‹ Sous les filets--scènes et murs des rivesChapitre 2 sur 4 · C8 SOUS LES FILETS · texte numérisé non relu

C8 SOUS LES FILETS

— Qu'est-ce qu'il te faut à toi? s'écria-t-il, qui estce qui t'a demandé? que viens-tu faire ici?

— Un peu de patience, dit le passeur, vous allez le savoir.

Il avait refermé la porte derrière lui : le grand boisicr s'aperçut alors qu'il portait son pantalon et sa veste de drap vert, et tenait à la main son chapeau neuf, costume exclusivement réservé au dimanche et aux grandes occasions. 11 roulait de plus entre ses doigts un papier que l'œil exercé de l'entrepreneur reconnut aussitôt.

— Au diable! je gage qu'il m'apporte son compte? dit- il avec la mauvaise humeur qu'excitait invariablement chez lui la perspective d'uu mémoire à solder.

— C'est la vérité, dit Robert en tendant le papier ; la note des transports de marchandises faits par notre bac pour maître Richard m'est tombée tout à l'heure sous la main, et je l'ai prise à cette fin que la Renée fasse elle-même les calculs de ce qui nous est dû...

— C'est bon, interrompit le boisier, qui cherchait un subterfuge pour éloigner cette vérification; mais quand tu es entré, il s'agissait d'autre chose.

— Ah! oui, dit Robert un peu embarrassé; maître

Richard, il m'a semblé, parlait des idées de M. Lenoir à propos de la Renée...

— Qui le refuse, acheva le grand boisier, et il paraîtrait que tu en sais la cause, toi ?

— Ca se pourrait tout de même, reprit le passeur en souriant, et m'est avis que vous devez bien aussi vous en douter, maître Richard : quand une jeunesse refuse un mari, on peut toujours croire qu'elle pense à quelque autre.

— Ah ! c'est donc ça ? interrompit Richard, qui fixa sur la jeune fille des yeux menaçants : la pèlerine a trouvé elle-même son pèlerin? Eh bien! sang de Dieu! je suis bien aise de le connaître! Son noml voyons son nom?

Renée fit un geste pour empêcher le passeur de répondre ; mais il était trop avancé et eût d'ailleurs rougi de reculer.

— Notre voisin doit le connaître, répliqua-t-il, lui qui appelle tous les jours le gars Urbain pour le passage.

— Quoi! ce serait ton fils?

— Vous l'avez dit.

Le grand boisier frappa des deux mains sur la table et se leva.

— J'aurais dû m'en douter! s'écria-t-il : on passait le bac trop souvent, tôt ou tard le feu devait prendre aux étoupes; mais j'en suis fâché, mon vieux, le petit conducteur est mieux notre fait, et ton gars n'a qu'à chercher ailleurs,

La jeune fille baissa la tête en joignant les mains; Robert ne parut point accepter cette réponse comme définitive.

— Maître Richard doit se rappeler que rien ne peut se faire sans la Renée, dit-il, et, pour sûr, elle ne donnera son consentement qu'à celui qui aura son amitié.

— Tu crois? répondit l'entrepreneur ironiquement; eh bien! moi, je te dis que je la conduirai au prêtre comme on conduit un enfant à l'école; entends-tu bien?

— Faudra voir ça , reprit le passeur en secouant la tête, et faut croire qu'elle dira sa volonté.

— Qu'elle la dise alors! interrompit Richard; tonnerre du ciel! qui l'en empêche? Allons, tout de suite!... Tl ne s'agit pas de pleurer en dessous et de rouler les rubans de son tablier; parle! parle!

La jeune fille souleva les yeux, puis les rebaissa toute tremblante.

— Mon parrain doit savoir que personne n'est maître de sa préférence, dit-elle timidement.

— Au diable ! il ne s'agit point de savoir qui tu préfères, mais qui tu épouseras, reprit l'entrepreneur.

— Et pourquoi mon parrain n'écouterait-il pas la demande de maître Robert ? ajouta Renée très-bas.

— Pourquoi? répéta le grand boisier; mais, mille damnations! tu n'as donc pas compris? Je viens de te le dire : parce que le petit Lenoir te convient, qu'il a une place, qu'il peut me servir pour mes fournitures, que nous ne trouverons jamais une pareille occasion, et que c'est un vrai numéro gagné à la loterie.

— Pour vous peut-être, maître Richard, dit le passeur ; mais la Renée a idée de se marier un peu pour son compte.

— Et pour celui de ton fils, pas vrai? répondit l'entrepreneur. Ah ! je vois la chose à cette heure! vous avez entortillé la petite, et tu voudrais la pousser à me désobéir; mais que je sois damné si elle porte jamais le nom de ton gars !

— Faut pas jurer plus qu'on ne peut tenir, dit le passeur d'un ton de calme affecté ; notre voisin oublie que la Renée ne lui est rien, et qu'il n'a aucun droit pour l'empêcher de choisir à sa fantaisie.

— Plaît-il ? s'écria Richard, qui se promenait à grands pas et s'arrêta court ; tu dis que la Renée ne

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m'est rien! Ah ! vingt dieux ! approche un peu ici, toi, pour lui répondre; puisque tu ne m'es rien, demandelui pourquoi tu coupes ton pain à ma miche, pourquoi tu prends un morceau de mon toit et un coin de mon feu!

— Je sais tout ce que je vous dois, mon parrain, interrompit la jeune fille, gagnée par les larmes.

— Non, non, je n'ai aucun droit, interrompit le grand boisier exaspéré ; pour lors , qu'il te dise qui t'a empêchée d'aller à l'hôpital, qui t'a acheté la jupe que tu portes, qui a payé ta pension au couvent.

— C'est votre intérêt, répliqua Robert, qui s'animait malgré lui à la colère de son interlocuteur ; faut point parler de générosité ni de bon cœur , maître Richard; si vous a^ez élevé l'enfant, c'est que vous l'avez vue grandement laborieuse et avisée; vous vous êtes dit qu'un jour venant elle vous rembourserait vos avances, et de fait ce jour est venu, car ce n'est pas une petite épargne pour vous que d'avoir une domestique sans gages et un commis qui ne coûte rien.

