aveugle, et conduis-moi à l'écluse.

L'enfant parut étonnée.

l'églusier. 247

— Us ont recommandé de prendre par la lande, fitelle observer.

— Non, non, interrompit la vieille femme, par l'écluse, Soizik; je veux aller par l'écluse... Je n'ai pas peur qu'on m'arrête, moi ; je n'ai mis la main ni à l'incendie ni au meurtre ; il n'y a pas de tache rouge sur mes habits ; le sang de l'homme tué ne m'a rejailli que dans le cœur, et là ils ne peuvent le voir. Conduismoi, je veux savoir par tes yeux s'ils ne se sont pas vantés trop haut et s'ils ont aussi bien travaillé qu'ils le disent. En route, petite, et prends par le chemin le plus court.

Elle s'était levée et avait présenté le bout de son bâton à l'enfant, qui s'en servit pour la diriger à travers les méandres du taillis d'ajoncs. Contre son habitude, la vieille aveugle pressait le pas sans prendre garde aux rameaux épineux qui, de loin en loin, lui effleuraient le visage ou faisaient saigner ses jambes nues. Elle allait devant elle droite et hardie en murmurant tout bas des exclamations de haine. Sortie du fourré, elle traversa rapidement la bruyère, atteignit le chemin de halage, puis l'écluse.

L'horizon commençait à blanchir ^ les premières lueurs de l'aube rendaient les objets plus distincts.

L'aveugle, avertie par le bruit de la chute d'eau, demanda à sa conductrice si elle était arrivée.

— Oui, mère, répondit Soize, qui regardait avec une surprise mêlée de saisissement.

— Et que vois-tu ? reprit la vieille en s'arrêtant. La petite fille parut hésiter.

— Je vois tant de choses, dit-elle... d'abord l'écluse n'a plus de portes... elle laisse passer la rivière, qui tombe en cascade.

— Après? dit Katelle avec impatience.

— Je vois la maison, continua Soize ; le toit est à moitié détruit et fume sous la pluie.

— Est-ce tout?

— Non, s'écria Tenfant effrayée \ je vois là, tout près, les pierres qui sont rouges. — Ah ! mère, mère, il y a du sang partout î

Elle avait voulu faire reculer l'aveugle , celle-ci résista.

— Et il n'y a personne autour de nous ? demandât-elle.

— Personne, mère, à moins que ce ne soit de ce côté, dans le bateau qui est amarré au-dessus de l'é*

l'éclusier. 249

cluse... On voit à travers le plancher de la cabane une clarté.

— Cest ça ! reprit la vieille, ils y ont porté le mort !

— Oui, interrompit Soize, voici les marques rouges qui vont jusqu'à la barque.

— Et ils sont à cette heure autour de lui, continua Katelle en se parlant à elle-même, car Nan a ménagé sa poudre ; il n'a frappé que l'homme de l'écluse ; sa fille et Alann, qui restent, vont crier vengeance. On ne serait tranquille que s'ils se taisaient tous !...

Elle s'arrêta en murmurant quelques paroles incohérentes comme une personne qui se consulte ; toutà-coup sa tête se redressa, un éclair de résolution terrible fit trembler toutes les rides de son visage, elle frappa la terre de son bâton, et, posant sa main crispée sur l'épaule de l'enfant : — Soize; reprit-elle précipitamment et très-bas, tu as dit, n'est-ce pas, que l'écluse était à cette heure une cascade ?

— N'entendez-vous point les eaux ? répliqua la petite fille ; elles tombent aussi fort qu'au grand phare, et les voilà qui emmènent les dernières planches des portes en les brisant comme des pailles.

— Bien, murmura l'aveugle 5 alors le bateau pourrait être emporté ?

— Il n'y a rien à craindre, répliqua l'enfant ; les mariniers Font amarré à la berge.

— Où cela?

— Au grand poteau.

— Mène-moi : je veux le toucher.

Soize conduisit la vieille femme, qui, arrivée à la borne, étendit une main et sentit le câble.

— Tu es sûre que c'est bien ceci qui retient le bateau ? demanda-trelle.

— Sûre, mère.

— Il n'y a pas d'autre amarre?

— Non.

— Et si elle était déliée?

— Il serait emporté dans le torrent de l'écluse. L'aveugle laissa tomber son bâton, et ses deux

mains osseuses saisirent le nœud qu'elles se mirent à défaire rapidement. L'enfant ne put retenir un léger cri.

— Paix, malheureuse I dit la vieille femmç d'une voix menaçante.

— Que faites-vous, mère? balbutia la petite.

