‹ Sous les filets: scènes et moeurs des rivesChapitre 2 sur 4 · A H. LE JEAN · texte numérisé non relu

A H. LE JEAN

Mon cher Coivpatriotb ^

En côtoyant la Loire , vous avez pu voir ces reposées où les pêcheurs vont dormir sous les saules auxquels sèchent leurs filets. C'est dans ces campements des îles ou des rives, près du feu de roseaux , ou dans le rayon de soleil qui filtrait adouci à travers les feuilles , que j'ai recueilli quelques-uns des détails qui m'ont inspiré ces récits. Ils ont paru vous plaire , et je vous les adresse comme un souvenir de confraternité bretonne.

EMILE SOUYESTRE.

Les voyageurs qui suivent maintenant la route de Nantes à Vannes traversent le pont de la Roche Bernard, dont les câbles gigantesques, suspendus audessus de l'embouchure de la. Vilaine, et retenus aux deux rives, vont chercher, par de longs souterrains, ua point dlattache plus sûr à la racine même des collines ; mais beaucoup de ceux qui s'arrêtent pour contempler cette merveille de l'industrie contemporaine ignorent que ce passage, où f on ne trouve aujourd'hui qu'un motif d'admiration, était, il y a peu d'années encore, une occasion de retard et parfois de sérieux péril.

Un bac établissait seul alors la communication entre la Loire-Inférieure et le Morbihan. Or, la violence du courant^ la largeur de la rivière sur ce point et Tac-

tion de la marée, qui en faisait, à certaines heures, un véritable bras de mer, rendaient souvent la traversée difficile. Là, comme au passage des cent rivières maritimes (1) qui silloDneDt nos côtes occidentales, les chalands, surchargés par les fermiers qui ramenaient leurs troupeaux des foires ou par les femmes qui revenaient des* pèlerinages, avaient plus d'une fois sombré, léguant aux conteurs de veillées et aux poètes des paroisses un éternel fujet de récits ou de complaintes. Qu'on ajoute les crimes commis sur ces carrefours des eaux, les romanesques aventures d'amour, les miraculeuses rencontres de saints, de fées ou de démons, et l'on comprendra comment Thistoire des passeurs (c'était le nom donné aux conducteurs de bacs) formait un des chapitres les plus dramatiques de ce grand poème éternellement embelli par l'imaginagination populaire*

A vrai dire, l'existence de ces hommes avait quelque chose d'étrange. Leurs barques, espèces de ponts qui marchaient sur les eaux, étaient devenues leurs demeures. Aux jours ordinaires, ils y attendaient sou-

(i) Dans l'ouest, on donne le nom de rivières aux canaux. itaturelâ par tesqueU ia noer s'ataMe, souvent à plusieurs lieucs« dans l'intérieur des t^rroo.

LE PASSEUR Dfi LA VlLAlNB. 8

vent pendant des heures le cri d^appel du piéton isolé, qui entrait dans le bac sans s'asseoir, leur {était son obole, et continuait sa f oote. Pour eux, tout visage ne faisait que passer, tout entretien n^était que l'é^ change de quelques mots ; leur vie se composait seulement d'apparitions fugitives el dd eourts épisodeg. Forcés ainsi de tout saisir au. passage, en ipesture de recueillir mille indices et jouissant des longs loisir^ qui sollicitent la méditation, les passeurs acquéraient, comme les bergers, une lucidité subtile qui leu? p^mettait de lire là où les autres ne voyaient rien d'écrit. Ils devaient à cette supériorité une certaine indépendance que maintenait encore leur position exceptionnelle. Chacun avait, en effet, besoin de leurs services sans qu'ils eussent besoin de personne. Maltrès de hâter ou de retarder le voyage de celui quitte transportaient, ils le tenaient momentanément dans leur dépendance sans dépendre jamais de lui. On comprend l'espèce d'avantage que pouvait leur donner une pareille condition sur des riverains fréquemment obligés d'invoquer leur bonne volonté. Toujours présents d'ailleurs à un passage inévitable, ils y exerçaient forcément une surveillance à laquelle peu de choses échappaient, et nulle personne saga a'eOt

voulu 8*attirer la malveillance de ces portiers des deux rives.

Robert Letour, établi à Tembouchure de la Vilaine, connaissait ces privilèges, et en usait dans une juste mesure. Fils et petits-fils de passeurs, il tenait à maintenir la dignité de sa profession. Depuis vingt* six ans que le bac de La Roche-Bernard lui était confié, pas un voyageur n'avait eu à se plaindre de son inexactitude ou de son imprudence, mais pas un d'eux non plus n'avait impunément essayé de lui imposer son caprice. Ses seuls aides étaient son fils Urbain et sa fille Claude. Bien qu'ils fussent nés tous deux delà même mère, jamais frère et sœur n'avaient présenté un contraste plus frappant. Le premier était un beau garçon de vingt-quatre ans, vêtu avec une propreté recherchée et élevé aux écoles tle Vannes , où on le citait également pour son bon sens, ses bonnes qualités et sa bonne grâce ; la seconde, au contraire* sourde et muette de naissance, portait une jupe de berlinge brun, une camisole de tricot bleu et une coiffe de toile rousse ; ses pieds et ses bras nus étaient tannés par le hâle. Il y avait dans ses traits frustes et dans ses formes grossièrement robustes je ne sais quoi de dur qui la mettait, pour ainsi dire, en dehors

LE PASSEUR DE LA YILAIlfE. 5

de son sexe, et ne permettait point d'apprécier son âge. En réalité, elle n'était l'aînée d'Urbain que de quelques années ; mais, prisonnière dans le silence, elle semblait s'y être pétrifiée. Toute sa. personne manquait de l'aisance mesurée qui met la grâce dans la vigueur. Cependant sous cette enveloppe mal dégrossie se cachait une pénétration singulière. Le temps que d'autres dépensent à écouter et à répondre; Claude l'employait uniquement à observer. Son père le savait, et ne manquait guère de la consulter dans ses incertitudes. Tous deux s'étaient fait un langage de signes qu'ils comprenaient seuls, et qui leur permettait d'échanger .leurs idées à la grande surprise des riverains, pour qui ces communications muettes étaient toujours un nouveau motif d'émerveillement.

Par une belle soirée de septembre de l'année 1839 , plusieurs paysans étaient réunis au bas de la' pente ' rapide qui conduisait au bac de Robert, et admiraient la curieuse télégraphie du passeur, qui donnait par signes à la sourde-muette des ordres aussitôt exécutés que compris. Ils revenaient de la foire de Marzeau, et attendaient que la batelée fût complète pour gagner l'autre rive.

— Sainte Aune ! s'écria un jeune fermier qui portait

9 SOVS LBS FIIiBTS.

à la main un fer de faun enveloppé d'une corde de paille^ en voilà une femme par&ite t Jamais de mau* vaises parales» et toi^ijours prête à Tobéiss^ee !

4^ Eh biendotio^'^iBlle vous plalt tant, joli Pierre, réprit avec un peu d'aigreur une petite paysanne placée vis-à-vis du tdtmet^ qui vous empêche de lui proposer la bague d'alliance? La Claude sera riche, et qu'est-ce qii'il fout déplut à cette heure pour qos gars que dea pièces d'argent à Mte sonner dans leur ceinture et une montre au gousset ?

— Pour line monti^, fit observer le passeur, j'ai idée que le joli Pierre en à une, «— et vous aussi, la Manon : ^ faut même croire qu'elles sont du même horloger et qU'otl lés a réglées bien d'accord.

— A cause? demanda la paysanne.

»^ A cause, reprit Robert, qu'un de vous ne passe jamais pour couper l'herbe sur l'autre bord sans que le second arrive quasiment aussitôt avec sa corde et sa faucille.

Tous les assistants se mirent à rire ; fflanon rougit jusqu'à la racine des cheveux.

— Ah ! Jésus I c'est donc bien par hasard, balbu^*

— Je ne dis pas, répondit le passeur ; mais du moins faut pas aceuser le Joli Pierre d'avarieieuse envie, vu que, depuis qu'il fait l'herbe avec vous, la Manon» il ne retourne plus voir la fille de la Noîsetierre, et pourtant on la dit riche à ne savoir que faire de sbn argent.

-^ Eh bien ! pour lors il y en a qui ne sont pas comme lelle et qui savônt en trouver l'usaget repartit un vieux paysan ; quand ça ne serait que M, Ricbar(l| regardez-moi plutôt la maison qu'il vient de foire bâtir là, près des chantiers,

Le père Surot (c'était le nom du paysan) montrait une habitation nouvelle, construite au penchant du coteau, et devant laquelle on avait commencé les terrasses d'un jardin qui descendait jusqu'à la rivière. Le passeur y jeta un regard dans lequel rob$ervateur attentif eût pu lire um maly^Ulance mêlée d^ dédaioi et de dépit.

— Oui, oui, dit-il entre ses dents, le grand boisier, comme oh l'appelle depuis qu'il exploite tous les travailleurs de bois de la Bretèche , est devenu un monsieur à cette heure. Cest lui qui doit fournir le tablier du nouveau pont, où il gagnera, disent les autres, des mille et des cent I

— Ce que c'est que la chance ! reprit Surot ; il y a une douzaine d'années, ce n'était que le contre-maitre d'Antoine Burel, et même on le disait près d'être chassé; mais, quand le malheur est arrivé à son bourgeois et que les blancs l'ont tué, il a continué ses entreprises, si bien que le voilà aujourd'hui parmi les grosses gens.

— Parmi les grosses gens, ça se peut, reprit le joli Pierre en baissant la voix , mais non pas , pour sûr, parmi les bonnes gens. Autant d'ouvriers qui ont affaire à lui, autant de mécontents.

— C'est la vérité, dit Surot ; mais, comme il ne craint personne, tout le monde le craint

— Non pas moi, objecta le passeur.

— Ah ! c'est juste, vous lui transportez souvent de la marchandise, fit observer le joli Pierre *, comment donc que vous vous arrangez avec lui ?

— Comme un homme avec un homme : je lui fais de l'ouvrage, et il me paie mon dâ.

— Sans menacer et sans crier?

— Les cris ne font peur qu'aux vaches eCTarées, et les menaces ne sont que des paroles, dit le passeur.

1^ Mais c'est qu'il eu arrive souvent aux coups, savez-vous bien?

L'œil de Robert étincela.

— Ah ! jour de Dieu ! pas avec nou8> dit-il *, s'il y arrivait jamais, je connais le moyen de le rendre aussi doux qu'un agneau. •— Mais... que le ciel nous préserve de querelles... — Entre voisins on doit vivre en paix.

— D'autant que la filleule du grand boisier est grandement polie, ajouta le jeune fermier. Je gage que vous n'avez pas à vous en plaindre, maître Robert?

-^ Bien au contraire, dit le passeur, la Renée est toujours prête à nous rendre service.

— C'en est une, celle-là, qui a de la chance, interrompit la jeune Manon ; rester orpheline sans un. rouge liard et trouver un parrain qui vous donne tout à discrétion !

— Ne croyez donc pas que ce soit pure générosité, reprit le joli Pierre : au dire des boisiers de la Bretèche, maître Richard lui doit la meilleure part de ce qu'il gagne, car si c'est lui qui tient la toise, c'est elle qui tient la plume, et, comme on dit, les bons comptes font les bonnes maisons.

10 èOtJS LBS FtLfetë.

**- C'est vÈ^ai qtie te Renée est tine savante , dit Surot ; elle a bien été six ans au couvent, en petite pen* sion(l),

-^ N'ayes pas de BOttcl qu^elle l'oublie, répliqua Manon d'un ton rogue, elle en parle aussi souvent que la Béraud de ses jupes el de ses bijoux.

•<— Allons, tu lui en veux, parce qu'elle est plus brave que toi î dit le vieux paysan en souriant.

'»- Moi! s*écria Maiion, qui rougit, ah! Jésus! si on peut dire ! c'est bien la dernière de mes peines. La Renée n'a qu'à porter du drap et des rubans> si c'est sa fantaisie !... elle n'est point la seule... et je ne la vbiâ pas plus belle que les autres...

— Mais que lui reproches-tu donc à cette pauvre créâtute? reprit Surot-, c'est-U d'être ta filleule du grand bùisier t

^ Dame ! répondît méchamment Manon, il y a un proverbe qui assure que les loups ne sont jamais parrains des brebis.

— Ah ! vous aïmez les proverbes, la Manon ? inl(îffoînpit Urbain, le fils du passeur, qui avait jusqu'à-

(1) Les couvents ont des pensions de prix différents, qui établissent une distinction entre leurs élèves. La 'peti'e l^nsion est surtout destinée aux Jcùheajiajscrtm^-èisé^;

lors gardé le silence; dans ce cas, je pourrai vous en apprendre un qui vous sera de grande usance ; c'est celui qui dit :

Chien qui mord, femme qui déchire,

De tous les fléaux sont ie pire.

Les assistans se mirent à rire; mais la paysanne a'iiH digna. '

— Qtt'estHse que me fait votre proverbe? s'écria* t-elle aigrement^ est-ce que je lui veux du mal à votr« Renée? C'est-il pas le père Surot qui m'a accusée d'être envieuse ? envieuse de quoi, voyons ? Dirait-on pas que c'est une grande gloire d'avoir un parrain que tout le mande voudrait voir coucbé au cimetière ?

— Quand ce serait la vérité, fit observer Urbain, vous saves que Ja fàiatea^en est pas & Renée*

-— Toujours û'esil-oe pas de quioi lever sî baut la tête ! reprit la jeune fille*

— Ce n'est pas non plus de quoi la baisser, réj^liqua plus vivement le jeune bomme^

£Ue le regarda d'un air ironique at dit :

^ Ah ! V0X18 êtes^coftc pour la Renée» wm gars?

— Et vous, vous â;6s4<HiQ$fontore «Uci ma UUe, demnda Urbain.

— Prenez garde d'en dire trop de bien -, ça pourrait lui faire tort.

— Il n'y a pas de danger ; vous en direz tant de mal, que ça lui fera encore plus de bien.

-^ Ce que c'est que de se trouver voisins, on devient amist

— Cest depuis que la Manon demeure près de joli Pierre qu'elle a découvert ça !

— Je parie que vous parlez tous les jours à la Renée.

«— Faudrait, pour ça, aller couper l'herbe au môme pré.

Ici les rires des auditeurs redoublèrent. Manon se mordit les lèvres et changea de visage^ le passeur s'entr émit.

— Allons, la paix I dit-il avec une certaine autorité-, vont-ils pas se déplumer pour ce qui ne les regarde pas ? Voyons, la Manon, le gars n'a pas de mauvaises intentions, ma fille \ ne prends pas l'air d'une poule qui voit descendre Fépervier. Vous y allez de si grand cœur que la Claude en a pris Tair tout effaré.

Les yeux de la sourde-muette étaient, en effets fixés sur son firère et sur la jeune fille, dont elle suivait tous les mouvements en ^'efforçant de deviner l'objçt

LE PASSECm PK LA VILAINE. 13

du débat, Le geste par lequel on avait désigné la maison de Richard Pavait sans doute mise sur la voie, car elle adressa vivement à son père quelques signes accompagnés d'un gloussement inarticulé, et le passeur s'écria :

^ Dieu nous secoure ! elle a compris I — Oui, oui, c'est bien ça, pauvre créature, on parlait de la filleule de Richard !

Ces mots étaient accompagnés de gestes explicatifs que la sourde-muette accueillit par une sorte de grognement et en frappant du poing ses genoux, ce qui était toujours chez elle une expression décolère ; mais, avant qu'on eût pu s'expliquer la cause de son mécontentement, une nouvelle bande de paysans qui arri-valent compléta le nombre des passagers et força Robert à pousser au large.

Le bac, pesamment chargé, s'avançait avec lenteur en coupant le courant que la descente de la marée rendait plus rapide; la Claude et Urbain étaient aux avirons. Le passeur , au lieu de se tenir à l'arrière, place habituelle des patrons dans les barques qu'ils gouvernent, était assis à l'avant, d'où il donnait les ordres et percevait le péage. 11 venait de laisser tomber la dernière pièce de cuivre dans la poche de toile

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cousue au dedans de sa Teste, quand le bac atteignit le milieu da la Yila^. Un dernieir rayon de aoleU éclairait^ au soiOfiiet dea ootBaux voisins, de longues traînées jaunâties qui indiqpé^ les trs^odiées. daaa lesquelles allaient se perdre les câbles déjà appuyés sur las deux partiques. Les paysans ae mootrèpent run à Tantre le travail presque adbevé*

— Par ma foi ! voici le pont qui a les jambes iHffit de l'eaU) dit le j^ Pèerre; encore qiRlqttea mois et nous aurons un {^nch» sur la rivière»

— - En vcHlà une belle invenUcm ! s'écria la llanon^

•— - Et une économie ! ajostèrent plusi^irs vmx . -*-*

Nous n'aurons plus besoin de personne pour tra-

v^ser Teau. -* Et on ne nous d^nandera plus nos

aous marqués.

— Parlez donc pas de ça, voo» autres^ interrompe ie père Surot à demi-voix; ça doit être un tisç grand crève-cCBur pour maEre Rdt^t*

Le vieux passeur TenlendK et se retourna.

^ Faites pas attention, mon Surot, reinrit-il » mh

comnt la tète avec mélancolie, faut bien que la je^ nesse vante le nouveau. €'est Tordinaire d'abandonner

les plus faibles pour les plus fixts. Quand ce pont

^maubardi aura enl^abé la rivieFe^ aucun de ceux qui

sont ici ne se rappellera que mon bac lui a fait traverser Feau à toute beure et par tontes tes saisons, en le portant sur ses reins oomme saint Gtiristopbe portait te Christ.

*-»- Ne croyez pas ^a, maître ftobert, répliqua le Joli Pierre, on se rappellera toujours dans le pays que v(M)s étiez un vaillant passeur.

«** Mais on aimera mieux ne pa^ avoir à vous déranger, ajouta la Manon ironiquement.

— Principalement quand on aura peur d*être vu, reprit Robert Letour d'unnir sombre; line fois le fossé comblé entre ceux d'ici et de là^bas, les deux rives seront comme des maisons ouvertes où tout le monde pourra entrer sans frapper.

^« £b bien^ tant mieux ! s'écria le joli Rerre ; plus la route sera facile, plus 41 viendra dé gens dans le pays^ plus il y «ura de eommeree...

— Ëtplus vous ser^ malbeureux! interrompit le passeur.

— Pourquoi ça?

— Parée <iu'il vous arrivera à tous comme à moi; où il y avait un bac» on dressera un pont. Laissez om peu venir ceux de la ville avee lemr argent et leur ma* lice, et vous verrez ! Us auirat bmMU les u^iHeures

16 SOOS LES FILETS.

terres, ils élèveront le plus beau bétail, ils tiendront les plus belles marchandises, et vous autres, les gens du pays, vous ne pourrez plus rien vendre. Aussi, petit à petit, les grands domaines mangeront vos fermes ; celui qui occupait une charrue aura assez de sa bêche. Les voyageurs qui passeront sur la route trouveront que tout va mieux, parce qu'ils renccmb^ ront des voitures et des maisons en pierres de taille ; mais ces maisons*là auront pris la place de vos logis, et ces voitures ne vous laisseront plus de chevaux. A cette heure que le pays est pauvre soiniisant^ chacun possède son morceau de terre qu'il travaille à sa guise; quand le pays sera devenu riche, tout se trouvera aux maius de quelques gros rentiers dont il faudra devenir les serviteurs à gages, et, au lieu de paroisse de laboureurs, vous aurez des paroisses de domestiques.

Les plus vieux paysans se regardèrent.

— Ça s'est vu tout de même, dit l'un d'eux avec hésitation 5 on disait de mon temps que la grande opu-^ lence dévorait la petite chevance.

*- Bah ! c'est la mauvaise humeur qui fait parler maître Robert, reprit le joli Pierre; il ressemble maintenant à la corneille, qui ne peut chanter que pour annoncer le mauvais temps.

— Faut être juste aussi, ajouta Manon avec une pitié hypocrite^ le plus beau pont est triste à voir pour un passeur.

— Ne crains rien, ma fille, dit Letour avec une sorte de dignité, celui-ci ne me tourmentera pas longtemps, car, aussi vrai que je crois en Dieu, il ne^sera pas plus tôt achevé que le passeur et son bac iront chercher fortune ailleurs.

Tous les passagers se récrièrent.

— S'il est possible! répétèrent les plus voisins; quoi ! maitre Robert, vous quitterez le pays ? — Et où voulez-vous donc aller ?

— Là où les pauvres gens ont encore besoin des services d'un pauvre homme, répliqua le passeur. Grâce à Dieu» il reste des rivières où l'on sera le bienvenu.

Joli Pierre lui demanda s'il avait déjà choisi sa nouvelle station ; mais Robert refusa de s'expliquer davantage. Quelques voisins se rappelèrent seulement alors qu'il avait fait, le mois précédent, une absence de plusieurs jours, consacrée sans doute à la recherche d'un passage où il pût s'établir.

— Par ainsi, le gars Urbain ne pourra plus nous apprendre de chansons aux fileries d'hiver, dit Ma-

16 sous LES FILETSc

non ; eh bien ! foi de ctirétienne, j'en serai grandement marrie,

— Moins que moi ! répondit avec un soupir le jeune passeur, qui depuis son débat avec la jeune fille était r^etombé dans le silence.

— Pour le vrai, c'est dur de quitter l'endroit qui nous est devenu une accoutumance « dit le père Surot.

— Eh donc! qui l'empêche de rester? reprit Manon ; n^y a>t-il pas dans le pays de quoi occuper se^ bras ?

— Ne vous inquiétez point de ce que feront mes bras, interrompit Robert avec un peu d'impatience, on saura bien leur trouver du travail sans votre aide» si c'est la volonté de Dieu.

— Faudrait peut-être aussi connaître celle d'Urbain, répliqua la paysanne d'un ton aigre-doux,

— Et qui te dit qu'il en a une autre ? demanda le

passeur.

r- Ce n'est pas lui toujours^ répondit la jeune fille ironiquement, car il reste là aussi muet qu'un poisson.

*- S'il ne répond rien, reprit Robert, surpris et mécontent de la tristesse taciturne de son fils, c'est

LE PASSBU& PB LA VILAINB. 18

qu'il connaît son devoir, et qu'il sait que les enfants suivent celui qui gouverne la maison.

La Manon guigna le jeune passeur.

«i» Pauvre gars I dit-elle avec malice^ comment dono qu'il s'habituera à vivre ailleurs et à ne plus voir oe joli coteau de maître Richard ?

Le jeune homme parut déconcerté ; elle éclata de rire.

-^ AHonS) allons, Je ne dis rien^ r eprit^elle en se levant; c'est seulement pour vous apprendre qu'on a des yeux comme un autre ; mais méfles*vou8 du nou*

veau conducteur des travaux, vous savez, le petit H. Lenoir; c'est un malin qui ne sort quasiment plus de la maison neuve. Voici le bac qui aborde; sans rancune, mon Urbain^ soyee bon enfant, et on ne eau*sera pas. ^ A vous revoir, maître Robert*

Elle avait repris don panier, rattaché sa cape de serge, et elle quitta la barque d*un pied alerte. Urbain, qui avait paru très-embarrassé et qui voulait èafis cloute éviter des questions, aida le père Surot à débarquer ses paquets et à les porter jusque chez lui, laissant le passeur singulièrement intrigué.

Lorsque la C[:)Udo vit son frère disparaître à la )tUte du vieux paysan , dUe fra|»pa dd nouveau du

poing sur ses genoux , en faisant entendre l'espèce de glapissement qui lui tenait lieu d'exclamation. Elle se leva vivement, courut à une petite butte d'où elle pouvait apercevoir la route suivie par son frère, regarda quelque temps et revint avec des gestes de dépit.

— Eh bien! qu'y a-t-il^ ia fille ? demanda le passeur.

La sourde muette répondit par des signes rapides et tellement multipliés, que son père parut avoir quelque

peine à comprendre.

— Doucement donc, doucement! dit-il en continuant à traduire tout haut ses gestes et ceux de la Claude selon son habitude; tu es fâchée qu'Urbain soit parti avec le père Surot? Pourquoi ça? — C'est toujours bon de rendre service à un voisin. — Tu crois qu'il est* allé pour autre chose? — qu'il attend quelqu'un? — qui ça? — hein ? — Qu'est-ce que tu me montres sur l'autre bord? La maison de Richard! — Dieu nous sauve ! est-ce que le gars aurait quelque chose pour la Renée ?

La sourde-muette multiplia les signes affirmatifs, en les accompagnant de son cri rauque.

— Ah! malheur! s'écria Robert en frappant du pied, est-ce bien possible ce aue tu dis là ? Cest dooA

pour ça qu'il est si triste depuis que nous devons quitter le passage?... Oui, oui, je me souviens à cette heure 1 il ne manque jamais d'être sur le chemin de la Renée, et elle-même, elle a toiijours quelque chose à nous dire ou à nous demander... Et je n'y avais pas pris garde ! Ah ! pauvre homme ! on a bien raison de dire que nos yeux ne sont bons qu'a voir chez les voisins I

La Claude continuait & appuyer son opinion par signes avec une vivacité toujours plus irritée; le passeur croisa les bras.

— Cest bon, je te crois, reprit-il d'un ton chagrin ; je sais bien ce qui te met en si grand souci ! La femme du gars Urbain doit commander au logis, et tu as peur d'avoir une maîtresse. Il le faudra pourtant un jour ou l'autre ; mais, s'il plaît au ciel, ce ne sera pas la filleule de maître Richard, non ] par le vrai Dieu ! ma volonté est ailleurs. Je parlerai à Urbain... ou peut-être à la fille... C'est à savoir lequel vaut le mieux.

En murmurant ces derniers mots le passeur était allé s'asseoir au bord du bac, où il sembla tomber dans une méditation soucieuse. Evidemment il réflé^ chissait à la découverte qu'il venait de faire et au moyen de rompre le lien d'affection qui s'était formé

22 dOOS LE9 f iLiftft.

è son insu entre scm fils el Renée. Il fut arraché à ftu rêverie par une exclamation de la sourde-muetle. La Claude loi montrait du doigt Urbain, qui débouchait au loin par lesentieren compagnie deleur jeune voisine.

La filleule du bmsier portait l'élégant costume des àrlisanes et avait, dans toute sa personne, une grâce ft^e et mignonne qui rappelait la demoiselle. Elle tenait d'une main une ombrelle verte, de l'autre un vieux volume à couvertore ée basane et marchait à petits pis, f (Hreillé penchée vers Urbain comme dans une causerie intime* Ce fut seul^nent en arrivant au bec qu'elle releva la tftte. raicontra le regard du passeur et le salua. Elle se réjouit tout haut de le trouver de ce eôté de la rivière, et annonça que son parrain, arffèt<^ à bt grande auberge pour y remiser le charabancs^ as tarderait pas à la rejoindre. Il revenait avec die de la ft»rèt de la Bretôche, où elle était allée, selon rhabitude, &ire le paiement de quin2aine.

Tout en parlant ainsi avee une volubilité un peu ^nbarrâssée et comme quelqu'un qui cherche à se donner une contenance, elle était entrée dans le bac et s'ét6^ assise à l'arrière. Urbain, qui l'y avait suivie, prit le gros Uvre qu'dle venait de déposer près d'^e*

•- Peut-m regardert demanda^t-iU

-- Cette question ! répliqua Renée en riant, vous ne reconnaissez donc pas mon vidttx Barème 1 Robert tressaillit.

— Le volume de coniptes, dit-il en le prenant ; celui qu'on t'a prêté l'autre jour et où tu as trouvé qu'il manquait une feuille ?

— Où donc ? demanda la jaune flUe.

Ça doit être ici, dit le passeur en ouvrant le livre à une page tachée de rouille.

— Juste! s'écria Urbam. Eh I mon père, It^s-voos donc maintenant pour trouver si bien la place? Voyes, la feuille a été arrachée^ car il en reste eocore ^n lâorceau.

— Eh bien ! je n'en savais rien, reprit Renée ; à vrai dire, je n'ouvre guère le volume que quand je vais à la Bretèche pour faire le compte des boisiers.

— Voici les preuves de vos promenades, dit Urbain, qui avait repris le Barème à son père, et montrait, de loin en loin, entre les pages de calcul, une fleur desséchée qui semblmt entremêler au teiOe aride des souvenirs plus doux.

La filleule de Richard swrit et se mit ft f^lleter avec Urbain le vieux livre, s'arrétant à chacun de ces signets champêtres pcmr raeonteraù^le Pavait euellH.

Le passeur, soucieux et les bras croisés, les laissa continuer cette revue, leurs tètes' penchées Tune vers l'autre et leurs haleines mêlées, jusqu'à ce que les gestes irrités de la sourde-muette l'eussent averti. Il sortit brusquement de sa rêverie, fronça le sourcil et ordonna au jeune gars de passer à la forge, pour réclamer un harpon depuis longtemps attendu.

L'ordre était donné d'un ton qui ne permettait ni l'objection ni le retard. Urbain se leva avec un visible déplaisir, enjamba, sans se presser, les bancs du bateau, et se dirigea lentement vers la ville. Robert le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et se retourna alors vers la jeune fille.

CelleHâ rangeait les fleurs dans le livre avec un soin minutieux, qui prouvait bien moins un amour d'ordre que la distraction de son esprit. Il la regarda un peu de temps sans parler, comme un homme qui se consulte. Évidemment il hésitait sur le parti à prendre avec la filleule de Richard. Le passeur l'avait connue enfant et vue grandir sous ses yeux, dans les habitudes familières qu'autorise le voisinage, jusqu'au moment de son entrée au couvent ^ mais, lorsqu'elle en était sortie, cette séparation de cinq années, jointe aux élégantes et discrètes manières de la jeune fille)

lui avait imposé. Dans l'intervalle d'ailleurs^ la fortune de maître Richard s'était augmentée, et avec elle la distance qui séparait les deux familles. Le passeur le sentit instinctivement. Devenu plus timide avec Renée, il avait renoncé à son ancien tutoiement, et s'était accoutumé à lui témoigner une sorte de déférence amicale. Il conservait pourtant au fond le souvenir de leur intimité première ^ la jeune fille n'avait pu lui faire oublier Fenfant. Aussi, après avoir balancé quel* que temps, il s'approcha d'elle brusquement, lui mit la main sur l'épaule, et dit à demi-voix :

— Il faut que je vous parle. Renée. .

Elle leva vers lui les yeux avec un sourire interro* gateur et étonné.

^ A moi? dit-elle, et de quoi donc?

— Du gars Urbain.

Il sentit l'épaule de la jeune fille tressaillir sous ses doigts.

— Faut pas trembler pour ça, continua-f-il avec un peu d'impatience dans l'accent ; il s'agit de causer sans frime et d'amitié, car j'ai toujours idée que vous nous voulez du bien, Renée

— Ah ! vous pouvez le croire, s'écria-t-elle d'une

26 SOOS LBS PiLfiTS.

voix émue, W n'est personne ici ou autre part à qui je souhaite plus de bonheur !

— Je vous remercie, ma fille, dit le passeur d'un ton plus doux ; pour lors vous ne voudrez point que le gars Urbain me chagrine plus longtemps. Depuis que j'ai parlé de quitter La Roche, il n'a ni courage ni bonne humeur.

— Et pourquoi voulez-vous partir? demanda la jeune fille avec un accent de supplication plaintive.

— Pourquoi ? répéta le passeur ; ce n'est pas vous qui devez me demander ca« la Renée ; vous me Tavez entendu dire trop de fois. Vous savez que je ne puis pas rester ici, que je ne le veux pas, et que c'est au gars de me suivre. Jusqu'à cette heure, dans notre famille, personne n*a jamais eu honte du métier de son père ; faut que le gars soit ce que je suis, ce que ses grands parents ont été ; qu'il vive dans le bac des Letour de sa sueur et de son courage : c'est notre gloire^ ça! comme aux gentilshommes de conserver

^eurs manoirs et de vivre du rien-faire. Voilà assez longtemps que je tiens la gaffe de patron, le moment d'Urbain est venu, et là-bas c'est pour lui que la barque labourera la rivière«

•^ Ainsi vous avez déjà choisi votre nouvel endroit ? demanda la jeune fille troublée.

Le passeur fit un signe affirmatif.

— Et... c'est peut être... bien loin? ajouta-t'ellc en hésitant.

— Bien loin, dit Robert ; sans compter que le passage est rude et des fois de grand péril*, mais le gars est d'âge à avoir une aide.