— Eh bien! quand cela serait? répliqua l'entrepreneur, qui, comme tous les hommes violents, se réfugia dans le cynisme, faute de bonne réponse ; si ce que j'ai fait est un marché, il oblige les deux parties, pas

vrai ? ma dépense en argent, faut qu'on me la rende en obéissance, sans quoi on me vole ! La Renée estelle une honnête fille ? pour lors qu'elle le montre par une reconnaissance qui me profite ; c'est à cette condition que je la loge et que je la nourris. — • Qu'as-tu à répondre ?

— J'ai à répondre, dit Robert, que la fille est quitte avec vous depuis longtemps, maître Richard, et que, pour ce qui est de l'avenir, elle a une maison ici près où on la recevra, non pas comme une mercenaire qui doit payer en services ce qu'on lui donne, mais comme une fille à qui on ne demande que d'être heureuse et de bonne amitié. A cette heure, c'est à elle de se décider.

Il regardait la Renée, qui , appuyée au mur, les bras pendants et la tête baissée, semblait en proie à une hésitation pleine d'angoisse.

— Il n'y a qu'un mot qui serve, continua Robert avec un peu d'impatience ; si le cœur n'est plus tourné du même côté, il faut l'avouer franchement ; j'irai dire à Urbain que nous nous étions trompés.

— Ah ! ne croyez point cela, interrompit la jeune fille en tendant ses mains jointes vers le passeur.

11 les saisit vivement.

— Alors vous êtes toujours dans les mômes idées? demanda-t-il en baissant la tête vers Renée.

— Toujours ! répéta celle-ci, qui se pressa contre lui.

Il l'enveloppa d'un de ses bras.

— Vous entendez, maître Richard, dit-il d'un ton résolu, l'enfant a fait son choix, et il ne servirait à rien de vouloir l'empêcher, vu que nous sommes là pour l'aider au besoin, et qu'elle est notre fille à cette heure.

— Oui da ! s'écria le grand boisier avec un éclat de colère, eh bien ! qu'elle aille aux cinq cents diables! Partez, je ne vous retiens pas, mais toi, malheureuse! quand tu retourneras, à la Toussaint, sur la tombe que j'ai payée pour ta mère, souviens-toi de lui dire comment tu m'as quitté pour que j'aie une décharge devant la morte.

Renée ne put retenir un sanglot.

— Pourquoi pleurer ? continua durement Richard, te souviens-tu seulement du dernier jour où elle m'a fait venir et où elle était là, sur son lit, la mort dans les yeux? Tu avais un bras sous sa tête, et tu la baisais sur ses cheveux gris. . . mais tu l'as déjà oublié !

— Oh ! non ! interrompit la jeune fille, qui à ce souvenir fondit en larmes.

— Alors, si tu t'en souviens, reprit le boisier, répète-moi un peu ce qu'elle a dit.

— Elle a dit.,, qu'elle me confiait.., à votre générosité... bégaya Renée.

— D'abord ; mais ensuite elle t'a parlé, à toi ?

— A moi... elle m'a recommandé de ne jamais oublier ce que vous feriez à mon avantage.

— Ce n'est point ça ! cria l'entrepreneur en frappant du pied, elle t'a ordonné de m'a voir en grande amitié et révérence, — ce sont les mots qu'elle a dits, — de ne rien faire sans mes conseils, de m' obéir comme à elle-même... Est-ce vrai, dis?

La jeune fille fit un signe affirmatif.

— Et toi, ajouta Richard, tu as promis... promis en pleurant, comme à cette heure. La malheureuse t'a crue, elte est morte dans sa confiance , et tu lui mentais !

Renée essaya de protester.

— Tu lui mentais! répéta-t-il avec emportement, car aujourd'hui, pour suivre un amoureux, tu marches sur ta promesse, tu t'enfuis de là où ta mère t'avait mise!... Va donc! cours chercher ta honte! suis le gars Urbain, qu'il fasse de toi son plaisir ! Si les morts

nous voient, les os de ta mère en trembleront sons terre ; mais rappelle -toi bien que ce sera à toi seule de lui rendre compte au grand jour !

Il avait fait un pas pour sortir, Renée l'arrêta. A mesure qu'il parlait, elle s'était lentement détachée du passeur. Droite, éplorée, les deux mains croisées sur sa poitrine, elle semblait se débattre dans une lutte suprême. Enfin, aux derniers mots de son parrain, elle ferma les yeux, étendit le bras de son côté et murmura :

— Je tiendrai ma promesse, je ne ferai rien contre votre volonté.

Robert voulut se récrier.

— Ah! ne dites rien, mon père, ajouta-t-elle avec une supplication si tendre, que le vieillard s'arrêta tout troublé; il faut contenter celle qui est au cimetière... J'ai promis d'attendre le congé de mon parrain, je l'attendrai. Dites seulement à votre fils que si je ne suis pas sa femme, je ne serai celle de personne.

Et, sans attendre une réponse, elle porta les deux mains à son visage, courut à une des portes, et disparut.

Il y eut après son départ un moment de silence. Robert atterré restait les yeux fixés suf la porte par

laquelle elle avait fui. Le grand boisier s'était approché de la table ; il remplit machinalement son gobelet, le vida, puis, s' adressant au passeur :

— Tu as compris, dit-il d'un air sombre ; voilà qui est fini... Maintenant tu peux retourner à ton bac.

Robert baissa la tête et demeura immobile.

— Eh bien! est-ce qu'il est sourd? reprit l'entrepreneur. Allons, en route! Qui t'arrête? Attends-tu donc encore quelque chose?

Son regard rencontra la note déposée sur la table.

— Ton mémoire peut-être, ajouta-t-il. Au fait, j'aime mieux régler tout de suite pour en finir... Voyons, la petite prétend qu'avec le livre c'est l'affaire d'un moment.

Il alla prendre sur une étagère le vieux Barème et l'apporta au bout de la table, où se trouvaient déjà un encrier, des plumes et plusieurs registres. A la vue du volume recouvert de parchemin, les sourcils grisonnants du passeur se rapprochèrent : un éclair traversa ses yeux, et il parut en proie à une agitation singulière ; mais maître Richard ne s'aperçut de rien. Il s'était mis à relever les chiffres du mémoire où les transports effectués à son profit étaient seuls indiqués, afin d'en composer un total auquel il pût appliquer ensuite les

calculs tout faits du Barème ; mais, moitié par préoccupation, moitié par inexpérience, il s'embrouilla, recommença à plusieurs reprises, et finit par jeter sa plume en jurant.