^ J'achève l'ouvrage de Nan, répondit Kalelle, qui

L'ÉCLUSIBR. 251

dégageait la corde enroulée autour de la borne avec un rire silencieux ; les autres n'avaient fait qu'une brèche dans la haie d'épines, moi je l'abats tout entière ! Maintenant la lande va être libre ! — Regarde, regarde, la corde est détachée et glisse dans ma main.

-^ Seigneur ! le bateau s'en va î dit Soize, qui fit un mouvement involontaire pour retenir l'amarre.

— Laisse, sur ta tête ! interrompit la vieille femme en la repoussant.

— Ah ! mère, il court à l'écluse I

— Et ceux qui sont dans la cabane ne s'aperçoivent de rien?

-?*Non... Le voilà qui arrive à la chute d'eau!... Ah ! mère, c'est fini !

Katelle poussa un éclat de rire sauvage auquel ré^ pondirent deux cris ; mais les voix ne partaient point du bateau : c'étaient la fille de l'éclusier et Alann qui sortaient de la maison incendiée. L'aveugle, avertie par la direction des voix, se retourna saisie.

— Jésus ! s'écria-t-elle ; en voici qui n'étaient point dans la barque ! Qui sont-ils, Soize ? les vois- tu?

— Je vois Nicole et le marinier, répondit Tenfant ; tous deux courent à Vécluse.

Elle ne put en dire davantage ; un long craquement se fit entendre et fut suivi d'un mugissement sourd : c'était le bateau qui, emporté par la violence du courant, venait de se heurter contre le massif destiné à soutenir les portes, et qui, entp'ouvert par le choc, livrait à Teau ses flancs déchirés. Il demeura un instant suspendu au sommet de la cascade, puis, brusquement emporté, il alla s*abîmer dans les tourbillons d'écume pour ne laisser reparaître que des débris. Au milieu des borda ges rompus et des madriers flottants, une forme humaine se dressa tout-à coup soulevée par les eaux, et montra aux premières lueurs du jour le visage immobile et pâle de l'éclusier. Le cadavre passa rapidement comme s'il eût voulu dire un dernier adieu à ce modeste domaine confié à sa garde et qu'il avait défendu jusqu'à la mort, puis il alla s'engloutir dans les eaux grossies.

Nicole, qui avait tendu le bras vers cette funèbre vision, la suivit une minute en courant le long de l'écluse ; quand elle la vit s'abîmer dans les eaux, ses genoux fléchirent, et elle s'affaissa dans les bras d'Alann^

l'éclusier. 253

Presque au même instant les bateliers et le petit bossu revenaient de la Lande brûlée, où ils n'avaient rencontré personne : ils apprirent le naufrage de la barque avec une stupéfaction désolée ; mais le jeune patron coupa court à toutes les questions en chargeant 'deux de ses compagnons de procéder au sauvetage des bris, tandis qu'il prenait le plus vieux marinier pour explorer avec lui le canal et chercher le corps de Téclusier. Cette recherche se prolongea pendant plusieurs heures. Enfin, après, avoir suivi les berges, visité lesatterrissements et sondé les remous, le jeune homme dut revenir et avouer à Nicole l'inutilité de tous leurs efforts. Ce fut pour la jeune fille un redoublement de douleur; elle avait fait sa consolation de ces derniers devoirs à rendre aux restes de son père, et en renonçant à sa pieuse espérance, il lui sembla qu'elle le perdait une seconde fois.

Enfin, vers le soir, il fallut se décider à quitter un lieu où rien ne la retenait plus, pour suivre Alannchez sa mère. On attela la petite vache maigre Pen-Ru à une charrette sur laquelle furent chargés le peu de meubles qui avaient échappé à l'incendie. L'orpheline, vêtue de ses habits de deuil et la coiffe flottante sur les épaules, s'assit au milieu de ces débris d'une aisance

détruite; à côté marchaient Alann^ qui dirigeait Tatte lage^ et Perr Baliboulik^ portant son léger bagage, audessus duquel gazouillait le pinson chanteur; derrière venaient les mariniers chargés de rames, de toiles en lambeaux et de cordages brisés. A voir cette troupe silencieuse et sombre suivre lentement les berges désertes aux lueurs d'un soleil qui déclinait et jeter à chaque détour un regard en arrière, on eût dit quelque famille des temps barbares chassée par la guerre, Tinondation on Tincendie, et fuyant avec ses pénates éplorés pour chercher au loin une nouvelle patrie.

Une année après le meurtre de l'éclusier la cour de Vannes jugeait Konan et Guy-d'hu, qui allèrent expier au bagne de Brest leur longue impunité, tandis que Soize et Laouik étaient envoyés à Fhospice des orphelins. Quand à la vieille aveugle, elle avait été trouvée rhiver précédent à l'entrée des Montagnes-Noires, appuyée au revers d'un fossé, la tête sur son bâton d'épine et dormant de Téternel sommeil .

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