-^ Une aide, répéta Renée sans avoir l'air de comprendre.

— Quoi donct reprit Robert, avez- vous oublié l'ancien temps, ma fille ? Quand Urbain et la Claude avaient leur mère (puisse Dieu l'avoir reçue dans sa gloire 1), ne l'avez-vous pas vue manier l'aviron et tirer la cordelleî

— Je l'ai vue, dit la jeune fille.

— Donc, continua le passeur, faut que le gars ait de même une créature qui le secoure de sa vaillantise^ et... je l'ai trouvée.

Renée se redressa comme si un coup l'eût frappée, mais elle retint l'exclamation qui entr'ouvrit ses lèvres.

— Oui, continua Robert, j'ai trouvé là où nous irons la fille de ma propre cousine... C'est fort comme un jeune chêne et doux comme le petit d'une brebis,

28 sous LBS FILBTS.

juste ce que Je cherchais, car il faut au gars une brave créature qui aura du cœur dans les bras, et non pas une demoiselle...

Lajeune fille fit un mouvement qu'il aperçut dans l'ombre.

— Je ne dis pas ça pour vous, la Renée, ajouta-t-il avec un peu d'embarras.

— Votre fils sait-il vos intentions ? demanda-t-elle

sans lever la tête.

— Pas encore, répondit le passeur , j'ai voulu d'abord vous en parler, parce que, selon votre volonté, vous pouvez me rendre triste ou content.

Renée voulut Tinterrompre.

— Oh ! ne me dites pas le contraire, ajouta-t-il en lui prenant la main ^ voyons» ma pauvre fille, parlons le cœur grand ouvert, et pensons que le bon Dieu nous écoute. Si le gars est malheureux de partir, c'est rapport à vous ; s'il n'a plus de goût au travail, c'est qu*il ne

s'occupe que de vous. Rien ne lui fait, rien ne lui dit, Si ce n.'est de votre part. Vous l'avez ensorcelé!... en tout honneur, je le sais, ma fille ; mais n'essayez pas de menteries avec un voisin et un ancien ami, avouez ce que vous avez dans la pensée.

«— Faites excuse, maître Robert^ balbutia Renée

LB PASSE'JR DE LA VlLAfNE. 39

avec une Derté très-émue : ce que j*ai dans la pensée ne doit être avoué qu'au prêtre qui me confesse ; mais je puis vous jurer par toutes les choses saintes qu'il n'a jamais été question de rien de ce que vous dites entre votre fils et moi. ^

— Ainsi il ne vous a poiqt parlé de son amitié, et vous ne lui avez fait aucune promesse?

— Jamais.

Le passeur lui saisit la main.

— Alors engagez-moi votre foi que vous ne l'écouterezninc lui répondrez dans l'avenir, s'écria4-il; c'est une grâce que je vous demande, la Renée. Ne croyez pas que ce soit par mépris pour vous ou par mauvaiseté. Aussi vrai qu'il y a un Dieu dans le ciel, je ne vous veux que du bien ; mais c'est pour ça même que je vous demande de ne pas donner d'espérances à Urbain. Il y a dans mon esprit un empêchement... Puis, ni les états, ni les fortunes ne sont pour aller ensemble. Tôt ou tard, mes pauvres gens, vous le verriez tous deux ^ faut pas coudre le berlinge et la soie au même habit. La filleule de maître Richard a trop de mignonnerie pour devenir la femme d'un pauvre passeur de rivière. De meilleurs gars qu'Urbain sef ont flers de lui donner Tanneau d'argent.

— C'est à savoir si leurs pères auront moins de fierté que maître Robert, reprit la jeune fille, dans la voix <)e laquelle tremblaient des larmes, bien qu'elle s'efforçât de sourire ^ mais alors, comme à cette heure, je me rappellerai le quatrième commandement. Vous pmivez dormir en repos ; ce ne sera jamais par ma volonté que votre fils oubliera Tobéissance.

Et comme le passeur voulait la remercier :

— C'est assez, c'est assez, ajouta-t-elle précipitammeat, voioi qu'on vient; au nom de Dieu, la paix ! On pourrait vous entendre.

A ces mots, elle se leva viv^œnt^ alla s'asseoir à l'autre extrémité du bateau.

Claude, qui avait suiyi du r^wl toute la soène prècédeate, resta les yeux attachés sur la jeune fille, et s'efforça de lire sur ses traits^ à la lueur des étoiles, ce que son attitude et les gestes du passeur n'avaient pu lui faire deviner; mais, gênée de cette attention, Renée se détourna, pencha la tête, et ne laissa plus voir qu'une silhouette confuse , à demi effacée dans l'ombre.

Les gens dont la venue avait brusquement terminé son eftiretien avec le p&re d'Urbain étaient de nouveaux passagers, parmi les^ete se trompait !e parrain

LE PASSECR DB LA VILAINE. 3t

même de Renée, le grand boisier» Robert le reconnut de loin à sa voix haute, qui semblait imposer silence à tous les autres, et à sa<iémarche, dont la résolution avait cpielquecbose d'agressif. Il portait une limousine brune et une casquette dé peau de loup dont les poils se confondaient avec ses favoris grisonnants. Les yeux petits et injectés de sang, le teint d'un rouge vio* lacé, les narines ouvertes, la mâchoire fortement accusée, lui donnaient une physionomie violente qui frappait au premier coup d'œiL Richard s'avançait en faisant tourner dans sa main, velue un fort bâton de charme, le long duquel avait été incrustée une bande de cuivre qui portait les divisions du mètre. 11 entra dans le bac le dernier, sans saluer le passeur par son nom, comme Pavaient fait les autres, gagna le banc du fond, et 'cria de pousser.

Robert demeura immobile à Tavant, le coude appuyé sur sa galTe.

— Eh bien ! est-ce qu^îl n'a pas entendu celui-là , reprit le grand boisier. Hola ! eh ! l'endormi, en route, nous n'avons pas de temps à perdre.

Le passeur se retourna à demii avec une nonchalance affectée.

— Si maître Richard est si presse, îl n'a qu'à se servir de son pont, dit-il froidement.

•~ Qu'est-ce que c'est, reprit le parrain de Renée, on fait donc le plaisant ce soir? Je te dis que je paie le passage \ voyons, quand comptes-tu partir ? .

<— Quand le gars sera de retour, répliqua tranquille^ ment Robert.

— Comment ! c'est ton fils que nous attendons ? s'écria Richard avec un éclat de rire insolent; ahbien ! à la bonne heure -, soyez donc à la commodité du gars Urbain ! Voyons, tu dois pourtant connaître ton métier, depuis le temps que tu patauges dans la Vilaine. Sais-tu bien ce que c'est qu'un passeur?

— Oui, dit Robert en le regardant ; c'est un homme qui n'a de complaisance que pour ceux qui ont de la politesse.

Un flot de sang monta au visage du grand boisier^ qui se leva.

— Ah ! tonnerre du bon Dieu ! ne va pas m'agacer les nerfs, ou ça se gâtera, s'écria-t-il ; veux-tu nous passer, dis? — Non?— £h bien ! mille diables ! nous allons voirl

— Arrêtez, mon parrain, voici Urbain , on va par-r tir, interrompit Renée.

Le jeune homme arrivait en effet avec le harpon, çt $auta dans la barque.

— Enfln ! s'écria Richard ; mille tonnerres ! ça n'est pas malheureux...

Presque au même instant, le bac se détacha de la rive. La nuit était complètement close, on ne voyait aucune étoile dans le ciel, et les deux bords furent bientôt cachés par la brume. Les quelques passagers dispersés dans le bac gardaient le silence ; on n'entendait que le frôlement de l'aviron contre les flancs de la barque et le clapotis des eaux sous la carène. Tout à coup une lueur traversa la nuit, et un coup de feu retentit sur la rive droite. Tous les regards se tournèrent de ce côté.

— Dieu nous assiste! voici quelqu'un qui chasse bien tard, fit observer un deâ passagers.

— 11 y a des gibiers qu'on chasse mieux la nuit, répliqua le passeur.

— Lesquels?

— Ceux dont on veut se venger ou hériter.

— Eh non! ce n'est rien, interrompit brusquement le grand borner; quelque mauvais gars qui s'amuse à brûler la poudre volée aux mineurs.

^ Possible, dit Robert^ mais on en a peut-être dit autant, voUà huit années, quand on a entendu le coup de fusil qui a tué Antoine BureK

^* 80Ug LES FILBT8.

Richard fit un mouvement.

— Au fait, ce devait être de ce côté, dit-il.

— Plus en amont, répondit le passeur ; là-bas, devant la Roche-Verte»

— Encore un mauvais coup des chouans, reprit le grand boùier ; ils avaient juré de se venger de Burel, parce que, soi-disant, il avait espionné pour les bleus! Si le garde chasse de M. le comte n'était pas mort en prison, on aurait su de lui la vérité.

^ Ça n'est pas sûr, dit Robert en secouant la tête.

— Pourquoi ça?

— Parce que j'ai idée que le garde^chasse tf était p<^nt au fait.

— Qu'en sais-tu?

-- Dame .'j'en sais... ce que j'ai vu.

Richard releva vivement la tête.

— Toi! s'écria-t-il, tu as vu quelque chose?... Ai- Ions donc, quand tu as été appelé devant les juges, tu n'asrîen dit.

— Nous autres, les passeurs, nous ne sommes pas de la maréchaussée, répliqua Robert sèchement.

-- Et puis on ne sait pas ce qu'une parole en justice peut faire de mal, ajouta un des passagers. M. le comte, qu'on avait l'air de scMipçonner, était on homme de

grande importance ; qui lui aurait fait tort aurait pu 8*en repentir; mais le voilà mort d'avant-hier , que Dieu ait pitié de son Ame ! A cette heure, maître Robert peut causer sans danger.

Le passeur ne répondit à cette invitation indirecte qu'en hochant la tête. La réserve était en effet un des caractères distinctifs de ses pareils, et ils en avaient fait, en même temps, un point d'honneur et une sauvegarde. Si leur poste rendait Tobsejpvation facile et permettait certaines découvertes, Tisolement les expossdt sans défense aux rancunes de tous ceux qu'auraient pu compromettra leurs indiscrétions. En position de beaucoup savoir, ils devaient montrer une grande prudence, s'ils ne voulaient avoir beaucoup à craindre.

Aussi, contents de faire comprendre que rien ne leur échappait, ils évitaient en général d'en dire davantage, ménageant ainsi à la fois leur (épu talion de clairvoyance et leur sûreté. Robert ne sembla donc point disposé à pousser plus loin ses révélations sur le meurtre autrefois commis près du passage ; mais le grand bokier prit è tâche de Ty forcer. H le railla ovec son audace habituelle, en le mettant au défi de Justifier ses prétentions. Il y avait quelque chose d'é« trange daiis la lutte de ces deux hommes, dans Tacbar'*

nement fiévreux que mettait l'un à faire parler, et dans Teffort entrecoupé d'impatience menaçante que faisait l'autre pour se taire. Enfin Robert parut poussé a bout.

— Alors vous voulez absolument qne je raconte la chose? s'écria-t-il les yeux fixés sur Richard.

— Pardieu 1 il me semble que tu as eu le temps de préparer ton histoire, répliqua celui-ci en ricanant ; voyons, vieux farceur, qu'est ce que tu as vu?

— J'ai vu, dit Robert lentement... j'ai vu l'assassin deBurel.

Tous les auditeurs se rapprochèrent; le grand baiêier éclata de rire.

— Oh! fameux! dit-41, et peut-être bien même que tu lui as parlé ?

— Non, reprit le passeur d'un accent que ces moqueries avaient enfin animé ; mais je puis vous dire comment il a fait le coup et pourquoi on n'a pas retrouvé ses traces.

~ Voyons ça ! dit Richard, qui s'assit pour écouter.

— Eh bien donc! reprit Robert, c'était un soir, comme qui dirait aujourd'hui, mais beaucoup plus tard, un peu avant la mi-nuit; le ciel était si bas qu'il touchait la rivière, et il faisait une pluie si menue

qu'on ne l'entendait pas tomber. J'étais là^ au fond de mon bac^ sous un morceau de prélart goudronné ; je cherchais à dormir, mais faut croire que je sentais le malheur dans l'air^ impossible de fermer les yeux. La nuit était tranquille à ce point qu'on entendait les pois* sons sursauter dans le chenal. Gomme j'avais malgré moi J'oreille au gué^ voilà que dans un certain moment je crois reconnaître les pas d'un voyageur sur la route; il semblait approcher de la rivière; je distinguais le bruit de son bâton sur les cailloux. Je regarde; une ombre venait de paraître à la pente du coteau; elle arrivait devant la Roche-Verte, quand subitement un coup de feu part et l'abat.

— C'était Antoine Burel? interrompirent plusieurs voix.

— Gomme vous dites, mes gens, reprit Robert; il avait reçu les deux balles dans le flanc, et il n'était pas encore tombé qu'U était déjà mort.

— Mais après... vous... qu'avez- vous fait? demanda Richard visiblement intéressé.

— J'allais sauter à terre et courir à la Roche-Verte, reprit le passeur; mais, comme je tirais l'amarre pour aborder, j'entends quelque chose qui tombe à Peau; je me retourne, et qu'est-ce que j'aperçois?... Une

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tête qui flotte dans le courant et qui s'avance de mon côté! Je n'ai que le temps de me r^eter au fond de Dion bac ) l'assassin arrive à la nage jusqu'au plat bord Au bateau^ le longe main sur main, et file devant moi^ la tête haute et le fusil en bandoulière.

^ De sorte* que vous Tavez reconnu? interrompit le grand boisier en se penchant vers Robert.

-^ Est-ce que je n'ai pas dit que c'était la nuit ? répliqua celui-ci sans lever les yeux.

<— Alors ça pourrait être tout de même le gard^ thasse du comte, objecta un passager*

-^ Si le garde-chasse avait su nager, répondit Ro^ ^bert.

•M Au fait, dit Urbain, quand il est tombé, Pan der* nier, dans l'étang du manoir, il se serait noyé sans le Jardinier.

— Pardieu ! Je gage qu'il revenait du cabaret, Interrompit le grofnd boisier ;i\ suffit de quelques terrée Ôè cognac pour paralyser le meilleur nageur. Mais attention, eh! voilà que nous arrivons « Rettée^ dormei^ vouai, îtia chère? Allons, debout!

La jeune fille , qui était restée étrangère â tout tJë (tiil s'était dit i se redressa à la voix de ôon par* rain , réunit le vieux barème, le petit panier^ rom^'

brelle déposés sur le banc, et se hftta de débarquer. Urbain, debout près de son aviron, espérait un adieu ou du moins un regard; mais elle s'éloigna en silence» atteignit le détour du chemin , et disparut sans avoir retourné la tête*

Renée tint parole : à partir de sa conversation avec le père d'Urbain, elle évita soigneusement les occasions de rencontrer son fils. Auparavant, elle avait sans cesse quelques demandes à faire au nom de son parrain ou pour elle-même, il ne s'écoulait point un seul jour sans qu'on la vit à la maisonnette du passeur, ou sans qu'Urbain se présentât à la nouvelle demeure in grand boisier ; eWe cesssL tout à coup ses visites et évita celles de son jeune voisin. Celui-ci, d'abord surpris, voulut en vain découvrir la cause d'un pareil changement. Ainsi que Renée l'avait affirmé à Robert, leur intimité s'était bornée jusqu'alors à une préférence tacite qui ne pouvait donner de prétexte à aucune explication : sans engagements réciproques, ils

Savaient rien à se demander. Le passeur était précisément intervenu à ce moment où les chaînes, déjà • soudées à chaque cœur, ne s'étaient point réunies pour former un lien commun. Pris des deux côtés, ils n'avaient pu se faire aucun aveu et se trouvaient sans

droits Fun sur l'autre. Il en résulta pour Renée plus de facilité à dénouer leurs habitudes familières, et pour Urbain Fimpossibilité de se plaindre.

Cependant, si Tamour silencieux du jeune homme le laissait sans privilège, il n'en était ni moins ardent ni moins absolu. L'espèce de mystère même dans lequel il avait grandi lui donnait Tirrésistible élan de toute passion que l'expérience n'a point éprouvée. L'attachement le plus sincère s'amoindrit souvent à l'essai ^ mais tant qu'il demeure dans le domaine de l'idéal, tout l'exalte. L'essaim des illusions l'enveloppe et l'emporte toujours plus haut, comme ces chérubins qu'on nous peint dans les ascensions de la mère du Christ. Pour tous les bonheurs de la terre, quels qu'ils soient, la réalité reste au-dessous du rêve, et l'ardeur de la possession ne peut être comparée à celle de l'espérance. Aussi l'amour inavoué d'Urbain s'était-il insensiblement emparé de tout son être-, le jeune homme en avait fait Tunique objet de ses méditations^

IS sous LBS F1LBT8.

il y rapportait tous ses efforts, tous ses souhaits. Le brusque abandon de Renée lui enleva subitement cette occupation secrète de sa vie. En cessant de la voir et 4e l'entendre presque à toute heure comme par le passé, il sentit qu'il se faisait autour de lui une sorte de vide et de silence général.

11 avait d'abcHrd multiplié les tentatives pour se rapprocher de la jeune ûlle ; mais, quand il reconnut Tintention visible de le fuir, il pensa que sa recherche déplaisait, et qu'il devait renoncer à tout espoir. Quel« que cruelle que fût la découverte, il ne chercha point 4 la repousser. Esprit simple et cœur vaillant, il n'avait ni Forgueilleuse habileté qui déguise la défaite, ni la Ificheté peureuse qui cherche à nier la blessure. Il se dit que son amour n*était point partagé, que sa présence devenait importune, et, sans se plaindre, sans récriminer, sans croire qu'on lui dut ce qui lui était refusé, il cessa ses poursuites avec la dignité discrète de ceux qui se respectent assez eux-mêmes pour savoir respecter les autres. Seulement l'effort le brisa : précipité tout à coup du haut de ses espérances il demeura tellement étourdi de la chute, qu'il en devint Uisensible à ce qui l'entourait.

La Claude, qui avait tout observé et tout compris^

redoubla vainement de soins : il ne parut point y prendre garde. Vainement aussi Robert l'entretint de

leiir résidence prochaine ; il ne parut point entendre. Toutefois, quand le passeur, encouragé par un silence dont il ne devinait point la cause, voulut en venir, à l'union projetée, Urbain tressaillit, puis secoua la tète ; ^t, comme Robert allait insister :

r— Ne parlons pas de ça, mon père, dit-il avec émotion ; je n'ai' point maintenant l'idée au mariage, et s'il plait à Dieu, je resterai ce que je suis, pour vous servir.

Le passeur avait espéré que cet abattement serait une crise et que la tristesse du jeune gars n'aurait qu'un temps ; contre son attente , elle augmenta de jour en jour et de semaine en semaine. Urbain ne se plaignit pas, mais il avait cessé de chanter, il ne riait plus, et, chaque fois que son père se tournait de son côté, il le surprenait les yeux fixés sur la maison neuve du coteau.

Cette persistance finit par inquiéter Robert, dont le trouble se traduisit en mécontentement. Il se mit à gourmander le jeune passeur de son mutisme, de sa nonchalanbe et de son manque de goût à toute chose. Urbain répondit d'abord avec douceur, puis plus vivo-

44 sous LBS FILETS.

ment/La bonne harmonie qui avait jusqu'alors r^ô chez les Letour allait s'altérant de jour en jour. Ne pouvant se satisfaire réciproquement, on finissait par s'aigrir ; le lien de famille se relâchait peu à peu dans ces débats sans cesse renouvelés. Le jeune homme s'en aperçut et devint plus sombre.

On avait atteint les premiers jours de décembre; les neiges qui fondaient avaient grossi la Vilaine, qui roulait sur son lit de vase des eaux troubles déjà parsemées d'épaves emportées par les inondations. Quelques caboteurs, retenus en rivière par le mauvais temps, étaient amarrés le long du bord, et leurs équipages remplissaient les cabarets de plafîches élevés sur les deux rivés pour les ouvriers civils et militaires employés à la construction du pont suspendu. Contre son habitude, Urbain était allé les rejoindre à plusieurs reprises, et son père, qui avait besoin de bras de renfort pour le passage, devenu plus difficile, avait dû deux ou trois fois l'y faire chercher.

Le passeur supporta d'abord assez tranquillement ces absences ; mais, un jour qu'Urbain s'était attardé outre mesure, il perdit patience et éclata. Le jeune homme venait de sauter dans le bac, les joues animées ei l'œil brillant d'un éclat que le passeur attribua

aux libations de la canline ; il lui jeta un regard sévère.

— Si on n'a point de goût pour les gens de son logis, il me paraît qu'on en a de reste pour ceux du dehors, dit-il avec une irritation mal contenue ; Dieu me damne ! voilà des mois que je ne vous ai vu si vif de courage et si rougeaud de contentement.

— Faites excuse, mon père, dit Urbain, dont la voix haletait-, si le sang me bout sur Theure, ce n'est point que j'aie le cœur plus joyeux.

— C'est donc que le cognac des caboteurs était plus fort ? reprit Robert ironiquement.

— Non, non, répliqua doucemettt le jeune homme, c'est seulement que j'ai trouvé un remède à ce qui nous chagrine.

Robert le regarda d'un air d'étonnement interroga* teur.

— Voilà trop de mois que le mauvais vent souffle chez nous, reprit le jeune gars 5 vous, la Claude et moi, ne sommes plus ce que nous étions; ça ne peut continuer plus longtemps. Un jour ou l'autre, quand l'épine que j'ai dans le cœur me tourmentera trop fort, je puis oublier ce que je vous dois de respect ; par rancœur, vous m oterez votre amitié, et, après

un tel bien perdu, autant vaudrait pour moi dormir sous l'eau jusqu'au jugement.

— A la bonne heure ! dit Robert, adouci et touché par le ton de son fils ; mais si c'est ton idée de me contenter, qui t'en empêche?

-^ Ah ! vous le savez trop bien, mon père I s'écria Urbain en fixant les yeux sur te passeur. A des mots que vous avez dits ces jours-ci, et aux regards que je vous al vu jeter vers la maison neuve, j'ai bien reconnu que vous étiez au fait. Pour lors^ vous devez comprendre le reste. Le cœur triste fait la triste humeur.

-^ Et n^est-tu donc plus un homme? interrompit Robert avec une indignation tempérée de tendresse. Voyons, jour de Dieu! ton âme est à toi peut-être... Ne peux-tu la tourner d*un autre côté?

— J'ai essayé, dit le jeune garçon avec découragement, mais tout a été inutile. Tant que je serai ici, Dion cœur ira du même côté que mes yeux. J'ai beau ne la voir ni lui parler, il y a autour de moi des choses qui me la montrent ou me causent d'elle. Vousmêmes, mes chères gens, vous me la rappelez. Le seul moyen de guérir est donc de tout quitter, d'aller bien loin 'i aussi mon parti est pris sans rémission, mon

LE PASSBCR DE LA yiLAIlIB. 47

père, et je viens vous demander mon congé.. >

— Toi ! s'écria le passeur saisi , tu veux partir I Penses -tu bien à ce que tu dis là, Urbainî Tu veux nous laisser seuls, la Claude et moi ! As-^tu donc si peu d*amitié pour les tiens?

— C'est le contraire qu'il faudrait dire, mon père, reprit le jeune homme ému 5 si j'avais moins d'amitié pour vous et pour la Claude, je resterais ici avec moa mal 9 qui me plait encore plus que tôlit^ mais, je le sens, tôt ou tard la tiistesse serait la plus forte, et alors Dieu sait ce qui arriverait I Laissez-moi donc chercher ailleurs* ma calmie. Le capitaine du lougre qui est là vis-à-vis veut bien me prendre pour matelot, et j'ai promis de m'en aller ce soir avec lui.

-^ Est-oe possible ? s'écria Robert en changeant de visage, et tu espères partir comme c& de ta seule volonté?

— Faites-excuse, mon père. Haut encore que la vôtre soit d'accord.

— Et elle ne le sera jamais, interrompit le passeur avec force. N'as-tu pas de honte, malheureux, dépenser à nous abandonner quand la rivière est en rage, que nous avons besoin de tes bras, et que mes ,vieilles forces n'ont que les tiennes pour aBégeance?j

N'est-ce pas bien brave de laisser, au moment le plus dur, toute la peine à une fille et à un vieil homme ? Veux-tuqiie, faute d'un aviron, il arrive aux passagers quelque malheur qui donne raison au pont '>

-^ Pour Dieu ! mon père, ne me dites point tout ça et ne travaillez pas à me retenir, s'écria Urbain dans une angoisse à faire compassion ; depuis un mois, je n'y ai que trop songé pour mon repos. Croyez-moi, mieux vaut encore que je vous laisse ; l'orage qui remue la rivière n'est pas le plus dangereux. Si je restais, voyez-vous, qui sait? je voudrais... je pourrais... Ah! pour notre salut à tous, mon père, ne m'empêchez point de partir.

D y avait dans les traits, dans le geste et dans l'accent du jeune passeur une agitation un peu égarée qui saisit Robert. La Claude, attentive aux débats de* puis le premier instant, s'était approchée. Ses yeux allaient d'Urbain à Robert \ toutes ses facultés semblaient occupées à deviner leurs paroles dans leurs regards et dans leurs mouvements. A l'espèce de supplication suprême jetée par son frère, elle lui prit 1q bras et poussa son cri convulsif. Le passeur la montra au jeune homme*

— £utend3-tu la créature qui te prie à sa manière?

dit-il avec émotion ; elle aussi, elle a besoin de toi ! La sourde-muette rinterrompit par des gestes d'interrogation.

— Oui, répondit Robert, oui, ma pauvre fille, c'est ça, tu as compris ; mais ne crains rien : je le forcerai à rester avec nous.

La Claude répondit négativement.

— Quoi t reprit le passeur étonné, toi aussi tu te mets contre moi ? Que signifientces signes, voyons?— Le gars est malheureux ici. — Est-ce ma faute? — S'il reste, il arrivera malheur!... — Et quel malheur

donc?

La Claude montra, par un geste énergique, les eaux noirâtres qui tourbillonnaient autour du bac , Robert pâlit.

— Qu'est-ce que tu veux dire? s'écria-t-il. Comment ! Urbain pourrait !... Vous êtes folle, la Claude ; c'est impossible ! — Hein ! Vous dites que vous en êtes sûre ! Il y a déjà pensé? — Par le vrai Dieu I entends-tu ce qu'elle dit, toi ? Est-ce vrai, malheureux ? Réponds, est-ce vrai?

Urbain s'assit sur le bord du bateau et cacha son visage dans ses deux mains.

— Quoi! reprit le passeur après un moment de si*

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lence, as-tu vraiment renié ton baptême pour vouloir mourir de ta volonté et en donnant ton âme à la dam* nation ?

^ Je vous al averti, murmura Urbain d'une voix saccadée. Par moments le cœur me saigne si fort que je ne me commande plus et que je me sens emporté à la mort. Hier, en passant avec la Claude dans le petit bac, quand nous sommes arrivés au fort du courant, j'ai eu une tentation, c'est la vérité. Je me suis levé malgré moi en criant de tristesse, et j'ai mis le pied sur le bord du bateau. L'eau m'attirait ; mais la Claude m'a retenu et m'a regardé d'un air qui m'a fait honte... J*ai repris l'aviron... seulement, mes idées me font peur, et voilà pourquoi je veux partir.

— Et qui me dit que tu seras plus sage loin d'ici ? objecta Robert. Que feras-tu si tu es pris là-bas du mal du pays ? Il n'y aura plus personne pour te défendre contre tes mauvaises pensées. Jureras-tu par ta communion de me revenir, sauf les jugements de Dieu ?

Urbain ne répondit pas.

— Tu vois, tu n'oses pas promettre, continua son père avec angoisse, tu n'as pas de confiance en toimême. Ou plutôt) tiens» veux*tu que je te dise? tu as

menti, malheureux ! Ta partance n'est qu'un coup de désespoir; tu veux être loin de nous pour rester maître de ta vie et la mettre à terre quand elLe te pèsera trop lourd. Sois franc une dernière fois ; avoue, malheureux, avoue !

— Eh bien ! que Dieu vous pardonne ! vous avez ' dit ce que je n'osais pas me dire à moi-même 1 s'écria Urbain, dont la douleur éclata ; oui, si Dieu ne me redonne le goût de vivre, il faudra en finir. Oh ! ne me le reprochez pas, mon père ; je me le reproche assez. Bien des fois j'ai frappé ma poitrine de rage en me disant : — Tu es un lâche ! — Et le souvenir de la Renée restait toujours le plus fort. Beaucoup, à ma place, croiraient qu'elle emploie quelque méchant charme pour me perdre \ mais moi, je ne Taccuse point, je ne lui en veux pas ^ non, après tout le mal qu'elle m'a fait, je la voudrais encore heureuse comme une reine.

— Alors, dit le passeur attendri malgré lui, c'est

d'elle seule que dépend ta peine ou ton contentement.

— Hélas ! reprit Urbain, dont la voix faiblissait, je ne l'ai pas voulu, mais c'est la vérité. Je ne vous dirai pas comme je Taime, mon père-, non j'aurais honte de

l'avouer a un homme sage. Je puis vous assurer seulement qu'avec elle tout me serait bon : la misère, le plus rude travail, la mauvaise renommée; elle me serait un remède à tout. Hais que sert d'y penser ? Sa gloire souffrirait trop d'£tre la femme d'unpasseur; je vois bien maintenant qu'elle me méprise... C'est M. Lenoir qu'elle veut... Il ne quitte plus la maison neuve; aussi il n'y a pas à balancer, mon père ; il faut se dire adieu, quand ce devrait être pour jusqu'à l'éternité I

Ici Tattendrissement d'Urbain lui coupa la parole, et la Claude, qui vit les larmes gonfler ses paupières, l'entoura d'un de ses bras avec des gestes de compassion et d'amitié. Robert, debout devant le frère et la sœur réunis dans cet embrassement, les regarda quelque temps en silence. Un grand combat se livrait dans son cœur et se trahissait sur son visage en rapides changements d'expression. Enfin il passa la main sur son front comme pour chasser le nuage de pensées qui s'y étaient amoncelées , releva la tête et aperçut des voyageurs au sommet de la rive escarpée. Se tournant alors vers la Claude et Urbain :

— Allons 1 s'écrja-t-il brusquement, debout et aux avirons! voici qu'on arrive. Nous reparlerons de nos affaires sur Tautre bord.

LB PAfiSBUR DE LA VltAlMB. 53

Le frère et la sœur s'essuyèrent vivement les yeux et obéirent.

Les nouveaux venus étaient des charretiers de maître Richard ^ ils amenaient des bœufs et des chevaux d'attelage qu'on embarqua avec quelque peine. Le bac franchit assez rapidement le premier quart du passage; mais, arrivé au chenal, il dévia comme d'habitude* malgré les efforts des rameurs. Telles étaient, en effet, parfois les difficultés de la traversée, qu'on avait vu des diligences embarquées à minuit n'attein^ dre l'autre rive qu'à six heures du matin. Sans se prolonger a beaucoup près autant, le voyage fut assez long pour permettre à Robert de réfléchir, et, lors* qu'il arriva à l'autre bord, sa résolution était prise. Il aida lui-même à débarquer les attelages, ût à demivoix aux charretiers une recommandation qu'Urbain n'entendit pas ; puis, ramenant le bac à la cordelle jusqu'à la station de passage, il l'amarra à l'organeau et fit signe au jeune homme et à la sourde^muette de le suivre au logis.

La maisonnette du passeur était bâtie aubas deFescarpement qui bordait larivière.Lelong du mur avaient été entassés des débris de vieux bacs, des avirons hors de service et des fragments de cordages qu'entremêlaient

54 flOlIS iBi FILBTS.

des touffes de mytie^ et dea branches éparpâlées de rosiers du Bengale, autrefois plantés par Urbain, maiOr tenant abandonnés. L'habitation n'avait qu'un rez-dechaussée partagé en deux pièces, la première consa-^ crée aux usages domestiques et garnie de lits clos A battants refermés ; la seconde, sans destination partie eulière, où les meilleurs meubles avaient été réunis, La petite fenêtre était garnie d'un rideau de coutil & carreaux. Au plafond se balançait un navire à la voile armé de canons de cuivre ; sur la cheminée, un enfant Jésus en cire, renfermé dans une cage de verre, était entouré des bustes de Paul et de Virginie -, au mur enfin, on avait suspendu deux cadres de bois noir avec les portraits de la famille royale et un bénitie» de faïence surmonté d'une branche de buis bénit le dimanche des Rameaux.