— Que l'enfer confonde tes chiffres! s'écria-t-il ; aussi, pourquoi m'apporter des calculs à faire quand je ne devrais avoir qu'à les vérifier ? Reprends ton mémoire et établis le compte toi-même.

— C'est facile, reprit le passeur, surtout si maître Richard veut me prêter le livre.

Le grand boisier le lui poussa en se levant.

— Et surtout fais vite, ajouta-f-il. Ce soir, je vais à La Roche, chez le notaire; il faut qu'à mon retour tu me remettes la note. Demain tu seras payé, et puis plus rien entre nous -, j'achète un bateau pour mes transports, et j'envoie ton bac au diable.

Le passeur reprit le compte avec le vieux Barème et sortit sans répliquer.

Urbain attendait le retour de son père avec anxiété; mais celui-ci trompa son impatience en lui annonçant qu'il n'avait pu voir seul maître Richard, et qu'il fallait remettre l'explication au lendemain. Il ajouta qu'il s'était assuré un tête-à-tête avec le grand boisier en s'engageant à lui apporter différents reçus promis depuis longtemps et qu'il fallait réclamer à Marzeau. Ainsi qu'il le pensait, le j^eune homme proposa de les aller chercher sur-le-champ et se mit en route malgré l'heure avancée.

Dès qu'il fut parti, le passeur laissa la Claude à la garde du bac et rentra au logis, où il resta longtemps enfermé. Lorsqu'il en sortit enfin, il avait repris ses habits de travail et tenait à la main son harpon nouvellement reforgé.

Qui eût pu étudier l'expression de ses traits y eût remarqué quelque chose de plus sombre et de plus résolu que d'ordinaire ; mais la nuit déjà descendue ne permit point à la Claude d'y prendre garde. Lorsque son père entra dans le bac, elle était accroupie, selon iion habitude, la tête sur ses deux mains et les coudes sur ses genoux. Le passeur ne parut point la voir au premier instant. Il resta debout àl'extrémitédubateau, et arrêta son regard d'abord sur la maison neuve, où brillait une lumière, puis sur les coteaux et sur la rivière qu'enveloppait la brume de nuit.

L'inondation qui se retirait y avait apporté de toutes parts des arbres déracinés, des débris de toitures, des meules de paille à demi submergées qu'on voyait passer vaguement dans les ténèbres. Un vent triste, qui soufflait de l'ouest, apportait par rafales les rugissements de la houle contre les rocs de Tréhiguier. Poussée par son souffle, la marée montante refoulait les hautes eaux de la rivière, qui revenaient sur ellesmêmes en tourbillonnant avec des rumeurs sinistres. Le passeur parut consulter tous ces signes; il s'assura que la gaffe et les avirons étaient à leur place; puis, s'avançant vers la Claude, il lui appuya la main sur l'épaule.

La sourde-muette se redressa d'un élan comme s'ii eût touché à un ressort. Robert lui fit signe de le suivre à l'autre bout du bateau, et là commença entre eux un de ces entretiens par gestes dont nous avons déjà parlé. Bien qu'habituée à ce langage muet, la Claude sembla au premier instant avoir quelque peine à comprendre. Robert dut répéter plusieurs fois les mêmes explications ; elle parut d'abord surprise, puis inquiète; mais îl coupa court à toute observation par un signe qui ordonnait l'obéissance aveugle et immédiate. La sourde-muette s'inclina d'un air soumis, prit le harpon qu'elle cacha au fond de la barque, et s'accroupit à sa place accoutumée.

Presque au même instant une ombre parut au penchant du coteau, et une voix se mit à héler :

— Hé! du passage!

— Arrive! cria Robert.

L'ombre s'engagea dans la descente, et atteignit la station. C'était le grand boisier en costume de voyage. Il franchit la planche d'embarquement, et gagna le milieu du bac -, où il resta debout sans rien dire, enveloppé dans sa peau de chèvre et les deux mains sur son bâton. Le passeur, également silencieux, s'approcha de la planche, qu'il rejeta à terre, et s'empressa

de pousser au large. La Claude saisit alors un des avirons, tandis que son père s'emparait de l'autre, et la barque, tournant sur elle-même, commença à couper en biais le fil de la rivière.

Au premier moment , on n'entendit que le bruit régulier des rames mêlé au clapotement des eaux ; mais, dès que la rive eut disparu dans la nuit, le passeur ralentit le mouvement de son aviron, et, s'adressant au grand boisier, il dit brusquement :

— Maître Richard ne sera point parti , je suppose, sans avoir consolé la Renée par quelque bonne parole ?

L'entrepreneur fit un mouvement de surprise.

— Que t'importe ? répliqua-t-il ; occupe-toi de ta rame, l'essoufflé, et ne bavardons pas.

— J'ai espérance, reprit Robert sur le même ton, que, la mauvaise humeur du boisier une fois passée, il n'aura pas abusé de ce qu'avait dit la chère créature, et qu'il ne voudra pas faire son malheur et celui du gars Urbain.

— Le malheur de ton fils ? dit Richard avec un rire haineux; que je sois damné si j'en ai plus de souci que du bouillon d'eau qui passe là sous notre barque ! Que me fait à moi sa tristesse ou son contentement?

LE PASSEtJR D/ELA VILAINE. 83

Est-ce qu'il y a donc quelque chose de commun entre nous?

— Qui sait? dit Robert de son même accent ferme et calme ; les passeurs voient un peu dans la vie de tout le monde, maitre Richard; il ne faut jamais leur heurter trop durement du coude dans le cœur, de crainte qu'ils ne se fâchent, et que de male-rage ils n'aillent dire des choses qui vous mettraient dans l'embarras.

— Par tous les diables! je t'en défie, s'écria l'entrepreneur.

— N'en faites rien , reprit Robert en secouant la tête; voilà pas bien long-temps qu'en passant de même ici avec les gens de l'autre bord, vous m'avez poussé à bout , et qu'il m'a fallu raconter une histoire... que vous ne devez pas avoir oubliée.

— Moi! quelle histoire? demanda le grand boisier ; que je sois damné si je sais de quoi tu veux parler !

— ^Àhi vous ne vous souvenez plus? reprit ironiquement le passeur; eh bien donc! ce jour-là vous m'avez forcé à raconter comment avait été tué Antoine Rurel.

— Possible, dit Richard; qu'est-ce que ça me fait moi ?

— Ça fait, continua Robert , que , si je ne m'étais pas retenu, j'aurais pu en dire davantage.

