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Sous les filets--scènes et murs des rives

En côtoyant la Loire , vous avez pu voir ces reposées où les pêcheurs vont dormir sous les saules auxquels sèchent leurs filets. C'est dans ces campements des îles ou des rives , près du feu de roseaux , ou dans le rayon de soleil qui filtrait adouci à travers les feuilles , que j'ai recueilli quelques-uns des détails qui m'ont inspiré ces récits. Ils ont paru vous plaire ? et je vous les adresse comme un souvenir de confraternité bretonne.

Emile SOUVESTRE.

Les voyageurs qui suivent maintenant la route de Nantes à Vannes traversent le pont de la Roche Bernard, dont les câbles gigantesques, suspendus audessus de l'embouchure de la Vilaine, et retenus aux deux rives, vont chercher, par de longs souterrains, un point d'attache plus sûr à la racine même des collines ; mais beaucoup de ceux qui s'arrêtent pour contempler cette merveille de l'industrie contemporaine ignorent que ce passage, où Ton ne trouve aujourd'hui qu'un motif d'admiration, était, il y a peu d'années encore, une occasion de retard et parfois de sérieux péril.

Un bac établissait seul alors la communication entre

la Loire-Inférieure et le Morbihan. Or, la violence du

courant, la largeur de la rivière sur ce point et l'ac-

tion de la marée, qui en faisait, à certaines heures, un véritable bras de mer, rendaient souvent la traversée difficile. Là, comme au passage des cent rivières maritimes (1) qui sillonnent nos côtes occidentales, les chalands, surchargés par les fermiers qui ramenaient leurs troupeaux des foires ou par les femmes qui revenaient des pèlerinages, avaient plus d'une fois sombré, léguant aux conteurs de veillées et aux poètes des paroisses un éternel sujet de récits ou de complaintes. Qu'on ajoute les crimes commis sur ces carrefours des eaux, les romanesques aventures d'amour, les miraculeuses rencontres de saints, de fées ou de démons, et l'on comprendra comment l'histoire des passeurs (c'était le nom donné aux conducteurs de bacs) formait un des chapitres les plus dramatiques de ce grand poème éternellement embelli par l'imaginagination populaire*

A vrai dire, l'existence de ces hommes avait quelque chose d'étrange. Leurs barques, espèces de ponts qui marchaient sur les eaux, étaient devenues leurs demeures. Aux jours ordinaires, ils y attendaient sou-

(1) Dans l'ouest, on donne le nom de rivières aux canaux naturels par lesquels la mer s'ayance, souvent à plusieurs lieues, dans l'intérieur des terres.

vent pendant des heures le cri d'appel du piéton isolé, qui entrait dans le bac sans s'asseoir, leur jetait son obole, et continuait sa route. Pour eux, tout visage ne faisait que passer, tout entretien n'était que l'échange de quelques mots ; leur vie se composait seulement d'apparitions fugitives et de courts épisodes. Forcés ainsi de tout saisir au passage, en mesure de recueillir mille indices et jouissant des longs loisirs qui sollicitent la méditation, les passeurs acquéraient, comme les bergers, une lucidité subtile qui leur permettait de lire là où les autres ne voyaient rien d'écrit. Ils devaient à cette supériorité une certaine indépendance que maintenait encore leur position exceptionnelle. Chacun avait, en effet, besoin de leurs services sans qu'ils eussent besoin de personne. Maîtres de hâter ou de retarder le voyage de celui qu'ils transportaient, ils le tenaient momentanément dans leur dépendance sans dépendre jamais de lui. On comprend l'espèce d'avantage que pouvait leur donner une pareille condition sur des riverains fréquemment obligés d'invoquer leur bonne volonté. Toujours présents d'ailleurs à un passage inévitable, ils y exerçaient forcément une surveillance à laquelle peu de choses échappaient, et nulle personne sage n'eût

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voulu s'attirer la malveillance de ces portiers des deux rives.

Robert Letour, établi à l'embouchure de la Vilaine, connaissait ces privilèges, et en usait dans une juste mesure. Fils et petits-fils de passeurs, il tenait à maintenir la dignité de sa profession. Depuis vingtsix ans que le bac de La Roche-Bernard lui était confié, pas un voyageur n'avait eu à se plaindre de son inexactitude ou de son imprudence, mais pas un d'eux non plus n'avait impunément essayé de lui imposer son caprice. Ses seuls aides étaient son fils Urbain et sa fille Claude. Bien qu'ils fussent nés tous deux delà même mère, jamais frère et sœur n'avaient présenté un contraste plus frappant. Le premier était un beau garçon de vingt-quatre ans, vêtu avec une propreté recherchée et élevé aux écoles de Vannes , où on le citait également pour son bon sens, ses bonnes qualités et sa bonne grâce ; la seconde, au contraire, sourde et muette de naissance, portait une jupe de berlinge brun, une camisole de tricot bleu et une coiffe de toile rousse ; ses pieds et ses bras nus étaient tannés par le haie. Il y avait dans ses traits frustes et dans ses formes grossièrement robustes je ne sais quoi de dur qui la mettait, pour ainsi dire, en dehors

de son sexe, et ne permettait point d'apprécier son âge. En réalité, elle n'était l'aînée d'Urbain que de quelques années; mais, prisonnière dans le silence, elle semblait s'y être pétrifiée. Toute sa personne manquait de l'aisance mesurée qui met la grâce dans la vigueur. Cependant sous cette enveloppe mal dégrossie se cachait une pénétration singulière. Le temps que d'autres dépensent à écouter et à répondre, Claude l'employait uniquement à observer. Son père le savait, et ne manquait guère de la consulter dans ses incertitudes. Tous deux s'étaient fait un langage de signes qu'ils comprenaient seuls, et qui leur permettait d'échanger leurs idées à la grande surprise des riverains, pour qui ces communications muettes étaient toujours un nouveau motif d'émerveillement.

Par une belle soirée de septembre de l'année 1839 , plusieurs paysans étaient réunis au bas de la pente rapide qui conduisait au bac de Robert, et admiraient la curieuse télégraphie du passeur, qui donnait par signes à la sourde-muette des ordres aussitôt exécutés que compris. Ils revenaient de la foire de Marzeau, et attendaient que la batelée fût complète pour gagner l'autre rive.

— Sainte Anne ! s'écria un jeune fermier qui portait

à la main un fer de faux enveloppé d'une corde de paille, en voilà une femme parfaite ! Jamais de mauvaises paroles, et toujours prête à l'obéissance !

— Eh bien donc, si elle vous plaît tant, joli Pierre, reprit avec un peu d'aigreur une petite paysanne placée vis-à-vis du fermier, qui vous empêche de lui proposer la bague d'alliance? La Claude sera riche, et qu est-ce qu'il faut de plus à cette heure pour nos gars que des pièces d'argent à faire sonner dans leur ceinture et une montre au gousset?

— Pour une montre, fit observer le passeur, j'ai idée que le joli Pierre en a une, — et vous aussi, la Manon : — faut même croire qu'elles sont du même horloger et qu'on les a réglées bien d'accord.

— A cause? demanda la paysanne.

— A cause, reprit Robert, qu'un de vous ne passe jamais pour couper l'herbe sur l'autre bord sans que le second arrive quasiment aussitôt avec sa corde et sa faucille.

Tous les assistants se mirent à rire ; Manon rougit jusqu'à la racine des cheveux.

— Ah ! Jésus ! c'est donc bien par hasard, baîbutia-t-elle.

— Je ne dis pas, répondit le passeur \ mais du moins faut pas accuser le joli Pierre d'avaricieuse envie, vu que, depuis qu'il fait l'herbe avec vous, la Manon, il ne retourne plus voir la fille de la Noisetierre, et pourtant on la dit riche à ne savoir que faire de son argent.

— Eh bien ! pour lors il y en a qui ne sont pas comme elle et qui savent en trouver l'usage, repartit un vieux paysan ; quand ça ne serait que M. Richard! regardez-moi plutôt la maison qu'il vient de faire bâtir là, près des chantiers.

Le père Surot (c'était le nom du paysan) montrait une habitation nouvelle, construite au penchant du coteau, et devant laquelle on avait commencé les terrasses d'un jardin qui descendait jusqu'à la rivière. Le passeur y jeta un regard dans lequel l'observateur attentif eût pu lire une malveillance mêlée de dédain et de dépit.

— Oui, oui, dit-il entre ses dents, le grand boisier, comme on l'appelle depuis qu'il exploite tous les travailleurs de bois de la Bretèche , est devenu un monsieur à cette heure. C'est lui qui doit fournir le tablier du nouveau pont, où il gagnera, disent les autres, des mille et des cent!

— Ce que c'est que la chance ! reprit Surot ; il y a une douzaine d'années, ce n'était que le contre-maître d'Antoine Burel, et même on le disait près d'être chassé ; mais, quand le malheur est arrivé à son bourgeois et que les blancs l'ont tué, il a continué ses entreprises, si bien que le voilà aujourd'hui parmi les grosses gens.

— Parmi les grosses gens, ça se peut, reprit le joli Pierre en baissant la voix , mais non pas , pour sûr, parmi les bonnes gens. Autant d'ouvriers qui ont affaire à lui, autant de mécontents,

— C'est la vérité, dit Surot ; mais, comme il ne craint personne, tout le monde le craint.

— Non pas moi, objecta le passeur.

— - Ah! c'est juste, vous lui transportez souvent de la marchandise, fit observer le joli Pierre -, comment donc que vous vous arrangez avec lui ?

— Comme un homme avec un homme : je lui fais de l'ouvrage, et il me paie mon dû.

— Sans menacer et sans crier?

— Les cris ne font peur qu'aux vaches effarées, et les menaces ne sont que des paroles, dit le passeur.

— . Mais c'est qu'il en arrive souvent aux coups, savez-vous bien?

L'œil de Robert étincela.