Ce fut là que le passeur entra avec sa fille et son fils. Le silence qu'il avait gardé jusqu'alors, son air préoocupé, le choix du lieu où l'on ne venait que rarement, tout les avait préparés à un acte sérieux. La Claude demeura près de la porte, l'air curieux et le regard aux aguets, tandis que le jeune homme s'avançait lentement jusqu'à l'armoire de chêne qui occupait le fond, et, appuyé à son angle sculpté, attendait que son père

prit la parole. Celui-ci se promena quelque temps sans rien dire, alla regarder à la fenêtre, puis se remit à marcher en silence.

Après une assez longue attente, le frère et la sœur échangèrent un regard de surprise ; enfln celle-ci, moins patiente, adressa à Robert son cri interrogateur.

— Patience, patience I repenti le passeur en lui faisant signe de la main.

Qaude. montra Urbain, qui attendait, la tête basse et les bras croisés.

— Je sais, reprit Robert; il faut que le sort du gars B6 décide, et ça ne tardera pas; mais il me manque encore quelqu'un.

«^ Qui done , mon père? demanda la jeune homme.

-- Tu vas le savoir, dit le passeur en prêtant l'oreille \ ear, si je m me trompe, voici qu'on arrive. ~

Un pas léger venait en eiïdï de se faire entendre dans la pièce voisina et s'arrâta à la porte. Robert alla l'ouvrir. Renée parut sur le seuil.

A sa vue, la sourde-muette et Urbain poussèrent un cri de surprise ; la filleule du grand àomer s'arrêta ç()nfuse.

56 sons LES FILETS.

— Pardon, dit-elle sans oser lever les yeux, je croyais trouver tout seul maître Robert... On vient de me dire qu'il voulait me voir... Le garçon charretier aura fait

erreur?

— Excusez-moi, ma fille; il a dit ce qu'il devait vous dire, répliqua Letour j c'était bien vous que j'attendais.

A ces mots, il la prit par la main, la conduisit à un escabeau et s'assit lui-même vis-à-vis, dans le vieux jEaiuteuil de famille.

— n s'agit d'une affaire qui vous intéresse comme nous, la Renée, reprit-il après une pause. Voilà trois mois passés, nous avons causé ensemble d'une chose*. •

— Que je n'ai pas oubliée, interrompit vivement la jeune fîUë.

— Vous me l'avez prouvé, pauvre créature ! dit le passeur, et je vous en remercie; mais à cette heure, faut que je vous en reparie... et peut-être bien d'une autre manière. Le bon Dieu mène le monde comme il lui plaît, ma fille, et ;ious autres nous flottons àjsa

volonté.

— Je vous écoute, maître Robert.

— Eh bien donc... pour lors.,, c'est'pour vous dire

que le gars Urbain est devenu triste, qu'il s'ennuie au pays, qull veut nous quitter...

La jeune fille se redressa et devint pâle.

— Ah I mon Dieu I... et... vous !... vous ne le retenez pas, maître Robert? demanda-t-elle.

— Je le voudrais, reprit le passeur 5 mais il ne peut, soi-disant, demeurer davantage. H a ici une trop grosse affliction dans le cœur.

— Mais peut-être que vous pourriez... la lui retirer... objecta Renée très bas.

Urbain ne permit point à Robert de répondre. Surpris d'abord de l'entrée de la Jeune fille, puis des paroles prononcées par son père, il saisit enfin, avec une sorte d'emportement désespéré, l'occasion qui lui était offerte.

— Non, s'écria- t-il, vous le savez trop bien que ni lui, ni la Claude, ni moi ne pouvons rien.

Et comme Renée s'était levée effrayée à cette espèce d'explosion :

— Oh I ne sortez pas ! conlinua-t-il en faisant un mouvement vers la porte et avec une véhémence croissante ; laissez-moi une fois tout (fire ! Avant la séparation, je veux au moins décharger mon cœur. Sachei

68 sous LES FILBTS.

donc bien, Renée, que si je veux partir, c*est que je ne peux plus endurer votre mépris !

La jeune fille laissa échapper une exclamation dou* loureuse qui semblait protester.

i^ N*eSt-cè pas lé vrai mot ? reprit Urbain ; quand au lieu de vivre en i)on voisinage comme autrefois, Vôtiâ détoiif net là tété p(sixt m pàâ tne voir ; quand totis nêf t'époildéî tilùs (fué par oui ou non 6 toutes mes demandes; quand j'ai recoùnû que vous ne mé vmilie^ phis dé bien comtne par le passé, et (iue peu vous importait de me voif 161 6u là, en vie on au cimetière!

La jeune ûlle joignit les mains et tourna vers le pas» eeur des yeux voilés de larmes.

^ Entendes* vous.i. ce quil dîtt bâlbtitîél^t-e!le.

•-- Vous n^avez qu'à lui répondre, ma fille, répliqua Robert;

•^ Oh ! non* . . pas moi I reprit-elle ; moi, je ne ssor feis pas ce que je puis dire; mais vous, maître Robert, au nom du Sauveur t dites-lui qu'il n'y a point de ma faute, qu'il Mait faire comme j'ai fait ! Vous qui êtes son père, redonnez lui de la force et de la joie*

•- Ça sera difficile, dit le passeur. Je pourrais bien hà promettre que tout redeviendra comotô autrefois |

mais ça ne suffira plus. A cette heure, pour le remet-

tre debout sur son courage^ faudrait lui dire que son amitié ne vous fait point affront et que la maison d'un pauvre passeur vous paraîtra aussi plaisante que la belle maison du grand boisier. Ne serait-ce point mentir, ma fille, dites-moi?

Renée, rouge et tremblante, ne put retenir davantage ses larmes; elle voulut cacher son visage dans son tablier; mais le passeur la pressa doucement de répondre. Alors se penchant sur son épaule, elle murmura :

— Consolez-le... n'importe comment...

Urbain, qui s'était approché pour entendre, Jètst tin grand cri et t mba à genoux de Tautre côté du vieillard, qui les enveloppa tous deux de ses braâ. Quant à la sourde-muette, dès qu'elle eut compris ce qui venait de se passer, elle frappa Tun contre l'autre ses poings fermés, fit entendre son glapissement douloureux, et s'élança hors de la chambre en refermant la porte avec violence.

'*'■''—■ Aîi».

. L'entretien se prolongea entre la jeune fille, Urbain et le passeur. Les craintes de ce dernier, d'abord pour le bonheur, puis pour l'existence de son fils, Tavaient amené à la résolution qui venait de s'accomplir. Obligé de renoncer à ses projets malgré les raisons données à la jeune fille et des répugnances particulières dont il lui avait fait un secret, il ne voulut point que de nouvelles réflexions pussent, en ravivant les regrets, créer de nouvelles incertitudes. Âmi des questions tranchées, comme tous les esprits simples et prompts, il proposa lui-ménie de parler sans retard au grand boisier.

L'inégalité de fortune des deux familles eût pu sem- » c

bler un obstacle, si la filleule avait eu quelques droits

LB PASSEUR Dii^ LA YlLAlNB. 61

sur celle de son parrain \ mais, restée orpheline et sans ressources. Renée n'avait rien à attendre de maître Richard. Il ramenait trop souvent le souvenir des sacrifices auxquels Tavait forcé l'éducation de la jeune fille et Tavertissement qu'elle ne devait point atlendre de dot, pour qu'on le supposât disposé à lui faire part de son opulence. L'important était donc de prévenir toute autre demande que le grand boisier eût peutêtre d'abord agréée sans préférence, mais qu'il n'eût point manqué de soutenir ensuite avec obstination. Les assiduités de M. Lenoir, ce jeune conducteur dont la Manon avait autrefois parlé , pouvaient inspirer à cet égard quelques inquiétudes. Urbain, qui s'en était montré malheureux et jaloux, les rappela de nouveau, et Renée avoua en rougissant que le jeune homme avait essayé plusieurs fois des aveux qu'elle avait eu quelque peine à interrompre. Son parrain lui-même s'était aperçu de sa recherche, et, depuis quelques jours, il y avait fait allusion plusieurs fois en riant.

Cette révélation rendait plus pressante la nécessllé de parler à maitre Richard. 11 était alors absent ; mais il fut décidé que le passeur se rendrait chez lui aussitôt son retour, ferait connaître l'amour des deux jeunes gens, et solliciterait son agrément pour leur union.

En attendant. Renée s'en retourna à la maison neuvei et les deux Letour au bateau de passage.

Ils y trouvèrent la sourde-muette, qui leur jeta UA regard farouche et détourna la tête \ mais aucun d'em n'y prit garde. Urbain, tout au transport de son hoïi* tiêur inespéré, ne voyait ni n'entendait rien. 11 mar« cbait dans une sorte d'auréole, enivré, ébloui, eX ne sentant plus la terre sous ses pieds. De son côté^ ho* bert réfléchissait à la démarche qu'il allait faire, et semblait lutter contre quelque angoisse cachée*

Un certain temps s'écoula ainsi dans un silence qui ne fut troublé que par le galop de deux chevaux qui retentit au sommet de la colline : c'étaient le grand boisier et M. Lenoir. Arrivés à Feutrée du chemin tournant, ils ralentirent le pas de leurs montures, «t échangèrent quelques paroles, après lesquelles le jeune conducteur se dirigea vers les ateliers, et Richard vere la maison neuve. Urbain jeta alors un regard à son père, qui répondit par un signe de tête à cette soUieî* tation muette, quitta le bac, et rentra au logis pour se préparer à sa visite chez le parrain de Renée.

Cependant le grand boisier^ qui était descendu de cheval, venait d'entrer dans la première pièce du reade chaussée, où sa filleule Vattendait. Le changement

LE I^ASSBCR DB LA VILAINB. 83

de fortune n'avait pu changer ses habitudes. Bien que sa nouvelle maison eût été distribuée bourgeoisement comme il se plaisait à le dire, et qu*il y eût réservé un salon, une salle à manger et un bureau, la grande pièce destinée à la cuisine était la seule dont il fit ordinairement usage. C'était là quMl prenait ses repas, qu'il recevait ses ouvriers, qu'il prolongeait les soirées d'hiver avec quelques voisins pour m' allumer qtfme lumière et qu'un feu^ principe économique transmis par sa mère, auquel sa nouvelle position n'avait pu le faire renoncer.

Au moment où il entra, Renée venait de mettre son couvert sur le bout de la longue table de chêne placée près de la fenêtre. Dans le large foyer flambait un g^and feu de traînes , devant lequel rôtissait un poulet mis en mouvement par un totirne-broche à

contre-poids dont on entendait siffler le volant. Ce bruit et cette flamme firent épanouir lé rude visage du

grand boisier.

— Ah ! ah ! il paraît que j'arrive ô point, s'écria-t-il

en ouvrant ses narines aux succulentes eflluves et

jetant vers la volaille dorée un regard qui la dégustait

d'avance. Mort Dieu! la fille, tu as bien fait d'être

prête^ car j'ai gagné en route la maladie des renards ^

64 sous LES FILBTS«

je ne rêvais que poules et chapons ! Voyons^ à bœie d'abord pour préparer les voies.

Il dégagea de son poignet la courroie qui retenait son bâton de voyage, et le déposa derrière la porte d'entrée. La jeune fille prit le pot de cidre placé sur la table, et voulut remplir le gobelet d'argent de son parrain ; mais il Tarrêta du geste.

— Non pas, non pas 1 reprit-il. Vingt dieux ! quand on a avalé le vent de nord-ouest pendant six heures, on a bien le droit d'y mêler un peu de cognac.

Renée apporta ce qu'il demandait. Il remplit à demi son gobelet, le vida d'un seul coup, puis, s*éc1aircissant la voix et s'élargissant la poitrine, comme un homme qui reprend possession de lui-même :

— Eh bien ! à la bonne heure, ajouta-t-il en approchant une chaise de la table, maintenant tu peux servir, me voilà en état de grâce. Tonnerre ! quel dîner d'archevêque nous avons là, ma chère ! Dis donc, estce que tu attendais quelqu'un, hein ?

— Quel autre que vous pouvais-je attendre? demanda Renée.

Le grand boisier hocha la tête et cligna de l'œil*

— Bien , bien , dit-il en se coupant une épaisse tranche de pain bis; mai$ on connaît les couleurs! Jq

' mettrais ma main au feu qu'en me voyant partir ce matin avec le petit conducteur, tu as cru que je le ramènerais ici manger la soupe ?

La jeune fille voulut nier.

-* Quand cela serait, continua Richard, qui, pour ne pas faire refroidir le potage^ s*était décidé à prendre la soupière \ le gars n'a rien de difforme, il me semble. Sans compter que c'est un fonctionnaire, comme ils disent, et qu'on l'a chargé de la réception de mes bois. Aussi que le diable me torde si je te blâme, ma chère ! tu as raison de lui vouloir du bien.

— Je puis vous jurer> mon parrain, que je ne pense point à lui, reprit Renée plus vivement.

— Pour lors tu es une ingrate , répliqua Richard, vu que lui il pense à toi.

La jeune fille fit un mouvement ; il la guigna en ricanant.

—-Ah! ça te fait sursauter, glorieuse que tu es! reprit-il ; voyez voir ces filles ! c'est plus faux que Taunage des colporteurs. Ça n*a pas l'air de se soucier du cofijmgo, et, au premier mot de mari, ça frissonne comme un cheval ombrageux. Au reste, je ne m'en dédis pas, le petit conducteur languit après toi.'

^— J'espère que vous vouiez rire , mon pîurraiu,

66 ^OUS L£8 FILBTS.

munnura la Renée, qui commençait à trembler.

— litalédiction I quand je te répète que j'en suis sûr! s'écria le grand boisier en frappant la table du> p(^g ; et la preuve, c'est qu'il me l'a avoué I

— lui?

-^ En personne, la belle! et il n'a pas pris de chemin de traverse : après m'avoir raconté la chose, il m'a tout simplement demandé à t'épouser.

^ Mais... vous n'avez pas répondu? interrompit la jeune fille anxieuse,

— Qu' est--ce que c'est? Vous me croyez donc bien mal élevé? reprit Bichard. — Apprends, la fiUe, que toute demande mérite une réponse *, je lui ai dit que je te parlerais de la chose, et que, pour ma part, je n'y voyais pas d'inconvénients*

— Hais moi, je puis en voir, répliqua la Renée trèstroublée; au nom du ciel , mon parrain, n'encouragez pas M. Lenoir, ne lui faites aueune promesse !

Le grand boisier déposa son couteau et sa f6ui^ chette en se retournant vers la jeune fille.

— Comment! s'écria-t-il, voici du fruit nouveau! Tu me donnes des ordres, je crois ?

— Dieu m'en garde ! interrompit Renée tremblante. •- Tu refuses un cars qui me convient, continua

Richard en frappant la table; tu veux faire ta volonté à la place de la mienne ?

-- Mais... mon parrain*., bégaya la jeune fiile.

Il lui saisit les deux mains et l'attira brusquement à lui.

— Voyons, faut que ça soit clair et limpide, ajoutat-il en jurant ^ approche un peu ici, approche, je te dis, que je voie dans le blanc de tes yeux ce que tu as au fond de l'âme ; c'est-il vrai que tu ne veux pas du petit conducteur, hein? —Réponds, sans phrases, oui ou non?

•^ £h bien ! non, bégaya Renée.

Le ^ng monta au visage du boisier, AoùX les yeux s'injectèrent.

— Non ! répéta-t-il en secouant les bras de sa fil* leule avec colère ; tu as dit non! Ah I mille bons dieux ! faïKlra que tu m'expliques ce mot là. Parle, mauvaise chrétienne, parle vite ! je veux saveur ce qui t'empêcha

- d'épousa* le ccmducteur.

«- Je crois que je pourrai vous le dire, monsieur Richard, interrompit le passeur, qui venait de pousser la porte entr'ouverte, et qui,'arrété à l'entrée, avait entendu les [derniers mots prononcés par son voisin*

Celui-ci fit un denû*tour,v^8 le nouveau veuu.

68 sous LES FILBTS.

— Qu'est-ce qu'il te faut à toi? s'écria-t-il, qui estce qui t'a demandé? que viens-tu faire ici?

— Un peu de patience, dit le passeur, vous allez le

savoir.

Il avait refermé la porte derrière lui : le grand boisier s'aperçut alors qu'il portait son pantalon et sa veste de drap vert, et tenait à la main son chapeau neuf, costume exclusivement réservé au dimanche et aux grandes occasions. 11 roulait de plus entre ses doigts un papier que l'œil exercé de l'entrepreneur reconnut aussitôt.

— Au diable! je gage qu'il m'apporte son compte? dit- il avec la mauvaise humeur qu^excitait invariablement chez lui la perspective d'uu mémoire à solder.

— C'est la vérité, dit Robert en tendant le papier ; la note des transports de marchandises faits par notre bac pour maître Richard m'est tombée tout à l'heure sous la main, et je l'ai prise à cette fm que la Renée fasse elle-même les calculs de ce qui nous est dû...

— C'est bon, interrompit le boisier, qui cherchait un subterfuge pour éloigner cette vérification^ mais quand tu es entré, il s'agissait d'autre chose.

— Ah 1 oui, dit Robert un peu embarrassé ^ maître

Richard, il m'a semblé, parlait des idées de M. Lenoir à propos de la Renée. ••

— Qui le refuse, acheva le j)fr and boisier^eX il paraîtrait que tu en sais la cause, toi ? *

— Ca se pourrait tout de même, reprit le passeur en souriant» et m'est avis que vous devez bien aussi vous en douter, maître Richard : quand une jeunesse refuse un mari, on peut toujours croire qu'elle pense à quelque autre.

— Ah ! c'est donc ça ? interrompit Richard, qui fixa sur la jeune fille des yeux menaçants : la pèlerine a trouvé elle-même son pèlerin? Eh bien ! sang de Dieu ! je suis bien aise de le connaître! Son noml voyons son nom?*

Renée fit un geste pour empêcher le passeur de

répondre ; mais il était trop avancé et eût d'ailleurs rougi de reculer.

— Notre voisin doit le connaître, répliqua-t-il, lui qui appelle tous les jours le gars Urbain pour le pas-< sage.

— Quoi ! ce serait ton fils ?

— Vous l'avez dit.

Le grand boisier frappa des deux mains sur la table et se leva.

— J'aurais dû m'en douter! s*écria-t-il : on passait le bac trop souvent, tôt ou tard le feu devait prendre aux étoupes; mais j'en suis fâché, mon vieux, le petit conducteur est mieux notre fait, et ton gars n'a qu'à chercher ailleurs.

La jeune fille baissa la tète en joignant les mains; Robert ne parut point accepter cette réponse comme définitive.

— Maître Richard doit se rappeler que rien ne peut se faire sans la Renée, dit-il, et, pour sûr, elle ne donnera son consentement qu'à celui qui aura son amitié.

— Tu crois? répondit l'entrepreneur ironiquement; eh bien! moi, je te dis que je la conduirai au jrêtre comme on conduit unenfant à l'école; entends-tu bien?

— Faudra voir ça, reprit le passeur en secouant la tête, et faut croire qu'elle dira sa volonté.

— Qu'elle la dise alors! interrompit Richard; tonnerre -du ciel! qui l'en. empêche? Allons, tout de suite!... Il ne s'agit pas de pleurer en dessous et de rouler les rubans de son tablier; parle! parle!

La jeune fille souleva les yeux, puis les rebaissa toute tremblante.

— Mon parrain doit savoir que personne n'est maître de sa préférence, dit-elle timidement.

— Au diable ! 11 ne s'agit point de savoir qui tu préfères, mais qui tu épouseras, reprît l'entrepreneur.

— - Et pourquoi mon parrain n'écouterait -il pas la demande de maître Robert ? ajouta Renée très-bas.

— Pourquoi? répéta le grand boisier; mais, mille damnations I tu n*as donc pas compris ? Je viens de te le dire : parce que le petit Lenoir te convient, qu'il a une place, qu'il peut me servir pour mes fourâitures^ que nous ne trouverons jamais une pareille occasion^ et que c'est un vrai numéro gagné à la loterie.

— Pour vous peut-être, maître Richard, dit le passeur \ mais la Renée a idée de se marier un peu pour son compte.

— Et pour celui de ton flls^ pas vrai? répondit ren** trepreneur, Âh ! je vois la chose à cette heure I vous ave^ entortillé la petite, et tu voudrais la poussera me désobéir ; mais que je sois damné si elle porte Jamais

le nom de ton gars i

*- Faut pas jurer plus qu'on ne peut tenir, dit le passeur d'un ton de calme affecté ; notre voisin oublie que la Renée ne lui est rien, et qu'il n'a aucun droit pour l'empêcher de choisir à sa fantaisie.

^ Platt-il T s*écria Richard, qui se promenait à grands pas et i^erréta court } tu dis que la Renée ne

72 sons LKS FILETS.

m*est rien! Ah ! vingt dieux ! approche un peu ici^toi, pour lui répondre; puisque tu ne m'es rieii, demandelui pourquoi tu coupes ton pain à ma miche, pourquoi tu prends un morceau de mon toit et un coin de mon

feu!

— Je sais tout ce que Je vous dois, mon parrain, interrompit la jeune fille, gagnée par les larmes.

— Non^ non, je n'ai aucun droit, interrompit le

grand boisier exaspéré ; pour lors » qu'il te dise qui t'a empêchée d'aller à l'hôpital, qui t'a acheté la jupe que tu portes, qui a payé ta pension au couvent.

— Cest votre intérêt, répUqua Robert, qui s'animait malgré lui à la colère de son interlocuteur ; faut point parler de générosité ni de bon cœur , maître Richard; si vous avez élevé l'enfant, c'est que vous l'avez vue grandement laborieuse et a^sée; vous vous êtes dit qu'un jour venant elle vous rembourserait vos avances, et de fait ce jour est venu» car ce n'est pas une petite épargne pour vous que d'avoir une domestique sans gages et un commis qui ne coûte rien.

— Eh bien! quand cela serait ? répliqua l'entrepreneur, qui^ comme tous les hommes violents, se réfugia dans le cynisme, faute de bonne réponse ; si ce que j'ai fait eal un marché, il oblige les deux parties, pas

vrai ? ma dépense en argent, faut qn^on me la rende en obéissance, sans quoi on me vole ! La Renée estelle une honnête fille ? pour lors qu'elle le montre par une reconnaissance qui me profite ; c'est à cette condition que je la loge et que je la nourris. — Qu'as-tu à répondre ?

— J'ai à répondre, dit Robert, que la fille est quitte avec vous depuis longtemps, maître Richard, et que, pour ce qui est de l'avenir, elle a une maison ici près où on la recevra, non pas comme une mercenaire qui doit payer en services ce qu*on lui donne, mais comme une fille à qui on ne demande que d'être heureuse et de b<mne amitié. A cette heure, c'est à elle de se décider.

Il regardait la Renée, qui , appuyée au mur, les bras pendants et la tête baissée, semblait en proie à une hésitation pleine^ d'angoisse.

— Il n'y a qu'un mot qui serve, continua Robert avec un peu d'impatience ; si le cœur n'est plus tourné du même côté, il faut l'avouer franchement^, j'irai dire à Urbain que nous nous étions trompés.

— Ah ! ne croyez point cela, interrompit la jeune fille en tendant ses mains jointes vers le passeur.

11 les saisit vivement

71 sous LIS FftBTS^

— Alors vous êtes toujours dans les mêmes idées 7 demanda-t4l en baissant la tète vers Renée.

-^ Toujours ! répéta oelle-ei, qui se pressa contre lui.

Il l'enveloppa d'un de ses bras.

— Vous entendez , maître Richard , dit-il d'un toù résolu, l'enfant a fait son choix, et il ne servirait à ^ien de vouloir Tempêcher, vu que nous sommes là pottr Taider au besoin, et qu'elle est notre fille â cette heure.

— Oui da ! s*écria le grand boisier avec un éclat de colère, eh bien ! qu'elle aille aux cinq cents diables ! Partez, je ne vous retiens pas, mais toi, malheureuse! quand tu retourneras, à la Toussaint, sur la tombe que j'ai payée pour ta mère, souviens-toi de lui dire comment tu m'as quitté pour que J'aie une décharge devant la morte.

Renée ne put retenir un sanglot.

-^ Pourquoi pleurer ? continua durement Richard, te souviens-tu seulement du dernier jour où elle m'a fait venir et où elle était là, sur son lit, la mort dans les yeux? Tu avais un bras sous sa tète, et tu la baisais sur ses cheveux gris. . . mais tu l'as déjà oublié I

— Oh I non ! interrompit la jeune fUle, qui à ce souvenir fondit en larmes.

LB PASSEUR DE LA ViLAlNE. 76

— Alors, si tu t'en souviens, reprit le boisier, répète-moi un peu ce qu* elle a dit.

— Elle a dit... qu'elle me confiait... à votre générosité... bégaya Renée.

— D'abord; mais ensuite elle t'a parlé, à toi?

-^ A moi... elle m'a recommandé de ne jamais oublier ce que vous feriez à mon avantage.

— Ce n'est point ça I cria l'entrepreneur en frappant du pied, elle t'a ordonné de m'avoir en grande amitié et révérence, —^ ce senties mots qu'elle a dits, —

de ne rien faire sans mes conseils» de m'obéir comme à elle-même... Est-ce vrai, dis?

La jeûne fille fit un signe affirmatif.

— Et toi, ajouta Richard, tii as promis... promis en pleurant, comme â cette heure. La malheureuse t'a crue, elle est tnorte dans sa confiance , et tu lui mentais !

Renée essaya de protester.

^ Tu lui mentais I répéta-t-il avec emportement, car aujourd'hui, pour suivre un amoureux, tu marches sur ta promesse, tu t'enfuis de là où ta mère t'avait mise!... Va donc! cours chercher ta honte! suis le gars Urbain, qu'il fasse de toi son plaisir ! Si les morts

76 sous LBS FILETS.

nous voient, les os de ta mère en trembleront sous terre ; mais rappelle -toi bien que ce sera à toi seule de lui rendre compte au grand jour !

Il avait fait un pas pour sortir, Renée l'arrêta. A mesure qu'il parlait, elle s'était lentement détachée du passeur. Droite, éplorée, les deux mains croisées sur sa poitrine, elle semblait se débattre dans une lutte suprême. Enfin, aux derniers mots de son parrain, elle ferma les yeux, étendit le bras de son côté et murmura:

— Je tiendrai ma promesse^ je ne ferai rien contre votre volonté.

Robert voulut se récrier.

— Ah ! ne dites rien, mon père, ajouta-t-elle avec une supplication si tendre^ que le vieillard s'arrêta tout troublé ; il faut contenter celle qui est au cimetière... J'ai promis d'attendre le congé de mon parrain, je l'attendrai. Dites seulement à votre fils que si je ne suis pas sa femme^ je ne serai celle de personne.

Et, sans attendre une réponse, elle porta les deux mains à son visage, courut à une des portes, et disparut.

Il y eut après son départ un moment de silence. Robert atterré restait les yeux fixés sur la porte par

LB PAdSEUR DB LA YILAIIIB. 77

laquelle elle avait fui. Le grand boisier s'était approché de la table ; il remplit machinalement son gobelet, le vida, puis^s'adressant au passeur :

— Tu as compris, dit-il d'un air sombre ; voilà qui

est fini... Maintenant tu peux retourner à ton bac. Robert baissa la tête et demeura immobile.

— Eh bien! est-ce qu'il est sourd? reprit Tentrepreneur* Allons, en route! Qui t'arrête? Attends-tu donc encore quelque chose?

Son regard rencontra la note déposée sur la table.

— Ton mémoire peut-être, ajouta-t-il. Au fait, faime mieux régler tout de suite pour en finir... Voyons, la petite prétend qu'avec le livre c^est l'affaire d'un moment.

Il alla prendre sur une étagère le vieux Barème et rapporta au bout de la table, où se trouvaient déjà un encrier, des plumes et plusieurs registres. A la vue du volume recouvert de parchemin, les sourcils grisonnants du passeur se rapprochèrent : un éclair traversa ees yeux, et il parut en proie à une agitation singulière ; mais maître Richard ne s'aperçut de rien. Il s'était mis & relever les chiffres du mémoire où les transports ef* fectués à son profit étaient seuls indiqués, ' afin d'en composer un total auquel il pût appliquer ensuite les

78 80D8 118 PILBT8.

calculs tout faits du Barème ^ mais, moitié par préoc-? cupation, moitié par inexpérience» il s'embrouilla, re • commença à plusieurs reprises^ et finit par jeter sa plume en jurant.

— Que Tenfer confonde tes chiffres ! s*écria-t-il j aussi, pourquoi m'apporter des calculs à faire quand je ne devrais avoir qu'à les vérifier ? Reprends ton mémoire et établis le compte toi-m$me.

— C'est façile> reprit le passeuf^p surtout si maître Richard veut me prêter le livre.

Le grand boisier le lui poussa en se levant.

— Et surtout fais vite, ajouta-t-il. Ce soir, je vais à La Roche> chez le notaire*, il faut qu'à mon retour tu me remettes la note. Demain tu seras payé, et puis plus rien entre nous \ j'achète un bateau pour mes transports, et j'envoie ton bac au diable.

Le passeur reprit le compte ^vec le v^eux Barème et sortit sans répliquer.

Urbain' attendait le retour de son père avec anxiété; mais celui-ci trompa son impatience en lui annonçant qu'il n'avait pu voir seul maître Richard, et qu'il fallait remettre l'explication au lendemain. îl ajouta qu'il s'était assuré un téte-à-tôte avec le grand hoisier en s'engageant à lui apporter différents reçus promis depuis longtemps et qu'il fallait réclamer à Marzeau. Ainsi qu'il le pensait, le jeune homme proposa de les aller chercher sur-le-champ et se mit en route malgré l'heure avancée.

Dès qu'il fut partie le passeur laissa la Claude à la garde du bac et rentra au logis, où il resta longtemps enfermé. Lorsqu'il «n sortit enfin, il avait repris ses habits de travail et tenait à la main son harpon nouvellement reforgé.

80 SODS LBS FILETS.

Qui eût pu étudier Texpression de ses traits y eût remarqué quelque chose de plus sombre et de plus résolu que d'ordinaire ; mais la nuit déjà descendue ne permit point à la Claude d'y prendre garde. Lorsque son père entra dans le bac, elle était accroupie, selon bon habitude, la tête sur ses deux-mains et les coudes sur ses genoux. Le passeur ne parut point la voir au premier instant. Il resta debout à l'extrémité dubateau, et arrêta son regard d'abord sur la maison neuve, où brillait une lumière, puis sur les coteaux et sur la rivière qu'enveloppait la brume de nuit.

L'inondation qui se retirait y avait apporté de toutes parts des arbres déracinés^ des débris de toitures, des meules de paille à demi submergées qu'on voyait passer vaguement dans les ténèbres. Un vent triste, qui soufflait de Touest, apportait par rafales les rugissements de la houle contre les rocs de Tréhiguier. Poussée par son souffle, la marée montante refoulait les hautes eaux de la rivière, qui revenaient sur ellesmêmes en tourbillonnant avec des rumeurs sinistres. Le passeur parut consulter tous ces signes; il s'assura que la gaffe et les avirons étaient à leur place; puis, s'avançant vers la Claude, il lui appuya la main sur Tépaule.

La sourde-muette se redressa d'un élan comme s'Ii eût touché à un ressort. Robert lui fit signe de le suivre à l'autre bout du bateau, et là commença entre eux un de ces entretiens par gestes dont nous avons déjà parlé. Bien qu'habituée à ce langage muet, la Claude sembla au premier instant avoir quelque peine à comprendre. Robert dut répéter plusieurs fois les mêmes explications ; elle parut d'abord surprise, puis inquiète ; mais il coupa court à toute observation par un signe qui ordonnait l'obéissance aveugle et immédiate. La sourde-muette s'inclina d'un air soumis» prit le harpon qu'elle cacha au fond de la barque, et s'accroupit à sa place accoutumée.

Presque au même instant une ombre parut au penchant du coteau, et une voix se mit à héler :

— ^ Hé! du passage!

— • Arrive! cria Robert.