— Quoi donc ?

— J'aurais dit que je n'avais pas seulement vu l'assassin, mais aussi... que je l'avais reconnu !

— Toi ! répéta Richard, c'est impossible ! comment aurais-tu pu le distinguer dans la nuit?

— Au clair de lune.

— Mensonge! il n'y en avait pas.

— Vous y étiez donc pour le savoir? s'écria Robert, qui le regarda en face.

Richard se troubla et devint d'une pâleur livide.

— Misérable ! bégaya-t-il, prends garde à ce que tu vas dire... Je comprends ton projet... Tu veux m'effrayer... pour me faire consentir au mariage de la Renée avec ton fils ;... mais il ne suffit pas d'une accusation.. ,

— Vous avez raison, dit le passeur; ne craignez rien, il y aura une preuve , et celle-là, vous ne la nierez pas, car vous l'aurez fournie vous-même.

— Que veux-tu dire?

— Quand l'affaire de Burel a été instruite, maître Richard s'était sagement absenté, reprit Robert; aussi n'a-t-il pas su , faut croire, qu'on avait retiré de la

plaio du mort la bourre du coup de fusil qui l'avait tué. C'était un morceau de feuille d'un vieux livre, et la justice avait inutilement cherché le reste de la page ; mais moi, je l'ai trouvé.

— Où cela?

— Dans votre Barème.

Le grand boisier ne put retenir un cri étouffé.

— Or, comme je l'ai à cette heure chez nous , continua Robert, vous concevez que je peux l'apporter, aux juges, qui recommenceront l'affaire , et, une fois sur la vraie route, il n'auront pas de peine à deviner pourquoi le contre-maître qu'Antoine Burel voulait congédier a trouvé plus avantageux de mettre luimême son bourgeois sous terre, à cette fin de succéder à ses marchés et de faire fortune à sa place.

— Tu ne feras pas ça, Robert, tu ne le feras pas ! dit Richard les dents serrées et l'œil plein de flammes.

— C'est à savoir, reprit le passeur. Je me suis tu autrefois, parce que je me disais toujours que la nuit les meilleurs yeux peuvent nous tromper ; mais depuis quelques mois je suis sûr, j'ai une preuve : aussi du diable si la Renée reste plus long-temps sous votre volonté ! Sa mère ne peut parler de dessous terre, sans quoi elle la dégagerait de sa promesse.-— Si donc.

pour lui rendre sa liberté, il faut vous ôter la vôtre, que Dieu vous secoure! aussi vrai que j'ai une barque sous les pieds, je déclarerai tout!

— Tu n'en auras pas le temps! cria Richard.

Et, se jetant sur le passeur, il le renversa au bord du bac en s'ef forçant de le précipiter au dehors. Un cri sauvage et la pointe d'un fer aigu qui lui déchirait la poitrine l'obligèrent à se rejeter en arrière. La sourdemuette était devant lui le harpon à la main et prête £ frapper.

— Bien, la Claude! cria Robert en se relevant; par mon salut, elle a compris la recommandation, et j'avais bien fait d'être sur mes gardes. — Allons , maître Richard, c'est fini de rire; passez à l'autre bout du bac, et pas de farces, ou je vous harponne comme un saumon! — A la rame, la Claude! nous voilà à la dérive, et, si le jusant nous prend, nous n'arriverons pas ce soir.

En parlant ainsi, le passeur avait repris à la sourdemuette son harpon et indiqué la proue au grand boisier d'un ton qui n'admettait pas de discussion : celui-ci obéit lentement, et la barque, jusqu'alors presque stationnais dans le remous formé par les mouvements

contraires du flux et du courant, recommença à avancer sous l'effort des avirons.

Robert ramait à l'arrière, la main à portée de son arme et sans quitter des yeux l'entrepreneur, qui s'était assis à l'avant , ramassé sur lui-même comme une bête fauve. Étourdi par la révélation du passeur, il restait là, immobile, sans parole et sans résolution. Comme il arrive le plus souvent aux hommes dont la violence a longtemps triomphé, toute son audace s'était subitement écroulée devant ce danger inattendu ; il cherchait en vain à la ressaisir ; une insurmontable épouvante faisait courir le frisson dans ses cheveux, et de larges gouttes de sueur glissaient le long de ses tempes. De quelque côté qu'il se retournât, il trouvait une menace ou une honte. Tombé à la merci du père d'Urbain, il ne voyait d'autre moyen de salut que le compromis proposé ; mais son orgueil se révoltait à l'idée de l'accepter. Pour échapper à Robert en se vengeant de lui, il eût donné la moitié de sa vie ; mais il flottait entre mille projets aussitôt abandonnés que conçus.

Cependant le bac avançait toujours et finit par atteindre l'autre bord. Au choc de la proue contre la rive, le grand boisier se redressa avec un soubresaut

et fit un mouvement pour s'élancer à terre; mais i] s'arrêta tout à coup , parut encore balancer , et se retourna enfin vers le passeur.

— Peux-tu me jurer que tu n'as fait connaître à personne ce que tu viens de me dire? demanda-t-il sourdement.

— Maître Richard est le premier qui en ait entendu parler, répliqua Robert, et il dépend de lui d'être le dernier.

— Tu le promets?

— Sur mon honneur et sur ma part de paradis, pourvu que vous permettiez à votre filleule d'épouser Urbain !

— Qu'elle l'épouse donc et que Dieu les confonde ! s'écria l'entrepreneur; mais tu me rendras le livre...

— Le jour de la noce, en sortant de l'église.

Aucune condition n'était plus propre à hâter le mariage. Loin d'y mettre de nouveaux obstacles, maître Richard s'occupa lui-même d'en presser les préparatifs.

De nouvelles réflexions et des circonstances imprévues vinrent d'ailleurs modifier ses dispositions. Sa première colère apaisée, il s'était dit que le plus sûr moyen de s'assurer la discrétion du passeur était de

lier à ses intérêts les intérêts d'Urbain. Il connaissait l'intelligence et l'activité du jeune homme. Une nouvelle adjudication l'appelait lui-même dans la Loire- • Inférieure : il proposa de laisser à Urbain et à Renée l'administration du chantier de La Roche et l'exploitation de la Bretèche. Le traité fut conclu et bientôt suivi de la bénédiction nuptiale.