— Ah ! jour de Dieu! pas avec nous, dit-il-, s'il y arrivait jamais, je connais le moyen de le rendre aussi doux qu'un agneau. — Mais... que le ciel nous préserve de querelles... — Entre voisins on doit \ivre en paix.

— D'autant que la filleule du grand boisier est grandement polie, ajouta le jeune fermier. Je gage que vous n'avez pas à vous en plaindre , maître Robert?

— Bien au contraire, dit le passeur, la Renée est toujours prête à nous rendre service.

— C'en est une, celle-là, qui a de la chance, interrompit la jeune Manon ; rester orpheline sans un rouge liard et trouver un parrain qui vous donne tout à discrétion !

— Ne croyez donc pas que ce soit pure générosité, reprit le joli Pierre : au dire des boisiers de la Bretèche, maitre Richard lui doit la meilleure part de ce qu'il gagne, car si c'est lui qui tient la toise, c'est elle qui tient la plume, et, comme on dit, les bons comptes font les bonnes maisons.

— C'est vrai que la Renée est une savante , dit Surot ; elle a bien été six ans au couvent, en petite pension (1).

— N'ayez pas de souci qu'elle l'oublie, répliqua Manon d'un ton rogue, elle en parle aussi souvent que la Béraud de ses jupes et de ses bijoux.

— Allons, tu lui en veux, parce qu'elle est plus brave que toi ! dit le vieux paysan en souriant.

— Moi ! s'écria Manon, qui rougit, ah ! Jésus ! si on peut dire ! c'est bien la dernière de mes peines. La Renée n'a qu'à porter du drap et des rubans, si c'est sa fantaisie !... elle n'est point la seule... et je ne la vois pas plus belle que les autres...

— Mais que lui reproches-tu donc à cette pauvre créature? reprit Surot j c'est-il d'être la filleule du grand boisier ?

— - Dame ! répondit méchamment Manon, il y a un proverbe qui assure que les loups ne sont jamais parrains des brebis.

— Ah ! vous aimez les proverbes, la Manon ? interrompit Urbain, le fils du passeur, qui avaitjusqu'a-

(1) Les couvents ont des pensions de prix différents, qui établissent une distinction entre leurs élèves. La peti'e pension est surtout destinée aux jeunes paysannes aisées.

lors gardé le silence; dans ce cas, je pourrai vous en apprendre un qui vous sera de grande usance ; c'est celui qui dit :

Chien qui mord, femme qui déchire, De tous les fléaux sont le pire.

Les assistans se mirent à rire; mais fa paysanne s'indigna.

— Qu'est-ce que me fait votre proverbe? s'éeriat-elle aigrement; est-ce que je lui veux du mal à votre Rerée? C'est-il pas le père Surot qui m'a accusée d'être envieuse? envieuse de quoi, voyons? Dirait-on pas que c'est une grande gloire d'avoir un parrain que tout le monde voudrait voir couché au cimetière ?

— Quand ce serait la vérité, fit observer Urbain, vous savez que la faute n'en est pas à Renée.

— Toujours n'est-ce pas de quoi lever si haut la tête! reprit la jeune fille.

— Ce n'est pas non plus de quoi la baisser, répliqua plus vivement le jeune homme.

Elle le regarda d'un air ironique et dit :

— Ah ! vous êtes donc pour la Renée, mon gars?

— Et vous, vous êtes donc contre elle, ma iule, demanda Urbain.

— Prenez garde d'en dire trop de bien -, ça pourrait lui faire tort.

— Il n'y a pas de danger; vous en direz tant de mal, que ça lui fera encore plus de bien.

— Ce que c'est que de se trouver voisins, on devient amisi

— C'est depuis que la Manon demeure près de joli Pierre qu'elle a découvert ça !

— Je parie que vous parlez tous les jours à la Renée.

— Faudrait, pour ça, aller couper l'herbe au même pré.

Ici les rires des auditeurs redoublèrent. Manon se mordit les lèvres et changea de visage; le passeur s'entr émit.

— Allons, la paix ! dit-il atec une certaine autorité \ vont-ils pas se déplumer pour ce qui ne les regarde pas ? Voyons, la Manon, le gars n'a pas de mauvaises intentions, ma fille; ne prends pas l'air d'une poule qui voit descendre Tépervier. Vous y allez de si gr,and cœur que la Claude en a pris l'air tout effaré.

Les yeux de la sourde-muette étaient, en effet, fixés sur son frère et sur la jeune fille, dont elle suivait tous les mouvements en s'efforçant de deviner l'objet

du débat, Le geste par lequel on avait désigné la maison de Richard l'avait sans doute mise sur la voie, car elle adressa vivement à son père quelques signes accompagnés d'un gloussement inarticulé, et le passeur s'écria :

— Dieu nous secoure ! elle a compris ! — Oui, oui, c'est bien ça, pauvre créature, on parlait de la filleule de Richard ! >

Ces mots étaient accompagnés de gestes explicatifs que la sourde-muette accueillit par une sorte de grognement et en frappant du poing ses genoux, ce qui était toujours chez elle une expression de colère ; mais, avant qu'on eût pu s'expliquer la cause de son mécontentement, une nouvelle bande de paysans qui arrivaient compléta le nombre des passagers et força Robert à pousser au large.

Le bac, pesamment chargé, s'avançait avec lenteur en coupant le courant que la descente de la marée rendait plus rapide; la Claude et Urbain étaient aux avirons. Le passeur, au lieu de se tenir à l'arrière, place habituelle des patrons dans les barques qu'ils gouvernent, était assis à l'avant, d'où il donnait les ordres et percevait le péage. Il venait de laisser tomber la dernière pièce de cuivre dans la poche de toile

cousue au dedans de sa veste, quand le bac atteignit le milieu de la Vilaine. Un dernier rayon de soleil éclairait, au sommet des coteaux voisins, de longues traînées jaunâtres qui indiquaient les tranchées dans lesquelles allaient se perdre les câbles déjà appuyés sur les deux portiques. Les paysans se montrèrent l'un à l'autre le travail presque achevé.

— Par ma foi ! voici le pont qui a les jambes hors de l'eau, dit le joli Pierre; encore quelques mois et nous aurons un plancher sur la rivière.

— En voilà une belle invention ! s'écria la Manon.

— Et une économie ! ajoutèrent plusieurs voix. — Nous n'aurons plus besoin de personne pour traverser l'eau.— Et on ne nous demandera plus nos sous marqués.

— Parlez donc pas de ça, vous autres, interrompit le père Surot à demi-voix; ça doit être un trop grand crève-cœur pour maître Robert. ■

Le vieux passeur l'entendit et se retourna.

— Faites pas attention, mon Surot, reprit-il en secouant la tête avec mélancolie, faut bien que la jeunesse vante le nouveau. C'est l'ordinaire d'abandonner les plus faibles pour les plus forts. Quand ce pont mauhardi aura enjambé la rivière, aucun de ceux qui

sont ici ne se rappellera que mon bac lui a fait traverser l'eau à toute heure et par toutes les saisons, en le portant sur ses reins comme saint Christophe portait le Christ.

— Ne croyez pas ça, maître Robert, répliqua le joli Pierre, on se rappellera toujours dans le pays que vous étiez un vaillant passeur.

— Mais on aimera mieux ne pas avoir à vous déranger, ajouta la Manon ironiquement.

— Principalement quand on aura peur d'être vu, reprit Robert Letour d'un air sombre \ une fois le fossé comblé entre ceux d'ici et de là-bas, les deux rives seront comme des maisons ouvertes où tout le monde pourra entrer sans frapper.

— Eh bien, tant mieux! s'écria le joli Pierre; plus la route sera facile, plus il viendra de gens dans le pays, plus il y aura de commerce...

— Et plus vous serez malheureux! interrompit le passeur.

— Pourquoi ça?

— Parce qu'il vous arrivera à tous comme à moi; où il y avait un bac, on dressera un pont. Laissez un peu venir ceux de la ville avec leur argent et leur malice, et vous verrez ! Ils auront bientôt les meilleures

terres, ils élèveront le plus beau bétail, ils tiendront les plus belles marchandises, et vous autres, les gens du pays, vous ne pourrez plus rien vendre. Aussi, petit à petit, les grands domaines mangeront vos fermes ; celui qui occupait une charrue aura assez de sa bêche. Les voyageurs qui passeront sur la route trouveront que tout va mieux, parce qu'ils rencontreront des voitures et des maisons en pierres de taille ; mais ces maisons-là auront pris la place de vos logis, et ces voitures ne vous laisseront plus de chevaux. A cette heure que le pays est pauvre soi-disant, chacun possède son morceau de terre qu'il travaille à sa guise; quand le pays sera devenu riche, tout se trouvera aux mains de quelques gros rentiers dont il faudra devenir les serviteurs à gages, et, au lieu de paroisse de laboureurs, vous aurez des paroisses de domestiques. Les plus vieux paysans se regardèrent.

— Ça s'est vu tout de même, dit l'un d'eux avec hésitation-, on disait de mon temps que la grande opulence dévorait la petite chevance.

— Bah! c'est la mauvaise humeur qui fait parler maître Robert, reprit le joli Pierre; il ressemble maintenant à la corneille, qui ne peut chanter que pour annoncer le mauvais temps.

— Faut être juste aussi, ajouta Manon avec une pitié hypocrite ^ le plus beau pont est triste à voir pour un passeur.

— Ne crains rien, ma fille, dit Letour avec une sorte de dignité, celui-ci ne me tourmentera pas longtemps, car, aussi vrai que je crois en Dieu, il ne sera pas plus tôt achevé que le passeur et son bac iront chercher fortune ailleurs.

Tous les passagers se récrièrent.

— S'il est possible! répétèrent les plus voisins; quoi ! maitre Robert, vous quitterez le pays ? — Et où voulez-vous donc aller?

— Là où les pauvres gens ont encore besoin des services d'un pauvre homme, répliqua le passeur. Grâce à Dieu, il reste des rivières où l'on sera le bienvenu.