L'ombre s'engagea dans la descente, et atteignit la station. C'était le grand boisier en costume de voyage.- D franchit la planche d'embarquement, et gagna le milieu du bac \ où il resta debout sans rien dire, enveloppé dans sa peau de chèvre et les deux mains sur son bâton. Le passeur, également silencieux, s'approcha de la planche, qu'il rejeta à terre, et s'empressa

62 sous LBS FILETS.

de pousser au large. La Claude saisit alors un desi avirons, tandis que son père s'emparait de l'autre» et la barque, tournant sur elle-même, commença à couper en biais le fil de la rivière.

Au premier moment , on n'entendit que le bruit ré* gulier des rames mêlé au clapotement des eaux ; mais, dès que la rive eut disparu dans la nuit, le passeur ralentit le mouvement de son aviron, et, s'adressant au grand boisier, il dit brusquement :

— Mailre Richard ne sera point parti, je suppose» sans avoir consolé la Renée par quelque bonne parole ?

L'entrepreneur fit un mouvement de surprise.

— Que t'importe ? répliqua-t-il ; occupe-toi de ta rame, Fessoufflé, et ne bavardons pas.

— J'ai espérance, reprit Robert sur le même ton, que, la mauvaise humeur du boisier une fois passée, il n'aura pas abusé de ce qu'avait dit la chère créature, et qull ne voudra pas faire son malheur e( cQlui du gars Urbain.

— Le malheur de ton fils ? dit Richard avec un rire haineux ; que je sois damné si j'en ai plus de souci que du bouillon d'eau qui passe là sous notre barque \ Que me fait à moi sia tristesse ou son contentemeat ?

LB PASSEUH DE LA YILAINB. ' 83

Est-ce qu'il y a donc quelque chose dç commun entro nous ?

— Qui sait? dit Robert de son même accent ferme et calme; les passeurs voient un peu dans la vie de tout le monde, maitre Richard ; il ne faut jamais leur heurter trop durement du coude dans le cœur, do crainte qu'ils ne se fâchent, et que de male-rage ils n'aillent dire des choses qui vous mettraient dans l'embarras.

— Par tous les diables ! je t'en défie , s'écria Fentrepreneur.

— N'en faites rien , reprit Robert en secouant la tête; voilà pas bien long-temps qu'en passant do même ici avec les gens de Tautre bord, vous m'avez poussé à bout , et, qu'il m'a fallu raconter une histoire.*, que vous ne devez pas avoir oubliée.

^ Moi ! quelle histoire? demanda le grand Msier; que je sois daminé si je sais de quoi tu veux parler I

— Ah : vous ne vous souvenez plus ? reprit ironiquement le passeur; eh bien donc! ce jour-là vous m'avez forcé à raconter comment avait été tué Antoine Burel. •

— Possible, dit Richard ; qu'est-ce que ça me fait moi?

Ça fait, contioua Robert , que , si je ne m'étais pas retenu, j'aurais pu en dire davantage.

— Quoi donc ?

— J'aurais dit que je n'avais pas seulement vu l'assassin, mais aussi... que je l'avais reconnu !

— Toi ! répéta Richard^ c'est impossible ! comment aurais-tu pu le distinguer dans la nuit?

— Au clair de lune.

— Mensonge ! il n'y en avait pas.

— Vous y étiez donc pour le savoir? s'écria Robert, qui le regarda en face.

Richard se troubla et devint d'une pâleur livide.

— Misérable ! bégaya-t-il, prends garde à ce que tu vas dire... Je comprends ton projet... Tu veux m'effrayer... pour me feire consentir au mariage de la Renée avec ton fils;... mais il ne suffit pas d'une accusation..^

— Vous avez raison, dit le passeur; ne craignez rien, il y aura une preuve , et celle-là, vous ne la nierez pas, car vous Taurez fournie vous-même.

— Que veux-tu dire?

— Quand l'affaire de Burel a été instruite, maitrô Richard s'était sagement absenté, reprit Robert; aussi ndrirû pas su , &ut croire, qu'on avait retiré de la

plaie du mort la bourre du coup de fusil qui Pavait tué. C'était un morceau de feuille d'un vieux livre, et la justice avait inutilement cberché le reste de la page ; mais moi, je l'ai trouvé.

— Où cela?

— Dans votre Barème.

Le grand boisier ne put retenir un cri étoufTé.

— Or, comme je l'ai à cette heure chez nous , continua Robert , vous concevez que je peux l'apporter aux juges, qui recommenceront l'affaire , et, une fois sur la vraie route, il n'auront pas de peine à deviner pourquoi le contre-maitre qu'Antoine Burel voulait , congédier a trouvé plus avantageux de mettre luimême son bourgeois sous teri^e, à cette fin de succéder à ses marchés et de faire fortune à sa place.

— Tu ne feras pas ça, Robert, tu ne le feras pas ! dit Richard les dents serrées et l'œil plein de flammes.

— C'est à savoir, reprit le passeur. Je me suis tu

autrefois, parce que je me disais toujours que la nuit

les meilleurs yeux peuvent nous tromper; mais depuis

quelques mois je suis sûr, j'ai une preuve : aussi du

diable si la Renée reste plus long-temps sous votre

volonté 1 Sa mère ne peut parler de dessous terre,

sans quoi elle la dégagerait de sa promesse.— Si donc

pour lui rendre sa liberté, il faut vous ôter la* vôtre, que Dieu vous secoure! aussi vrai que j'ai une barque sous les pieds, je déclarerai tout !

^ Tu n'en auras pas le temps! eria Richard.

Et, se jetant sur le passeur, il le renversa au bord du bac en s'efforçant de lé précipiter au dehors. Un cri sauvage et la pointe d'un fer aigu qui lui déchirait la poitrine l'obligèrent à se rejeter en arrière. La sourdemuette était devant lui le harpon à la main et prête & frapper.

-^ Bien, la Claudel cria Robert en se relevant; par mon salut, elle a compris la recommandation, et j'avais bien fait d'être sur mes gardes. — Allons , maître Richard, c'est fini de rire; passez à l'autre bout du bac, et pas de farces, ou je vous harponne comme un saumon! —A la rame, la Qaude ! nous voilà à la dérive, et, si le jusant nous prend, nous n'arriverons pas ce soir.

En parlant ainsi^ le passeur avait repris à la sourdemuette son harpon et indiqué la proue au grand boisier d'un ton qui n'admettait pas de discussion : celui-ci obéit lentement, et la barque, jusqu'alors presque stationnaire dans le remous formé par les mouvements

LE PASSÇUtt DE LA VILAINE. 87

contraires du flux et du courant, recommença à avancer sous l'effort des avirons.

Robert ramait à l'arrière, la main à portée dQ son arme et sans quitter des yeux l'entrepreneur, qui s'était assis à l'avant , ramassé sur lui-même comme une bête fauve. Étourdi par la révélation du passeur, il restait là, immobile, sans parole et sans résolution. Comme il arrive le plus souvent aux hommes dont la violence a longtemps triomphé, toute son audace s'était subitement écroulée devant ce danger inattendu j il cherchait en vain à la ressaisir ; une insurmontable épouvante faisait courir le frisson dans ses cheveux, et de larges gouttes de sueur glissaient le long de ses tempes. De quelque côté qu'il se retournât, il trouvait une menace ou une honte. Tombé à la merci du père d'Urbain, il ne voyait d'autre moyen de salut que le compromis proposé ; mais son orgueil se révoltait à l'idée de l'accepter. Pour échapper à Robert en se vengeant de lui, il eût donné la moitié de sa vie ; mais U flottait entre mille projets aussitôt abandonnés que conçus.

Cependant le bac avançait toujours et finit par atteindre l'autre bord. Au choc de la proue contre la rive, le grand froiiier se redressa avec un soubresaut

88 BOUS LES FILBTS.

et fit un mouvement pour s*élancer à terre; mais il s'arrêta tout à coup, parut encore balancer, et se retourna enfin vers le passeur.

— Peux-tu me jurer que tu n'as fait connaître A personne ce que tu viens de me dire? demanda-t-il sourdement.

— Maître Richard est le premier qui en ait entendu parler, répliqua Robert , et il dépend de lui d'être le dernier.

— Tu le promets?

— Sur mon honneur et sur ma part de paradis, pourvu que vous permettiez ù votre filleule d'épouser Urbain !

— Qu'elle l'épouse donc et que Dieu les confonde ! s'écria l'entrepreneur; mais tu me rendras le livre...

— Le jour de la noce, en sortant de l'église. Aucune condition n'était plus propre à hâter le ma-

riage. Loin d'y mettre de nouveaux obstacles, maître Richard s'occupa lui-même d'en presser les préparatifs. De nouvelles réflexions et des circonstances imprévues vinrent d'ailleurs modifier ses dispositions. Sa première colère apaisée, il s'était dit que le plus sûr moyen de s'assurer la discrétion du passeur était de

lier à ses intérêts les intérêts d'Urbain. II connaissait l'intelligence et l'activité du jeune homme. Une nouvelle adjudication l'appelait lui-même dans la Loire- Inférieure : il proposa de laisser à Urbain et à Renée l'administration du chantier de La Roche et l'exploitation de la Bretèche. Le traité M conclu et bientôt suivi de la bénédiction nuptiale.

Les invités sortaient de l'église avec les époux, lorsqu'ils rencontrèrent les principales autorités du département, qui descendaient également vers la Vilaine pour l'inauguration du nouveau pont. On l'aperçut bientôt orné de branches vertes et chargé d'une multitude qui semblait suspendue sur l'abîme comme une guirlande humaine. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants accourus de toutes les paroisses couvraient les coteaux. Le soleil, d'abord enseveli dans les brouillards de décembre , sembla vouloir saluer la nouvelle merveille^ ses rayons dissipèrent tout à coup les nuées, et, tombant en nappe lumineuse, éclairèrent un navire qui passait à toutes voiles sous les pieds de la foule. A cette" vue, une immense clameur d'admiratien s'éleva, et les fanfares militaires, répétées d*écho en écho, allèrent porter au loin l'annonce de cette nouvelle victoire de l'industrie humaine.

90 SQCS LB| FILSTS.

Tandis que les deux rive^ retentissaient ainsi d'applaudissements» une barque silencieuse traversait la rivière déserte : c'était celle de Robert. Il vit et entendit tout sans détourner les yeux , ni prononcer une parole. Seulement, arrivé sur l'autre bord, lorsque les passagers Airent débarqués , il arracba la plancbe sur laquelle était inscrit le numéro du bac aye&le nom du passage, la brisa sous ses pieds, en jeta les débris au courant, et les regarda fuir jusqn'à ce qu'ils eussent disparu dans les eaux. C'était l'adieu dernier et irrévQcable aux lieux que lui et les siens avaient si longtemps habités. Aussi, le lendemain, quand Taube se leva sur le pont merveilleux et éclaira, dans la maison neuve, la fenêtre à rideaux blancs* des deux nouveaux époux, la barque de Robert se perdait déjà dans les brumes de Trébiguier, emportant le vieux passeur et la sourde-muette. Fidèles à leur destinée , ils allaient finir au loin avec ce qui finit, laissant les plus jeunes commencer avec ce qui commence*

Voyez-vous cette image de nymphe appuyée sur l'urne symbolique ? Sa blonde chevelure est couronnée de saules argentés» son œil bleu et doux se perd dans le vague du ciel, ses mains pleines de fruits s'étendent vers un groupe d'enfants, et son beau corps, mollement couché, ondoie parmi les herbes fleuries. — C'est la Loire telle que l'art a pu la traduire dans le marbre, telle qu'après l'avoir vue, votre imagination voudrait la personnifier. Ailleurs dominent la forcer, l'impétuosité, la grandeur; ici c'est la grâce et la féeondité. Dans son cours de plus de cent quatre-vingts lieues, la rivière couleur d'épis, ainsi que l'appelle un vieux chroniqueur, roula à travers les prés, les vignor bleS) les bois, les grandes cités, sans rencontrer un

*9!l sous LBS^FILETB.

seul instant la solitude ni la stérilité. De sa source à la mer^ le regard n'aperçoit sur les deux rives que troupeaux qui paissent, toits qui fument, laboureurs qui conduisent leurs attelages en chantant. L'onde elle-même coule sans bruit sur son lit de sable, au milieu des lies panachées d'osiers, de saules, de peupliers. U y a dans tout le paysage une douceur un peu monotone^ mais charmante, une demi-pâleur qui donne à ce qui vous entoure je ne sais quel attrait de nonchalance opulente. C'est presque un coin d'Arca-^ die, avec plus d'eau et moins de soleil.

Sur le fleuve vit une population qui participe à son caractère. Elle n'a ni la turbulence railleuse des bâte liers de la Seine^ ni la violence de ceux du Rhône, ni la gravité des caboteurs du Rhin. Le marinier de Loire est d'humeur paisible, fort sans rudesse et gai sans

enivremient ; il laisse couler sa vie entre les réalités comme l'eau qui le porte entre ses deux rives fertiles. Sauf exception, il n'a à subir ni l'esclavage des écluses, ni le pénible labeur de la rame, ni les ennuis du halage; le vent qui court librement dans l'immense bassin du fleuve lui permet de le monter et de le descendre à la voile. Debout près de l'énorme gouvernail, le patron veille seulement à la direction de la barge^

f;B MARINIER DE LOIRE. 93

tdndis que ses matelots aident à la marche en piqitant de fond avec une perche ferrée. De loin en loin, quelques paroles s'échangent sur ce ton élevé ùms gens accoutumés à parler sous le ciel ; le novice fredonne la fameuse chanson du Marinier de Loire; on envoie à la barge qu'on croise un joyeux salut, ou l'on en reçoit un utile renseignement, et tous gagnent ainsi Famarrage du soir, où les équipages que la brise et le courant ont également Ëivorisés se rencontrent au cabaret adopté par la marine de la rivière.

Un de ces hasards de navigation venait de réunir à l'auberge du Grand-Turc de Chalonnes les mariniers de la charreyonne récemment construite r Espérance et du futreau le Drapeau-Blanc (1). On était à la fm de janvier 1819, la neige couvrait depuis longtemps la terre^ et un grand feu brillait dans la salle basse de Tauberge, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Les confrères de Veau attendaient

(1) Les charreyonnes et les futreauv sont, comme les pyards, les chalans^ les gabarres, des bateaux en usage sur la Loire. La grandeur de la barque et quelques détails d*armement les distinguent l'un de l'autre. Le futreah est généralement de moindre dimension que la charreyonne: autrefois il y en avait de eouTerts qui servaient au transport des voyageurs.

94 SOOS LES FILETS.

le souper en buvant autour d'une grande table de chêne tachée de vin, et aux quatre coins de laquelle tin convive jovial avait cloué quatre petits sous de cuivre pour ornement. Les voix des mariniers retentissaient joyeusement, mêlées de rires et de jurons, quand la , porte de Tauberge, que la rigueur de la saison avait feît refermer contre toutes les habitudes du pays, fut brusquement ouverte. A la bouffée d'air fi-oid qui entra avec le nouveau vent, tous se îretournèrent et reconnurent Antoine Prohibé : c'était le sobriquet donné à maître Lézin, ancien marinier, devenu pêcheur de Loire et plusieurs fois condamné à l'amende et à là prison pour s'être servi de coverés ou de trammx (1) à petites mailles défendus par les règlements. Léziû était un de ces cyniques de bas étagô qui, trouvant l'hypocrisie gênante , se donnent le franc parler du vice. Pour prévenir les accusations, il s'était fait soii propre accusateur, et, debout sur sa mauvaise réputation, il s'y montrait avec complaisance comme sur un piédestal ^ à for,ce de drôlerie, il faisait passer son immoralité. Beaucoup d'honnêtes gens en riaient, les

(1) Filets en usage parmi les pêcheurs da Loire ; la largeur des mailltts est fixée par les règlements, afm qu^on ne dépeuple pas la rivière en péchant le poisson trop petit.

timides par fausse honte, les hardis pour ne point paraître trop faciles à effaroucher, et Lézin se trouvait fortifié par cette complicité du rire.

. Les mariniers saluèrent son entrée par une exclamation de bienvenue équivoque; mais il parut la prendre en bonne part.

— Bonjour, les enfants, bonjour et bon an! dit-il avec le ricanement effronté qui lui était habituel.

Et s'adressant à un beau jeune homme de vingtcinq ans qui, malgré le froid, portait le costume ordinaire des mariniers, veste courte, pantalon bleu serré à la taille par une ceinture d'étamine rouge, cravate de coton nouée en inouchoir, petit chapeau ciré et escarpins ronds enrubannés :

— Eh! te voilà donc, petit André? ajouta-t-il; tu étrennes une eharreyonne flambant-neuve, qu'on dit.

Puis, se tournant d'un autre côté :

— Salut et respect , maître Méru, ainsi qu'à ton neveu François et à tous les autres ! Dieu me damne, il n'y a ici dans le moment que des chrétiens assez à leur aise pour être honnêtes gens!

— C'^st-à-dire que tu ne te comptes pas alors, monsieur Prohibé y fit observer Méru avec une gaieté qui masquait imparfaitement son mépris.

— Les gens d'esprit ne se comptent jamais quand ils se trouvent parmi des innocents, répliqua Lézin d'un ton d*aisance effrontée ; mais que le diable me tortille si je ne croyais le futreau de maître Méru déchargé et reparti !

— Tu ne savais donc pas que je restais ici pour attendre un fret ?

— Un fret ! répéta le pêcheur -, les seigneurs de Chalonnes t'auraient-ils chargé de voiturer leur quenouille (1) ?

— Non pas une quenouille, mais quelqu'un qui a appris à s'en servir.

Lézin suivit le regard du marinier qui s'était dirigé vers le foyer, et y aperçut alors une jeune ûlle qui filait au coin du feu.

— Sur mon baptême, c'est la jolie Entine (2)1 s'écria- 1- il ; comment ça vous va, Entine T

— Plus fraîchement qu'au mois d'août , monsieur

(1) Le sire de Chalonnes, ayant négligé de porter secours au seigneur de Chantocé assiégé par les Anglais, fut condamné à porter chaque année, à la femme de ce dernier, une quenouille, posée sur un coussin de soie, dans un chariot attelé de quatre bœufs.

(2) Abréfiation de Valentine.

Lézin, dit la jeune fille, dont le nez retroussé, la bouche riante et les yeux mutins trahissaient le caractère.

— Et on a donc quitté comme cela l'oncle de l'ermitage Saint-Vincent ? reprit le pêcheur-, la belle Entine n'a pas pu prendre goût h la métairie ?

— Non, répliqua ironiquement la flleuse; celam*en* nuyait de ne pas conduire la charrue et de n'avoir le droit de commander ni aux bœufs ni même aux gars du logis*

Lézin cligna TœiU

— M'est plutôt avis que tu avais regret de la ville de Nantes, reprit-il hardiment; la ville est le vrai en- . droit pour les jolies filles et pour les filous t

— Est-ce que vous avez donc aussi idée d*y aller, monsieur Lézin? demanda Entine avec un air d'innocence dont le pêcheur ne fut point dupe.

— Maligne taupe! dit-il» bien fin sera celui qui te vendra !

— Et bien heureux, j'espère, qui pourra m'acheter ! ajouta la jeune fille-, mais pour cela il faudra une messe et un anneau bénit.

— Oui» oui, reprit Lézin en riant, je sais que tu ne veux pas marauder sur la rivière d^amour, comme dit la chanson; il te faut un permis de pécbe.

— Et elle ne se sert pas de filets prohibés, objecta gaîment Méry.

— Parce que le poisson vient de lui-même à la nasse, répondit le pêcheur : rhçnnêteté des filles ressemble à celle des garçons, mon vieux; c'est une histoire de circonstance ^ si je trouvais mon profit à être UD saint, je me ferais canoniser. — Mais où la mènes-tu comme ça à Nantes ?

— Dans une belle maison de sapin, fottée sur deux roues qui tournent sans la faire avancer, dit Entine.

— Le moulin de la tante Rinot ?

» Tiens ! tiens ! vous c(»nprenez les devinailles?

— Plus que tu ne crois» ma pauvre ablette ! à preuve que je peux te dire ce qui te rend joyeuse d'aller demeurer au moulin de la Madeleine^

— Cest peut-être parce que la ferine he noifcit point la peau.

— M'est avis que ce serait pîutôî parce que le meunier est un beau gârs.

— Le meunier? répéta la jeune fille ; maître Lézin né sait donc pas que la tante est veuve ?

— Mais les veuves ont des fils, reprit le pêcheur; et j'en vois un à deux pas qui doit être en humeur de

chercher une galande^ Réponds voir, François ; c'estil pas la vraie vérité ?

Le jeune homme auquel il s'adresssait était ce qu'on appelle un garçon de belle veme^ fortement bâti, le teint coloré» mais le front bas et le regard en dessous. la question di) pécheur le fit rougir*

— Puisque c'est à ma cousine que vous parliez, demandez-lui de vous répondre» dit-il avec une brusquerie embarrassée.

— 11 voudrait bien, fit observer Méru en riant; mais il n'a pas encore assez de malice pour la surprendre. Vois-tu, Prohibé^ les mailles de tes filets ont beau être plus serrées que ne comporte l'ordonnance , les secrets d'une jeune fille passeront toujours a travers. Pas vrai, Entine?

— Faites excuse, mon oncle, je ne comprends pas les termes de pêche ! répliqua-t-elle d'un air d'ignorance malicieuse qui fit rire tout le monde.

— Si François n'est pas ton galant, faut donc que tu en aies un autre? dit Lézin. Voyons ! où y a-t-il un plus beau brin d'amoureux que ton cousin ?

— Cherchez, brave homme, répondit la jeurje fille, dont les yeux restèrent fixés sur la quenouille, mais

qui fit vers la droite un mouvement de corps instinctif que saisit le regard scrutateur de Prohibé.

— Eh bien ! eh bien ! est-ce que ça serait donc le nouveau patron de la charreyonne? demanda-t-il à demi-voix.

La jeune fille feignit de ne pas entendre et baissa la tête.

— C'est lui I continua Lézin en éclatant de rire. Oh ! fameux! Je comprends à cette heure pourquoi il a voulu appeler sa barque V Espérance.

— Allons I nous y passerons tous, dit le jeune marinier, qui rougit un peu, mais garda son air de bonne humeur. Décidément , Antoine est devenu recteur et veut confesser toutes les jeunesses du pays.

— Ah ! tu crois rire? reprit le pêcheur ; mais veuxtu que je te dise le nom de la fleur qui vous pousse au fond du cœur à toi et à la jolie Entine?

— On ne vous le demande pas, maître Prohibé i interrompit François d'un ton brusque.

— Et à toi aussi, mon gars ! ajouta Timperturbable pêcheur ; à force de regarder au fond de la rivière, sais-tu? on apprend à voir clair dans les âmes. — Ici et là, c'est toujours de Teau trouble. — Aussi je te dis que vous ête^ deux à tendre vos lignes dans le mço^ç

remous, Tun bravement, Tautre en sournois ; ce n'est pas André qui est l'autre; comprends -tu à cette heure î

— Je comprends, s'écria François en jetant à Lézin un regard en dessous tout imbibé de M; je comprends que vous êtes un méchant gueux qu'aujourd'hui ou demain il faudra forcer à se taire.

— Ah! bahl et comment donc, mon fils? demanda Prohibé^ qui regarda le jeune garçon en face.

— En vous fermant la bouche avec un verre de vin, interrompit d*un ton jovial Andréa qui tendit au pêcheur un gobelet rempli jusqu'aux bords.

Lézin fit un mouvement de tête.

— A la bonne heure! dit-il^ toi» tu es un vrai marinier, gai comme le soleil et coulant comme Feau. Aussi , que les barbillons me fassent frire si je ne te donne ma ûlle en mariage... quand j'en aurai une !

— Et quand il aura fait ses preuves de bon patron de barque, ajouta Méru, qui vidait son verre à petits coups ; car, au jour d*aujourd'hui^ lés gars comman* dent avant d'avoir obéi, les novices passent capitaines d'emblée 1 Mais ce n'est pas le tout d'avoir une charreyonne sous les talons, il faut savoir lui faire suivre

le chenal, éviter les glaces, franchir les ponts, se garer aux bons endroits, et conduire ses hommes d'amitié.

— - Laissez donc ! s'écria le pécheur en haussant les épaules, tout ça, ce n'est rien ^ vous ne parlez que de l'accessoire !

— Qu'est-ce que tu appelles alors le principal ? demanda l'oncle d'Entine.

— Ce qui constitue vraiment le marinier.

— Et c'est quoi donc?

— C'est la matelote, père Méru ! Celui qui la fera meilleure sera toujours le véritable ami de la rivière, comme aussi le plus soigneux et le mieux esprité.

Tous les bateliers se mirent à rire.

— Foi de Dieu! maître Prohibée raison, dit le plus ancien; j'ai toujours vu que les bons mateloteurs étaient les bons matelots.

— Alors c'est dit ! s'écria Lézin, qui laissa glisser de son épaule une poche en filet ; il faut connaître â fond le mérite de chacun. Voyons , jour du diable I je propose un combat de matelotes entre les jeunes gars-, voici le poisson; le bonhommme Méru paiera la sauce.

— Convenu! dit le batelier,

— Vite ! François, André, Simon, reprit le pêcheur.

LB HARlIflER DE LOIRB. 1Q3

qu'on retre'dsse ses manches, mes petits, et qu'on matelote à mort ! Quand chacun aura fait son chefr d'œuvre, les anciens jugeront.

11 avait vidé la poche de poisson dans plusieurs asr ^siettes, que les jeuives mariniers yioren'. prendre ep

riant.

Cette espèce de concours n'avait pour eux rien d'étrange ni de nouveau. Obligés le plus souvent, dans leur vie isolée de coureurs dé rivière, de se suffire à eux-mêmes et de profiter des ressources les plus économiques, ils ne manquaient guère de les demander au fleuve qui les portait. Aussi l'art de préparer sa pêche était-il devenu , pour le batelier de Loire, une de ses sérieuses occupations. H y avait mis en même temps sa gloire et sa sensualité. Par suite, la matelote de marinier avait conquis et a eon serve une renommée qui, comme les trophées de Mlitîade, empêche encore plus d'un Thémistocle culinaire de dormir. Dans les villes riveraines, d'habîies disciples de Carême ont vainement appliqué leurs facultés à découvrir le secret du plat célèbre : soit impuissance de l'imitation, soit prévention des dégustateurs, la suprématie est demeurée jusqu'ici sans conteste aux inventeurs.

Pendant qu'André et ses rivaux se préparaient à là joute proposée par Lézin, celui-ci avait pris place à la table des buveurs et continuait à les égayer par ses lazzis effrontés ; mais le vin d'Anjou ramenait inévitablement Méru aux mêmes souvenirs : dès qu'il eut commencé à s'échauffer, il se remit à parler de la guerre qu'il avait faite autrefois en Vendée, de ses rencontres avec les bleus^ et finif par proposer une santé au drapeau blanc.

— Une santé! s'écria le pécheur, jamais, mon vieux, c'est trop malsain I Deux, à la bonne heure 1 trois, si tu veux ! Je suis ami de tous les drapeaux qui font boire le vin que je n'ai pas payé.

— Tu n'as donc pas d'opinion à toi, mauvais chrétien ? dit le marinier avec mépris.

— Pourquoi faire ? demanda tézin. Si j'en avais une, personne ne voudrait me Tachetef, et de la garder^ cela pourrait me gêner à la longue. Les opinions,

vois-tu, c'est bon pour les bourgeois qui aiment les choses de luxe.

— Tu es pourtant de mon âge, fit observer Méru, et tu devais avoir la barbe poussée lors de la grande guerre?

— Aussi me la faisait-on tous les dimanches, répliqua plaisamment Lézin.

— Ce qui veut dire que tu n'as pas eu assez de cœur pour défendre ton Dieu et ton roi i reprit le marinier avec chaleur.

— Foi d'homme ! ce n'est pas manque de cœur^ père MérU) dit le pêcheur : c'est la faute de nos mères, qui nous -avaient appris à raisonner, à moi et aux gars de Behuard.

— Qu'est-ce que tu veux dire?

— Eh bienl voilà :, il y en a ici peut-être qui savent que je suis né dans l'ile Behuard^ qu'on trouve au-dessus. Comme la Loire a pas mal de largeur dans l'endroit et qu'elle promène trop d'eau pour qu'on puisse traverser en tirant ses guêtres, le tremblement de la mort était sur les deux rives , qu'on ne digérait pas plus mal chez nous. Les blancs ni les bleus n'avaient de barques pour nous visiter, et nous avions soin de tenir nos barges loin des bords. Aussi tout continuait comme par le passé : on allait a la messe, on mangeait à sa faim, on fouchait son pré et m faisait l'amour ; c'était une vraie bénédiction ! Mais un jour, ou plutôt un soir, voilà qu'un petit bachot accoste avec trois bleus qui cherchaient des vivres : on leur dit (|ue ch^-

lOB BOUS LBS FILETS*

cun n'en a que sa suiSsance ; ils répondent qu'il leur en faut, en menaçant de guérir de la faim le premier qui refuserait! et ils entrent chez notre voisin, où ils se mettent à boire, à manger et à embrasser les filles à discrétion...

— Et vous les avez laissés fiôre, grands lâches! interrompit Méru.

— Écoutez donc jusqu'au bout, continua Lézin. Pendant qu'ils se donnaient comme ça de l'agrément, les hommes se réunissaient pour se consulter, et les plus anciens disaient : — Si nous laissons ces trois atTamés repartir, ils feront savoh* où la nappe est mise; demain il nous en arrivera trente, et après demain trois cents! 11 faut donc les enfermer quelque part d'où ils ne pourront jamais sortir, et la meilleure cachette , c'est un trou dans le cimetière. — Tout le monde trouva que c'était la vérité. Le soir, même, l'affaire fut réglée, et le lendemain on demanda au rect.eur une messe pour le repos de leurs âmes.

— Eh bien ! à la bonne heure ! dit le vieux marinier , qui s'échauffait de plus en plus *, je vois que, vous aussi, vous avez fait la guerre aux bleus !

— Minute ! père Méru, reprit le pêcheur, c'était une mesure de précaution générale, si bien qu'une hui-

laine après , quand il arriva des blancs qui voulaient sonner le tocsinj emporter le blé et prendre les fusils de chasse, on fut obligé de faire le même taisonhe^ ment, et il fallut encore dire une messe.

— Pour les blancs l s'écilia Méru, qui, comme toui les hommes de parti, avait deux morales ; ah ! brigands ! vous avez tué de vrais chrétiens qui venaient Vous demander secours !.é. Et tu oses me raconter la èhose! et tu n'as pas peur que je les revenge sur toi?

Les yeux du vieux marinier s'étaient injectés, sa toix tremblait de colère, et il avait saisi par le goulot Une bouteille placée devant lui , comme s'il eût voula s'en ftare une arme ; Lézia tendit tranquillement son verre.

— Pourquoi les revengeraiô-tu sur moi , qui n'étais pas alors au pays ? dit-il en souriant. Foi d'homme ! je ne l'ai su que bien des années plus tard, quand leâ bleus et les blancs avaient ôté les pierres de leufS fusils... Allons, vieux, verse donc ! D'avoir tant parlé-, ça m'étrangle !

Les doigts de Méru qui serraient la bouteille se détendirent, et il remplit machinalement le verre da pécheur.

Entine, effrayée par Téclat de colère de son ondô

s'était approchée de la table; elle prévint la reprise de l'entretien en mettant le couvert et annonçant les matelotes.

Les trois jetines mariniers ne tardèrent pas en effet à se présenter avec leurs plats, où le vin d'Anjou, auquel on avait mis. le feu, faisait courir une flamme vacillante. Elle s^éteignit sur la table, et les convives procédèrent immédiatement à Fexamen. La plupart s'y livrèrent avec une certaine gravité, et recommencèrent à plusieurs reprises leur comparaison. Les concurrents, rangés derrière eux, attendaient, tandis que les regards de la jeune fille allaient d'un convive à l'autre avec une sorte d'inquiétude. Ce fiit Lézin qui se déclara le premier.

— Voilà un plat, dit-il en montrant le plus éloigné, que je ne voudrais servir ni à un chien ni même à un garde-péche; quanta celui-ci,— il indiquait le plus rapproché, — on en mangerait comme on boit l'eau de la Loire, faute de mieux ; mais, pour celui du milieu^ je vendrais mon âme à Bekébuth, si le drôle faisait encore des affaires et n'avait pas vendu son fonds!

Bien jugé ! s'écrièrent toutes les voix.

-— C'est la matelote d'André ! dit vivement Entine, qui avait rougi de plaisir.