Les invités sortaient de l'église avec les époux, lorsqu'ils rencontrèrent les principales autorités du département, qui descendaient également vers la Vilaine pour l'inauguration du nouveau pont. On l'aperçut bientôt orné de branches vertes et chargé d'une multitude qui semblait suspendue sur l'abîme comme une guirlande humaine. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants accourus de toutes les paroisses couvraient les coteaux. Le soleil, d'abord enseveli dans les brouillards de décembre , sembla vouloir saluer la nouvelle merveille; ses rayons dissipèrent tout à coup les nuées, et, tombant en nappe lumineuse, éclairèrent un navire qui passait à toutes voiles sous les pieds de la foule. A cette vue, une immense clameur d'admiration s'éleva, et les fanfares militaires, répétées d'écho en écho, allèrent porter au loin l'annonce de cette nouvelle victoire de l'industrie humaine.

Tandis que les deux rives retentissaient ainsi d'applaudissements, une barque silencieuse traversait la rivière déserte : c'était celle de Robert. Il vit et entendit tout sans détourner les yeux , ni prononcer une parole. Seulement, arrivé sur l'autre bord, lorsque les passagers furent débarqués , il arracha la planche sur laquelle était inscrit le numéro du bac avec le nom du passage, la brisa sous ses pieds, en jeta les débris au courant, et les regarda fuir jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans les eaux. C'était l'adieu dernier et irrévocable aux lieux que lui et les siens avaient si longtemps habités. Aussi, le lendemain, quand l'aube se leva sur le pont merveilleux et éclaira, dans la maison neuve, la fenêtre à rideaux blancs des deux nouveaux époux, la barque de Robert se perdait déjà dans les brumes de Tréhiguier, emportant le vieux passeur et la sourde-muette. Fidèles à leur destinée, ils allaient unir au loin avec ce qui finit, laissant les plus jeunes commencer avec ce qui commence.

Voyez-vous cette image de nymphe appuyée sur l'urne symbolique ? Sa blonde chevelure est couronnée de saules argentés, son œil bleu et doux se perd dans le vague du ciel, ses mains pleines de fruits s'étendent vers un groupe d'enfants, et son beau corps, mollement couché, ondoie parmi les herbes fleuries. — C'est la Loire telle que l'art a pu la traduire dans le marbre, telle qu'après l'avoir vue, votre imagination voudrait la personnifier. Ailleurs dominent la force, l'impétuosité, la grandeur; ici c'est la grâce et la fécondité. Dans son cours de plus de cent quatre-vingts lieues, la rivière couleur d'épis, ainsi que l'appelle un vieux chroniqueur, roule à travers les prés, les vignobles, les bois, les grandes cités, sans rencontrer un

seul instant la solitude ni la stérilité. De sa source à la mer, le regard n'aperçoit sur les deux rives que troupeaux qui paissent, toits qui fument, laboureurs qui conduisent leurs attelages en chantant. L'onde elle-même coule sans bruit sur son lit de sable, au milieu des lies panachées d'osiers, de saules, de peupliers. Il y a dans tout le paysage une douceur un peu monotone, mais charmante, une demi-pâleur qui donne à ce qui vous entoure je ne sais quel attrait de nonchalance opulente. C'est presque un coin d'Arcadie, avec plus d'eau et moins de soleil.

Sur le fleuve vit une population qui participe à son caractère. Elle n'a ni la turbulence railleuse des bâte liers de la Seine, ni la violence de ceux du Rhône, nj la gravité des caboteurs du Rhin. Le marinier de Loire est d'humeur paisible, fort sans rudesse et gai sans enivrement ; il laisse couler sa vie entre les réalités comme l'eau qui le porte entre ses deux rives fertiles. Sauf exception, il n'a à subir ni l'esclavage des écluses, ni le pénible labeur de la rame, ni les ennuis du halage; le vent qui court librement dans l'immense bassin du fleuve lui permet de le monter et de le descendre à la voile. Debout près de l'énorme gouvernail, le patron veille seulement à la direction de la barge,

tandis que sfes matelots aident à la marche en piquant de fond avec une perche ferrée. De loin en loin, quelques paroles s'échangent sur ce ton élevé des gens accoutumés à parler sous le ciel; le novice fredonne la fameuse chanson du Marinier de Loire; on envoie à la barge qu'on croise un joyeux salut, ou Ton en reçoit un utile renseignement, et tous gagnent ainsi l'amarrage du soir, où les équipages que la brise et le courant ont également favorisés se rencontrent au cabaret adopté par la marine de la rivière.

Un de ces hasards de navigation venait de réunir à l'auberge du Grand -Tare de Chalonnes les mariniers de la charreyonne récemment construite l'Espérance et du futreau le Drapeau-Blanc (1). On était à la fin de janvier 1819, la neige couvrait depuis longtemps la terre, et un grand feu brillait dans la salle basse de l'auberge, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Les confrères de l'eau attendaient

(1) Les charreyonnes et les futreaux sont, comme les pyards, les chalans, les gabarres, des bateaux en usage sur la Loire. La grandeur de la barque et quelques détails d'armement les distinguent Fun de l'autre. Le futreau est généralement de moindre dimension que la charreyonne; autrefois il y en avait de couverts qui servaient au transport des voyageurs.

le souper en buvant autour d'une grande table de chêne tachée de vin, et aux quatre coins de laquelle un convive jovial avait cloué quatre petits sous de cuivre pour ornement. Les voix des mariniers retentissaient joyeusement, mêlées de rires et de jurons, quand la porte de l'auberge, que la rigueur de la saison avait fait refermer contre toutes les habitudes du pays, fut brusquement ouverte. A la bouffée d'air froid qui entra avec le nouveau venu, tous se retournèrent et reconnurent Antoine Prohibé : c'était le sobriquet donné à maître Lézin, ancien marinier, devenu pêcheur de Loire et plusieurs fois condamné à l'amende et à la prison pour s'être servi de coverés ou de tramaux (1) à petites mailles défendus par les règlements. Lézin était un de ces cyniques de bas étage qui, trouvant l'hypocrisie gênante, se donnent le franc parler du vice. Pour prévenir les accusations, il s'était fait son propre accusateur, et, debout sur sa mauvaise réputation, il s'y montrait avec complaisance comme sur un piédestal ; à force de drôlerie, il faisait passer son immoralité. Beaucoup d'honnêtes gens en riaient, le»

(1) Filets en usage parmi les pêcheurs de Loire ; la largeur des maillas est fixée par les règlements, afin qu'on ne dépeuple pas la rivière en péchant le poisson trop petit*

timides par fausse honte, les hardis pour ne point paraître trop faciles à effaroucher, et Lézin se trouvait fortifié par cette complicité du rire.