Joli Pierre lui demanda s'il avait déjà choisi sa nouvelle station ; mais Robert refusa de s'expliquer davantage. Que-ques voisins se rappelèrent seulement alors qu'il avait fait, le mois précédent, une absence de plusieurs jours, consacrée sans doute à la recherche d'un passage où il pût s'établir.

— Par ainsi, le gars Urbain ne pourra plus nous apprendre de chansons aux fileries d'hiver, dit Ma-

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non ; eh bien ! foi de chrétienne, j'en serai grandement marrie.

— Moins que moi ! répondit avec un soupir le jeune passeur, qui depuis son débat avec la jeune fille était retombé dans le silence.

— Pour le vrai, c'est dur de quitter l'endroit qui nous est devenu une accoutumance, dit le père Surot.

— Eh donc! qui l'empêche de rester? reprit Manon ; n'y a-t-il pas dans le pays de quoi occuper ses bras?

— Ne vous inquiétez point de ce que feront mes bras, interrompit Robert avec un peu d'impatience, on saura bien leur trouver du travail sans votre aide, si c'est la volonté de Dieu.

— Faudrait peut-être aussi connaître celle d'Urbain, répliqua la paysanne d'un ton aigre-doux.

— Et qui te dit qu'il en a une autre ? demanda le passeur.

— Ce n'est pas lui toujours, répondit la jeune fille ironiquement, car il reste là aussi muet qu'un poisson.

— S'il ne répond rien, reprit Robert, surpris et mécontent de la tristesse taciturne de son fils, c'est

qu'il connaît son devoir, et qu'il sait que les enfants suivent celui qui gouverne la maison.

La Manon guigna le jeune passeur.

— Pauvre gars ! dit-elle avec malice, comment donc qu'il s'habituera à vivre ailleurs et à ne plus voir ce joli coteau de maître Richard ?

Le jeune homme parut déconcerté ; elle éclata de rire.

— Allons, allons, je ne dis rien, reprit-elle en se levant ; c'est seulement pour vous apprendre qu'on a des yeux comme un autre 5 mais méfiez- vous du nouveau conducteur des travaux, vous savez, le petit M. Lenoir; c'est un malin qui ne sort quasiment plus de la maison neuve. Voici le bac qui aborde; sans rancune, mon Urbain,, soyez bon enfant, et on ne causera pas. — A vous revoir, maître Robert.

Elle avait repris son panier, rattaché sa cape de serge, et elle quitta la barque d'un pied alerte. Urbain, qui avait paru très-embarrassé et qui voulait sans cloute éviter des questions, aida le père Surot à débarquer ses paquets et à les porter jusque chez lui, laissant le passeur singulièrement intrigué.

Lorsque la Claude vit son frère disparaître à la suite du vieux paysan , elle frappa de nouveau du

poing sur ses genoux , en faisant entendre l'espèce de glapissement qui lui tenait lieu d'exclamation. Elle se leva vivement, courut à une petite butte d'où elle pouvait apercevoir la route suivie par son frère, regarda quelque temps et revint avec des gestes de dépit.

— Eh bien! qu'y a-t-il, la fille? demanda le passeur.

La sourde-muette répondit par des signes rapides et tellement multipliés, que son père parut avoir quelque peine à comprendre.

— Doucement donc, doucement! dit- il en continuant à traduire tout haut ses gestes et ceux de la Claude selon son habitude; tu es fâchée qu'Urbain soit parti avec le père Surot? Pourquoi ça? — C'est toujours bon de rendre service à un voisin. — Tu crois qu'il est allé pour autre chose?— qu'il attend quelqu'un?— qui ça? — hein? — Qu'est-ce que tu me montres sur l'autre bord? La maison de Richard! — Dieu nous sauve! est-ce que le gars aurait quelque chose pour la Renée ?

La sourde-muette multiplia les signes affirmatifs, en les accompagnant de son cri rauque.

— Ah! malheur! s'écria Robert en frappant du pied, est-ce bien possible ce aue tu dis là? C'est douft

pour ça qu'il est si triste depuis que nous devons quitter le passage?... Oui, oui, je me souviens à cette heure ! il ne manque jamais d'être sur le chemin de la Renée, et elle-même, elle a toujours quelque chose à nous dire ou à nous demander... Et je n'y avais pas pris garde ! Ah ! pauvre homme ! on a bien raison de dire que nos yeux ne sont bons qu'à voir chez les voisins !

La Claude continuait & appuyer son opinion par signes avec une vivacité toujours plus irritée; le passeur croisa les bras.

— C'est bon, je te crois, reprit-il d'un ton chagrin ; je sais bien ce qui te met en si grand souci ! La femme du gars Urbain doit commander au logis, et tu as peur d'avoir une maîtresse. Il le faudra pourtant un jour ou l'autre; mais, s'il plaît au ciel, ce ne sera pas la filleule de maître Richard, non: par le vrai Dieu ! ma volonté est ailleurs. Je parlerai à Urbain... ou peut-être à la fille... C'est à savoir lequel vaut le mieux.

En murmurant ces derniers mots le passeur était allé s'asseoir au bord du bac, où il sembla tomber dans une méditation soucieuse. Evidemment il réfléchissait à la découverte qu'il venait de faire et au moyen de rompre le lien d'affection qui s'était formé

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à son insu entre son fils et Renée. Il fut arraché à su rêverie par une exclamation de la sourde-muette. La Claude lui montrait du doigt Urbain, qui débouchait au loin par le sentier en compagnie de leur jeune voisine.

La filleule du boisier portait l'élégant costume des artisanes et avait, dans toute sa personne, une grâce frêle et mignonne qui rappelait la demoiselle. Elle tenait d'une main une ombrelle verte, de l'autre un vieux volume à couverture de basane et marchait à petits pas, l'oreille penchée vers Urbain comme dans une causerie intime. Ce fut seulement en arrivant au bac qu'elle releva la tête, rencontra le regard du passeur et le salua. Elle se réjouit tout haut de le trouver de ce côté de la rivière, et annonça que son parrain, arrêté à la grande auberge pour y remiser le char -àbancs, ne tarderait pas à la rejoindre. Il revenait avec elle de la forêt de la Bretèche, où elle était allée, selon l'habitude, faire le paiement de quinzaine.

Tout en parlant ainsi avec une volubilité un peu embarrassée et comme quelqu'un qui cherche à se donner une contenance, elle était entrée dans le bac et s'était assise à l'arrière. Urbain, qui l'y avait suivie, prit le gros livre qu'elle venait de déposer près d'elle*

-«— Peut-on regarder? demanda-t-il.

— Cette question ! répliqua Renée en riaDt, vous ne reconnaissez donc pas mon vieux Barème?

Robert tressaillit.

— Le volume de comptes, dit-il en le prenant ; celui qu'on t'a prêté l'autre jour et où tu as trouvé qu'il manquait une feuille ?

— Où donc? demanda la jeune fille.

Ça doit être ici, dit le passeur en ouvrant le livre à une page tachée de rouille.

— Juste! s'écria Urbain. Eh ! mon père, lisez-vous donc maintenant pour trouver si bien la place? Voyez, la feuille a été arrachée, car il en reste encore un morceau.

— Eh bien! je n'en savais rien, reprit Renée-, à vrai dire, je n'ouvre guère le volume que quand je vais à la Bretèche pour faire le compte des boisiers.

— Voici les preuves de vos promenades, dit Urbain, qui avait repris le Barème à son père, et montrait, de loin en loin, entre les pages de calcul, une fleur desséchée qui semblait entremêler au texte aride des souvenirs plus doux.

La filleule de Richard sourit et se mit à feuilleter avec Urbain le vieux livre, s'arrètant à chacun de ces signets champêtres pour raconter où elle l'avait cueilli.

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Le passeur, soucieux et les bras croisés, les laissa continuer cette revue, leurs têtes penchées Tune vers l'autre et leurs haleines mêlées, jusqu'à ce que les gestes irrités de la sourde-muette l'eussent averti. 11 sortit brusquement de sa rêverie, fronça le sourcil et ordonna au jeune gars de passer à la forge, pour réclamer un harpon depuis longtemps attendu.

L'ordre était donné d'un ton qui ne permettait ni l'objection ni le retard. Urbain se leva avec un visible déplaisir, enjamba, sans se presser, les bancs du bateau, et se dirigea lentement vers la ville. Robert le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et se retourna alors vers la jeune fille.

Celle-ci rangeait les fleurs dans le livre avec un soin minutieux, qui prouvait bien moins un amour d'ordre que la distraction de son esprit. Il la regarda un peu de temps sans parler, comme un homme qui se consulte. Évidemment il hésitait sur le parti à prendre avec la filleule de Richard. Le passeur l'avait connue enfant et vue grandir sous ses yeux,, dans les habitudes familières qu'autorise le voisinage, jusqu'au moment de son entrée au couvent ; mais, lorsqu'elle en était sortie, cette séparation de cinq années, jointe aux élégantes et discrètes manières de la jeune fille,

lui avait imposé. Dans l'intervalle d'ailleurs, la fortune de maître Richard s'était augmentée, et avec elle la distance qui séparait les deux familles. Le passeur le sentit instinctivement. Devenu plus timide avec Renée, il avait renoncé à son ancien tutoiement, et s'étaij accoutumé à lui témoigner une sorte de déférence amicale. Il conservait pourtant au fond le souvenir de leur intimité première ; la jeune fille n'avait pu lui faire oublier l'enfant. Aussi, après avoir balancé quelque temps, il s'approcha d'elle brusquement, lui mit la main sur l'épaule, et dit à demi-voix :

— 11 faut que je vous parle, Renée.

Elle leva vers lui les yeux avec un sourire interrogateur et étonné.

— A moi? dit-elle, et de quoi donc?

— Du gars Urbain.

Il sentit l'épaule de la jeune fille tressaillir sous ses doigts.