— Et l'autre là-bas est celle du meunier, ajouta Lézin en guignant François ; je ne m'étonne plus qu'il ait mis tant de farine !

Le jeune garçon ne répondit rien, mais ses yeux prirent une expression plus Causse et plus sournoise. Cependant les bateliers avaient levé leurs verres.

— A la santé du roi des mateloteurs ! s'écria Lézin.

— Ici ! bon marinier, ajouta Métu, en faisant près de lui une place au jeune homme.

André s'empressa de la prendre, et lit raison à tous les convives, dont la gaité devint de plus en plus bruyante. Méru lui-même avait complètement oublié son emportement, et témoignait au jeune patron une bienveillance dont ce dernier se montrait visiblement reconnaissant. 11 finit par lui poser amicalement la main sur Pépaule.

— Eh bien ! iï n'y a pas à aller contre le dire de

ce gueux de Prohibé^ s'écria-t-il, la bonne matelotte

annonce lé bon marinier, et la tienne est du premier

échantillon! La Vierge, comme on dit, y a fourré son

petit doigt. Reste à savoir maintenant si tu es du bois dont on fait les vrais patrons ! Nous saurons ça

demain, flot, vu que mon futreau doit baisser sur

Nantes avec ta charreyonne; je serai vide, et toi

chargé ; si tu ne restes pas trop en arrière, je dirai que, malgré ton âge, tu as droit de porter les boucles d'oreilles à l'ancre, et mieux encore de mettre le premier la main au plat et de dire le Benedicite (1).

— Soyez sûr que je ferai de mon mieux, père Méru, dit André, qui regarda de côté Entine 5 aussi vrai que je suis fils de ma mère, je n'ai rien plus à cœur que de vous donner contentement.

Le vieux marinier^ qui avait saisi son regard au passage, fit une grimace joviale.

— A la belle heure! mon gars, répliqua t-il en remplissant son verre •, les oncles, vois-tu, sont quasiment comme le gouvernail ; faut toujours les ménager.

Et voyant qu'André allait saisir l'allusion pour en venir peut-être à des explications :

— Je ne te dis rien de plus, ajouta-t-il, sinon que ma bonne volonté ressemble à la rivière ; çlle est ouverte à tout le monde. C'est à celui qui naviguera mieux de passer devant. — Ohé ! la jeunesse ! hissez la voile et poussez de fond ; le patron du Drapeau-Blanc est l'ami de tous les vaillants gars.

(1) Les mariniers qui coiidaîsent une barque mangent tous ensemble, mais c'est le patron qui dit le Benedicite et met le premier la main au plat«

LE MARINIBR DE LOIRE. Ul

— Et tous les vaillants gars Taiment comme leur maître ! s'écria André en choquant son verre contre celui de Méru ; que je sois damné si cette soirée n'est pas la meilleure de ma vie ! Le bon Dieu enverrait ici

tous ses tonnerres qu'il ne pourrait m'ôter mou con^ tentement.

— Alors tu ne le perdras pas pour le paroissien que |e vois venir ! fit observer Lézin, qui s'était ap« proche de la fenêtre.

— Qui donc vois-tu? demanda André, dont lés yeux ravis ne pouvaient quitter Entine.

.— Regarde ! répliqua le pêcheur.

Un homme grand, maigre et salement vêtu venait d'ouvrir la porte; il restait vacillant sur le seuil; ses yeux hébétés par l'ivresse semblaient chercher quelqu'un dans la salle basse du Grand-Turc. A sa vue, le jeune patron fit un mouvement de surprise.

— Dieu me pardonne! c'est mon père, s'écria-t-il.

— Maître Jacques ! répétèrent plusiejirs voix ; eh bien ! pourquoi n'entre t-il pas ?

— Vous ne voyez donc pas qu'il est vent-devant comme d'habitude? dit François avec un rire méchant; allons, vieux Jacques, avancez, leyîof est ici.

L'ivrogne fit un pas en trébuchant vers André, qui s'était levé un peu honteux, et dont le regard rencontra celui de Méru.

— Faites excuse, patron, dit-il à demi-voix et en rougissant ; le père a eu autrefois des contrariétés, et Teau-de-vie le console trop.

— C'est ce qu'on m'avait dit, répliqua le marinier avec une sorte de compassion ; mais voici la première fois que je le rencontre. —Pauvre vieux I il est durement puni ! — Ses mains tremblent comme la feuille du bouiUeau{i) ! —Regardez-moi ça, mes jeunes gars,et tâchez de comprendre que le vin est la vraie boisson de rhomme : tout au plus il le met à bas pour une heure, tandis que le cognac l'extermine sans rémission.

Puis, se retournant vers le père d'André , et lui inontrant un tabouret appuyé au mur, il ajouta :

— Allons, maître Jacques, encore un coup d'aviron; et vous autres, les enfants^ faites place ! respect au chagrin !

Le vieillard réussit à gagner le tabouret et à s'asseoir, avec Taide d'André, qui essaya alors de savoir

(1) Bouleau.

ce qui avait pu le décider à quitter Saint-George, où il habitait. Parmi beaucoup de divagations, il crut comprendre que son père avait reçu une lettre qui les appelait tous deux à Nantes pour une affaire importante, et qu'il était venu le rejoindre à Chalonnes, afin de descendre la Loire sur son bateau. Quant à la nature de l'affaire, maitre Jacques refusa de s'expliquer. Il conservait dans son ivresse un certain empire sur lui-même dont son fils avait toujours été frappé. On eût dit qu'une volonté fixe et souveraine, aussi inséparable de son être que l'instinct de conservation, gardait toujours les portes de son âme. Souvent le mot qui allait sortir de ses lèvres s'arrêtait subitement, retenu par une prudence qui survivait à tout le reste, et il se réfugiait alors dans un silence obstiné. Le jeune marinier connaissait trop bien ses habitudes pour persister dans des tentatives inutiles. Dès qu'il

le vit * décidé à se taire, il cessa ses questions et ne songea qu'à regagner la charreyonne. Ses deux matelots partirent d'avance en emmenant maître Jacques, tandis qu'il prenait congé d'Entine et de son oncle. — Il faut que je parte demain matin avant le jour, leur dit-il; les glaces sont en amont, à la première douceur de temps tout peut démarrer, et alors gare la

débâcle! J'ai hâte d'être paré à Nantes avec mon chargement.

— Et moi avec mon futreaé et ma nièce, réphqua Méru gaîment ; car c'est bien entendu, mon gars, que nous naviguerons de conserve ?

— Je Tespère, patron, puisque c'est le moyen de gagner votre amitié, —vous vous rappelez que vous l'avez dit ?

— Et je ne reprends pas ma parole ! répliqua Méru ; oui, oui, c'est à cette heure que nous allons te connat* tre à fond! Veille à ta barque, François conduira la mienne, et, en arrivant à Nantes, on saura ce que vaul chacun.

André serra la main du vieux marinier; puis il prit congé d'Entine en l'embrassant, selon l'usage, sur les deux joues, et lui dit adieu avec émotion.

— Si vous étiez vraiment décidé à nous suivre, dit la jeune fille malicieusement, vous diriez seulement : Au revoir !

— Au revoir donc ! répliqua André, et priez la Vierge à mon intention.

Il regagna sa charreyanne, tandis que Méru restait à l'auberge où il devait passer la nuit ainsi que sa

nièce*, ses mariniers retournèrent seuls au futreau ^ avec François.

Ce dernier sentait au cœur une rage jalouse. L'espèce de défaite qu'il venait de subir, les railleries de Lézin, et par dessus tout la préférence trop visible de sa cousine pour André , avaient envenimé sa plaie. Dans l'état de ses sentiinents, il n'eût pu lui même décider si sa haine contre celui-ci l'emportait sur son amour pour celle-là^ mais haine et amour aboutissaient à une seule volonté, celle de se débarrasser à tout prix du jeune patron î Trop prudent pour en venir à une attaque ouverte, il cherchait quelque moyen de lui nuire sans se compromettre. Il s'était couché près de ses compagnons sous la cabane du futreau-^ mais, tandis que les deux mariniers ronflaient à ses côtés, il continuait à s'agiter sur sa paiilasse de mousse. La lutte qui devait s'ouvrir le lendemain entre lui et André ajoutait encore a son inquiétude irritée. Ses

prçmières années s'étaient passées à Nantes, dans la demi-oisiveté du moulin, sans autre occupation que de repiquer la meule, de lever les vannes et de jouer de la musette, selon l'habitude des meuniers du pays; pus tard, une brouillerie avec sa mère l'avait forcé à rejoindre son oncle, et il s'était fait marinier^ mais

sans avoir jamais pu acquérir, dans son nouveau métier, beaucoup d'expérience ni d'adresse. Aussi prévoyait-il que la comparaison proposée par le père Méru tournerait encore à sa honte et assurerait, selon toute apparence, le mariage d'Entine et du jeune patron. Tout à coup il se redressa comme frappé d'une lumière subite, réfléchit un instant, puis, se laissant glisser hors de la cabane, il gagnia avec précaution l'arrière du futreau et regarda autour de lui.

Tout dormait dans la charreyonne câblée un peu plus bas. La nuit était sombre, et la Loire roulait ses eaux avec un murmure profond. Sûr de ne pouvoir être aperçu, François passa dans le bachot, qu'il détacha, et, coupant de biais le courant, il gagna le chenal. Il le suivit quelque temps sans que le regard le plus attentif eût pu soupçonner ses intentions. Ce fut seulement lorsque le fil de l'eau l'eut amené entre les deux grandes îles du Désert et de V Orfraie qu'il ralentit la marche de la barque.

Le lit du fleuve, qu'embarrassaient des atterrissements favorisés par les deux lies formait, en cet endroit, de nombreuses sinuosités, et le déplacement continuel des sables mouvants faisait regarder à bon droit ce passage comme un des plus difficiles d'Angers

à Nantes. Aussi l'administration du balisage y apportait-elle une attention toute particulière. Par ses soins, de longues branches de saule, piquées dans le sable et déplacées à chaque changement du chenal, montraient aux barges l'éoueil en dessinant sur les eaux la direction à suivre. François alla de l'une à l'autre, les arracha adroitement et les replaça de manière à indiquer la route par dessus les atterrissements. Il avait calculé que , le lendemain , André partirait le premier et qu'en consultant ces fausses indications , la charreyonne^ lourdement chargée, ne pouvait manquer de s'échouer. Outre qu'il s'assurait par ce moyen une victoire facile sur son rival, il Texposait à perdre sa barge, que les eaux pouvaient démolir sur les sables, et le rejetait ainsi parmi les mariniers à gages auxquels, selon toute apparence, Méru ne voudrait point accorder la main de sa nièce. Lui-même, tout en achevant de préparer ce piège infâme, étudia la passe, afln de la franchir sans danger, et, son œuvre achevée, il regagna le futreau avec (le grands efforts.

Pour l'atteindre , il fallait passer près de la cherreyonno placée en aval de la barque de Méru ; mais, au moment où il la côtoyait, une tète se dressa à l'avant.— François effrayé s'arrêta et retint son bachot

118 sous L£S FILBTS.

dans l'ombre. —-La tète qu'il avait aperçue restait penchée sur les eaux dans une intention qu'il ne pouvait comprendre. Au premier instant, il lui sembla que c'était André qui se préparait à démarrer ; mais il vit bientôt le veilleur nocturne se redresser, et à la hauteur de la taille il reconnut maître Jacques.

Celui-ci avait été sa veste malgré le froid, et tenait une gaffe à la main. François le vit passer le long du plat-bord et rentrer silencieuseinent dans la cabane. Il se hâta de doubler la charreyonne et d'accoster la barque de son oncle, où il retrouva les mariniers en- , dormis. Certain alors'que son absence n'avait point été remarquée, il regagna en rampant sa paillasse et attendit plus tranquillement Iç lendemain.

A peine la première aube blanchissait-elle les horizons embrumés du fleuve que ses compagnons l'éveillèrent. Tout était déjà en mouvement dans le bateau d'André, qui, chargé jusqu'à la dernière ligne de flottaison , commençait à se mouvoir lourdement. Le jeune patron donnait les ordres et mettait la main à tout avec cette patience vigoureuse qui est la première vertu du marinier de Loire. L'appareillage se fit lentemeni, mais sans aucune fausse évolution, et

le bateau prit le fil de Teau avec une sorte de sûreté nonchalante.

— Bien manœuvré, mon gars ! cria tout à coup un,e voix de la rive.

André se retourna et reconnut dans le brouillard du matin l'oncle Méru avec sa nièce, chaussée de fins sabots et enveloppée dans sa cape de drap marron bordée de velours noir. 11 les salua en levant son petit chapeau ciré.

— L'Espércmcevons demande.excuse de prendre les devants, dit-il avec, gaîté, mais elle a trop de clous à ses semelles pour marcher vite.

— Va, va, fioty répliqua le vieux marinier, qui lui fit un signe d'adieu , le Drapem-Blam saura^ bien vous rejoindre.

Et il s'avança vers le fUtreau en pressant la jeune fille de s'embarquer; mais celle-ci tenait à laisser au jeune' patron son avantage. Au moment où elle se préparait à rejoindre le bateau , un souvenir parut l'arrêter.

— Ah ! sainte Vierge! s'écria-t-elle, gageons, mon oncle, que vous avez oublié de parler à M. le curé pour le tableau que vous devez lui rapporter de Nantes I

IJO socs LES FILETS.

— J'ai la lettre qu'il écrit au peintre dans mon portefeuille, répondit Méru ; vite, embarque, fillette.

— Et la commande de conserves pour M. le maire? continua Entine sans bouger.

— 11 y a renoncé, répliqua le patron ; arrive donc, je te dis.

— Vous n'avez toujours pas pris congé de votre compère Bavot.

Le vieux patron frappa du pied.

— Au diable les Bavots et les bavards ! s'écria-t-il; veux-tu nous retenir ici jusqu'à la débâcle? Voyons, mille dieux! embarqueras- tu? ou je dérape.

— On y va, on y va ! dit la jeune fille, qui ne parut nullement effrayée de la menace de Méru \ c'était pour vous que je parlais, mon oncle; tout est fini dès que vous ne tenez plus aux Bavots ni à leur petit vin blaifc.

Le marinier , chez qui ce dernier souvenir réveilla un regret involontaire, répondit par une malédiction nautique à faire frisonner tous les saints du paradis.

— Finiras-tu, méchante langue ! s'écriat-il ; je te dis que, si nous tardons davantage, nous n'arriverons pas ce soir à la Meilleraie. Regarde la charreyonne; la voilà déjà dans Vengoulevent.

LE MARINIEll DE.LOIRC^ 121

La jeune fille tourna les yeux vers le point indiqué, et aperçut en effet le bateau d'André qui allait atteindre l'entre-deux des îles. Elle pensa qu'elle lui avait ménagé une avance suffisante , et , après quelques nouveaux retajpds indispensables pour trouver son panier de voyage, rattacher sa mante et prendre congé de l'hôtesse du Grand-Turc qui venait d'arriver, elle se décida à franchir la planche qui réunissait le futreau a la rive.

Les mariniers déta^^hèrent alors les amarres; \e bateau, qui était sur lest, obéit aux premières poussées ; il tourna rapidement sur lui-même, et se trouva bientôt dans le lit du fleuve comme la charreyonnc qu'on apercevait à travers la brume.

Les deux barques avaient hissé leurs voiles et suivaient le courant, mais dans des conditions singuliè-> rement inégales : Tune, pesamment chargée, se traînait avec peine et était retardée par la lenteur de ses mouvements chaque fois qu'il fallait contourner les mille atterrissements au travers desquels serpentait le chenal; l'autre, complètement vide, courait légèrement sur les eaux, et obéissait sur-le-champ à toutes les sollicitations de lenorme pale qui lui servait de gouvernail. Aussi la distance s'amoindrissait-elle d'ins-

tants en instants entre les deux bateaux. Déjà celui d'André était assez près pour qo'on pût distinguer les mariniers qui aidaient à sa marche en poussant de fond avec leurs perches ferrées, et le jeune patron qui veillait à la barre et s'appliquait à raccourcir les circuits autant qu'il le pouvait. Méru le montra à son neveu, qui, selon sa promesse, conduisait le futreau.

— Regarde-moi comme ce grand gars-là gouverne serré , dit-il avec une sorte d'admiration ; un poisson n'est pas plus maître de sa queue qu'il ne l'est de sa pale. Voyons, Fanfan^ tâche de ne pas faire plus mal que lui; il y va de ta gloire de marinier. Tu as quinte et quatorze, ne vas pas perdre la partie foute du point.

Le jeune batelier ne répondit que par un mouvement de tête. On allait s'engager entre les îles du Désert et de l'Orfraie; c'était là t[ue la question devait se décider. Ses yeux restèrent fixés sur la charreyonne^ qui marchait toujours en avant, à une distance que ses mariniers maintenaient à force de courage, et son patron à force d'habileté, mais qui permettait d'entendre les paroles et de distinguer jusqu'à Texpression des visages.

On allait atteindre la première pointe, quand maître

Jacques parut près de son fils. Il avait perdu une partie de cette lividité que l'ivresse lui donnait la veille, et dans son œil brillait un vague reflet d'intelligence^ 11 regarda quelques instants la barque qui descendait lentement le courant, puis les eaux grossies bouillonnant sur les grèves et les saules étincelant de givre. Une légère rougeur monta à ses joues', ses narines se gonflèrent comme s'il' eût voulu aspirer l'air de la Loire. ^

— Je reconnais l'endroit, murmura-t-il ; j'ai passé ici voilà trente ans... Je conduisais un grand bateau.... je n'avais que vingt cinq ans... mais alors l'eau était plus belle, et les oiseaux chantaient dans les arbres.

f- Maître Jacques a donc été patron sur Loire ? demanda un des mariniers.

— Oui, répliqua le vieillard avec une tristesse pensive; c'étaient les bonnes années... Ni glaces ni graviers ne pouvaient m'arrêter... Mon bateau m'obéissait comme l'âne obéit à la meunière.

Le marinier haussa les épaules en ricanant.

— Eh bien! voyez le changement, dit- il; à cette heure m'est avis, maître Jacques, que vous seriez moins embarrassé de conduire un âne qu'une barque.

Jacques releva la tête ; une flamme s'alluma dans ses yeux.

—- Qui t'a dit cela? s'écria-t-il. Ah! tu crois que j'ai oublié le métier? Par mon âme! nous allons voir. — Tiens ma carmagnole, et toi, André, pousse de fond, c'est moi qui gouverne.

Il avait ôté sa veste, et mis la main sur la barre de la pale; mais son fils ne parut point disposé à la céder.

— Laissez, laissez, mon père, dit-il le regard fixé sur le courant; la passe est malaisée, et il faut avoir la vue claire.

— C'est bon , on ouvrira l'œil , répondit Jacques avec impatience.

— Attendez, reprit le jeune homme, vous prendrez le gouvernail quand nous aurons doublé les îles.

— Et que le bateau se gouvernera tout seul, acheva ironiquement le marinier qui avait mis en doute l'habileté du vieillard.

Celui-ci se. redressa; le sang lui était monté au visage.

— As-tu entendu ? répéta-t-il à André,

— Un moment 1 dit le jeune patron.

«—Place à ton père! cria maitre Jacques, qui

l'écarta d'un geste violent, et, s'emparant de la barre,

imprima brusquement à la barge une autre direc-

lion.

André voulut l'arrêter -, mais le vieillard ne parut rien entendre. Tout son être avait subi une sorte de transfiguration. Le corps droit, la tête rejetée en arrière, un pied fortement arc-bouté au plat bord, et les deux mains appuyées au gouvernail, il avait pris une telle expression d'assurance et de commandement, que le jeune homme en demeura stupéfait. Son regard atone, habituellement perdu dans les vapeurs de l'ivresse, avait maintenant une acuité concentrée. Attaché sur le fleuve, il semblait en percer le voile et lire jusqu'au fond. Après avoir étudié quelques minutes Je bouillonnement des eaux, il inclina de nouveau plus fortement. Les bateliers poussèrent un grand cri.

— Nous quittons le chenal I répétèrent toutes les voix ; voyez, la barge navigue à travers les balises.

— La barre dessous, mon père, ou nous engravons, ajouta André ; à droite 1 à droite !

— Évitez à droite! dit Jacques d'une voix forte sans prendre garde aux avertissements de son fils.

La barque venait, en efTet, d'effleurer de ce côté une

126 sous IKS FILETS.

grève submergée. Les mariniers surpris se regardèrent.

— Que Dieu nous aide! Les balises ont donc menti? s'écria le jeune patron , qui se pencha vers le fleuve pour mieux voir.

— La balise reste , et le sable marche , fit observer Jacques ; de mon temps, on n'écrivait pas la route du marinier avec des branches de saule, nous savions la lire sur les eaux. A gauche, maintenant; évitez à gauche ! Ne voyez-vous point Teau qui tournoie et l'écume qui marque la barre de sable ? Ces signes-là ne sont pas de la main des hommes, ils ne trompent jamais.

Les bateliers obéirent cette fois , et leurs perches éloignèrent le bateau de l'atterrissement indiqué. Le vieillard continua à gouverner ainsi en traversant vingt fois la ligne du balisage , sans autre guide que l'aspect des courants. Ses compagnons, frappés de surprise, le regardaient en silence et exécutaient à l'instant ses moindres ordres. Ils atteignirent enfin l'orée du passage, à l'extrémité des deux îles, et entraient dans le grand lit de la Loire, quand des cris d'appel partis du futreau leur firent retourner la tête.

Lorsque Méru avait vu rétrange manœuvre de maître Jacques^ qui abandonnait la voie tracée pour se jeter dans les plates eaux, il était monté sur son banc^ et Tavait quelque temps suivi des yeux sans pouvoir comprendre. Les mariniers^ appuyés sur leurs perches ferrées^ se demandaient également dans quelle intention il allait ainsi au-devant du danger; mais le plus étonné et le plus saisi de tous avait été François^ qui crut sa ruse découverte. A part les peines sévères dont les règlements de navigation la punissaient^ il savait de quelle honte elle devait le couvrir aux yeux de toute la marine de Loire^ et quelle serait particulièrement rindignation de Toncle Méru^ s'il en était jamais instruit. Ces considérations^ auxquelles il ne s'était point arrêté tant qu'il avait cru son secret assuré, l'assaillirent à la fois lorsqu'il eut peur d'être trahi. Pâle et tremblant, il laissa la barre à un des mariniers, et courut à l'avant du futreau pour mieux suivre l'audacieuse navigation de la charreyonm^ ne sachant plus s'il devait souhaiter sa réussite ou sa perte. Pendant ce temps, le marinier qui était à la ^ pale continuait à diriger le futreau dans le chenal des^ sine par les fausses balises. Tout à coup im choc souleva la proue ; on entendit le déchirement àes cailloux

qui froissaient la carène, et l'eau jaillit à Tintérieur entre les bordages forcés; la barge était engravée.

Sans présenter de sérieux périls pour l'équipage, la situation était embarrassante. Le fleuve, plus resserré dans cet endroit, courait rapidement et portait toujours le futreau en avant sur les sables; la barge commençait même à présenter le travers, et il était à craindre que, dans cet état, elle ne pût supporter longtemps la violence des eaux. Les premières tentatives des mariniers pour la dégager furent sans succès; il fallut se décider à réclamer le secours d'André et de son équipage.

Au premier appel, le jeune patron comprit ce qui

était arrivé et se hâta de rejoindre Méru dans son

canot. On venait d'abattre la voile du futreau^ qui,

délivré de l'action du vent , s'était arrêté. Le jeune

homme aida à boucher les voies d'eau, lia à des cordes

les mâts, les planches, les avirons qu'il jeta dans le

fleuve pour alléger la barge -, puis, poussant de fond

avec ses gens, il réussit, après de longs efforts, à lui

faire franchir la grève et à la replacer dans le chenal.

Lui-même la pilota ensuite comme il l'avait vu faire à

son père, et l'amena bord à bord de son bateau, où il

rentra.

LG MARINIER DE LOIRG. 129

Méru, Tin peu humilié de Faide qu*il avait dû accepter, le remercia brièvement et s'occupa de repêcher ses épares pour mettre à la voile, tandis que la cAarreyonne levait le grappin et continuait sa route.

La manière dont maître Jacques venait de faire ses preuves lui avait conquis l'entière confiance d'André ; aussi, tout en reprenant la barre, réclama-il modestement les leçons du vieillard. Ce dernier lui apprit à reconnaître la profondeur du lit et l'approche des grèves cachées à la couleur des eaux ou à leurs bouillonnements. Grâce à ces avertissements, André put s'écarter, de loin en loin, du chenal balisé, biaiser les .

bas-fonds et couper partout au plus court. Son père

semblait avoir une carte de la Loire gravée aux plis les plus profonds de son cerveau; il savait au juste le volume d'eau de chaque passe selon la saison, disait: la vitesse des courants, connaissait les meilleures gares en cas de débâcle, nommait les moindres hameaux sur les deux rives. Les mariniers étaient émerveillés ; mais André se montrait le plus surpris de tous. Peu instruit de ce qui concernait sa famille , il avait su à peine jusqu'alors que son père eût autrefois • fait partie de la marine de la Loire. Il voulut l'interroger sur ce passé qu'U ignorait; mais Tanimation de

130 sous LES FILBTS.

maître Jacques était déjà tombée : il s^était assis au fond du bateau» les bras croisés, la tète basse , el ne répondait que par monosyllabes comme un homme à demi endormi. Cependant, lorsque son fils lui demanda ce qui avait pu le faire renoncer à un métier qu'il connaissait si bien, il parut se réveiller en sursaut; son r^ard se promena sur ceux qui l'entouraient avec une sorte d'égarement effrayé •, ses lèvres s'entr'ouvrirent et s'agitèrent, mais la réponse expira inarticulée; sa tête retomba sur sa poitrine, et André comprit qu'il ne devait peÂnt pousser l'interrogatoire plus loin«

Les deux bateaux arrivèrent à la Meilleraie assez tard dans la soirée et se câblèrent à la file Tun de Tautre. Grâce à Eutine , le dépit causé à Méru par la mésaventure de son futreau avait été de courte durée. Lorsque André le retrouva à Tauberge, tout nuage avait disparu de son front. Le jeune homme ne fit aueune allusion à ce qui s'était passée et le vieux patron^ qui apprécia sa discrétion, lui paya en bonne amitié ce qu'il eût trouvé dur de lui payer en reconnaissance.

Quelques autres barques se trouvaient d^à amaiv rées à la Meilleraie; les équipages, qui étaient de connaissance, se réunirent pour faire ensemble le repas du soir. Maître Jacques resta seul dans la charreyonnef

132 80US LBS FILETS.

soTipant, selon son habitude , de quelques croûtes de pain noir trempées dans Feau-de-vie qu'il se fit ap* porter.

Méru avait trouvé à Tauberge le bonhomme Soriel, doyen des mariniers, que, dans une ancienne affaire, je ne sais quel avocat nantais, qui voulait faire preuve de littérature, avait surnommé le Nestor de la Loire. Ses compagnons avaient pris la réminiscence homérique^de l'homme de loi pour un sobriquet physiognomonique, et l'avaient modifié sans y penser en l'appelant trivialement le père Nez-Tort. Le vieux patron ne naviguait plus depuis longtemps, et c'était par hasard qu'il conduisait alors à Orléans le bateau d'un de ses* petits-fils qu'empêchait la maladie.

Méru et lui s'étaient connus pendant la guerre de Vendée, et tous deux se rappelèrent que leur dernière rencontre avait eu tieu à l'endroit même où Os se retrouvaient dans ce moment.

— Te rappelles-tu, mon pauvre enfant? dit Soriel, qui, en sa qualité de nonagénaire, donnait ce nom à tous ceux qui n'avaient pas son âge -, c'était le jour de la dispersion de la grande armée ! Te rappelles-tu tous . ces malheureux entassés sur le bord et criant à Dieu el aux hommes de les passer de Tautre côté? Us

étaient bien quarante mille ; et il y avait huit barques pour tous!

— Oni, répondit Méru; aussi faljait-il voir les

femmes courir quand nos bateaux approchaient : — C'est pour mon mari blesse, pour mon père, pour mon fils, pour un pauvre jeune bommel Les chères créatures ne demandaient jamais pour, elles.

— Ah ! ce fut un grand jour , reprit Soriel ; je n'y pense jamais, vois-tu, mon enfant, sans avoir un tremblement dans la moelle des os. C'est alors que j'ai vu M. de Bonchamp qui s'en allait mourir. Le saint homme était si faible, qu'on ne l'entendait quasiment plus parler. Aussi il faisait toujours signe au prêtre qui se tenait près de lui de s'approcher pour entendre, et quand les autres demandaient ce qu'il avait dit, le prêtre répétait toujours la même chose : — • Ne tuez pas les prisonniers.

— Les bleus tuaient bien pourtant les nôtres, fit observer Méru avec rancune.

— Comme nous les leurs, répliqua le vieillard. Dans ce temps-là , personne ne faisait cas de la vie d'un autre homme, et c'était grand miracle qu'on fit cas de la sienne, car Dieu sait que de peine pour la garder ! Quand on Tavait sauvée de la guillotine ou du plomb,

II fallait la sauver de la faim , et ce n'était pas petite chose. Pour nous mêmes, la Loire était devenue un champ de bataille : ici, les canonnières qui nous envoyaient des boulets sous prétexte que nous servions leâ blancs; là, les royalistes qtii nous canardaient de derrière tes saulaies sous prétexte que tious portions des vivres ôux bleus. Aussi ne ▼oyait-K>n plus de barques sur la rivière, et les mariniers demandaient Taumône, à moins d'aller s'engager à Carrier.

— Pour devenir nageurs ! s'écria Méru. Oui, oui, je sais qu'il y en a eti dans la marine qui ont fait de la Loire un cimetière ; mais, aussi vrai que j'ai été baptisé, si j'en rencontrais jamais un, j'irais reveiiger sm* lui, de ma main, les innocents qu'il a fait mourir.

— Tu n'en rencontreras plus ^ oy ecta Sorîel , vu que nous autféià, les bon^ mariniers, nous les avoâs condamnés autrefois à débarquer , et qu'aucuii d'eux

'n'aurait osé reparaître sur les barges sous peine, comme ils le disaient dans le temps, d'aller habiter le château d'Au (1)*, mais pas moins c'a été une dure

(1) Nom d'à» cbâleau bâti aux bords de la Loire. Qaaod les prisonniers étaient embarqués sur les bateaux à soupapes et qu'ils demandaient où on voulait les conduire , les noyeun répondaient par an horrible jea de moti : Au château d'Aa I

•ogois$0 §our tout le monde, et le mieux , à cette ])eure, esjt de n'y guère penser,

Le patfôu du Drapeau-Blanû ne put en tomber il'igyceord. Il avait traversé la terrible lutte de 93 dans toute la force et tout l'entrain de ia jeunesse, de sorte que cette épreuve se confcmdait pour lui avec Pépoque à laquelle il avait dû la subir. Il se rappelait en outre ^a résolution dans la bataille, son courage pendant ia retraite, ^a présence d'esprit devant les municipaux qui voulaient l'arrêter, son contentement lorsqu'il repassa lu seuil de sa mère sans blessures et la cocarde bL)x^che pou^ue dans la doublure de son habit. Le souvenir de chaque misère se liait ainsi an souvenir d'une réussite on d'une joie; ces quelques mois de souffrance n'avai^|[lt &it, pour ainsi dire, que lui constater ce qu'il pouvait el ce qu'il valait. Aussi en parlait-il avec une chaleur qui » à son insu, était surtout l'expression d'un orgueil satis&it,

Comme les mariniers s'intéressaient médiocrement à ce débati Us quittèrent la table Tun après l'autre, et André lui-ïpême, voyant qu'Entine avait disparu, se décida à retourner au bateau. Lorsqu'il y arriva, maître Jacques dormait déjà dans ]a cabane avec le reste de l'équipage de la charreyonne.

136 " socs LB8 FILBT8.

Le jeune patron, qui avait le sang en mouvement et la tête en feu, ne voulut pas encore les rejoindre. Il s'enveloppa dans sa cape de peau de dièvre et se mit à se promener sur le prélart (1) de toile goudronnée qui recouvrait le chargement en guise de pont.

Le froid était alors moins vif et la nuit plus sombre. A peine si quelques étoiles rayaient l'obscuhté d'une pâle lueur. La bruine faôsait pleurer les saulaies et rampait sur la Loire , qui miroitait çà et là sous la clarté stellaire. Il sembla à André que les eaux avaient grossi et faisaient entendre par instants un léger cliquetis ; mais il y prit à peine garde : son esprit était occupé ailleurs.