Les mariniers saluèrent son entrée par une exclamation de bienvenue équivoque; mais il parut la prendre en bonne part.

— Bonjour, les enfants, bonjour et bon an! dit-il avec le ricanement effronté qui lui était habituel.

Et s'adressant à un beau jeune homme de vingtcinq ans qui, malgré le froid, portait le costume ordinaire des mariniers, veste courte, pantalon bleu serré à la taille par une ceinture d'étamine rouge, cravate de coton nouée en mouchoir, petit chapeau ciré et escarpins ronds enrubannés :

— Eh! te voilà donc, petit André? ajouta-t-il; tu étrennes une charreyonne flambant-neuve, qu'on dit.

Puis, se tournant d'un autre côté :

— Salut et respect , maître Méru, ainsi qu'à ton neveu François et à tous les autres ! Dieu me damne, il n'y a ici dans le moment que des chrétiens assez à leur aise pour être honnêtes gens !

— C'est-à-dire que tu ne te comptes pas alors ^ monsieur Prohibé , fit observer Méru avec une gaieté qui masquait imparfaitement son mépris.

— Les gens d'esprit ne se comptent jamais quand ils se trouvent parmi des innocents, répliqua Lézin d'un ton d'aisance effrontée; mais que le diable me tortille si je ne croyais le futreau de maître Méru déchargé et reparti!

— Tu ne savais donc pas que je restais ici pour attendre un fret ?

— Un fret! répéta le pêcheur; les seigneurs de Chalonncs t'auraient-ils chargé de voiturer leur quenouille (1)?

— Non pas une quenouille, mais quelqu'un qui a appris à s'en servir.

Lézin suivit le regard du marinier qui s'était dirigé vers le foyer, et y aperçut alors une jeune fille qui filait au coin du feu.

— Sur mon baptême, c'est la jolie Entine (2)! s'écria-t-il ; comment ça vous va, Entine ?

— Plus fraîchement qu'au mois d'août , monsieur

(1) Le sire de Chalonnes, ayant négligé de porter secours au seigneur de Chantocé assiégé par les Anglais, fut condamné à porter chaque année, à la femme de ce dernier, une quenouille, posée sur un coussin de soie, dans un chariot attelé de quatre bœufs.

(2) Abréviation de Valentine.

Lézin, dit la jeune fille, dont le nez retroussé, la bouche riante et les yeux mutins trahissaient le caractère.

— Et on a donc quitté comme cela l'oncle de l'ermitage Saint- Vincent ? reprit le pêcheur; la belle Entinc n'a pas pu prendre goût à la métairie?

— Non, répliqua ironiquement la fileuse ; cela m'ennuyait de ne pas conduire la charrue et de n'avoir le droit de commander ni aux bœufs ni même aux gars du logis.

Lézin cligna l'œil.

— M'est plutôt a\is que tu avais regret de la ville de Nantes, reprit-il hardiment; la ville est le vrai endroit pour les jolies filles et pour les filous!

— Est-ce que vous avez donc aussi idée d'y aller, monsieur Lézin? demanda Entine avec un air d'innocence dont le pêcheur ne fut point dupe.

— Maligne taupe! dit-il, bien fin sera celui qui te vendra !

— Et bien heureux, j'espère, qui pourra m'acheter ! ajouta la jeune fille 5 mais pour cela il faudra une messe et un anneau bénit.

— Oui, oui, reprit Lézin en riant, je sais que tu ne veux pas marauder sur la rivière d'amour, comme dit la chanson-, il te faut un permis de pêche.

— Et elle ne se sert pas de filets prohibés, objecta gaîment Méry.

— Parce que le poisson vient de lui-même à la nasse, répondit le pêcheur : l'honnêteté des filles ressemble à celle des garçons, mon vieux; c'est une histoire de circonstance ; si je trouvais mon profit à être un saint, je me ferais canoniser. — Mais où la mènes -tu comme ça à Nantes ?

— Dans une belle maison de sapin, portée sur deux roues qui tournent sans la faire avancer, dit Entine.

— Le moulin de la tante Rinot ?

— Tiens! tiens! vous comprenez les devinailles?

— Plus que tu ne crois, ma pauvre ablette ! à preuve que je peux te dire ce qui te rend joyeuse d'aller demeurer au moulin de la Madeleine.

— C'est peut-être parce que la farine ne noircit point la peau.

— M'est avis que ce serait plutôi parce que le meunier est un beau gars.

— Le meunier? répéta la jeune fille ; maître Lézin ne sait donc pas que la tante est veuve ?

— Mais les veuves ont des fils, reprit le pêcheur; et j'en vois un à deux pas qui doit être en humeur de

chercher une galandê* Réponds voir, François ; c'estil pas la vraie vérité?

Le jeune homme auquel il s'adresssait était ce qu'on appelle un garçon de btlle venue, fortement bâti, le teint coloré, mais le front bas et le regard en dessous. La question du pêcheur le fit rougir.

— Puisque c'est à ma cousine que vous parliez, demandez-lui de vous répondre, dit-il avec une brusquerie embarrassée.

— 11 voudrait bien, fit observer Méru en riant-, mais il n'a pas encore assez de malice pour la surprendre. Vois-tu, Prohibe, les mailles de tes filets ont beau être plus serrées que ne comporte l'ordonnance , les secrets d'une jeune fille passeront toujours à travers. Pas vrai,Entineî

— Faites excuse, mon oncle, je ne comprends pas les termes de pêche ! répliqua-t-elle d'un air d'ignorance malicieuse qui fit rire tout le monde.

— Si François n'est pas ton galant, faut donc que tu en aies un autre? dit Lézin. Voyons ! où y a-t-il un plus beau brin d'amoureux que ton cousin ?

— Cherchez, brave homme, répondit la jeune fille, dont les yeux restèrent fixés sur la quenouille, mais

qui fit vers la droite un mouvement de corps instinctif que saisit le regard scrutateur de Prohibé.

— Eh bien ! eh bien ! est-ce que ça serait donc le nouveau patron de la charreyonne? demanda-t-il à demi-voix.