— Faut pas trembler pour ça, continua-t-il avec

un peu d'impatience dans l'accent ; il s'agit de causer

sans frime et d'amitié, car j'ai toujours idée que vous

i:ous voulez du bien, Renée *

— Ah ! vous pouvez le croire, s'écria-t elle d'une

voix émue, il n'est personne ici ou autre part à qui je souhaite plus de bonheur !

— Je vous remercie, ma fille, dit le passeur d'un ton plus doux ; pour lors vous ne voudrez point que le gars Urbain me chagrine plus longtemps. Depuis que j'ai parlé de quitter La Roche, il n'a ni courage ni bonne humeur.

— Et pourquoi voulez-vous partir? demanda la jeune fille avec un accent de supplication plaintive.

— Pourquoi? répéta le passeur; ce n'est pas vous qui devez me demander ça, la Renée ; vous me lavez entendu dire trop de fois. Vous savez que je ne puis pas rester ici, que je ne le veux pas, et que c'est au gars de me suivre. Jusqu'à cette heure, dans notre famille, personne n'a jamais eu honte du métier de son père ; faut que le gars soit ce que je suis, ce que ses grands parents ont été ; qu'il vive dans le bac des Letour de sa sueur et de son courage : c'est notre gloire, ça! comme aux gentilshommes de conserver leurs manoirs et de vivre du rien-faire. Voilà assez longtemps que je tiens la gaffe de patron, le moment d'Urbain est venu, et là-bas c'est pour lui que la barque labourera la rivière.

— Ainsi vous avez déjà choisi votre nouvel endroit? demanda la jeune fille troublée.

Le passeur fit un signe affirmatif.

— Et... c'est peut être... bien loin? ajouta-t-elle en hésitant.

— Bien loin, dit Robert ; sans compter que le passage est rude et des fois de grand péril-, mais le gars est d'âge à avoir une aide.

— Une aide, répéta Renée sans avoir l'air de comprendre.

— Quoi donc? reprit Robert , avez- vous oublié l'ancien temps, ma fille ? Quand Urbain et la Claude avaient leur mère (puisse Dieu l'avoir reçue dans sa gloire !), ne l'avez-vous pas vue manier l'aviron et tirer la cordelle?

— Je l'ai vue, dit la jeune fille.

— Donc, continua le passeur, faut que le gars ait de même une créature qui le secoure de sa vaillantise, et... je l'ai trouvée.

Renée se redressa comme si un coup l'eût frappée, mais elle retint l'exclamation qui entrouvrit ses lèvres.

— Oui, continua Robert, j'ai trouvé là où nous irons la fille de ma propre cousine... C'est fort comme un jeune chêne et doux comme le petit d'une brebis,

juste ce que je cherchais, car il faut au gars une brave créature qui aura du cœur dans les bras, et non pas une demoiselle...

La jeune fille fit un mouvement qu'il aperçut dans l'ombre.

— Je ne dis pas ça pour vous, la Renée, ajouta-t-il avec un peu d'embarras.

— Votre fils sait-il vos intentions ? demanda-t-elle sans lever la tête.

— Pas encore, répondit le passeur, j'ai voulu d'abord vous en parler, parce que, selon votre volonté, vous pouvez me rendre triste ou content.

Renée voulut l'interrompre.

— Oh ! ne me dites pas le contraire, ajouta-t-il en lui prenant la main; voyons, ma pauvre fille, parlons le cœur grand ouvert, et pensons que le bon Dieu nous écoute. Si le gars est malheureux de partir, c'est rapport à vous ; s'il n'a plus de goût au travail, c'est qu'il ne s'occupe que de vous. Rien ne lui fait, rien ne lui dit, Si ce n'est de votre part. Vous l'avez ensorcelé!... en tout honneur, je le sais, ma fille; mais n'essayez pas de menteries avec un voisin et un ancien ami, avouez ce que vous avez dans la pensée.

— Faites excuse, maître Robert, balbutia Renée

avec une fierté très-émue : ce que j'ai dans la pensée ne doit être avoué qu'au prêtre qui' me confesse; mais je puis vous jurer par toutes les choses saintes qu'il n'a jamais été question de rien de ce que vous dites entre votre fils et moi.

— Ainsi il ne vous a point parlé de son amitié, et vous ne lui avez fait aucune promesse?

— Jamais.

Le passeur lui saisit la main.

— Alors engagez-moi votre foi que vous ne l'écoutereznine lui répondrez dans l'avenir, s'écria-t-il ; c'est une grâce que je vous demande, la Renée. Ne croyez pas que ce soit par mépris pour vous ou par mauvaiseté. Aussi vrai qu'il y a un Dieu dans le ciel, je ne vous veux que du bien ; mais c'est pour ça même que je vous demande de ne pas donner d'espérances à Urbain. Il y a dans mon esprit un empêchement... Puis, ni les états, ni les fortunes ne sont pour aller ensemble. Tôt ou tard, mes pauvres gens, vous le verriez tous deux; faut pas coudre le berlinge et la soie au même habit. La filleule de maître Richard a trop de mignonnerie pour devenir la femme d'un pauvre passeur de rivière. De meilleurs gars qu'Urbain seront fiers de lui donner l'anneau d'argent.

— C'est à savoir si leurs pères auront moins de fierté que maître Robert, reprit la jeune fille, dans la voix de laquelle tremblaient des larmes, bien qu'elle s'efforçât de sourire \ mais alors, comme à cette heure, je me rappellerai le quatrième commandement. Vous pouvez dormir en repos ; ce ne sera jamais par ma volonté que votre fils oubliera l'obéissance.

Et comme le passeur voulait la remercier :

— C'est assez, c'est assez, ajouta-t-elle précipitamment, voici qu'on vient; au nom de Dieu, la paix ! On pourrait vous entendre.

A ces mots, elle se leva vivement et alla s'asseoir à l'autre extrémité du bateau.

Claude, qui avait suivi du regard toute la scène précédente, resta les yeux attachés sur la jeune fille, et s'efforça de lire sur ses traits, à la lueur des étoiles, ce que son attitude et les gestes du passeur n'avaient pu lui faire deviner; mais, gênée de cette attention, Renée se détourna, pencha la tête, et ne laissa plus voir qu'une silhouette confuse , à demi effacée dans Tombre.

Les gens dont la venue avait brusquement termine son entretien avec le père d'Urbain étaient de nouveaux passagers, parmi lesquels se trouvait le parrain

môme de Renée, le grand boisier. Robert le reconnu!; de loin à sa voix haute, qui semblait imposer silence à tous les autres, et à sa démarche, dont la résolution avait quelque chose d'agressif. 11 portait une limousine brune et une casquette de peau de loup dont les poils se confondaient avec ses favoris grisonnants. Les yeux petits et injectés de sang, le teint d'un rouge violacé, les narines ouvertes, la mâchoire fortement accusée, lui donnaient une physionomie violente qui frappait au premier coup d'œil. Richard s'avançait en faisant tourner dans sa main velue un fort bâton de charme, le long duquel avait été incrustée une bande de cuivre qui portait les divisions du mètre. 11 entra dans le bac le dernier, sans saluer le passeur par son nom, comme l'avaient fait les autres, gagna le banc du fond, et cria de pousser.

Robert demeura immobile à l'avant, le coude appuyé sur sa gaffe.

— Eh bien! est-ce qu'il n'a pas entendu celui-là, reprit le grand boisier. Hola! eh! l'endormi, en route, nous n'avons pas de temps à perdre.

Le passeur se retourna à demi avec une nonchalance aifectée.

— Si maître Richard est si pressé, il ira qu'à so servir de son pont, dit- il froidement.

— Qu'est-ce que c'est, reprit le parrain de Renée, on fait donc le plaisant ce soir? Je te dis que je paie le passage ; voyons, quand comptes-tu partir ?

— Quand le gars sera de retour, répliqua tranquillement Robert.

— Comment! c'est ton fils que nous attendons? s'écria Richard avec un éclat de rire insolent; ah bien ! à la bonne heure -, soyez donc à la commodité du gars Urbain ! Voyons, tu dois pourtant connaître ton métier, depuis le temps que tu patauges dans la Vilaine. Sais-tu bieu ce que c'est qu'un passeur?

— Oui, dit Robert en le regardant ; c'est un homme qui n'a de complaisance que pour ceux qui ont de la politesse.

Un flot de sang monta au visage du grand boisier, qui se leva.

— Ah ! tonnerre du bon Dieu ! ne va pas m'agacer les nerfs, ou ça se gâtera, s'écria-t-il ; veux-tu nous passer, dis? — Non?— Eh bien ! mille diables ! nous allons voir!

— Arrêtez, mon parrain, voici Urbain , on va partir, interrompit Renée.

Le jeune homme arrivait en effet avec le harpon, et sauta dans la barque.

— Enfin ! s'écria Richard ; mille tonnerres ! ça n'est pas malheureux...

Presque au même instant, le bac se détacha de la rive. La nuit était complètement close, on ne voyait aucune étoile dans le fiel, et les deux bords furent bientôt cachés par la brume. Les quelques passagers dispersés dans le bac gardaient le silence -, on n'entendait que le frôlement de l'aviron contre les flancs de la barque et le clapotis des eaux sous la carène. Tout à coup une lueur traversa la nuit, et un coup de feu retentit sur la rive droite. Tous les regards se tournèrent de ce côté.

— Dieu nous assiste! voici quelqu'un qui chasse bien tard, fit observer un des passagers.

— 11 y a des gibiers qu'on chasse mieux la nuit, répliqua le passeur.

— Lesquels?

— Ceux dont on veut se venger ou hériter.

— Eh non ! ce n'est rien, interrompit brusquement le grand boisier; quelque mauvais gars qui s'amuse à brûler la poudre volée aux mineurs.

— Possible, dit Robert 5 mais on en a peut-être dit autant, voilà huit années, quand on a entendu le coup de fusil qui a tué Antoine Burel,

Richard fit un mouvement.