Les derniers jours passés en vue ou près de la nièce de Méru avaient ravivé chez lui un amour déjà ancien et réveillé l'impatience de savoir ce qu'il pouvait espérer. Bien que les occasions de rencontrer Entine eussent été fréquentes, que la bonne volonté de là jeune fille à son égard parût visible, et qu'il se fût accoutumé à la pensée qu'il ne trouverait de ce côté aucun obstacle, il ne s'était point encore expli-

(1) On donne le nom de prélart, dans la marine, à la bâcHe de toile goudronnée qui sert à recouvrir les écoutilles ou Io9 marchandises.

que. Le moment lui semblait venu ; restait à trouver la circonstance favorable et le moyen d'entrer en matière! Or, outré l'embarras, il éprouvait cette espèce d'angoisse qui précède toutes les résolutions* suprêmes. Il s'agissait d'un engagement auquel se rattachait sa vie entière ; de lui allait dépendre son repos ou son trouble^ sa peine ou son bonheur; aussi iésirait-il et craignait-il en même temps Tentretien qui devait tout décider. %

Appuyé' au mât du bateau, les bras croisés sur la poitrine et les regards errants, il revenait pour la centième fois aux mêmes doutes sans les avoir résolus^ lorsqu'un léger frôlement lui fit retourner la tête. Quelqu'un sortait de la cabane du futreau et s'avançait vers la charreyonne, qu'il fallait traverser pour atteindre la rive. A la gracieuse légèreté de la démarche, André reconnut, malgré l'obscurité, la nièce de Méru. Elle franchissait les bancs de la barque avec une précaution un peu craintive, et allait mettre le pied sur le second bateau, quand un mouvement du patron lui fit pousser un faible cri.

— Que craignez-vous, Entine? dit d'une voix trèsdouce le jeune homme, qui fit un pas vers elle, ne me reconnaissez-vous point ?

tr

fiien que l'accent eât dû rassurer la jeune fiUe^ elle parut se troubler davantage, recula et répondit précipitamment» comme si sa présence dans la barque à une pareille heure avait besoin d'excuse, qu'elle venait de prendre son panier de voyage oublié dans la cabaiie

du futreau.

— Avez-vous peur qu'on ne vous accuse d'être venue pour me rencontrer ? demanda André avec un sourire affectueux.

— Jésus! ce serait me liiire grand tort! répliquat-elle, car je vous croyais encore à Fauberge .avec mon oncle.

— Quand vous êtes partie, je n'avais plus de raison pour rester, répondit le jeune patron; mais, puisque je vous trouve ici^ c'est le bon Dieu qui m'a ramené.

— Cela se peut, mon mattre^ dit Entine, qui, malgré son trouble, ne pouvait renoncer à une raillerie; mais, comme d'habitude il n'envoie pas des mariniers aux jeunes filles en guise d'anges gardiens, ceux qui nous trouveraient causant à cette heure pourraient croire que vous êtes venu d'une autre part.

— Et de laquelle donc?

— De celle du diable!

Ll MABINIER DI LOIEC. \%Q

<!<* Eh bien! ce serait une menterie ! s'écria André ep souriant malgré lui, car je viens,., je viens de la mienne!

r- Vous voyez, c'est presque la même chose, interr rompit plaisamment la jeune fille. Allons, Andréa laiSr sez-moi passer ; les gens du bateau peuvent revenir avec mon oncle, et ce serait pour moi uqe grande honte.

— Non, dit le marinier qui s'avança vers elle et la força à reculer vers l'extrémité du futreau\ non« Ëntifîe, vous ne partirez pas ainsi sans m'avoijp écouté. Tout à l'heure encore je me demandais com* ment je pourrais trouver une occasion : puisque mon saint patron me l'a donnée, je ne vous laisserai point aller sans vous avoir dit ce qui me point le cœur.

— C'est inutile ! interrompit la jeune fille malleieur sèment ; je ne connais de recette que pour les engelures , maitre André. Allez voir plutôt la Mérode de Chalonnes; elle sait des paroles qui guérissent comme baume.

— Vous seule pouvez prononcer celles qui me sou^ lageropt, dit le jeune homme avec une tristesse tendre^ ne faites pas semblant de mal comprendre, fintine ; ne jouess pa^ sveç ma peine comme le chat

140 sous LES FILBTS.

avec Toiseau qu'il tient sous ses griffes. J'ai tant peur de vous déplaire , que devant vous je suis toujours interdit. Aussi vous pouvez vous amuser de moi sans que je trouve à vous répondre *, mais ce n'est pas d'un brave courage, et vous ne voudriez pas abuser de votre esprit contre un garçon qui trouverait plus Deicile de vous donner son sang goutte à goutte que de vous demander si vous voulez de son amitié.

L'accent était si ému et si loyal, que la jeune fille en parut attendrie. Par un mouvement tellement prompt qu'il paraissait involontaire , elle saisit le bras du jeune marinier et prononça son nom presque en pleurant. André l'attira vers lui avec une exclamation de joie et allait renouveler sa question. Elle tressaillit tout à coup y lui imposa silence de la main, et se retourna vers la charreyonne.

— Qu'y a-t-il ? demanda le jeune homme.

^ J'ai cru... qu'on nous écoutait! murmura Entine.

— Où donc?

— Là, dans votre bateau... j'ai entendu marcher... et il m'a semblé qu'une ombre passait!...

André monta sur le bordage pour mieux voir. La charreyonne était silencieuse , la rive déserte et les fenêtres de l'auberge éclairées. Il s'efforça de rassurer

la jeune fille en lui rappelant que tous ses gens dormaient, que ceux du futreau étaient toujours attablés avec son oncle et le père Soriel, et qu'ils n'avaient par conséquent rien à craindre. Puis, enhardi par le silence d'Entitie , il lui parla plus librement de son amour, lui fit connaître ses projets et ses espérances. La jeune fille, qui luttait évidemment entre Tinquiétude et Fattendrissement , s'était assise sur le dernier banc, la tête baissée , tandis qu'André, penché vers elle, la pressait de répondre.

. — Au nom, des saints ! Entine , dit-il après avoir épuisé tous les témoignages d'amour , dites un mot, un seul mot qui m'ôte de souci. Je ne demande rien qui soit à votre honte; si vous pouviez voir au fond de moi , vous sauriez que je vous parle comme au . prêtre qui a reçu ma première confession.

La jeune fille releva la tête ; son visage avait une expression sérieuse que le marinier ne lui avait jamais vue; elle arrêta sur lui un regard direct et ému.

— Je vous crois, André, dit-elle d'un accent trèstendre. Je sais que vous êtes un homme de bonne renommée et de bon cœur , qui ne se plairait pas h tromper une pauvre créature dont le père et la mère

U^ sous LES FILETS*

sont sous le linceul ; aussi je ne vous répondrai pmnt

par des feintises, cpoime on le lait d'habitude avec les jeunes gens. Depuis que je vous connais, je n'ai vu de vous que grand courage et belle honnêteté^ je vous estime plus que pas un de ceux de votre fige , et je n'aurai pas besoin de beaucoup m'encourager pour vous montrer une bonne amité; mais auparavant il faut que l'oncle m'en ait baillé la permission. Orpheline comme je suis, je n'ai point d'autre maître, et je veux lui obéir en tout. Faites donc que votre volonté soit sa volonté, et je puis vous promettre, mon André, que ce sera bien vite la mienne.

— A la bonne heure? s'écria la voix d'un tiers.

Et l'oncle Héru, qui s'était approché sans bruil sur le prélart de la charreyonne^ franchit brusquement le bordage du bateau. Il était suivi du père Soriel et de François, qui se tenait un peu en arrière, l'air penaud et sournois.

Les deux jeunes gens, surpris, avaient &it un mou* vement de frayeur, lléru arriva jusqu'à S9 nièce, à laquelle il prit la main.

— Tu viens de répondre là de braves paroles, dit-il avec émotion, et j'aurais voulaque toute la marine de

tB VilAINlEft DB LOIRE. 143

te L(»re ptt les entendre. Embrasse-moi^ tu es une honnête fille.

Entinelui sauta au cou»

-*^ Seulement^ ajouta kl patron, il eût mieux valu les dire ailleurs qu'iei et à une autre heures les têteà-téte au clair de lune 6ont inalsaitis.

André se h&ta d*éxpliqtuet comment leur rencontre avait été toute fortuite.

-«* Alors c'est «viité chose, ireprit le père Sériel, et François 'a menti q;uand il est venu nous avertir que vous vous étieî donné retidez-vous dans le futreau. •

— Ainsi, c'est lui que f ai entendu là tout à l'heure» dit Entine vivement ; que Dieu lui pardonne! Mais, puisqu'il me croyait en faute, il eût mleu^ valu m'a* vertir en bon parent, que de s'enfuir pour me dé-* noncxst.

Françms baissa la tdte sans répondre.

— Ne lui fais pas de reproches, dit Méru \ le tiiste gars est asses puni de n'avoir pas été pris à gré.

-^ Et pour qu'il le soit davantage^ il faut que tu donnes licence à la mignonne de suivre le courant de son cœur, reprise vieux Soriel. Qu'^t-ce que tu peux opposer à André, voyons ?

— Rien, répliqua Tonole d'fiatinef

144 sous LBS FILETS.

— Alors c'est dit , s'écria gaiement le vieillard ; je m'invite à la noce, et je veux être garçoi. d'honneur.

Le patron du Drapeatê-Blanc tendit la main à André, qui ta saisit avec un transport de joie si vif^ qu'il ne put que balbutier quelques mots de remerciement : rémotion l'étouffait. La jeune fille, appuyée à l'épaule de son oncle, souriait et pleurait à la fois ; le doyen des mariniers lui-même s'essuya les yeux avec le revers de sa main ridée.

. — Allons , allons, en voilà assez , dit-il ; ces idées de jeunesse vous remuent malgré qu'on en ait; le bois a beau vieillir, mon pauvre Héru, il reste toujours un peu de sève, et, si vous l'approchez du feu, il travaille. Mais voilà bientôt la minuit, m'est avis qu'on est assez d'accord pour remettre le reste à demain et s'aller coucher, d'autant que voici quelqu'un qui pourrait nous entendre.

— C'est mon père, fit observer André.

— Hattre Jacques! répéta Méru; pardieu! nous l'avions oublié, mes braves gens. Pour que tu épouses Entine, c'est pas assez de mon congév faut encore que tu aies celui de ton père.

— Je suis prêt à faire mon devoir, répondit André,

qui s'approcha de l'arrière du bateau pour aller à la rencontre de son père, tandis que le vieux Soriel, prévoyant une explication de famille, s'écarta par discrétion et rejoignit François.

Cependant maître Jacques, sorti de la cabane, s'était

avancé vers le mât de la charreyonne^ avait quitte lentement sa veste et l'avait jetée sur un rouleau de cordage. II prit ensuite une gaffe dont il examina le fer et demeura quelques instants immobile^ comme s'il eût attendu un signal. Tout à coup le son d'une horloge se fit entendre^ et les douze coups retentirent dans l'espace. Maître Jacques sembla les compter, puis marcha vers l'extrémité de la barque. Dans ce moment, André le rejoignait et l'appela; mais il ne parut rien entendre, continua sa route, passa devant Méru et alla se placer au bord du futreau. A la clarté des étoiles, alors plus brillantes, on pouvait distinguer son visage livide , ses lèvres entr'ouvertes , d'où ne semblait sortir aucun souffle, ses yeux immobiles, qiu se tenaient fixés sur les eaux; on eût dit un cadavre sorti de sa tombe pour accomplir quelque œuvre surnaturelle. Entine, épouvantée, s*était rejetée., avec un cri étouffé, derrière son oncle, et André, qui les avait rejoints, regardait son père tout saisi*

146 80U8 LB8 PtLBTS;

— Que le ciel nous protège! dit-il enfin; son âme s*est réveillée sans avertir son corps. Je me souviens maintenant que, dans mon enfance» ma mère se levait souvent pour le suivre.

^ Cest un marcheur démit {i), dit Méru avec une sorte de crainte mêlée de compassion ; pauvre homme, quelque berger de Sologne lui aura jeté un sort.

— Voyez! voyez! que fait-il là! demanda la jeune fdle en se pressant contre Héru.

Maître Jacques venait» en effet, de relever sa perche armée de fer et frappait dans les eaux avec rage. Courant d'une extrémité à Tautre de la bai^e, il avait l'air de guetter quelque objet invisible qull s'efforçait d'atteindre, et, à chaque coup, des mots entrecoupés s'èdMl^paient de ses lèvres.

'Encore un... Bien touché!... Et ici... et plus Icy^»* Toujours» toujours des têtes!

«^ Entends -tu 7 demanda l'oncle d'Entine en pt^ ni»M( le bras d'André ; que veut-il diret

-^ Je ne sais, murmura le jeune homme ^ qui pâlit.

Méru fit signe à Soriel de s'approcher et lui fit voir nvMire Jacques. Le vieillard parut étonné» chercha à 8t «4)peler un souvenir, puis fit un mouvement*

y»f Nom que Ton donne, dans le pays» adx somnambules.

lE HABIfflER DE iOIRE. HT

— C'est lui ! murmura-t-iU

— Qui cela? demanda Méra^

— A fond ! interrompu le marche^r de mit , qui continuait à frapper les eaux, à fond les brigands !

— C'e«t cda! l'écria le vieillard, U rêve aux barges à soupapes^ il crmt travailler aux mariages de Carrier! Ah! je le recozmais; oui, oui, c'est Jacques le noyeurl

Cette terrible révélation fut accueillie par autant de eris qu'il y eut de personnjas a l'entendre ; mais, chez Entine et André, ce fut un cri de douloureuse surprise, chez Méru un cri de colère. Il s'élança vers maître Jacques qu'il saisit par le milieu du corps, et qu'il allait précipiter dans la Loire, si le vieux patron ne

l'eût retenu.

— Laissez , laissez, père Soriel , s'écria-t-il en se débattant; j*ai juré que, le jour où je rencontrerais un 4e ces scélérats sur mon chemin, j'en délivrerais h marine.

Il voulut ressaisir le marcheur de nuit, que la violence de cette attaque venait de réveiller. André se jeta en avant et demanda grâce pour son père. A cette voix, la fureur du marinier sembla se déplacer et se reporter tout entière sur le jeune homme* ^

148 sons LBS FILBTâ.

— Ah ! tu le défends! s'écria-t-il ; c'est juste, vous êtes de la même race; ce qu'il a fait, tu Tapprouves, et tu le ferais a roecasion : sang de loup ne peut mentir !

— Ne dites pas cela, maître Méru! interrompit doucement André ; vous savez bien que je ne puis maintenant vous répondre, vu que celui qui m*a donné la vie est là et que Dieu m'ordonne de lui garder respect.

— Et t'ordonnait-il aussi de me voler mon amitié? reprit le patron ; pourquoi m'as-tu caché de qui tu étais fils?

-* Parce que je ne le savais pas moi-même.

Méru fit un geste d'incrédulité.

— Sur mon salut éternel je ne le savais pas I reprit le jeune homme avec énergie; celui que maître Soriel vient dé reconnaître pourrait vous le dire.

— Oses-tu bien invoquer le témoignage du noyeur!

s'écria le marinier*

— On prend ses témoins où ils sont et sans pouvoir les choisir , mattre Méru , dit André à demivoix.

— Possible! reprit le patron du Drapeau-Blanc; mais l'oncle qui est chargé d'une nièce mineure choi^t

son mari, pas vrai ? Eh bien ! plutôt que de donner la mienne au fils d'un bourreau de Carrier, vois-tu, je la conduirais une meulière au cou sur le pont de Pirmil, au-dessus de la grande arche, el je la jetterais la tête en avant dans la Loire.

Entine poussa un léger cri, et André voulut répondre ; le patron ne lui en laissa cas le temps : il passa un bras autour de la taille de là jeune fille, et, sans plus attendre, l'entraîna vers l'auberge, où Sorîel et François le suivirent.

Le jeune marinier étourdi s'assit au bord du bateau, la tête dans ses deux mains. Le passage du doute à la joie et de la joie au désespoir avait été si prompt, qu'il eut besoin de quelques instants pour se reconnaître. Cependant cette espèce de défaillance fut de courte durées il en sortit par un vaillant effort de volonté, et, se rappelant son père, il regarda autour de lui; mais maître Jacques n'était déjà plus là. Aussitôt qu'il s'était trouvé seul, il avait remis silencieusement sa veste, était descendu à terre et avait pris à piçd la route de Nantes.

Après l'avoir vainement cherché dans la barge et sur la rive, André regagna la charreyonne , pour y attendre le lendemain. Les cruelles surprises qu'il

150 SOUS LES riLBTS.

venait jle traverser le tinrent longtemps éveillé; ce fut seulement vers la fin de la nuit que la ialigue remporta et qu'il s'endormit. Ses paupières se roa* vrirent, frappées par les premières lueurs du jour qui perçaient les fentes de la cabane. Encore engourdi, il se souleva sur son coude avec ua soupir : tous les souvenirs de la nuit venaient de TassaiUir à s(m réveil, et il retrouvait avec eux sa douloureuse angoisse- Il n*en pouvait plus douter, tout était bien fini pour lui I car il connaissait assez Mém et Entine pour ne rien attendre de la désobéissance de Tune ni de la justice de l'autre. La jeune fille devait rester, jusqu'à la mort, soumise par esprit de famille, le patron implacable par esprit de parti. Ainsi ces espérances si longtemps couvées en secret, i si grând'peine écloses, et qu'il avait vues la veille prêtes à prendre leur volée, elles venaient de retomber à terre pour jamais^ mortellement frappées i

n ne voulut point s'arrêter ft cette pensée, qui lui eût été tout courage, et se hâta de se lever pour foire les préparatifs de départ.

Le bateau de Héru les avait ééjA achevés, et il l'aperçut qui glissait le long de la charreyonne, la voile hissée. Méru était à le hs^re; François, assis à Tavant,

LB MÀRirill^R DE lOlBB. 15}

tenait sa musette, comine s'il se fût rendu à quelque aire neuve ou à quelque fête de paroisse» Il jeta en passant au jeune patron un regard en dessous où brillait l'insolence du triomphe. André n'y répondit pas. Son œil cherchait la jeune fille, qu'il ne put rencontrer. Sans doute, elle se tenait renfermée dans la ca** bane du futrem^ afin d'éviter le déchirement de cette dernière entrevue. Le jeune patron sentit son cœuip se serrer; mais il surmonta son émotion, et, m voyant près de lui aucun des hommes de la charreyonmt il se rendit à l'auberge pour les avertir.

Au moment où il entra, tous les mariniers alors à la Meilleraie étaient réunis autour du père Soriel et parlaient vivement; à sa vue, la conversation s'prtêta; les yeux, qui s'étaient fixés sur lui, se détournèrent, et il se fit un vide dans le groupe, comme si Ton eût voulu lui laisser la place libre. André eut vaguement conscience que quelque résolution venait d'être prise à son égards et le sang lui monta au visage ; mais il ne se laissa point intimider. Cherchant ses matelots du regard, il les avertit que la charreyonne allait mettre à la voile. Les matelots détournèrent la tête sans répondre et demeurèrent à la même place ^ le jeune homme, étonné, répéta ^on avertissement , en leur ordonnant

152 SOUS LBS FILETS.

de le suivre; les mariniers, visiblement embarrassés, regardèrent le père SorieL Celui-ci fit alors un pas vers le patron de ÏBspérancej et, prenant la parole:

— Nous nous occupions de vous, André, dit-il sérieusement, et vous arrivez à propos.

Le jeune bomme fut frappé de cette disparition du tutoiement, qui, parmi les mariniers de la Loire, est non-seulement une habitude , mais un symbole obli- ' gatoire de confraternité.

— Vous savez ce que la marine de Loire a décidé

contre les noyeurs? reprit le vieux patron, qui semblait' chercher ses mots : tout vrai marinier a fait serment de les chasser des barges et de leur faire la guerre ; ce serment-là, vous ne pouvez le tenir, puisque Jacques est votre père?... .

— Eh bien ? interrompit André, qu'irritait la lenteur du vieillard.

— Eh bien ! reprit-il avec hésitation , ceux qui ne peuvent obéir aux lois de la confrérie de Feau ne peuvent pas davantage en faire partie.

— C'est-à-dire alors, dit le jeune homme, dont le eœur battait avec force, que vous voulez m'empêoher de naviguer?

Soriel fit un geste négatif.

— Personne ne peut barrer la rivière à la char- , reyonnCf répliqua-t-il ; mais aucun frère de la marine

de Loire ne doit désormais aider à la manœuvrer.

— Eh ! parlez donc I s'écria André en frappant ses mains Tune contre l'autre, dites tout de suite que vous voulez vous débarrasser d'un patron à qui vous trouvez trop de courage et de bonne volonté, que vous embauchez son équipage pour qu'il reste en route, que vous vous servez du jugement de là marine contre maître Jacques pour couler mon bateau.

. — Eh bien ! non, foi d'homme I ce n'est pas ça ! interrompit un marinier athlétique, au visage couleur de cuivre rouge ; le doyen a voulu adoucir les choses, et il a toiit entortillé : ia vérité, je vais te la dire, moi I Nous autres, les mariniers de Loire, nous avons noire gloire, nous ne voulons point parmi nous de gens diffamés : on a chassé ton père, parce que c'était un gueux -, toi, on te chasse, parce que tu es le fils de ton père.

Les mariniers approuvèrent l'interrupteur par un murmure. André, qui était devenu très-pâle, promena autour de lui des regards étincelants.

^ A la bonne heure ! dit-il d'une voix que la colère

154 SOVB b«g FILETS.

faisait trembler, voilà ce qu^ fallait me répondre tout de suite. A cette heore, je vois que le noble corps des m^iniers de Lœre punit les pères sur les enfants. . On peut bien, sans danger, étrfe un fainéant comme Barrai, m ivrogne comme Henriot, un flibustier comme More!, un imbécile comme Ardouîn; mais, pour être digne de rester parmi vous, il feut être au moins bâtard comme Gros -Jean.

Ces insultes nominatives acbessées à chacun des bateliers présents excitèrent parmi eux une dameur furieuse ; tous y répondirent par des injures ou des menaces, et Gros -Jean s*avança sur le jeune patron le poing levé. Le père Soriel se jeta entre eux et s*efforça de les apaiser ; mais, pendant quelque temps, sa voix se perdit parmi les provocations. Acculé au mur, André défiait du regard tous ses adversaires , et une lutte semblait inévitable, lorsqu'un son de trompe, qui s'éleva de la Loire , arriva jusqu'à l'auberge, lugubre et prolongé. Toutes les voix se turent comme par enchantement.

— Avez-vous entendu , vous autres ? s'écria Soriel.

— C'est la trompe d*avertissement I répondirent les mariniers , qui se précipitèrent vers la porte et Ut fenêtre de Fauberge.

LB MARINIBB DB LOIBB. 155

Une peftite barque descendait rapidement, portant à la corne de sa mâture le pavillon bleu et jaune.

— Les glaces en rivière ! les glaces en rivière ! répétèrent les mariniers d'une seule voix.

Et , sans s'occuper davantage d'André , tous sorti* rent et coururent à leurs bateaux» qu'ils se hâtèreni de démarrer, et qui furent bientôt à la voile pour leur destination, où ils espéraient arriver avant la dé« bâcle.

Mis dans Timpossibilité de les suivre par l'abandon de son équipage, le jeune patron regagna la char^ reyonnCi et, après l'avoir garée de son mieux en l'en* toiirant de perdies, de plandies et de mftt^eaux, il vint s'aceouder à la barre du gouvernail. Son bateau restait seul au port, désemparé, noir et immobile, tandis qu'il voyait, à des distances inégales, les voiles qui venaient de partir glisser sur le fleuve, et qu'au loin, dans la brume du matin , se dessinait ^dore la forme vague d'une barge d'où arrivaient affaiblis les sons d'une musette : c'était le futrem de maître Méru qui fuyait vers Nantes, emportant avec Eotioe toutea les espérances de sa viCt

Pendant que Tespèce d'interdit jeté sur André par

ses compagnons le retenait forcément à la Meilleraie^

maître Jacques continuait sa route et arrivait à Nantes

où rappelait la lettre mystérieuse qui Tavait décidé à quitter Saint -George.

C'était la première fois depuis plus de vingt ans qu'il revoiyait cette ville, à laquelle se rattachaient pour lui de si sombres souvenirs. Il la traversa rapidement, se dirigea vers un faubourg bien connu, en atteignit l'extrémité, et aperçut enfin la maison qu'il cherchait.

Isolée et en avant de toutes les autres habitations, on l'eût prise pour une sentinelle perdue placée en observation sur la campagne. Un mur de clôture très-

élevé, dont le chaperon était hérissé de verre brisé, l'enveloppait de tous côtés, et ne laissait voir que le haut de la toiture. Lorsqu'il l'aperçut, maitre Jacques ralentit le pas; le sang lui afDua au cœur. Cette maison solitaire , il Favait visitée bien des fois aux jours funestes dont la mémoh'e l'obsédait dans son sommeil. Là demeurait alors le même homme qu'il allait encore y trouver maintenant : c'était le dernier survivant de ce redoutable comité qui avait organisé la terreur dans l'Ouest et fait de Nantes la veine par laquelle on avait saigné la Vendée. Jeté dans le tourbillon révolutionnaire à un âge où la passion enfièvre l'idée et où Tignorance de la vie précipite toujours vers l'absolu, il s'était montré inflexible dans ce qu'il croyait la • vérité, implacable dans les moyens de la faire triompher. Sombre et forte nature qui avait pris Temportement de sa volonté pour des principes^ il s'était d'abord, comme tant d'autres, faussé la conscience dans les exagérations de la parole^ puis, entraîné à les réaliser dans l'action , il était tombé, de violence en violence, au plus profond de l'abtme. Le châtiment avait été terrible : repoussé de la société des hommes, il était condamné, depuis vingt-cinq ans, à rouler son

passé, comme Ixion sa roue, dans cette demeure

158 8008 LEI FILBTS.

écartée dont l'opinion publique s'était faite la geôlière.

Après quelques instants d'hésitation, maître Jacques tourna autour de Tenclos et alla iihereher une petite pwte presque cachée, où il frappa : on ne vint pas tout de suite, et il dut frapper de nouveau à àmx reprises; enfin un pas lent fit craquer le sable des allées, une voix iisdble et cassée demanda ce qu'Mi voulait

•^ Ouvres, répoàdit maître Jacques, c'est ïïhà qu'os attend.

Les verrous tarent tirés lentement l'un «près l'autre» la porte laissa an é^it passive, et le fèoyêmr se trouva en fiace d'une vieîtte femme portant le eos» tume de nonne.

-^ Sœur Claire ! s'éeria4-â €n se découvrant.

— Qui m'appelle? demanda la rdigieuse.

•*-*£hquoi! est-ce que}e suis assez changé pour

qu'on ne reconnaisse plus mon visage? rqirit ie noyeur étonné.

La vieille nonne releva vers lui des yeux semblables à ceux d'une statue.

— Sœur Claire ne voit [dus aucun visage» répondit» elle froidement; mais, à votre voix, il me semble... oui... vous êtes le cousin Jacques! Venez, venez, i7 avait hâte <de vous voir.

LB VARIïVIia DB LOIRE. 1^9

Elle imireba devant lui m 8*aidant d'uB petit Mion de houx pour tâter sa route. Jacques eut peiue à re* connaître le jardin qu'ils traversaient. Ses {dates** tmndes » iSiUtrefois si soigaeus^oîent cultivées , dispa-* naissaient sous les berbe^ parasites, les arbres, qu*on avait n^Ugé àe tailler, éparpillaient leurs branches^ et les espali^s^ àdeoû détaebés du mur, surplombaient de tous £(UéiS sur les âUées.

Ce fut seulement en arrivant au parterre placé de* vaut la maison que cet aspect cbangea. Là encore une main attentive avait dirigé les arbustes et ^veloppé de paille les fleurs pour les défendre contre la gelée. Çà et là 9 des béliotropes d'biver dressaient leurs tiges embaumées , sur lesq^ieUes brillaient quelques gouttes de givre fondu par les dernières lueurs du soleil. Assis près du seuil pour s'y réobauffer, et noyé » pour ainsi dire, dans leur nimbe â'or, un malade s'était assoupi sur un fauteuil ,'le iicont appuyé à une de ses mains. Des oiseaux , qui venaient picorer parmi les fleurs , ' voletaient à ses pieds, et les pigeons roucoulaient doucement sur sa tète dans un rayon du soleil couchant. Jacques s'arrêta; il avait reconnu son grand cousin « ainsi qu'il avait toujours appelé l'ancien nkcau)re du comité révolutionnaire.

Malgré les ravages de la maladie , c'était bien la même expression d'audacieuse énergie. La chevelure, d'un brun fauve et coupée très ras , laissait mieux distinguer les épais sourcils sous lesquels se creusaient deux orbites profondes et sombres ; le nez était ferme et recourbé comme le bec d'un aigle ; les lèvres fines, mais obstinées ; la tête enfin reposait sur un de ces cous très courts , signes ordinaires des natures violentes.

— Dort-il ? demanda sœur Claire, qui n'avait pas entendu le mourant saluer l'arrivée de Jacques.

Celui-ci répondit affirmativement en baissant la vobc.

— Parlez plus haut , reprit la nonne avec une certaine dureté dans l'accent ; ses heures sont comptées, et il faut qu'il s'éveille.

Le malade entendit sans doute ces mots , prononcés sans ménagements, car il ouvrit les yeux et reconnut sur-le-champ maître Jacques.

— Ah ! c'est toi , dit-il en faisant un effort pour relever la tête ; tu as bien tardé , mais n'importe, il est encore temps.

La sœur Claire , qui s'était approchée à tâtons , releva l'oreiller qui le soutenait ; il regarda derrière le noyewr.

LB MARINIER DE LOIRE. tdl

— Es-tu donc seul? reprit-il; je t'avais écrit d'amener ton fils; où est-il?

— Absent ! répondit Jacques, qui voulait éviter des explications sur ce qui s'était passé le matin à la Meillèraie.

Uœil âpre du malade se fixa sur lui.

— N'a-t-il pas plutôt refusé de venir î demanda-t-il ; ne mens pas.

— J'ai dit la vérité, répliqua l'ancien marinier, qui soutint impassiblement son regard.

— C'est lui pourtant que j'aurais voulu voir, reprit le grand cousin avec une hésitation chagrine.

— Qu'importe l'absence du fils, puisque le père est là? fit observer la nonne d'une voix brève. Ne peut-il exécuter vos ordres... comme il les exécutait autrefois?

Jacques tressaillit et baissa la tète ] le mourant releva la sienne avec une expression indomptée.

— Vous avez raison, sœur Claire, dit-il amèrement , il a fidèlement obéi le jour où pour vous sauver il a risqué sa vie et...

n s'arrêta. -

— Et la vôtrb% acheva la vieille aveugle : c'est un souvenir celui-là qu'on peut rappeler. Il y avait du courage à sauver une pauvre nonne seulement parce

162 Boni LES PILETl.

qu'elle avait été au couvent l'amie de votre mère. Aussi je ne Tai point oublié.

•^ Je le sais , je le sais , reprit le malade avec une sorte d'impatience; quand tout s'est tourné contre moi, quand on m'a abandonné, vous êtes venue m'ofTrif vos services... je ne dirai pas vos consolations.

•^ Il n'y a que Dieu qui console I interrompit soeur Claire impassible.

•-* Aussi m'avei&^vous seul^nent accordé des soins ! continua son interlocuteur; dq[>uis vingt ans, j'ai quel* qu'un qui surveille, économise, travaille pour moi , et je n'en suis pas resté moins seul... N'importe, ce que vous m'avez donné, les autres me le refusaient , et je n'ai point de honte à me reconnaître votre obligé*

— Vous ne l'êtes pas , reprit la nonne de cette viûx dont le calme avait quelque chose du froid et du tranchant de l'acier; ce que j'ai fait, c'était par devoir, nw par choix *, j'ai voulu m'acquitta pour l'honneur des hommes et la gloire de Dieu.

*-^ Ainsi , dit le malade , qui appuya avec fbrce ses deux mains sur les bras de son fauteuil en essayant de se redresser, rien n'était pour moi ; vous ne m'avez considéi/i que comme un châtimeiat qui rachetait vos fautes; vous avez vécu dans ma solitude pendant

» MABINIg» D£ LOIRE. 163

vingt aimées sana un seul mouvement de sympathie.