La jeune fille feignit de ne pas entendre et baissa la tête.

— C'est lui! continua Lézin en éclatant de rire. Oh ! fameux! Je comprends à cette heure pourquoi il a voulu appeler sa barque V Espérance.

— Allons! nous y passerons tous, dit le jeune marinier, qui rougit un peu, mais garda son air de bonne humeur. Décidément, Antoine est devenu recteur et veut confesser toutes les jeunesses du pays.

— Ah ! tu crois rire? reprit le pêcheur; mais veuxtu que je te dise le nom de la fleur qui vous pousse au fond du cœur à toi et à la jolie Entine?

— On ne vous le demande pas, maître Prohibé! interrompit François d'un ton brusque.

— Et à toi aussi, mon gars ! ajouta l'imperturbable pêcheur ; à force de regarder au fond de la rivière, sais-tu? on apprend à voir clair dans les âmes. —Ici et là, c'est toujours de l'eau trouble. — Aussi je te dis que vous êtes deux à tendre vos lignes dans le même

remous, l'un bravement, l'autre en sournois; ce n'est pas André qui est l'autre; comprends-tu à cette heure ?

— Je comprends, s'écria François en jetant à Lézin un regard en dessous tout imbibé de fiel; je comprends que vous êtes un méchant gueux qu'aujourd'hui ou demain il faudra forcer à se taire.

— Ah! bah! et comment donc, mon fils? demanda Prohibé^ qui regarda le jeune garçon en face.

— En vous fermant la bouche avec un verre de vin, interrompit d'un ton jovial André,, qui tendit au pêcheur un gobelet rempli jusqu'aux bords.

Lézin fit un mouvement de tête.

— A la bonne heure! dit-il ; toi, tu es un vrai marinier, gai comme le soleil et coulant comme l'eau. Aussi , que les barbillons me fassent frire si je ne te donne ma fille en mariage... quand j'en aurai une!

— Et quand il aura fait ses preuves de bon patron de barque, ajouta Méru, qui vidait son verre à petits coups ^ car, au jour d'aujourd'hui, les gars commandent avant d'avoir obéi, les novices passent capitaines d'emblée ! Mais ce n'est pas le tout d'avoir une charreyonne sous les talons, il faut savoir lui faire suivre

le chenal, éviter les glaces, franchir les ponts, se garer aux bons endroits, et conduire ses hommes d'amitié.

— Laissez donc ! s'écria le pêcheur en haussant les épaules, tout ça, ce n'est rien j vous ne parlez que de l'accessoire !

— Qu'est-ce que tu appelles alors le principal ? demanda l'oncle d'Entine.

— Ce qui constitue vraiment le marinier.

— Et c'est quoi donc?

— C'est la matelote, père Méru ! Celui qui la fera meilleure sera toujours le véritable ami de la rivière, comme aussi le plus soigneux et le mieux esprité.

Tous les bateliers se mirent à rire.

— Foi de Dieu! maître Prohibez raison, dit le plus ancien; j'ai toujours vu que les bons mateloteurs étaient les bons matelots.

— Alors c'est dit! s'écria Lézin, qui laissa glisser de son épaule une poche en filet ; il faut connaître à fond le mérite de chacun. Voyons , jour du diable ! je propose un combat de matelotes entre les jeunes gars j voici le poisson; le bonhommme Méru paiera la sauce.

— Convenu ! dit le batelier.

— Vite ! François, André, Simon, reprit le pêcheur,

qu'on rétrécisse ses manches , mes petits , et qu'on matelote à mort ! Quand chacun aura fait son chefd'œuvre, les anciens jugeront.

11 avait vidé la poche de poisson dans plusieurs assiettes que les jeurves mariniers vinrent prendre en riant.

Cette espèce de concours n'avait pour eux rien d'étrange ni de nouveau. Obligés le plus souvent, dans leur vie isolée de coureurs de rivière, de se suffire à eux-mêmes et de profiter des ressources les plus économiques, ils ne manquaient guère de les demander au fleuve qui les portait. Aussi l'art de préparer sa pêche était-il devenu , pour le batelier de Loire, une de ses sérieuses occupations. Il y avait mis en même temps sa gloire et sa sensualité. Par suite, la matelote de marinier avait conquis et a conservé une renommée qui, comme les trophées de Mi!~ tiade, empêche encore plus d'un Thémistocle culinaire de dormir. Dans les villes riveraines, d'habiies disciples de Carême ont vainement appliqué leurs facultés à découvrir le secret du plat célèbre : soit impuissance de l'imitation , soit prévention des dégustateurs, la suprématie est demeurée jusqu'ici sans conteste aux inventeurs.

Pendant qu'André et ses rivaux se préparaient à la joute proposée par Lézin, celui-ci avait pris place à la table des buveurs et continuait à les égayer par ses lazzis effrontés; mais le vin d'Anjou ramenait inévitablement Méru aux mêmes souvenirs : dès qu'il eut commencé à s'échauffer, il se remit à parler de la guerre qu'il avait faite autrefois en Vendée, de ses rencontres avec les bleus, et finit par proposer une santé au drapeau blanc.

— Une santé! s'écria le pêcheur, jamais, mon vieux, c'est trop malsain! Deux, à la bonne heure! trois, si tu veux ! Je suis ami de tous les drapeaux qui font boire le vin que je n'ai pas payé.

— Tu n'as donc pas d'opinion à toi, mauvais chrétien? dit le marinier avec mépris.

— Pourquoi faire? demanda Lézin. Si j'en avais une, personne ne voudrait me Tacheter, et de la garder, cela pourrait me gêner à la longue. Les opinions, vois-tu, c'est bon pour les bourgeois qui aiment les choses de luxe.

— Tu es pourtant de mon âge, fit observer Méru, et tu devais avoir la barbe poussée lors de la grande guerre?

— Aussi me la faisait-on tous les dimanches, répliqua plaisamment Lézin.

— Ce qui veut dire que tu n'as pas eu assez de cœur pour défendre ton Dieu et ton roil reprit le marinier avec chaleur.

— Foi d'homme ! ce n'est pas manque de cœur, père Méru, dit le pêcheur : c'est la faute de nos mères, qui nous avaient appris à raisonner, à moi et aux gars de Behuard.

— Qu'est-ce que tu veux dire?