— Au fait, ce devait être de ce côté, dit-il.

— Plus en amont, répondit le passeur ; là-bas, devant la Roche- Verte.

— Encore un mauvais coup des chouans, reprit le grand boisier ; ils avaient juré de se venger de Burel, parce que, soi-disant, il avait espionné pour les bleus. Si le garde-chasse de M. le comte n'était pas mort en prison, on aurait su de lui la vérité.

— Ça n est pas sûr, dit Robert en secouant la tête.

— Pourquoi ça?

— Parce que j'ai idée que le garde-chasse n'était point au fait.

— Qu'en sais-tu?

— Dame! j'en sais... ce que j'ai vu.

Richard releva vivement la tête.

— Toi! s'écria-t-il, tu as vu quelque chose?... Al- Ions donc, quand tu as été appelé devant les juges, tu n'as rien dit.

-— Nous autres, les passeurs, nous ne sommes pas de la maréchaussée, répliqua Robert sèchement.

— Et puis on ne sait pas ce qu'une parole en justice peut faire de mal, ajouta un des passagers. M. le comte, qu'on avait l'air de soupçonner, était un homme de

grande importance ; qui lui aurait fait tort aurait pu s'en repentir ; mais le voilà mort d'avant-hier , que Dieu ait pitié de son âme ! À cette heure, maître Robert peut causer sans danger.

Le passeur ne répondit à cette invitation indirecte qu'en hochant la tête. La réserve était en effet un des caractères distinctifs de ses pareils, et ils en avaient fait, en même temps, un point d'honneur et une sauvegarde. Si leur poste rendait l'observation facile et permettait certaines découvertes, l'isolement les exposait sans défense aux rancunes de tous ceux qu'auraient pu compromettre leurs indiscrétions. En position de beaucoup savoir, ils devaient montrer une grande prudence, s'ils ne voulaient avoir beaucoup à craindre.

Aussi, contents de faire comprendre que rien ne leur échappait, ils évitaient en général d'en dire davantage, ménageant ainsi à la fois leur réputation de clairvoyance et leur sûreté. Robert ne sembla donc point disposé à pousser plus loin ses révélations sur le meurtre autrefois commis près du passage ; mais le grand boister prit à tâche de Fy forcer. Il le railla avec son audace habituelle, en le mettant au défi de justifier ses prétentions. 11 y avait quelque chose d'étrange dans la lutte de ces deux hommes, dans l'achar-

nement fiévreux que mettait l'un à faire parler, et dans l'effort entrecoupé d'impatience menaçante que faisait l'autre pour se taire. Enfin Robert parut poussé à bout.

— Alors vous voulez absolument que je raconte la chose? s'écria-t-il les yeux fixés sur Richard.

— Pardieu ! il me semble que tu as eu le temps de préparer ton histoire, répliqua celui-ci en ricanant ; voyons, vieux farceur, qu'est ce que tu as vu?

— J'ai vu, dit Robert lentement... j'ai vu l'assassin deBurel.

Tous les auditeurs se rapprochèrent; le grand bottier éclata de rire.

— Ohl fameux! dit-il, et peut-être bien même que tu lui as parlé T

— Non, reprit le passeur d'un accent que ces moqueries avaient enfin animé ; mais je puis vous dire comment il a fait le coup et pourquoi on n'a pas retrouvé ses traces.

— Voyons ça ! dit Richard, qui s'assit pour écouter.

— Eh bien donc! reprit Robert, c'était un soir, comme qui dirait aujourd'hui, mais beaucoup plus tard, un peu avant la mi-nuit; le ciel était si bas qu'il touchait la rivière, et il faisait une pluie si menue

qu'on ne l'entendait pas tomber. J'étais là, au fond de mon bac, sous un morceau de prélart goudronné; je cherchais à dormir, mais faut croire que je sentais le malheur dans l'air, impossible de fermer les yeux. La nuit était tranquille à ce point qu'on entendait les pois* sons sursauter dans le chenal. Comme j'avais malgré moi l'oreille au gué, voilà que dans un certain moment je crois reconnaître les pas d'un voyageur sur la route; il semblait approcher de la rivière; je distinguais le bruit de son bâton sur les cailloux. Je regarde; une ombre venait de paraître à la pente du coteau; elle arrivait devant la Roche- Verte, quand subitement un coup de feu part et l'abat.

— C'était Antoine Burel? interrompirent plusieurs voix.

— Comme vous dites, mes gens, reprit Robert; il avait reçu les deux balles dans le flanc, et il n'était pas encore tombé qu'il était déjà mort.

— Mais après... vous... qu'avez-vous fait? demanda Richard visiblement intéressé.

— J'allais sauter à terre et courir à la Roche- Verte, reprit le passeur; mais, comme je tirais l'amarre pour aborder, j'entends quelque chose qui tombe à l'eau; je me retourne, et qu'est-ce que j'aperçois?... Une

t ns le courant el qui s'avance de mon

fine le temps de me rejeter au fond de

bac: l'assassin arrive à la nage jusqu'au plat bord

au bateau, le longe main sur main, et file devant moi,

la tète haute et le fusil en bandoulière.

— De sorte que vous l'avez reconnu? interrompit le grand boisier en se penchant vers Robert.

— Est-ce que je n'ai pas dit que c'était la nuit? répliqua celui-ci sans lever les yeux.

— Alors ça pourrait être tout de même le gardechasse du comte, objecta un passager.

— Si le garde-chasse avait su nager, répondit Robert.

— Au fait, dit Urbain, quand il est tombé, Fan dernier, dans l'étang du manoir, il se serait noyé sans le jardinier.

— Pardieu! je gage qu'il revenait du cabaret, interrompit le grand boisier; il suffit de quelques verres de cognac pour paralyser le meilleur nageur. Mais attention, eh! voilà que nous arrivons. Renée, dormezvous, ma chère? Allons, debout!

La jeune fille, qui était restée étrangère à tout ce qui s'était dit , se redressa à la voix de son parrain , réunit le vieux barème, le petit panier, l'om-

brelle déposés sur le banc, et se hâta de débarquer. Urbain, debout près de son aviron, espérait un adieu ou du moins un regard; mais elle s'éloigna en silence, atteignit le détour du chemin , et disparut sans avoir retourné la tête*

Renée tint parole : à partir de sa conversation avec le père d'Urbain, elle évita soigneusement les occasions de rencontrer son fils. Auparavant, elle avait sans cesse quelques demandes à faire au nom de son parrain ou pour elle-même, il ne s'écoulait point un seul jour sans qu'on la vît à la maisonnette du passeur, ou sans qu'Urbain se présentât à la nouvelle demeure du grand boisier; elle cessa tout à coup ses visites et évita celles de son jeune voisin. Celui-ci, d'abord surpris, voulut en vain découvrir la cause d'un pareil changement. Ainsi que Renée l'avait affirmé à Robert, leur intimité s'était bornée jusqu'alors à une préférence tacite qui ne pouvait donner de prétexte à aucune explication : sans engagements réciproques, ils

n LE PASSEUR DE LA YILAÎNE. 41

n'avaient rien à se demander. Le passeur était précisément intervenu à ce moment où les chaînes, déjà soudées à chaque cœur, ne s'étaient point réunies pour former un lien commun. Pris des deux côtés, ils n'avaient pu se faire aucun aveu et se trouvaient sans droits l'un sur l'autre. Il en résulta pour Renée plus de facilité à dénouer leurs habitudes familières, et pour Urbain l'impossibilité de se plaindre.

Cependant, si l'amour silencieux du jeune homme le laissait sans privilège, il n'en était ni moins ardent ni moins absolu. L'espèce de mystère même dans lequel il avait grandi lui donnait l'irrésistible élan de toute passion que l'expérience n'a point éprouvée. L'attachement le plus sincère s'amoindrit souvent* à Fessai ; mais tant qu'il demeure dans le domaine de l'idéal, tout l'exalte. L'essaim des illusions l'enveloppe et l'emporte toujours plus haut, comme ces chérubins qu'on nous peint dans les ascensions de la mère du Christ. Pour tous les bonheurs de la terre, quels qu'ils soient, la réalité reste au-dessous du rêve, et l'ardeur delà possession ne peut être comparée à celle de l'espérance. Aussi l'amour inavoué d'Urbain s'était-il insensiblement emparé de tout son être; le jeune homme en avait fait l'unique objet de ses méditations;

il y rapportait tous ses efforts, tous ses souhaits. Le brusque abandon de Renée lui enleva subitement cette occupation secrète de sa vie. En cessant de la voir et de l'entendre presque à toute heure comme par le passé, il sentit qu'il se faisait autour de lui une sorte de vide et de silence général.

Il avait d'abord multiplié les tentatives pour se rapprocher de la jeune fille ; mais, quand il reconnut l'intention visible de le fuir, il pensa que sa recherche déplaisait, et qu'il devait renoncer ù tout espoir. Quelque cruelle que fût la découverte, il ne chercha point à la repousser. Esprit simple et cœur vaillant, il n'avait ni l'orgueilleuse habileté qui déguise la défaite, ni la lâcheté peureuse qui cherche à nier la blessure. Il se dit que son amour n'était point partagé, que sa présence devenait importune, et, sans se plaindre, sans récriminer, sans croire qu'on lui dût ce qui lui était refusé, il cessa ses poursuites avec la dignité discrète de ceux qui se respectent assez eux-mêmes pour savoir respecter les autres. Seulement l'effort le brisa : précipité tout à coup du haut de ses espérances il demeura tellement étourdi de la chute, qu'il en devint insensible à ce qui l'entourait.

La Claude, qui avait tout observé et tout compris.

redoubla vainement de soins : il ne parut point -y prendre garde. Vainement aussi Robert l'entretint de leur résidence prochaine ; il ne parut point entendre. Toutefois, quand le passeur, encouragé par un silence dont il ne devinait point la cause, voulut en venir à l'union projetée, Urbain tressaillit, puis secoua la tête ; et, comme Robert allait insister :

— Ne parlons pas de ça, mon père, dit-il avec émotion ; je n'ai point maintenant l'idée au mariage, et s'il plaît à Dieu, je resterai ce que je suis, pour vous servir.