«— L'abîme était entre nous, dit tranquillement l'aveugle ; vous pouviez te traverser sur la croix du Sauveur, vous ne l'avez point voulu ; le Christ vous jugera.

-— Et voilà i^urquoi vous avez refusé mon héritage? continua le mourant, dont la voix s'élevait; n'ayant rien fait à mon intention, vous ne vouliez pas de ma reconnaissance. Votre Dieu seul doit vous payer! Eh bien! allez donc le prier» car je n'ai plus besoin de vous... allez , sainte dont la générosité est une malédiction ! Ah ! j'ai la conscience qu'en dehors de ces murs qui m*empri$onnent depuis si longtemps , 11 est des fimes moins fermées. Oui^ oui, le temps aura fait comprendre à ceux qui vivent dans l'air du dehors la tyrannie des circonstances, l'emportement des opinions... Oh! j'en suis sûr, si ce monde qui m'a proscrit pouvait encore parler maintenant, sa voix serait plus miséricordieu se . . .

•— Ecoutez , interrompît la nonne.

Une huée venait de s'élever au-delà de l'enclos. On y distinguait le nom du mourant mêlé aux injures et aux malédictions. Presque au même instant une grêle de pierres franchît te clôture , s'abattit dans le jardin çt vint rouler jusqu'au parterre , dont elle brisa les

fleurs : les oiseaux épouvantés s'envolèrent. Le malade avait poussé un faible cri : sa pâleur d'agonie fut remplacée par une pâleur encore plus livide. Il venait d'entendre les éclats de rire des en&nts qui s'enfuyaient après leur attaque journalière à la maison maudite. Depuis bien des années, cette insulte se renouvelait tous les soirs à la sortie de l'école, et le terrible compagnon de Carrier n'avait pu s'y accoutumer ; lui, qui s'était redressé sous tous les anathèmes, pliait sous celui des enfants.

Sa main se leva avec effort pour essuyer une sueur froide qui baignait son front.

— Le monde a répondu ! dit sœur Glaire après un silence.

— Non pas le monde, bégaya le mourant; mais la haine!... Laissez-moi! laissez-moi!

La nonne- retourna la tête, fixa ses yeux de marbre sur le visage décomposé du mourant, comme si elle eût pu le voir à travers les ténèbres , et y levant la main avec une solennité redoutable : *

— 11 vous reste encore une heure, dit-elle; repentezvous 1

Puis elle tourna lentement sur elle-même et reprit à tâtons le chemin de la maison.

Jacques la suivit des yeux avec épouvante, comme 8*il eût vu le fantôme de la justice divine. Lorsqu'elle eut disparu, U se fit un long silence. Uagonisant cherchait à reprendre pour un instant possession de luimême, et prononçait , dans un demi-délire , des* mots entrecoupés Ae ricanements convulsifs.

— Me repentir ! balbutia-t-il ; ah! ah !... Ils ne comprennent pas... Imbéciles! qui croient que les révolutions poussent toutes seules... arrosées par Peau du ciel! Ah! ah! ahl... Qu'ils attendent! qu'ils attendent!...

Ici, son accent devint plus saccadé, ses paroles plus confuses; bientôt ses lèvres seules remuèrent , comme si son dernier souffle allait s'exhala. Jacques, saisi, s'approcha davantage, lui prit les mains et l'appela par son nom. Ses paupières clignotantes se rouvrirent^ un jet de vie colora ses traits^ et il attira à lui l'ancien patron.

— Ecoute, murmura-t-il, ton fils est un brave marinier, n'est-ce pas? On l'estime, luil... Eh bien ! tout ce que je possède, je le lui donne !... Tout ! entends-tu bien ?

Et comme Jacques stupéfait voulait balbutier un remerclment, il l'interrompit.

166 tons LB8 FILCTi.

^ Vite ! continua-t-il d'une voix affaiblie en Indiquant du geste le coussin du vieux fauteuil , cherche là... Que trouves-tu 1

— Un portefeuille I dit le maïuûer) qui avait plongé la main à Faidroit indiqué.

-* C'est celai tout y est... Rentes au pcvteur, billets de banque..* Tu as bien entendu?.*, pour ton filsT... lui, rfa(Minéte homme que les hcmnfites gens laissaient pauvre... le scélérat qu'ils maudissent renrichit.«. Malgré eux... J'aurai flnL.» par..* une bonne action...

A ces mots, un sourire ironique effleura ses lèvres crispées; il voulut ajouter encore quelque chose , mais le râle l'interrompit. Jacques effrayé appela sœur Claire, qui arriva avec le même visage immol»le et s'agenouilla lentement près du fauteuil, tandis que tenoy^vr soutenait la tête flottante du mourant. Tons trois restèrent longtemps aiud sans parto. Le soleil avait presque disparu , les oiseaux se taisaient ; tout était froid et morne. On n'entendait que cette respiration sifflante et toujours plus foible. Enfln , au moment où les dernières lueurs s'éteignirent sur les toits de la maison isolée, l'agonisant étendit les bras comme s'il eût cherche un point d'appui, ouvrit les yeux, puis les referma avec un profond soupir, iacquea » qui s'était

LB HAUIKlBlt DE LOIRE. 167

penché vers lui , écouta un instant , puis plaça la main devant ses lèvres. L'aveugle redressa la tête.

-^ Est-il entre les mains de Dieu ? demanda-t elle.

Jacques répondit affirmativement; elle se releva avec vivacité.

— Alors mon épreuve est finie I s'écria^^-elle ; vous m'avez tirée de la fosse aux lions comme Daniel , ô Seigneur ! que votre saint nom soit béni I

Elle se signa deux fois et s'éloigna lentement. Le noyeur promena un instant autour de lui un regard épouvanté ; puis, cachant le portefeuille dans son sein, il s'enfuit> tandis que le cadavre, la tête renv^séesur le bord du fauteuil, comme si ses traits livides eussent encore bravé le ciel, demeurait abandonné sous le

brouillard humide qui descendait avec les ténèbres.

Troublé par cette mort^ par les souvenirs qu'elle lui avait rappelés et par la fortune inattendue qui venait d'enrichir son fils , maître Jacques alla d'abord droit devant lui, sans volonté et sans projet. U était en proie à une sorte de vertige qui faisait passer les objets sous ses yeux confusément et comme dans un rêve. U traversa ainsi le faubourg , arriva aux quais et franchit les premiers ponts; mais là enfin la fatigue le for^a de &*arréter et le ramena au sentmeat du réel.

16S SOUS LES FfLBTS.

Il chercha dans la nuit devenue sombre» et aperçut, à l'entrée d'une des rampes qui descendaient à la Loire, une pauvre auberge dont les murs penchants et le toit effondré semblaient menacer ruine. Sur le tableau noir qui flottait près de la porte, entre deuxcouronnesdelierre se dessinait confusément une ancre d'étain noircie par le temps et autour de laquelle Tœil le mieux exercé eût vainement essayé de lire une inscription effacée. Jacques n'en reconnut pas moins sur-le-champ le cabaret de V Ancre d'argenU autrefois fréquenté par toute la jeune marine de la rivière. Sa solitude actuelle constatait encore une fois l'instabilité des prospérités humaines ; mais elle était en mêmç temps pour l'ancien noyeur un motif de préférence. Aussi n'hésita-t-il pas à pousser la demi-porte à hauteur d*appui qui fermait l'entrée.

Une vieille femme tricotait près du foyer à la lueur d'une chandelle de résine ; elle se leva , visiblement surprise de l'arrivée d'un hôte, et , à sa demande d'un souper et d'un gîte , elle voulut faire relever sa petite fille pour tout préparer ; mais , après avoir seulement réclamé du pain et de Teau-de-vie, Jacques se fit conduire dans une chambre basse, dont la fenêtre s'ouvrait sur la berge de la Loire , souhaita brusquement le bonsoir à l'hôtelière et s'enferma.

Pendant ^ue le père d'André allait chercher, comme d'habitude, dans l'ivresse et le sommeil l'oubli'de son passé , non loin de là veillait quelqu'un dont ce passé avait détruit toutes les espérances. Vis-à-vis même de l'auberge de Y Ancre d'argent^ à une encablure de la rive, se dressait sur les eaux une sorte de tour carrée, dont la silhouette sombre découpait le ciel : c'était le moulin flottant de la mère de François. Entine y était arrivée depuis quelques heures en compagnie de Méru, qui l'avait bientôt quittée avec son neveu pour garer le futreau des glaces qui commençaient à paraître en rivière. Après l'échange obligé de questions et de réponses qu'entraîne une première entrevue, la meunière l'avait conduite au petit cabinet qui lui était destiné, à l'étage supérieur du moulin , et l'avait quittée en lui promettant qu'elle allait dormir comme un enfant de trois ans, bercée par la bonne rivière jusqu'au lendemain.

Malgré cette prédiction, la jeune fille resta longtemps éveillée. Elle songeait à l'aventure de la veille , à la manière dont son oncle s'était séparé d'André, à l'impossibilité de lui faire jamais accepter pour neveu le îlls de Jacques le noyeur^ et son cœur s'acharnait à

cette triste pensée. Sa malicieuse gaieté s^était envolée;

170 socs LES FILETS.

elle était assise sur son lit. la Joue appuyée ft l'oreiller qu'elfe mouillait de larmes toujours renouvelées; on eût dit les ferges gouttes d'une pluie d'été. Plusieurs heures s*écoulèrent ainsi: Enfin les pleurs s'épuisèrent; sa paupiteo gonflée se ferma , et , soupirant encore comme un enfant que !e sommeil a surpris dans un de ses fugitifs désespoirs, elle s'endormit les deux bras repliés sur son front.

Un murmure sourd , mais prolongé et profond , la réveilla. Peu à peu , il sembla s'approcher , grandir. C'était un roulement progressif et puissant. Bientôt des lueurs brillèrent , le beffrm tinta à Saint-Pierre ; une grande vmx s'élevait formée de mille voix et répétait : — La débâcle ! la débâcle !

Ce cri terrible courait depuis la hante Loire, poussé par des messagers qui traversaient les villes, les bourgs, les hameaux, penchés sur leurs chevaux haletants et secouant u;ie torche enflammée. A la Mdlleraie, homme, torche et cheval s'étaient abattus demimorts; André avait relevé la torche, était monté sur un nouveau cheval et v.enait d'annoncer à Nantes rap^ proche du Seau.

La nouvelle avait aussitôt gagné comme un incendie* Les équipages des navires mouiUéa vers la Fosse s'é*

tûient réveillés en sursaut, les mariniers avaient couru ; en un instant, les deux rives s'étaient trouvées bordéea d'une multitude en mouvement ^ les ponts «couronnés d'une guirlande de tètes agitées* On voyait scintiller les torches , on entendait se croiser les ordres et les appels. Tout ce qui pouvait briser le premier choc des glaçons était jeté dans la Loire. Déjà Teau ^ plus vio-^ lemment refoulée , faisait sentir leur approche. Enfin leur avant-garde se montra; elle barrait la rivière dans toute sa largeur et s'avançait semblable à une armée de blancs fantômes secouant à la brise de nuit leurs manteaux neigeux.

Les riverains des grands fleuves savent seuls Teffroyable puissance de ces avalanches de glaces partant de la source, grossies eti chemin et arrivant vers Tem* bouchure avec une force calme et implacable qui emporte tout sans combat. Eux seuls connaissent le frisson que fait courir dans tous les cœurs l'annonce du fléau , l'angoisse curieuse qui précipite tous les pas vers la rive , Thorreur des mille luttes engagées entre l'homme et les montagnes de glaces qui croulent du haut du fleuve, ensevelissant tout sous leurs ruines.

Entine, réveillée à la rumeur et aux cris qui annon-çaient la débâcle, s'était bâtée de rejoindre sa tante.

Toutes deux venaient de voir avec épouvante un entassement de glaçons se former au-dessus du moulin'; mais elles s'aperçurent bientôt que, fortement appuyé à la rive et au plus proche arc-bontant du pont , il les garantissait comme une digue et servait à repousser les autres glaçons vers les arches lointaines. Méru et François, dont le futreau se trouvait également dans le cercle ainsi défendu, les encouragaient de loin. La débâcle semblait, en effet, se porter sur les autres branches du fleuve ; les bateaux y étaient en plus grand nombre , les efforts de sauvetage plus bruyants , et le bras où flottait le moulin restait, relativement, plongé dans une sorte de silence et d'obscurité.

Les deux femmes, un peu rassurées, promenèrent alors les yeux sur l'étrange spectacle qui se développait à leurs pieds.

£n face, aussi loin qu'elles pouvaient distinguer, elles n'apercevaient qu'une multitude de formes pâles et scintillantes qui se succédaient toigours plus pressées, passaient avec un grondement mêlé de cliquetis, et'allaient s'engouffrer en rugissant sous les arches encombrées. A leur droite, les maisons qiii bordaient la rive s'étaieiit successivement réveillées; à chaque fenêtre brillait une lueur, sur chaque seuil retentis-

saient des voix; à gauche^ au contraire; s'étendaient des prairies sombres, désertes et silencieuses. Â leur extrémité, on apercevait la masure isolée de F Ancre d^ argent^ que n'éclairait aucune lumière, et qui semblait une tache plus noire dans la nuit. L'œil de la meunière venait de s'y arrêter, quand elle vit une ombre s'en détacher lentement, descendre la pente qui conduisait au fleuve et s'avancer vers la digue de glaces dans laquelle le moulin et le futreau de Méru se trouvaient enfermés. Elle distingua bientôt un homme maigre, de haute taille, qui portait un anspect appuyé sur répaule(l). Arrivé au barrage formé parJa débâcle, il s'y engagea aussi résolument que sur le pont d'une barque, et ne tarda pas à en atteindre le milieu. La meunière effrayée le montra à sa nièce.

— Regarde , regarde , Entine , s'écria-t-elle -, d'où vient ce malheureux, et que cherchet-il là? A-t-il donc perdu la raison , ou est-il las de vivre ?

— Il marche devant lui tout droit sans rien regarder, fit observer la jeune fille.

— Le voila au bord des glaçons; il se retourne. Entine fit un mouvement. A la lueur des étoiles qui

blanchissait la banquise, elle venait de distinguer les

(1) Anspect, levier de bois qui sert k tourner le cabestan.

yeux fixes et les traits contractés de maître Jacques. Méru , aùi depuis un instant robservatt de sa barge^ fe reconnut également.

— ^ C'est le noyeur ! s*éCHâ-Ml ; ah ! Dieu est juste t il renvoie à sa punitioû.

Le Hmriùheur de mit continuait , en effet , à suivre le banc de ^aces au bout duquel 11 devait trouver l^abime; mais 11 s'arrêta avant d'y arriver, et, levant son anspect*, il se mit à frapper sur les eaux avec des exclamations Confuses , ainsi qu'il l'avait &it la veille. Ses cpups atteignirent bientôt les bords de la banquise , qu'on entendit se briser; puis, elle-même, ébranlée par la violence des moihrements> craqua dans toute sa longueur. Méru voulut en vain l'arrêter par des menaces. Livré à son hâlludnation habituelle, le tnarckmr de nuit n'entendait rien, et continuait-son œuvre furieuse* François, épouvante , poussa un cri de terreur.

^ MalédiGtioB sur le brigand ! dit le patron furieux ; si les glaces dérapent, tout est fini. Au noyetiTy Fran« çois , pousse au noyeur; je le forcerai bien à se tenir en repos^ mort ou vif !

La barge glissa sur les eaux restées libres, arriva près de Jacques, et Méru levait sa perche pour le

LE UAEINIER DE LOIRIB. 175

frapper; mais il était déjà trop tard. La banquise disjointe fléchit d'un seul coup en vingt endroits; les glaçons qu'elle avait Jusqu'alors arrêtés se précipitèrent tous à la fois, se dressèrent l'un sur l'autre, et la montagne, croulant de toute sa hauteur, ensevelit en même teihps sous ses ruines la barge et le marcheur de mit

Les cris qui partirent du moulin flottant furent si perçants que la foule les entendit de loin et accourut vers le pont -, mais l'espace , ouvert un instant auparavant , était déjà envahi par une avalanche de glaces qui assaillait le moulin avec de rauques rugissements.

Par un élan instinctif de conservation, les deux femmes s'étaient précipitées à l'intérieur. Entine, folle d'épouvante, monta jusqu'au cabinet où elle avait passé la nuit, et y tomba sans forces. Pendant ce temps, les fragments de la banquise , grossis de tout ce qu'avait apporté la débâcle, s'étaient amassés contre le moulin, et se heurtaient avec fureur aux câbles de fer qui le retenaient lié au fond du fleuve. A chaque assaut, on entendait le grincement des chaînes froissés, on voyait passer les glaçons emportant quelques débris. Enfin , un déchirement terrible se fit entendre, l'édifice ftit soulevé un instant, puis il s'affaissa en ce penchant et flotta emporté par les eaux.

Une clameur d'épouvante s'était élevée dans la foule qui encombrait le pont. Le moulin s'avança par secousses > dominant de sa masse sombre les flots pétrifiés. Par instants, les grandes roues, mues par le choc d'un glaçon, tournaient avec rapidité, puis s'arrêtaient subitement au choc d'un autre glaçon. La tour noire et vacillante arriva ainsi jusqu'à l'une des arches , s'inclina pour s'engloutir, puis s'arrêta un instant.

Cette pause suprême sembla réveiller Tntine ; elle comprit le péril, et l'excès de la terreur lui rendit les forces que la terreur lui avait ôtées. Elle courut à la fenêtre les bras étendus, en appelant du secours.

A sa vue, les spectateurs se précipitèrent vers le parapet; toutes les têtes se penchèrent, tous les bras s'étendirent. Vaines tentatives! la fenêtre était trop loin. Un murmure de pitié et d'horreur courut de proche en proche. Les glaces continuaient à s'entasser contre le moulin, et'la masse sombre s'affaissait de plus en plus. Cramponnée à la fenêtre, la jeune fille avait perdu tout autre sentiment que le désir de vivre: elle appelait à son aide avec des sanglots et en joignant les mains ; mais le moulin descendait toujours! Déjà sa toiture atteignait le niveau des voûtes, lorsqu'un homme parut debout sur le parapet.

C'était André qui, à peine à Nantes, où il était venu annoncer la débâcle, avait songé au péril que pouvait courir la jeune fille dans le moulin de sa tante, et qui arrivait au moment même où il allait s'engloutir. Il comprit tout du premier coup d'œil. En deux élans, il fut au-dessus de l'arche devant laquelle flottait le moulin; il se laissa glisser le long de l'arête du contrefort, atteignit un de ces grands anneaux de fer scellés dans la pierre, et, s'y retenant d'un bras, arriva jusqu'à la fenêtre. Comme il étendait la main, le noir édifice oscilla sur les eaux^ il profita de ce mouvement pour saisir la jeune fille, qu'il enleva. Tous deux reslèreût un moment suspendus sur l'abîme; mais un effort suprême ramena André au relais du contrefort avec son fardeau. Il venait de l'y déposer, lorsqu'un mugissement terrible retentit à ses pieds, et une pluie glacée lui rejaillit au visage: le moulin achevait de disparaître

SOUS les eaux.

Les mariniers, accourus avec des cordes, l'aidèrent à remonter la jeune fille, qui arriva sur le poni évanouie.

Toutes les recherches faites pour retrouver sa tante furent inutiles; emportée avec les débris du moulin, ellç resta ensevelie sous la débâcle de même que Fran-

çois et maitre Méru. Un seul jour avait ainsi entevc à Entine toute sa famille nantaise. Dès qu^elle fut remise de sa terrible secousse et qu'elle eut assisté, en grand deuil, à l'ofQcé commémoratif célébré à la paroisse des défunts, elle se remit en route pour rhermitage Saint* Vincent, seul asile qui lui restât désonnais.

Ce fut là qu'André la revit. Les préventions de Méra n'étaient point partagées par le métayer de Termitage. Sachant que sa nièce devait la vie au jeune patron, il le reçut avec cordialité. Un grand changement s'était fait d'ailleurs dans la position d'André. Le portefeuille légué par l'homme de la maison isolée, avait été retrouvé à Vauberge de Y Ancre émargent avec la veste et le chapeau de roaitré Jacques. Le jeune homme qui en ignorait l'origine^ crut hériter seulement des secrètes économies de son père> et cette opulence inespérée eût suffi pour imposer silence à toutes les objections. Trois mois après les événements que nous venons de raconter, il épousa Entine à Ss^nt^Yincent : il n'avait point oublié son expulsion de la mcurin^ de Loire, mais il n'essaya rien pour y rentrer et renonça à la navigation.

Les voyageurs qui descendent tfAngets 6 Nantes peuvent encore voir aujourd'hui^ entre Cfaantocé et In-

grande, un chantier de merrains, de bardeaux et de bois de sapines. Vers le fond, au milieu d'un jardin, s'élève une maisonnette dont la blanche façade, ourlée de \ïgne^ et de rosiers du Bengale, regarde la Loire: c'est la retraite choisie par André; c'est là qu'il vit heureux avec Entine> aux bords du fleuve qu'il aime et et au bruit des eaux qui lui rappellent tant de souvenirs.

L'ÊCLUSIER.

Le grand canal de FOuest, qui relie la mer à la Vilaine et ouvre à la navigation une voie non interrompue depuis la haute Loire jusqu'à Brest, traverse dans la dernière partie de son parcours vers l'Océan, une contrée sauvage, à peine parsemée çà et là de quelques fermes solitaires. L'œil chercherait en vain sur les deux rives des villages ou des champs cultivés 5 il n'y rencontre partout que d'immenses bruyères entrecoupées de touffes d'arbustes et de longues steppes marécageuses, sur lesquelles tournoient des volées d'oiseaux aquatiques. En vain avait -on espéré raviver ces mornes contrées en y faisant circuler, par une nouvelle artère, le commerce et l'industrie; tout y est resté immobile comme par le passé. Aucune barque ne sillonne

L'iCLUIlBR. 181

ces eaux au cours réglé; les touffes d'aulnes ou d'ajoncs envahissent rapidement les berges gazonnées, l'herbe disjoint les pierres des écluses, et les maisonnettes bftties pour les ^éclusiers annoncent seules la présence de l^homme dans ces fipres solitudes.

A la p<»rte de l'une de ces habitations placée à quelque distance du point de partage de Glomel, une jeune fille d'environ vingt-deux ans se tenait assise, la tête penchée sur un livre aux marges salies qu'un petit vieillard tenait devant elle sur ses genoux. Le maître et l'écoliëre offraient un contraste dont le regard était involontairement frappé. Celle-^i avait le visage riant et coloré de ce duvet de pèche qui révèle en même temps la santé robuste et la jeunesse laborieuse. Vêtue d'un costume kernéwote (1) très simple, mais d'une propreté exceptionnelle, elle était chaussée de bas de laine brune et de sabots sans paille, luxe presque inconnu dans la montagne. Sa coiffe blanche, dé^ rangée par le vent> laissait apercevoir des cheveux bruns, dont les flots ondes soulevaient le tissu de toile comme s'ils eussent voulu s'en échapper. Le maître était un petit homme pauvrement vêtu de berlinge ; il

(i) Lit Kernéwotet lont let habitants de la Gornouaille,

182 sous ^ES FILEI^S.

avait les pieds dus et la tête couverte d'un boaç'ît brun troué par l'usage. On eût pu le faire poser pour un Esope, si sa tâte enfoncée par une double proéminence, eût exprimé n\oins de naïveté et plus de malice; mais^ contrairement à ses pareils , Perr BaU\ipuliK n*avait dans Texpression du visage rien d'ironique ni d'agressif; loin de là, ses gros yeux toujours en mouvement» sa bouche entr'ouverte et sa bouppe de cheveux gris dressée au sommet du front lui donnaient un air de crédulité poltronne qui provoquait le sourire. On devinait au premier coup d œil qu'il n'y avait rien à craindre de cette créature» que sa disgrâce avait intimidée au lieu d'aigrir. Aussi disait-on communément dans les paroisses que Baliboulik « était né le jour des saints innocents. »

Trop faible pour se livrer aux travaux rustiques, il avait été pris en pitié par le recteur de son village, qui lui apprit à lire, à écrire et à compter. Le bossu devint, grâce à son bienfaisant précepteur, la science incar^ née de tout le canton; c'était à lui qu'on s^adressmt pour lire les rares missives reçues par les fermiers et pour y répondre au besoin. Il s'occupait également d'apprendre aux enfants le catéchisme ou les prières, et tentait même d*initier les plus enrieux aux mystères

de la Croix de Dieu (l)x mais ses élèves, dispersés' sur une surface de plusieurs Ueyes» e\ qu'il allait obercher au seuU des fermes ou aans Jç^ pâtures, lui ^ha». paient nécessairement au retour dç Vbiver. La cUssç, faite dans les aires,^ au creux 4^3 siUona^ ou, sous les taillis, était interrompue jusqu'au retour des aubépines ; le petit bossu se trouvait) pour quelques moi|« sans occupation et ss^ns asile! H régnait alor^ recluse, où son parent Hoarne Gravelot racçuçilUiit tpu*

jours avec la même cordialité.

Baliboulik touçhaiit à I9 811 d'une de ces retraites forcées qu'il avait tâché d'utiliser m travaiUatit à l'ina* truction tardive de la fillç 4^ réç\\i9ter, C^U^i veoait de terminer la page de rabécédi|i(e^ ^s (equ^l Baliboulik la faisait lire; elle leva vers sob i^aitr^ un ve-» gard riant qui semblait aolUciter uue apjpifc^bation : le petit bossu ne la fit pa^ attendre. '

•r- Que Dieu nous ^it miséricordieux ! dit-il en plaçant entre les feuilles du livre le pinee-nez qvA lui servait de lunettes \ pour sûr^ vous lires eettd

(I) On appelle Croix de Dieu le syllabaire dans lequel les magîstera champêtres appreimeiii i lire i leurs élèves ; ils ont un autre tolume pour les lectures courantes ^ qu'ils aommei^l LivTû de grande lecture.

184 tous LES FILETS.

année aussi courammeni que le chantre de Gourin.

— Cest à savoir, répliqua la jeune paysanne ; nous sommes à la fin du mois de mars, voilà le coucou qui va bientôt chanter, et vous quitterez l'éduse pour rechercher vos écoUers.

— N'importe, n'importe, reprit le bossu ; à cette heure, vous pourrez continuer toute seule. Je vou$ laisserai mon Livre de grande lecture.

— Jésus ! et comment ferez-vous votre école ?

— N'ayez pas de soqd : la plupart de mes écoliers ne distinguent pas leur main droite- de leur main gaudie ; la Croix de Dieu leur sufiira de reste jusqu'au retour des chandelles de glace.

— Et alors vous viendrez savoir si j'ai mis les longs soleils à profit?

Baliboulik haussa les épaules.

— Ne faut-il pas bien que le rouge-gorge cherche son nid d'hiver sous un chaume baptisé ? répliqua-t-il doucement. Si je ne venais pas chez le cousin Gravelot, il ne me resterait pour abriter mon vieux bonnet que les granges ouvertes et les pierrières abandonnées 9 mais, grâce à Dieu, il y a toujours ici pour moi une écuelle et un escabeau. La maison de l'écluse a beau être petite, elle justifie le proverbe que « là où lo

' Jm

L KCLUSIBR. J85

maître du logis a le cœur grand, le foyer n'est jamais trop étroit. »

— La paix, la paix,, vieux maître ! dit Nicole en souriant ; vous savez bien que votre compagnie^ pendant les journées de huit heures, nous est un plaisir et un soulagement. Les plus gais s'attristent à la longue de ne voir aucune créature parlante, et c'est un miracle s'il passe ici un chrétien cliaque jour de grand'-messe. La maison de Fécluse n'a pour voisins que les oiseaux du marais et les gibiers de la bruyère.

— Vous oubliez les gens de la lande brûlée^ dit te bossu en baissant la voix.

Nicole fit un soubresaut.

— Ah ! vierge Marie ! les auriea^vous vusce matin? demanda-t-elle précipitamment.

— Pas encore, répliqua Baliboulik ; seulement il &ut les attendre à chaque minute, comme la maladie. Dieu me pardonne de leur vouloir du pire, Colah (1) ! mais leur voisinage est une trop rude épreuve , et, si je rencontrais jamais au carrefour la femme jaune qui souffle la peste et qu'elle me demandât sa route, selon l'habitude, je crois bien que je lui montrerais le sentier qui conduit chez les Guivarch.

(1) Dimimilif breton dn nom de Nicolo.

186 soiri hU FiLsts.

— Ne prononcez pas ce nom4i, ou quelqu^^n d'en va venir, interrompit Nicole en regardant autour d'eUe; J'ai l'idée que Dieu les a mis^i» ta lanâd briUée en punition de nos péchés. Parce que ceux qui ont ereusé te cansd les ontebassés du temûti qu'occupe maintenant récluse» où leurs pères avaient bftti une cabane sans dr(Ht, ils nous font la guerre wmm à des wne^ mis : aussi vous ne me croirez pas peut-^étre ^ pau« vre homme; mais, quiuid Je pense à eus, il me passe ua froid dans les cheveux , et Je me dis toujours qta'ils nous apporteront malheur.

Baliboulik, la rassura si Mbiement qu'il était aisé de deviner ses propres craintes. A vrai dire, de plus fermes «)wages auraient été ébranlés par les attaques incessantes et toujours plus hardieft des Guivarch. Expulsés, comme l'avait dit Nicole^ d'un terrain usurpé par eux sur les biens communaux, ils s'étaient réftigiés à quelques portées de fusil du canal et avaient construit une nouvelle hutte dans un des plis qui sillonnaient le plateau stérile. Avant la construc* tion de l'écluse, ils vivaient du coin de terre cultivé àu bord de la rivière, de la péche^ du braconnage et des déprédations nocturnes dans la vallée \ privés tout-sh coup de la plupart de eesressourçest ils s'en prirent à

i'ÉGLUSÎER. 187

l'éclusier, dont ils ravagèrent le jardin, tuèrent le porc et pillèrent la basse-cour. Hoarne porta plaintei et des gendarmes furent envoyés à la lande brûlée. Us ^'emparèrent de Guivarch et de son fils aîné, qui subirent un jugement suivi d'une captivité de plusieurs ihols; mais, lorsqu'ils sortirent de prison, l'éclusier s'aperçut que le châtiment infligé les avait aigris plutôt qu'effrayés.

Ceux qui ont vécu dans la solitude, assez loin de inaction des lois pour ne la sentir qu'affaiblie et impuissante, savent jusqu'à quel point l'isolement peut iious placer dans la dépendance d'un seul homme audacieux. Maure à chaque instant de notre bien et de, notre vie, il lasse les plus vaillantes patiences et les force à capituler, Gravelot en fit l'expérience. La présence des Guivarch devint pour lui une incessante oppression. Chaque jour quelque nouvelle atteinte' à son repos ou à sa propriété lui rappelait ce dangereux, voisinage. Sans cesse frappé, il se sentait sans cesse sous la menace d'un nouveau coup. La famille de la lande brûlée l'avail enfermé dans un cercle de vexations et dé rapines d'où il ne pouvait sortir. S'il apercevait de loin sur la bruyère Konan Guivarch, son long ftisil à un coup àur l'épaulé, ou son fils Guyd'hu

y 188 lODS IkBS FILBTS.

anné du court bftton i tête, il était forcé de prendre une autre direction pour éviter les querelles ; s'il rencontrait la vieille grand'mère aveugle conduite par la petite Seize ou par son frère Laouik^^il détournait la tète afin de ne pas voir le regard raiUeur et de ne pas entendre Tinsulte qui l'accueillait au passage. Ainsi condamné à une perpétuelle prudence, contraint dans tousses mouvements et tourmenté de renaissantes inquiétudeSfilamassaitlentementdans son cœur, contre ses persécuteurs, un arriéré de colère chaque Jour plus difficile à comprimer. Quanta Nicole, elle en était toujours à l'effroi. Après avoir rappelé à Perr Baliboulîk les dernières attaques des Guivarch, elle demanda en soupirant ce que deviendrait son père, s'il devait rester seul à l'écluse avec de pareils voisins.

— G'est-il donc sûr qu'Alann doive vous emmener après la messe de mariage? demanda le bossu.