Le passeur avait espéré que cet abattement serait une crise et que la tristesse du jeune gars n'aurait qu'un temps ; contre son attente , elle augmenta de jour en jour et de semaine en semaine. Urbain ne se plaignit pas, mais il avait cessé de chanter, il ne riait plus, et, chaque fois que son père se tournait de son côté, il le surprenait les yeux fixés sur la maison neuve du coteau.

Cette persistance finit par inquiéter Robert, dont le trouble se traduisit en mécontentement. Il se mit à gourmander le jeune passeur de son mutisme, de sa nonchalance et de son manque de goût à toute chose. Urbain répondit d'abord avec douceur, puis plus vivo-

&i SOUS LES FILETS,

ment. La bonne harmonie qui avait jusqu'alors régné chez les Letour allait s'altérant de jour en jour. Ne pouvant se satisfaire réciproquement, on finissait par s'aigrir ; le lien de famille se relâchait peu à peu dans ces débats sans cesse renouvelés. Le jeune homme s'en aperçut et devint plus sombre.

On avait atteint les premiers jours de décembre; les neiges qui fondaient avaient grossi la Vilaine, qui roulait sur son lit de vase des eaux troubles déjà parsemées d'épaves emportées par les inondations. Quelques caboteurs, retenus en rivière par le mauvais temps, étaient amarrés le long du bord, et leurs équipages remplissaient les cabarets de planches élevés sur les deux rives pour les ouvriers civils et militaires employés à la construction du pont suspendu. Contre son habitude, Urbain était allé les rejoindre à plusieurs reprises, et son père, qui avait besoin de bras de renfort pour le passage, devenu plus difficile, avait dû deux ou trois fois l'y faire chercher.

Le passeur supporta d'abord assez tranquillement ces absences; mais, un jour qu'Urbain s'était attardé outre mesure, il perdit patience et éclata. Le jeune homme venait de sauter dans le bac, les joues animées et l'œil brillant d'un éclat que le passeur attribua.

aux libations de la cantine; il lui jeta un regard sévère.

— Si en n'a point de goût pour les gens de son logis, il me parait qu'on en a de reste pour ceux du dehors, dit-il avec une irritation mal contenue ; Dieu me damne ! voilà des mois que je ne vous ai vu si vif de courage et si rougeaud de contentement.

— Faites excuse, mon père, dit Urbain, dont la voix haletait-, si le sang me bout sur l'heure, ce n'est point que j'aie le cœur plus joyeux.

— C'est donc que le cognac des caboteurs était plus fort ? reprit Robert ironiquement.

— Non, non, répliqua doucement le jeune homme, c'est seulement que j'ai trouvé un remède à ce qui nous chagrine.

Robert le regarda d'un air d'étonnement interrogateur.

— Voilà trop de mois que le mauvais vent souffle chez nous, reprit le jeune gars ; vous, la Claude et moi, ne sommes plus ce que nous étions; ça ne peut continuer plus longtemps. Un jour ou l'autre, quand l'épine que j'ai dans le cœur me tourmentera trop fort, je puis oublier coque je vous dois de respect; par rancœur, vous m'ôterez votre amitié, et, après

un tel bien perdu, autant vaudrait pour moi dormir sous l'eau jusqu'au jugement.

— A la bonne heure ! dit Robert, adouci et touché par le ton de son fils; mais si c'est ton idée de me contenter, qui t'en empêche?

— Ah ï vous le savez trop bien, mon père ! s'écria Urbain en fixant les yeux sur le passeur. A des mots que vous avez dits ces jours-ci, et aux regards que je vous ai vu jeter vers la maison neuve, j'ai bien reconnu que vous étiez au fait. Pour lors, vous devez comprendre le reste. Le cœur triste fait la triste humeur.

— Et n'es-tu donc plus un homme? interrompit Robert avec une indignation tempérée de tendresse. Voyons, jour de Dieul ton âme est à toi peut-être... Ne peux-tu la tourner d'un autre côté?

— J'ai essayé, dit le jeune garçon avec découragement, mais tout a été inutile. Tant que je serai ici, mon cœur ira du même côté que mes yeux. J'ai beau ne la voir ni lui parler, il y a autour de moi des choses qui me la montrent ou me causent d'elle. Vousmêmes, mes chères gens, vous me la rappelez. Le seul moyen de guérir est donc de tout quitter, d'aller bien loin % aussi mon parti est pris sans rémission, mon

père, et je viens vous demander mon congé..

— Toi! s'écria le passeur saisi, tu veux partir! Penses -tu bien à ce que tu dis là, Urbain? Tu veux nous laisser seuls, la Claude et moi! As-tu donc si peu d'amitié pour les tiens?

— C'est le contraire qu'il faudrait dire, mon père, reprit le jeune homme ému ; si j'avais moins d'amitié pour vous et pour la Claude, je resterais ici avec mon mal, qui me plaît encore plus que tout-, mais, je le sens, tôt ou tard la tristesse serait la plus forte, et alors Dieu sait ce qui arriverait ! Laissez-moi donc chercher ailleurs ma calmie. Le capitaine du lougre qui est là vis-à-vis veut bien me prendre pour matelot, et j'ai promis de m'en aller ce soir avec lui*

— Est-ce possible ? s'écria Robert en changeant de visage, et tu espères partir comme ça de ta seule volonté?

— Faites excuse, mon père, faut encore que la vôtre soit d'accord.

— Et elle ne le sera jamais, interrompit le passeur avec force. N'as4u pas de honte, malheureux, dépenser à nous abandonner quand la rivière est en rage, que nous avons besoin de tes bras, et que mes /vieilles forces n'ont que les tiennes pow allégeance?

N'est-ce pas bien brave de laisser, au moment le plus dur, toute la peine à une fille et à un vieil homme ? Veux-tu que, faute d'un aviron, il arrive aux passagers quelque malheur qui donne raison au pont *>

— Pour Dieu ! mon père, ne me dites point tout ça et ne travaillez pas à me retenir, s'écria Urbain dans une angoisse à faire compassion ; depuis un mois, je n'y ai que trop songé pour mon repos. Croyez-moi, mieux vaut encore que je vous laisse ; l'orage qui remue la rivière n'est pas le plus dangereux. Si je restais, voyez-vous, qui sait? je voudrais... je pourrais... Ah! pour notre salut à tous, mon père, ne m'empêchez point de partir.

Il y avait dans les traits, dans le geste et dans l'accent du jeune passeur une agitation un peu égarée qui saisit Robert. La Claude, attentive aux débats depuis le premier instant, s'était approchée. Ses yeux allaient d'Urbain à Robert ; toutes ses facultés semblaient occupées à deviner leurs paroles dans leurs regards et dans leurs mouvements. A l'espèce de supplication suprême jetée par son frère, elle lui prit le bras et poussa son cri conviilsif. Le passeur la montra au jeune homme.

— Entends-tu la créature qui te prie à sa manière?

dit-il avec émotion ; elle aussi, elle a besoin de toi ! La sourde-muette l'interrompit par des gestes d'interrogation.

— Oui, répondit Robert, oui, ma pauvre fille, c'est ça, tu as compris ; mais ne crains rien : je le forcerai à rester avec nous.

La Claude répondit négativement.

— Quoi ! reprit le passeur étonné,, toi aussi tu te mets contre moi? Que signifient ces signes, voyons?— Le gars est malheureux ici. — Est-ce ma faute? — S'il reste, il arrivera malheur!... — Et quel malheur donc?

La Claude montra, par un geste énergique, les eaux noirâtres qui tourbillonnaient autour du bac , Robert pâlit.

— Qu'est-ce que tu veux dire? s'écria-t-il. Comment ! Urbain pourrait !■... Vous êtes folle, la Claude ; c'est impossible ! — Hein ! Vous dites que vous en êtes sûre ! Il y a déjà pensé? — Par le vrai Dieu ! entends-tu ce qu'elle dit, toi? Est-ce vrai, malheureux? Réponds, est-ce vrai?

Urbain s'assit sur le bord du bateau et cacha son visage dans ses deux mains.

— Quoi! reprit le passeur après un moment de si-

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lence, as- tu vraiment renié ton baptême pour vouloir mourir de ta volonté et en donnant ton âme à la damnation ?

— Je vous ai averti, murmura Urbain d'une voix saccadée. Par moments le cœur me saigne si fort que je ne me commande plus et que je me sens emporté à la mort. Hier, en passant avec la Claude dans le petit bac, quand nous sommes arrivés au fort du courant, j'ai eu une tentation, c'est la vérité. Je me suis levé malgré moi en criant de tristesse, et j'ai mis le pied sur le bord du bateau. L'eau m'attirait ; mais la Claude m'a retenu et m'a regardé d'un air qui m'a fait honte... J'ai repris l'aviron... seulement, mes idées me font peur, et voilà pourquoi je veux partir.

— Et qui me dit que tu seras plus sage loin d'ici ? objecta Robert. Que feras-tu si tu es pris là-bas du mal du pays ? Il n'y aura plus personne pour te défendre contre tes mauvaises pensées. Jureras-tu par ta communion de me revenir, sauf les jugements de Dieu ?

Urbain ne répondit pas.

— Tu vois, tu n'oses pas promettre, continua son père avec angoisse, tu n'as pas de confiance en toimême. Ou plutôt, tiens, veux -tu que je te dise? tu as

menti, malheureux ! Ta partance n'est qu'un coup de désespoir; tu veux être loin de nous pour rester maître de ta vie et la mettre à terre quand elle te pèsera trop lourd. Sois franc une dernière fois; avoue, malheureux, avoue !

— Eh bien ! que Dieu vous pardonne ! vous avez dit ce que je n'osais pas me dire à moi-même l s'écria Urbain, dont la douleur éclata 5 oui, si Dieu ne me redonne le goût de vivre, il faudra en finir. Oh ! ne me le reprochez pas, mon père; je me le reproche assez. Bien des fois j'ai frappé ma poitrine de rage en me disant : — Tu es un lâche ! — Et le souvenir de la Renée restait toujours le plus fort. Beaucoup, à ma place , croiraient qu'elle emploie quelque méchant charme pour me perdre; mais moi, je ne l'accuse point, je ne lui en veux pas ; non, après tout le mal qu'elle m'a fait, je la voudrais encore heureuse comme une reine.

— Alors, dit le passeur attendri malgré lui, c'est d'elle seule que dépend ta peine ou ton contentement.

— Hélas î reprit Urbain, dont la voix faiblissait, je ne l'ai pas voulu,, mais c'est la vérité. Je ne vous dirai pas comme je l'aime, mon père; non j'aurais honte do

l'avouer a un homme sage. Je puis vous assurer seulement qu'avec elle tout me serait bon : la misère, le plus rude travail , la mauvaise renommée \ elle me serait un remède à tout. Mais que sert d'y penser ? Sa gloire souffrirait trop d'etre la femme d'un passeur; je vois bien maintenant qu'elle me méprise... C'est M. Lenoir qu'elle veut... 11 ne quitte plus la maison neuve; aussi il n'y a pas à balancer, mon père ; il faut se dire adieu, quand ce devrait être pour jusqu'à l'éternité !

Ici l'attendrissement d'Urbain lui coupa la parole, et la Claude, qui vit les larmes gonfler ses paupières, l'entoura d'un de ses bras avec des gestes de compassion et d'amitié. Robert, debout devant le frère et la sœur réunis dans cet embrassement, les regarda quelque temps en silence. Un grand combat se livrait dans son cœur et se trahissait sur son visage en rapides changements d'expression. Enfin il passa la main sur son front comme pour chasser le nuage de pensées qui s'y étaient amoncelée? , releva la tête et aperçut des voyageurs au sommet de la rive escarpée. Se tournant alors vers la Claude et Urbain :

— Allons 1 s'écria-t-il brusquement, debout et aux avirons! voici qu'on arrive. Nous reparlerons de nos affaires sur l'autre bord.

Le frère et la sœur s'essuyèrent vivement les yeux et obéirent.

Les nouveaux venus étaient des charretiers de maître Richard ; ils amenaient des bœufs et des chevaux d'attelage qu'on embarqua avec quelque peine. Le bac franchit assez rapidement le premier quart du passage-, mais, arrivé au chenal, il dévia comme d'habitude, malgré les efforts des rameurs. Telles étaient, en effet, parfois les difficultés de la traversée, qu'on avait vu des diligences embarquées à minuit n'atteindre l'autre rive qu'à six heures du matin. Sans se prolonger à beaucoup près autant, le voyage fut assez long pour permettre à Robert de réfléchir, et, lorsqu'il arriva à l'autre bord, sa résolution était prise. Il aida lui-même à débarquer les attelages, fit à demivoix aux charretiers une recommandation qu'Urbain n'entendit pas ; puis, ramenant le bac à la cordelle jusqu'à la station de passage, il l'amarra à l'organeau et fit signe au jeune homme et à la sourde-muette de le suivre au logis.

La maisonnette du passeur était bâtie au bas del'escarpementqui bordait larivière. Le long du mur avaient été entassés des débris de vieux bacs, des avirons hors de service et des fragments de cordages qu'entremêlaient

des touffes de myrtes et des branches éparpillées de rosiers du Bengale, autrefois plantés par Urbain, maintenant abandonnés. L'habitation n'avait qu'un rez-dechaussée partagé en deux pièces, la première consacrée aux usages domestiques et garnie de lits clos à battants refermés; la seconde, sans destination particulière, où .les meilleurs meubles avaient été réunis. La petite fenêtre était garnie d'un rideau de coutil à carreaux. Au plafond se balançait un navire à la voile armé de canons de cuivre ; sur la cheminée, un enfant Jésus en cire; renfermé dans une cage de verre, était entouré des bustes de Paul et de Virginie ; au mur enfin, on avait suspendu deux cadres de bois noir avec les portraits de la famille royale et un bénitier de faïence surmonté d'une branche de buis bénit le dimanche des Rameaux.

Ce fut là que le passeur entra avec sa fille et son fils. Le silence qu'il avait gardé jusqu'alors, son air préoccupé, le choix du lieu où l'on ne venait que rarement, tout les avait préparés à un acte sérieux. La Claude demeura près de .la porte, l'air curieux et le regard aux aguets, tandis que le jeune homme s'avançait lentement jusqu'à l'armoire de chêne qui occupait le fond, et, appuyé à son angle sculpté, attendait que son père

prît la parole. Celui-ci se promena quelque temps sans rien dire, alla regarder à la fenêtre, puis se remit à marcher en silence.

Après une assez longue attente, le frère et la sœur échangèrent un regard de surprise; enfin celle-ci, moins patiente, adressa à Robert son cri interrogateur.

— Patience, patience ! répondit le passeur en lui faisant signe de la main.

Claude montra Urbain, qui attendait, la tête basse et les bras croisés.

— Je sais, reprit Robert ; il faut que le sort du gars se décide, et ea ne tardera pas ; mais il me manque encore quelqu'un.

— Qui donc , mon père? demanda le jeune homme.

— Tu vas le savoir, dit le passeur en prêtant l'oreille-, car, si je ne me trompe, voici qu'on arrive.

Un pas léger venait en effet de se faire entendre dans la pièce voisine et s'arrêta à la porte. Robert alla l'ouvrir. Renée parut sur le seuil.

A sa vue, la sourde-muette et Urbain poussèrent un cri de surprise ; la filleule du grand boisier s'arrête confuse.

— Pardon, dit-elle sans oser lever les yeux, je croyais trouver tout seul maître Robert... On vient de me dire qu'il voulait me voir... Le garçon charretier aura fait erreur?

— Excusez-moi, ma fille; il a dit ce qu'il devait vous dire, répliqua Letour; c'était bien vous que j'attendais.

A ces mots, il la prit par la main, la conduisit à un escabeau et s'assit lui-même vis-à-vis, dans le vieux fauteuil de famille.

— Il s'agit d'une affaire qui vous intéresse comme nous, la Renée, reprit-il après une pause. Voilà trois mois passés, nous avons causé ensemble d'une chose...

— Que je n'ai pas oubliée, interrompit vivement la jeune fille.

— Vous me l'avez prouvé, pauvre créature ! dit le passeur, et je vous en remercie; mais à cette heure, faut que je vous en reparle... et peut-être bien d'une autre manière. Le bon Dieu mène le monde comme il lui plaît, ma fille, et nous autres nous flottons à?sa volonté.

— Je vous écoute, maître Robert.

— Eh bien donc... pour lors... c'est'pour vous dire

que le gars Urbain est devenu triste, qu'il s'ennuie au pays, qu'il veut nous quitter...

La jeune fille se redressa et devint pâle.

— Ah I mon Dieu !... et... vous !... vous ne le retenez pas, maître Robert? demanda- t-elle.

— Je le voudrais, reprit le passeur ; mais il ne peut, soi-disant, demeurer davantage. Il a ici une trop grosse affliction dans le cœur.

— Mais peut-être que vous pourriez... la lui retirer... objecta Renée très bas.

Urbain ne permit point à Robert de répondre. Surpris d'abord de l'entrée de la jeune fille, puis des paroles prononcées par son père, il saisit enfin, avec une sorte d'emportement désespéré, l'occasion qui lui était offerte.

— Non , s'écria- 1— il , vous le savez trop bien que ni lui, ni la Claude, ni moi ne pouvons rien.

Et comme Renée s'était levée effrayée à cette espèce d'explosion :

— Oh ! ne sortez pas ! continua-t-il en faisant un mouvement vers la porte et avec une véhémence croissante ; laissomoi une fois tout dire ! Avant la séparation, je veux au moins décharger mon cœur. Sache2

donc bien, Renée, que si je veux partir, c'est que je ne peux plus endurer votre mépris !

La jeune fille laissa échapper une exclamation douloureuse qui semblait protester.

— N'est-ce pas le vrai mot ? reprit Urbain \ quand au lieu de vivre en bon voisinage comme autrefois, vous détournez la tête pour ne pas me voir ; quand vous ne répondez plus que par oui ou non à toutes mes demandes; quand j'ai reconnu que vous ne me vouliez plus de bien comme par le passé, et que peu vous importait de me voir ici ou là, en vie ou au cimetière !

La jeune fille joignit les mains et tourna vers le passeur des yeux voilés de larmes.

«— Entendez- vous... ce qu'il dit? balbutia-t-elle.

■» Vous n'avez qu'à lui répondre, ma fille, répliqua Robert.

— Oh ! non... pas moi ! reprit-elle ; moi, je ne saurais pas ce que je puis dire; mais vous, maitre Robert, au nom du Sauveur l dites-lui qu'il n'y a point de ma faute* qu'il fallait faire comme j'ai fait ! Vous qui êtes son père, redonnez lui de la force et de la joie.

— Ça sera difficile, dit le passeur. Je pourrais bien lui promettre que tout redeviendra comme autrefois j

mais ça ne suffira plus. A cette heure, pour le remettre debout sur son courage, faudrait lui dire que son amitié ne vous fait point affront et que la maison d'un pauvre passeur vous paraîtra aussi plaisante que la belle maison du grand boisier. Ne serait-ce point mentir, ma fille, dites-moi?

Renée, rouge et tremblante, ne put retenir davantage ses larmes; elle voulut cacher son visage dans son tablier; mais le passeur la pressa doucement de répondre. Alors se penchant sur son épaule, elle murmura :

— Consolez-le.. . n'importe comment...