Ce sera à sa volonté, vieux maître, répliqua la jeune fille : la femme doit suivre celui dont elle a reçu l'anneau d'argent, et la mère d*Alann a dit qu'il y avait chez elle, à Gourin, une place pour sa nouveUe fille; mais si c'est sa volonté que je parte, j'en aurai un dur crève-cœur.

— Espérez en la miséricorde du Christ, ma fille» dit

li'ÊcLusiEn. 189

le bossu ; vous n'avez plus longtemps à attendre votre sort. N'est-ce pas un de ces jours que le cousin arrive à l'écluse ?

— Dites demain , vieu\ Perr « répliqua Nicole en riant. Oh i j'en suis bien sûre, allez, car, avant de partir, Alann m'a donné un compteur de jours (i)imprimé sur lequel il avait marqué le patron de son retour ; chaque matin depuis, j'ai piqué un saint avec Tépingle prise le plus près de mon cœur, de crainte qu'il ne m'oublie, et je suis arrivée à celui qui doit me ramener la joie. Au premier soleil qui se lèvera, si Dieu ne le défend, je verrai mon plus aimé descendre

le canal sur son bateau.

— Pour lors, ayez patience, reprit Baliboulik; peutêtre bien que tout s'arrangera à votre satisfaction, et, comme dit le proverbe: « il ne fiant pas sonner le glas avant l'enterrement. »

Nicole soupira sans répondre , et le vieux maitre d'école, ayant regardé l'ombre que projetait sur les^ dalles de granit le grand bras de l'écluse, se hâta de remettre ses lunettes dans leur étui et de refermer le syllabaire. — Dieu m'assiste! mon horloge d$

(1) CompiNMeis; c^Mlla doaignatioii Inratonn» do «bndrier^

soleil (l) m'avertit qu'il est tard, dit-il en montrant à son écoliëre la ligne sombre qui s'était raccourcie; chacun de nous devrait déjà être au travail.

— Mon maître a-t-il donc des nasses à relever près du phare d'eau ? demanda Nicole.

— Jésus ! qui aurait l'idée de se faire chasseur de

poisson par un temps pareil? répliqua Baliboulik. Ne

voyez-vous pas bien, tête folle, que la rivière monte

jusqu'à la route des haleurs et passe au-dessus du

phare avec un bruit de tonnerre? Par ces fortes eaux,

le courant emporterait mes en^ns comme un brin d'herbe, sans compter que le poisson se tient trop fort

au fond pour se laisser prendre. Non^ uoù, ma ûUe : aujourd'hui je ne vous promets pas dje gibiei* de carême ; mais dites que je suis plus menteur qu'un garçon meunier, si je ne vous apporte ce soir un chapelet de petits oiseaux pris à la pipée.

— Je n'aurai garde, répliqua là jeûne flfle, car je sais que vous avez le charme pour tout ce qui peut se prendre de vivant sur la terre ou dans les eaux. Allez donc en assurance; moi, je rentre pour passer la farine d'avoine.

£lle se leva léger émeut et svaneait là mais vers la

(1 ) Nom breton du cadran solaire ; horelaich^héaul.

L'iCLUSIBR. rjl

porte entrebâillée de la maisonnette,* quand sesytu. s'arrêtèrent sur le chemin de halage qui bordait le canal : elle poussa une exclamation de surprise et descendit vivement les deux marches pour mieux voir.

— Qu'y a-t-il ? demanda le bossu, qui venait de se rélever plus lentement.

— Seigneur ! regardez là-bas, dit Nicole en étendant le bras dans la direction du canal... Qu'est-ce qui arrive à Pen-Ru î

— La vache ? interrompit le maître d*école, qui cligna des yeux pour mieux distinguer au loin. Par le vrai Dieu ! vous avez raison ; la voilà qui court aux bords des berges tout affolée I

— Ah ! je comprends, s'écria la jeune fdle. Voyez, voyez aux bords du chemin, il y a quelqu'un qui l'épouvante.... Sûr mon baptême ! c'est le jeune gars de la lande brûlée, c'est Laouik ! Ah ! démon I il la poursuit à coups de pierres I

Un enfant d'une douzaine d'années, vêtu d'un cos^ tume de toile en lambeaux et coiffé d'un chapeau de

paille grossière dont il'ne restait plus que le fond, côtoyait en effet la bruyère et lançait à l'animal effarouché tout ce qui lui tombait sous la main. La vache, placée entre le canal et lui^ fuyait çà et là en poussant

des meugtemens de détresse et s'efforçait en ;am d'échapper à ce double danger. A mesure cpi'elle s'effrayait davantage, le jeune garçon redoublait d'ardeur dans sa poursuite ; il Tépouvantait de ses cris et faisait pleuvoir sur elle une grêle de mottes et de cailloux dont elle parut bientôt si étourdie, qu'elle se précipita sur le penchant de la berge presque inondée par les hautes eaux. A cette vue, Nicole et le bossu accoururent ; mais Laouik avdt déjà traversé le chemin de halage en agitant une branche noueuse d'ajonc qu'il tenait à la main. Pen-Ru, efErayée^ voulut reculer, glissa sur la pente humide et disparut dans le canal. Au bruit de sa chute, la fille de Féclusier et son compagnon s'étaient élancés vers le bord avec un cri de douleur ; ils aperçurent la vache, dont la tête noire venait de reparaître sur les eaux et qui nageait vers eux en reniflant d'épouvante. Le gars de la lande biiUie, qui avait poussé un éclat de rire sauvage au moment où l'animal s'était englouti dans la rivière, continuait à le suivre le long de la berge et à le repousser à coups de pierres au milieu du courant \ mais l'instinct de la conservation, plus fort que toute autre crainte, ramenait toujours Pen-Ru vers la rive. Cependant elle commençait à tialeter, et son œil, plus

l'églusibr. 193

arrondi, exprimait une suprême angoisse, quand elle atteignit un petit éboulement où Nicole Tattendait. La jeune fille l'appela par son nom, et, après quelques vains efforts^ réussit à atteindre la corde qui lui ser* vait de laisse. Uanimal, ramené vers le bord, prit pied malgré les ci^is redoublés de Laouik, gravit en glissant la pente fangeuse et atteignit enfin la route de halage, où il s'arrêta ruisselant et couvert d'écume, avec un long meuglement de délivrance.

Baliboulik venait de rejobidre Nicole, et montrait le poing au gars de la lande brûlée; mais celui-ci, arrêté à une dizaine de pas, la tête haute, le pied droit en avant, un caillou dans chaque main, répondit à la menace du bossu par un rire de défi. Il se préparait même à lui lancer une des pierres dont il était armé, lorsque deux bras vigoureux le saisirent de manière à faire toucher ses coudes. L'enfant leva la tête, et ses yeux rencontrèrent le visage enflammé de Féclusier. Hoarne Gravelot, qui venait de la brande, chargé d'un faix de traînes, avait vu de loin tout ce qui s'était passé, et était accouru sans que Laouik eût pu entendre le bruit de ses pas, étouffé par le tapis de courtes bruyères.

— Sur ma vie ! tu me le paieras cette fois, s'écrit*

194 sous LkS VILÊTS.

XA], voilà trop longtemps que toi et les tiens vous vous tenez là-haut, comme un nid de vipères, toujours prêts à mordre qui ne vous dît rien. Puisque sainte patience ne peut rien cbes vous, nous allons voir si sainte trî^ que aura plus de (^dit.

11 avait laissé tomber le fagot qô'il portait sur l'épaule; il en arracha un brin de genêt fort et flexible, et retenant l'enfant de la main gaudie, il se mit à le frapper de la main droite. Chaque coup laissait un sil- Ion sur la toile usée, et le sifflement de la branche verte semblait s'éteindre dans la chair flagellée. Laouik avait d'abord poussé des cris perçants ; mais, en entendant Gravelot le railler de sa lâcheté, il se raidit contre la douleur, se tut brusquement et ne bougea plus. Uéclusier, tout à sa colère, avait été Jusqu'alors animé par la résistance du patient; son silence et son immobilité l'arrêtèrent.

— Eh bien ! est-ce assez, vaurien, vagabond, brigand? s'écria-t-il en secouant le jeune garçon, vien-

dras-tu encore piller mes fruits comme l'autre jour, ou Doyer mon bétail comme toutà-rheure?

Pour toute réponse, l'enfant lui jeta un regard farouche et voulut retirer son bras; Hoarnele retint en l'attirant rudement à lui.

l'églusieb. i'J5

— Écoute, méchant gueux, reprit-il avec colère, ceci, vois-tu, n'est qu'un premier avertissement; mais le genêt a pris goût à ta chair, et si je te retrouve travaillant à mon dommage, l'en jure par les têtes de mes proches qui sont au reliquaire de Pleyben (1), tu îie sortiras de mes mains que lorsque les verges auront donné à ta peau la couleur des roses de couleuvres (2).

Laouik le regarda en face ; il y avait dans son œil perçant, que recouvrait un front bas garni de cheveux hérissés, quelque chose de si haineux et de si hardi, qtfe Téclusier en sentit» pour ainsi dire, la blessure. Sa main se leva instinctivement, prête à frapper de nouveau.

— On dirait que tu me braves, maudit! s'écria-t-il, parle donc vite; répète tout haut ce que tu penses pour me regarder ainsi!

— Ce que je pensé? répéta Laouik avec une colère contenue, l'éclusier le saura quand j'aurai grandi ! — J'emporterai la branche dé genêt avec laquelle il a

;1) On trouve encore en Bretagne des reliquaires garnis d« petites boîles en forme de chapelles qui renferment des tètes do mort avec Tiascrlption : Cy est le chef de n....

^2) I^om donné dans cette province aux coquelicots.

meurtri mon corps, je la planterai à la lande brûlée^ et avec le temps elle deviendra un bâton à tuer I

— Sur mon salut! mieux' vaut alors la briser tout de suite sur ta chair de damné, s'écria Gravelot exaspéré. Et il se préparait à recommencer la correction, lorsque Nicole intervint. — Au nom du sauveur, mon père, laissez ce malheureux, dit-elle, le voilà assez puni pour cette fois, d'autant que Pen-Ru est à cette heure en sûreté et sans dommage ; voyez de quel cœur elle broute le long de la sente î

L'éclusier leva la tête pour regarder sa vache, qu était en effet déjà retournée à la pâture. La jeune flile profita de ce moment pour dégager doucement Laouik, a qui elle fit signe de partir ; mais, soit fierté, soit impuissance, l'enfant se contenta de foire quelques pas et s'assit aux bords de la bruyère.

La correction infligée par l'éclusier avait été rude ; les coups, tombés au hasard, avaient atteint les jambes et les épaules nues, qui commençaient à se diaprer de raies bleuâtres; quelques gouttelettes de sang filtraient même à travers les cheveux du jeune gars et se mêlaient à la sueur dont la souffrance avait perlé ses tempes et son front. Il demeura accroupi au revers d'un

l'éclusier. 197

pli de terrain, agité d'un ftisson nerveux et laissant échapper par instant des sanglots entrecoupés-, mais ses yeux étaient secs et ses traits immobiles: on eûtdit que la douleur pbysiqpie se trahissait mécaniquement, sans adhésion de sa volonté.

Cependant Gravelot était rentré à la maisonnette de récluse, el le bossu ne tarda point à partir pour la pi- . pée. Nicole, qui avait &il rentrer Pen-Ru, venait de la traire, lorsqu'on sortant de Tétable, elle aperçut Laouik replié sur lui-même à la même place. Quelles qu'eussent été les persécutions des Guivarch, la fille de Féclusier ne gardait contre eux aucune colère-, le souvenir de ce qu'elle avait supporté ne laissait point de rancune dans cette ftme sereine et sans fiel; pour elle, souffrir était plus aisé que haïr. Aussi le châtiment trop mérité subi par le gars de la lande brûlée lui avait-il causé une tristesse mêlée de remords. En le revoyant au coin de la bruyère immobile et la tête sur ses genoux, elle se sentit subitement prise de pitié. Après tout^ Tentant n'était responsable ni des coupables exemples ni des dangereux conseils qui l'avaient entraîné; nourri dans le ressentiment et la misère, il avait pu ne voir dans le mal fait à l'éclusier que de justes représailles. Depuis

qu'il était sur terre, tout l'avait envenimé et corrompu :

193 SOUlS LfeS FILBTS.

sa malignité ne prouvait que son malheur; ^ If téôte nit 81 vivement saisie de cette idée, que, dans sa subite pitié, elle laissa sur le bane de pierre la jatte de lait en* eore couverte d'écume et s'avança vers l'enfant.

Au bruit des pas, celui-ci tressaillit et se releva pour fuir; mais, lorsqu'il eut recohnu la' jeune paysanne, il se rassit, la tête dans ses mains Cependant son mouvement avait permis à Nicole d'apercevoir les légères traces de sang qui marbraient son visage pâle. Elle s'arrêta avec une exclamalion.

— Jésus ! vous avez mal, Làouik? demanda-t-elle d'une voix troublée.

Le jeune gars lui jeta un regard de colère méprisante, haussa les épaules et ne répondit que par un ricanement convulsif.

— Mon père était en dépit, et sa main aura farppé trop durement, reprit la paysanne ; mais aussi pourquoi vouloir du mal à qui ne vous a rien fait ? Ne voilàt-il pas assez de jours et de mois que vous cherches notre perte? N'avez-vous donc jamais entendu la parole de Dieu qui dit d'aimer ses frères, et ne sommesnous pas des chrétiens baptisés comme vous?

Le jeune garçon sourit amèrement.

l^ëclcsieH. 199

—Oui, otiJ, dit-i! , baptisés avec lés iarihes de faim fleb Guivah^h!

«— Seigneur du ciel ! est-ce vrai qu'on manque de pain à la lande brûlée ? reprit vivement Nicole. Ah ! pauvres gens, je voudrais que la miche fût assez grande ici pour vous laisser tous y mettre le couteau \ mai^t bien qu'elle soit à la mesure de notre appétit, je n'ai jamais refusé le pain à celui qui me le demandait avee le signe de la croix et la main sur la bouche. Au lieu de rôder autour de la maison de l'écluse comme le loup autour de la crèche) que ne vepez*vous chaque mer^ credi chercher votre part de la semaine?

--* Les Guivareh ne mendient pas aux portes comme les roiteletSj répliqua Laouik avec une rudesse hautaine ; ils aiment mi^ux prendre comme l'oiseau chas^ seur.

— Et vous ne savez pââ que Dieu l'a défendu, paiivre créature? reprit doucement la jeune fllie. Les prêtres vous l'auraient appris, si vous aviez passé le seuil de l'église ; mais on vous a laissé grandir sur ta lande comme un païen. Cb n'est pas votre foute, je le sais, et Dieu vous pardonnera, je l'espère. Seulement écoutez ceux qui vous ûv^rtiâ8ent; cessez de nous vouloir

du mal, et je vous ferai tout le bien que je poumd. Je veux commencer dès à présent. Attendez-moi là, chw ami, et aqjourd'hui du moins il y aura un Guivarch qui ne souffrira pas de famine.

Elle courut à la maisonnette de Fécluse, d'où elle sortit bientôt avec une écuelle de lait sur laquelle était posée une tranche épaisse de pain noir qu'elle déposa en souriant aux pieds du jeune gars. A cette vue, les narines de Laouik se gonflèrent, son œil brilla, ses lèvres s'entrouvrirent; il se pencha en avant les bras tendus et avec une inteijection bruyante comme s'il

eût voulu saisir à deux mains la proie inespérée qui lui

était offerte: toutes les joies furieuses de la faim qui va se satisfaire parurent éclater sur ses traits illuminés; mais ce ne Ait qu'un éclair. Par une réaction subite et souveraine, la volonté sembla tout à coup dominer l'instinct, son visage se crispa dans une expression résolue et sombre; il se leva d'un bond et renversa du pied l'écuelle de hêtre . Il y avait dans ce refus silencieux une telle énergie de haine, que Nicole recula, effrayée. Laouik jeta un dernier et fier regard A ce festin refusé, dont les débris jonchaient la bruyère, il fit entendre un de ces éclats de rire sauvages dont

L'ÉGLUSIER. 301

il avait rhabitude*, puis, comme s'il eût craint une tentation nouvelle, il s'élança en courant à travers la lande^ et disparut bientôt dans une des ravines qui la sUlonnaient.

Pendant ce temps, Perr Baliboulik avait gagné le revers du grand plateau et suivait un des sentiers qui serpentaient au hasard parmi les toufTes d^oncs épineux, de genêts verdoyants et de bruyères aux teintes rougeftires. De son épaule pendaient un faisceau de gluaux et la cage qui renfermait le chanteur captif des* tiné à piper les oiseaux libres de la lande.

L'air frais et léger était imprégné des premières sen« teurs de la sève en travail. On entendait de tous côtés je ne sais quel bruissement de vie annonçant le réveil de la création. Les gazouillements d'oiseaux montaient 9e tous les points de la brande et descendaient de tous les points du ciel. Le petit bossu s'avançait joyeux au milieu de ce double concert en promenant autour i%

l'églusier. 203

lui un regard réjoui. A partir du moment où il avait mis le pied sur la bruyère, un changement singulier s'était opéré dans toute sa personne. L'expression timide qui lui yenait de sa difformité avait fait place ^ une activité guillerette que révélaient unp marchç plus vive, un regard plus assuré et un chantonnemen^ entrecoupé d'exclamations ou de remarques fçiiles à haut? voix. On sentait que Bali^ouUk était là dans son domaine et entouré de ses connaissances habituelles. II parlait aux oiseaux dont le vol dessinait au-dessus de .la lande mille arabesques capricieuses ; il apostrophait les ronces bourgeonnées qui lui barraient le chemiq ; il imitait le bourdonnement de Tinsecte perdu au milieu des touffes de digitales ou de foqgères ; il regardai^ enfin aux quatre coins du ciel, écoutant les langues variées de la vie qui bruissaient autour de \m et leur répondant comme à des voix familières.

Après avoir descendu une fente du coteau où 5^ dressaient quelques ormeaux nains, il se trouva à l'entrée d'un petit vallon marécageux, dont le centre était occupé par une forêt de roseaux. L'horizon, fermé de tous côtés, ne s'étendait point au-delà des fourrés d'aulnes et d'osiers qui enveloppaient les eaux stagnante» et semblaient franger les bords du colcaq.

204 soirs LES PILBTS.

Encore arrêté sur les crêtes, le soleil n'avait point fait glisser ses rayons jusqu'à ce ravin, plongé dans un demi-jour plein de fraîcheur. On n'y entendait que le coassement des grenouilles, au-dessus duquel s'élevait par instant le cri plaintif de quelque poule d'eau.

Dès que le bossu eût atteint les bords du marais, son humeur parut changer. Il reprit son air craintif el ralentit le pas en rentrant dans ses épaules la tête, qu'il avait auparavant redressée. Le chant qu'il fredonnait s'éteignit sur ses lèvres. Il promena autour de lui un regard timide, et s'engagea dans le sentier qui traversait le taillis avec une visible inquiétude. Ce sentier longeait la cabane des Guivarch, bâtie à l'extrémité du petit vaUon, dans une espèce d'anfractuosité où ils s'étaient iSait place avec la flamme, ce qui avait valu à cet endroit le nom de Icmieifrûlie. Baliboulik ne pouvait éviter de passer en vcb de la hutte isolée, et il était rare qu'il le fit sans essuyer les injures ou les poursuites des enfants. A cette époque d'ailleurs, les aulnes et les saules, dégarnis de feuilles, ne pouvaient déguiser son approche ; on devait l'apercevoir de loin, et le passage en serait pour lui plus ditQcile. Aussi, en atteignant le détour qui le mettait en vue de la cabane, s'arrèta-t-il incertain. Un instant il fut

Ii'&CLUSIBR. 205

tenté de rebrousser chemin pour regagner l'écluse ^ mais le pinson gazouillait dans la cage presque à son oreille, il apercevait à droite, au-dessus des arbres, la hauteur où il avait coutume de tendre ses gluaux, la sérénité du ciel lui Hssurait une heureuse pipée^ et Nicole comptait sur la chasse promise. 11 rassembla tout son courage, et, afin d'être moins long-temps exposé au péril, il s'engagea à grands pas, sans retour* ner la tête, dans le sentier qui côtoyait la saulaie.

A peine avait-il dépassé les- premiers arbres, que les aboiements d'un chien se firent entendre. Le petit bossu tressaillit. L'expérience lui avait appris que c'était le signal de l'épreuve à subir. Attirés par cet appel, les Guivarch ne manquaient jamais d'accourir pour le poursuivre de leurs pierres et de leurs huées. Il continua donc sa route avec un battement de cœur» attendant à chaque minute l'attaque ordinaire ; mais, à sa grande surprise, tout demeura immobile dans la cabane de Konan. Il atteignit l'extrémité du sentier» toujours poursuivi par la seule voix du chien \ aussi, avant de tourner le coteau, s'enhardit-il assez pour relever la tôte et regarder vers la lande brûlée.

La hutte des Guivarch y était posée comme une

106 sons LBft ViLBTS.

grandie ruche appuyée au ressaut de la ootline. Le mur, en clayonnage revêtu de terre et de paille hacbée, était recouvert d'un toit de bruyère. Une claie de gentt tournant sur deux harts d'osier en guise de gonds se^ vait de porte, et Tétroite fenétpe sans vitres était irréguUèreioent taiUée dans le pisé. L'ensemble avait je ne sais quoi àe gauche et de sauvage qui n'accusait pas seulement Tinhabilité du constructeur, mais son indifférence, il éta^ évident qu'il avait élevé à la bâte un abri, sans s'occuper de le faire commode ou durable. Déjà la toiture, à demi affaissée^ menaçait ruine, et les murailles, fendues cà et là^ laissaient pénétrer à l'intérieur la pluie et le vent..

Dès le premier coup d'œil, Baliboulik reoowut que la cabane était vide. Les Guivarch avaient s^idement attaché le chien près du seuil, comme ils en avaient l'habitude lorsqu'ils s'absentaient pour quelque expé* dilion, afin qu'il ne pût les trahir en suivant leurs pistes. Evidemment ils étaient occupés à la maraude dans la plaine cultivée. Cette assurance rendit au petit bossv toute sa gaieté. Il poussa un soupir de soula* gement, changea d'épaule sa cage et ses gluaux; puis, reprenant sa route d'un pied alerte, il atteignit bientôt

le bout du ravin, gravit le coteau, et se trouva sur le

L'iCLUSlBK. 207

versant opposé au canal. Ici la pente était plus riche en végétati(H). Dés pruneliers^ des aubépines, des sureaux, des houx frelons parsemaient le terrain ondulé, et les oiseaux, appelés par leurs baies succulentes^ tournoyaient en essaims au-dessus de la sauvage oesis. Baliboulik choisit une espèce d'enceinte formée par les arbustes les plps chargés de graines ; il plaça ati milieu sa cage recouverte de verdure, dispersa les gluaux sur les branches, puis, gagnant un sillon creusé par les pluies d'hiver au pied des buissons, il s'y étendit et demeura enseveli dans la bruyère. Les oiseaux, attirés par les chants du pinson captif, ne tardèrent pas à paraître; ils s'approchaient d'abord avec précaution, en rétrécissant de plus en plus lé cercle autour de la cage. Les plus hardis s'abattaient sur les arbustes qui dessinaient l'enceinte, et voletaient de branche en branche jusqu'à ce qu'ils eussent rencontî'é les gluaux. C'était alors seulement que lé petit bossu, "averti par leurs pépiemens désespérés et leurs brùissemens d'ailes, sortait de sa retraite en rampant pour les saisir.

Les premières heures furent, comme d'habitude, les plus heureuses. Les oiseaux, qui arrivaient sans défiance, se laisBërent prendre en grand nombre ] mais à

208 sous LES FILBTS.

la longue ils s'effrayèrent 3t devinrent plus rares. Ceût été le moment de lever les appeaux pour les transporter plus loin, si le petit bossu, satisfait de sa chasse, n'eût accepté cette espèce de suspension comme un repos. Ebloui par la lumière qui inondait le ciel et bercé par la douce rumeur du vent à traders tes buissons et les fougères, il s'était laissé aller insensiblement à cette langueur enivrée dans laquelle nous Jettent lespremiers beaux jours. Sur son lit debmyères, il oublia peu à peu la pipée pour suivre les mille images confuses que fournit le souvenir ou que crée Tespérance. Peu à peu ses perceptions devinrent plus vagues, ses paupières s'alourdirent, tout s'effiiça devant lui, et il s'endormit.

Son sommeil se prolongea sans doute, car, lorsqu'il se réveilla, la brise avait firaichi et le soleil descendait de l'autre côté de la colline. Baliboulik se souleva en secouant les fleurs de bruyère desséchée mêlées à ses cheveux, et il appuyait la main au rebord du sillon qui lui avait servi de couche pour se remettre sur pied, quand un bruit de voix le fit tressaillir et retourner. Des flocons de fiimée pailletés d'étincelles montaient d'un petit enfoncement placé au-dessous de Tenceinte des buissons où il s'était établi^ et de brusques paroles

L'ECLUSIER. 209

échangées avec un accent de mauvaise humeur arrivèrent jusqu'à lui. Un soupçon qui traversa l'esprit du maître d'école le fit pftlir ; il s'avança en rampant jusqu'à l'extrémité du pli de terrain qui le cachait, et reconnut les Guivarch groupés sur un petit plateau inférieur. Ils étaient réunis autour d'un feu d'cgoncs déjà consumé, et dans te cendire duquel Seize glissait quelques pommes de terre tirées une à une d'un bissac jeté sur le gazon. Le bossu comprit que, par bâte ou par prudence, ils n'avaient point voulu transporter jusqu'à leur cabane les produits de leurs rapines dans la plaine, et qu'ils allaient dîner à ce feu de bivouac. Tous les yeux suivaient les préparatib de la petite fille avec une mobilité avide ; ceux de la grand'mère Katelle étaient seuls sans mouvement ; éteints depuis bien des années et ayant pris cette fixité de marbre qui imprime à la cécité je ne sais quoi de fatal, ils cachaient comme deux points blancs un visage tanné et ajoutaient à la dure expression des autres traits un caractère encore plus implacable. Le costume de la vieille femme complétait l'étrangeté de sa physionomie. Vêtue d une jupe frangée qui laissait voir des jambes nues dont la peau rugueuse et souillée de boue avait pris la couleur du granit, elle avait jeté d'une épaule

à Tautre, pour suppléer à son Justin (1) en lambeaux, une de ces couvertures bretonnes febriquées avec des lisières tressées. Sa main droite ^'appuyait à un long bâton d'épine durci au feu, et elle était coifitée d'une espèce de cape de drap brun. Devant elle se tenait son fils Konan^ à qui sa maigreur, ses longs cheveux en désordre et son visage sombre donnaient un aspect sinistre, et, un peu plus loin, son petit fils Guy-d'hu^ jeune gars d'environ vingt ans, an front bas, auk yeux enfonciés et à la chevelure ardente.

Au milieu de ces visages repoussants ou redoutables, là petite Seize reposait seule le regard ; bien que ses traits fussent aiguisés par rhabitude de la ruse, il y avait dans ses yeux et dans son sourire une douceur native qui n'était pas sans attrait. Tout en faisant les apprêts du repas que hâtaient les regards affamés qui ne la quittaient point, l'enfant murmurait quelques vers d'un guerz breton :

« La fée lui dit : — N^aie plus souci de rien, mon plus aimé , car désormais tu boiras dans Tor et tu mangeras dans Targent;

a Tu boiras de huit espèces de vins rouges et de quatre (I) Corsage de drap,

l'éclusibr. 211

espèces de vins blancs * sans compter le vin de feu et les liqueurs,

a Et tu mangeras de tout ce qui est agréable à la faim de rbomme sur la terre , dans les airs ou sous les eaux. »

La grand'mère aveugle l'interrompit d'une voix irritée, et en levant son bâton comme si elle eût voulu l'en frapper : — Où est la fée qui a dit ça, tête de lièvre ? s'écria-t-elle ; ce n'est pas à la lande brûlée^ toujours I A la lande brûlée, il y a une fée maigre qu'on appelle la famine et qui dit tous les matins ; — « N'aie point de souci, mon plus aimé, tu ne mangeras que du pain de son, tu ne boiras qiie le vin de grenouille ! « — Ah ! ah ! ah ! — Pas vrai que vous l'entendez^ mes gars, et qu'elle ne voua trompe jamais ?

Le rire de la vieille femme avait une sorte de ragd ironique qui fit tressaillir Konan. Il serra les lèvres, passa la main sur la baguette du fusil qu'il tenait entre ses genoux et jeta un regard de côté à son fds Guy^ 4'hu ; mais les yeux de ceM-ci ne quittèrent point la feu où cuisait leur maigre butin.

11 y eut un assez long silence; enfin Katelle reprît plus bas j comme si cette fois elle se parlait à clîc-

mètne ;

— J'ai connu un temps, moi, où il y avait toujours sur la table des Guivarch une miche de pain de douze livres enveloppée dans une nappe à frange, et où Ton épargnait si peu la farine dans la bouillie du soir, que les cuillers y tenaient debout. Katelle avait alors à traire la vache noire, qui ressemblait à une fontaine de lait ; mais ceux de la ville Font chassée avec ses gens du bord de la rivière ; ils ont coupé sa cabane au pied comme un arbre ; ils se sont mis à maçonner des pierres de taille là où poussaient Fherbe et l'orge ' barbu, si bien qu'il a fallu vendre la vache» et que les Guivarch sont.aujourd'hui des mendiants.

Konan s'agita de nouveau et fit entendre un grognement d'impatience. La grand'mère, qui' s'était tue un instant comme si elle eût espéré une réponse, laissa éclater une seconde fois son rire fauve.

— Ah ! ah ! ah! chacun a sa récompense ! repritelle plus haut ; quand le loup se fait lièvre, on le mange. KateHe avait épousé umvrai Kernévtrote de la montagne, dur comme le roc» tenace comme un buis* son de ronces. Qui voulait le frapper n'en tirait que du feu, et qui l'approchait trop hardiment lui laissait quelque chose de sa toison ou de sa chair. Il l'a bien

L'ÉCtOSIER. 213

appris, le pillawer (1) de Gonrin qui avait volé notre pièce de toile sur le pré. Quand je l'avais redemandée, il s'était raillé de moi et du maitre ; mais, par le pain et le sang ! ce fut pour lui à la maie heure, et la toile n'a pu lui servir qu'à faire un linceuil. Dans ce temps* là, la moelle des Guivai'ch leur bouillait dans les os, et ils n'auraient pas laissé des gentilbommes de la ville prendre leur maison.

Konan eût sans doute répondu, si l'apparition d'un nouvel interlocuteur ne fût venu tout à coup l'interrompre et n'eût attiré l'attention générale. Cétait Laouik, qui arrivait tel que l'avait laissé la correction subie près de l'écluse. Les traces de sang dont ses jambes, ses bras et son visage étaient marbrés avaient séché sans qu'il les essuyât ; ses haillons déchirés dans la lutte, pendaient en lambeaux et laissaient voir ses épaules meurtries ; il avait les traits encore plus piles que d'habitude el contractés par une souffrance continue. Seize fut la première à remarquer les meur* trissures et le sang; elle laissa échapper la vieille exclamation douloureuse des Bretons : — Goa! d*où venez-vous, Laouik, et que vous est-il arrivé ? dit-elie.

(1) Gbiffonnier nomade qui parcourt le pays à cbêval.

214 SOUS LBS FILBTS.

Sainte croix ! voyez, mes gens ; pour sûr, il a éfè battu, car il saigne.

— Battu ! répéta la vieille aveugle en tendant les mains pour attirer à elle son petit-flls ; qui a fait cela ? qui a frappé mon enterrent (1) ? Parle, Laou, je veux le savoir !

— C'est l'homme de Técluse! répliqua l'enfant d'une voix sourde et hstineuse.

Cette déclaration fit pousser un cri général de surprise, et toutes les têtes se redressèrent.

— Hoarne ! répéta Konan avec une sorte d'incrédulité ] tu dis que c'est Hoarne ? Et pour quel motif?

— Parce que je m'étais approché de sa maison et que je jetais des pierres vers le canal, répondit Laouik.

— Mais quand tVt-il frappé ?

— Ce matin. Je suis resté lohg-temps sans pouvoir marcher, et quand je suis arrivé à la lande brilée^ je n*ai trouvé personne.

' — Me croit-on maintenant? s'écria l'aveugle, dont

(1) Nom que les aïeules donnent à ieart petits-fils, parce que ceux-ci doiveut , selon toute apparence j leur rendre les derniers devoirs.

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