Urbain, qui s'était approché pour entendre, jeta un grand cri et t mba à genoux de l'autre côté du vieillard, qui les enveloppa tous deux de ses bras. Quant à la sourde-muette, dès qu'elle eut compris ce qui venait de se passer, elle frappa Pun contre l'autre ses poings fermés, fit entendre son glapissement douloureux, et s'élança hors de la chambre en refermant la porte avec violence

UL

L'entretien se prolongea entre la jeune fille, Urbain et le passeur. Les craintes de ce dernier, d'abord pour le bonheur, puis pour l'existence de son fils, l'avaient amené à la résolution qui venait de s'accomplir. Obligé de renoncer à ses projets malgré les raisons données à la jeuneiille et des répugnances particulières dont il lui avait fait un secret, il ne voulut point que de nouvelles réflexions pussent, en ravivant les regrets, créer de nouvelles incertitudes. Ami des questions tranchées, comme tous les esprits simples et prompts, il proposa lui-même de parler sans retard au grand boisier.

L'inégalité de fortune des deux familles eût pu sembler un obstacle, si la filleule avait eu quelques droits

sur celle de son parrain; mais, restée orpheline et sans ressources, Renée n'avait rien à attendre de maître Richard. 11 ramenait trop souvent le souvenir des sacrifices auxquels l'avait forcé 1 éducation de la jeune fiile et l'avertissement qu'elle ne devait point attendre de dot, pour qu'on le supposât disposé à lui faire part de son opulence. L'important était donc de prévenir toute autre demande que le grand boisier eût peutêtre d'abord agréée sans préférence, mais qu'il n'eût point manqué de soutenir ensuite avec obstination. Les assiduités de M. Lenoir, ce jeune conducteur dont la Manon avait autrefois parlé, pouvaient inspirer à cet égard quelques inquiétudes. Urbain, qui s'en était montré malheureux et jaloux, les rappela de nouveau, et Renée avoua en rougissant que le jeune homme avait essayé plusieurs fois des aveux qu'elle avait eu quelque peine à interrompre. Son parrain lui-même s'était aperçu de sa recherche, et, depuis quelques jours, il y avait fait allusion plusieurs fois en riant.

Cette révélation rendait plus pressante la nécessité de parler à maitre Richard. 11 était alors absent ; mais il fut décidé que le passeur se rendrait chez lui aussitôt son retour, ferait connaître l'amour des deux jeunes gens, et solliciterait son agrément pour leur union,

En attendant, Renée s'en retourna à la maison neuve, et les deux Letour au bateau de passage.

ils y trouvèrent la sourde-muette, qui leur jeta un regard farouche et détourna la tête 5 mais aucun d'eux n'y prit garde. Urbain, tout au transport de son bonheur inespéré, ne voyait ni n'entendait rien. 11 marchait dans une sorte d'auréole, enivré, ébloui, et ne sentant plus la terre sous ses pieds. De son côté, Robert réfléchissait à la démarche qu'il allait faire, et semblait lutter contre quelque angoisse cachée.

Un certain temps s'écoula ainsi dans un silence qui ne fut troublé que par le galop de deux chevaux qui îetentit au sommet de la colline : c'étaient le grand boisier et M. Lenoir. Arrivés à l'entrée du chemin tournant, ils ralentirent le pas de leurs montures, et échangèrent quelques paroles, après lesquelles le jeune conducteur se dirigea vers les ateliers, et Richard vers la maison neuve. Urbain jeta alors un regard à son père, qui répondit par un signe de tête à cette sollici^ tation muette, quitta le bac, et rentra au logis pour se préparer à sa visite chez le parrain de Renée.

Cependant le grand boisier^ qui était descendu de cheval, venait d'entrer dans la première pièce du rez^

de chaussée, où sa filleule l'attendait. Le changement

de fortune n'avait pu changer ses habitudes. Bien que sa nouvelle maison eût été distribuée bourgeoisement comme il se plaisait à le dire, et qu'il y eût réservé un salon, une salle à manger et un bureau, la grande pièce destinée à la cuisine était la seule dont il fît ordinairement usage. C'était là qu'il prenait ses repas9 qu'il recevait ses ouvriers, qu'il prolongeait les soirées d'hiver avec quelques voisins pour n'allumer qu'âne lumière et qu'un feu, principe économique transmis par sa mère, auquel sa nouvelle position n'avait pu le faire renoncer.

Au moment où il entra, Renée venait de mettre son couvert sur le bout de la longue table de chêne placée près de la fenêtre. Dans le large foyer flambait un grand feu de traînes , devant lequel rôtissait un poulet mis en mouvement par un tourne-broche à contre-poids dont on entendait siffler le volant. Ce bruit et cette flamme firent épanouir le rude visage du grand boisier.

— Ah ! ah ! il paraît que j'arrive à point, s'écria-t-il en ouvrant ses narines aux succulentes effluves et jetant vers la volaille dorée un regard qui la dégustait d'avance. Mort Dieu! la fille, tu as bien fait d'être prête, car j'ai gagné en route la maladie des renards;

je ne rêvais que poules et chapons ! Voyons, à boire d'abord pour préparer les voies.

Il dégagea de son poignet la courroie qui retenait son bâton de voyage, et le déposa derrière la porte d'entrée. La jeune fille prit le pot do cidre placé sur la table, et voulut remplir le gobelet d'argent de son parrain ; mais il l'arrêta du geste.

— Non pas, non pas 1 reprit-il. Vingt dieux ! quand on a avalé le vent de nord-ouest pendant six heures, on a bien le droit d'y mêler un peu de cognac.

Renée apporta ce qu'il demandait. Il remplit à demi son gobelet, le vida d'un seul coup, puis, s'éclaircissant la voix et s'élargissant la poitrine, comme un homme qui reprend possession de lui-même :

— Eh bien ! à la bonne heure, ajouta-t-il en approchant une chaise de la table, maintenant tu peux servir, me voilà en état de grâce. Tonnerre ! quel dîner d'archevêque nous avons là, ma chère ! Dis donc, estce que tu attendais quelqu'un, hein ?

— Quel autre que vous pouvais-je attendre? demanda Renée.

Le grand borner hocha la tête et cligna de l'œil.

— Bien, bien, dit-il en se coupant une épaisse tranche de pain bis; mais on connaît les couleurs! Jq

mettrais ma main au feu qu'en me voyant partir ce matin avec le petit conducteur, tu as cru que je le ramènerais ici manger la soupe?

La jeune fille voulut nier.

— Quand cela serait, continua Richard, qui, pour ne pas faire refroidir le potage, s'était décidé à prendre la soupière ; le gars n'a rien de difforme, il me semble. Sans compter que c'est un fonctionnaire, comme ils disent, et qu'on l'a chargé de la réception de mes bois. Aussi que le diable me torde si je te blâme, ma chère ! tu as raison de lui vouloir du bien.

— Je puis vous jurer, mon parrain, que je ne pense point à lui, reprit Renée plus vivement.

— Pour lors tu es une ingrate , répliqua Richard, vu que lui il pense à toi.

La jeune fille fit un mouvement; il la guigna en ricanant.

— Ah! ça te fait sursauter, glorieuse que tu es! reprit-il ; voyez voir ces filles ! c'est plus faux que Taunage des colporteurs. Ça n'a pas l'air de se soucier du conjungo, et, au premier mot de mari, ça frissonne comme un cheval ombrageux. Ai] reste, je ne m'en dédis pas, le petit conducteur languit après toi."

r— J'espère que vous voulez rire , mon parrain,

CG sous les filets.

murmura la Renée, qui commençait à trembler.

— Malédiction 1 quand je te répète que j'en suis sûr ! s'écria le grand boisier en frappant la table du poing ; et la preuve, c'est qu'il me l'a avoué !

— Lui?

— En personne, la belle ! et il n'a pas pris de chemin de traverse : après m'avoir raconté la chose, il m'a tout simplement demandé à t'épouser.

— Mais... vous n'avez pas répondu? interrompit la jeune fille anxieuse.

— Qu' est-ce que c'est? Vous me croyez donc bien mal élevé? reprit Richard. — Apprends, la fille, que toute demande mérite une réponse -, je lui ai dit que je te parlerais de la chose, et que, pour ma part, je n'y voyais pas d'inconvénients.

— Mais moi, je puis en voir, répliqua la Renée trèstroublée; au nom du ciel , mon parrain, n'encouragez pas M. Lenoir, ne lui faites aucune promesse!

Le grand boisier déposa son couteau et sa fourchette en se retournant vers la jeune fille.

— Comment! s'écria-t-il, voici du fruit nouveau! Tu me donnes des ordres, je crois ?

— Dieu m'en garde ! interrompit Renée tremblante. -~ Tu refuses un gars qui me convient, continua

Richard en frappant la table ; tu veux faire ta volonté à la place de la mienne ?

— Maïs... mon parrain... bégaya la jeune fille.

Il lui saisit les deux mains et l'attira brusquement à lui.

— Voyons, faut que ça soit clair et limpide, ajouta* t— il en jurant ; approche un peu ici, approche, je te dis, que je voie dans le blanc de tes yeux ce que tu as au fond de l'âme ; c'est- il vrai que tu ne veux pas du petit conducteur, hein? — Réponds, sans phrases, oui ou non?

— Eh bien ! non, bégaya Renée.

Le sang monta au visage du boisier, dont les yeux s'injectèrent»

— Non ! répéta-t-il en secouant les bras de sa filleule avec colère ; tu as dit non! Ah ! mille bons dieux ! faudra que tu m'expliques ce mot là. Parle, mauvaise chrétienne, parle vite ! je veux savoir ce qui t'empêche d'épouser le conducteur.

— Je crois que je pourrai vous le dire, monsieur Richard, interrompit le passeur, qui venait de pousser la porte entr'ouverte, et qui,' arrêté à l'entrée, avait entendu les ^derniers mots prononcés par son voisin.

Celui ci fit un demi-tour vers le nouveau venu.

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