— Eh bien! voilà : il y en a ici peut-être qui savent que je suis né dans l'île Behuard, qu'on trouve au-dessus. Comme la Loire a pas mal de largeur dans l'endroit et qu'elle promène trop d'eau pour qu'on puisse traverser en tirant ses guêtres, le tremblement de la mort était sur les deux rives , qu'on ne digérait pas plus mal chez nous. Les blancs ni les bleus n'avaient de barques pour nous visiter, et nous avions soin de tenir nos barges loin des bords. Aussi tout continuait comme par le passé : on allait à la messe, on mangeait à sa faim, on fauchait son pré et on faisait l'amour; c'était une vraie bénédiction ! Mais un jour, ou plutôt un soir, voilà qu'un petit bachot accoste avec trois bleus qui cherchaient des vivres : on leur dit que cha-

cun n'en a que sa suffisance ; ils répondent qu'il leur en faut, en menaçant de guérir de la faim le premier qui refuserait! et ils entrent chez notre voisin, où ils se mettent à boire, à manger et à embrasser les filles à discrétion...

— Et vous les avez laissés faire, grands lâches! interrompit Méru.

— Écoutez donc jusqu'au bout, continua Lézin. Pendant qu'ils se donnaient comme ça de l'agrément, les hommes se réunissaient pour se consulter, et les plus anciens disaient : — Si nous laissons ces trois affamés repartir, ils feront savoir où la nappe est mise; demain il nous en arrivera trente, et après demain trois cents ! 11 faut donc les enfermer quelque part d'où ils ne pourront jamais sortir, et la meilleure cachette, c'est un trou dans le cimetière. — Tout le monde trouva que c'était la vérité. Le soir même, l'affaire fut réglée, et le lendemain on demanda au recteur une messe pour le repos de leurs âmes.

— Eh bien ! à la bonne heure ! dit le vieux marinier, qui s'échauffait de plus en plus; je vois que, vous aussi, vous avez fait la guerre aux bleus !

— Minute ! père Méru, reprit le pêcheur, c'était une mesure de précaution générale, si bien qu'une hui-

taine après , quand il arriva des blancs qui voulaient sonner le tocsin, emporter le blé et prendre les fusils de chasse, on fut obligé de faire le même raisonnement, et il fallut encore dire une messe.

— Pour les blancs! s'écria Méru, qui, comme tous les hommes de parti, avait deux morales 5 ah! brigands ! vous avez tué de vrais chrétiens qui venaient vous demander secours !... Et tu oses me raconter la chose! et tu n'as pas peur que je les revenge sur toi?

Les yeux du vieux marinier s'étaient injectés, sa voix tremblait de colère, et il avait saisi par le goulot une bouteille placée devant lui, comme s'il eût voulu s'en faire une arme ; Lézin tendit tranquillement son verre.

— Pourquoi les revengerais -tu sur moi , qui n'étais pas alors au pays? dit-il en souriant. Foi d'homme! je ne l'ai su que bien des années plus tard, quand les bleus et les blancs avaient ôté les pierres de leurs fusils... Allons, vieux, verse donc ! D'avoir tant parlé, ça m'étrangle !

Les doigts de Méru qui serraient la bouteille se détendirent, et il remplit machinalement le verre dti pêcheur.

Entine, effrayée par l'éclat de colère de son oncle

s'était approchée de la table-, elle prévint la reprise de l'entretien en mettant le couvert et annonçant les matelotes.

Les trois jeunes mariniers ne tardèrent pas en effet à se présenter avec leurs plats, où le vin d'Anjou, auquel on avait mis le feu, faisait courir une flamme vacillante. Elle s'éteignit sur la table, et les convives procédèrent immédiatement à l'examen. La plupart s'y livrèrent avec une certaine gravité, et recommencèrent à plusieurs reprises leur comparaison. Les concurrents, rangés derrière eux, attendaient, tandis que les regards de la jeune fille allaient d'un convive à l'autre avec une sorte d'inquiétude. Ce fut Lézin qui se déclara le premier.

— Voilà un plat, dit-il en montrant le plus éloigné, que je ne voudrais servir ni à un chien ni même à un garde-pêche; quanta celui-ci, — il indiquait le plus rapproché, — on en mangerait comme on boit l'eau de la Loire, faute de mieux ; mais, pour celui du milieu, je vendrais mon âme à Belzébuth, si le drôle faisait encore des affaires et n'avait pas vendu son fonds!

Bien jugé ! s'écrièrent toutes les voix.

— C'est la matelote d'André ! dit vivement Entine, qui avait rougi de plaisir.

— Et l'autre là-bas est celle du meunier, ajouta Lézin en guignant François; je ne m'étonne plus qu'il ait mis tant de farine !

Le jeune garçon ne répondit rien, mais ses yeux prirent une expression plus fausse et plus sournoise. Cependant les bateliers avaient levé leurs verres.

— A la santé du roi des mateloteurs ! s'écria Lézin. *— Ici ! bon marinier,, ajouta Méru, en faisant près

de lui une place au jeune homme.

André s'empressa de la prendre, et fit raison à tous les convives, dont la gaîté devint de plus en plus bruyante. Méru lui-même avait complètement oublié son emportement, et témoignait au jeune patron une bienveillance dont ce dernier se montrait visiblement reconnaissant. 11 finit par lui poser amicalement la main sur l'épaule.

— Eh bien ! il n'y a pas à aller contre le dire de ce gueux de Prohibé, s'écria-t-il, la bonne matelotte annonce le bon marinier, et la tienne est du premier échantillon ! La Vierge, comme on dit, y a fourré son petit doigt. Reste à savoir maintenant si tu es du bois dont on fait les vrais patrons ! Nous saurons ça demain, flot, vu que mon futreau doit baisser sur Nantes avec ta eharreyonne; je serai vide, et toi

chargé ; si tu ne restes pas trop en arrière, je dirai que, malgré ton âge, tu as droit de porter les boucles d'oreilles à l'ancre, et mieux encore de mettre le premier la main au plat et de dire le Benedicite (1).

— Soyez sûr que je ferai de mon mieux, père Méru, dit André, qui regarda de côté Entine 5 aussi vrai que je suis fils de ma mère, je n'ai rien plus à cœur que de vous donner contentement.

Le vieux marinier, qui avait saisi son regard au passage, fit une grimace joviale.

— A la belle heure! mon gars, répliqua t— il en remplissant son verre; les oncles, vois-tu, sont quasiment comme le gouvernail ; faut toujours les ménager.

Et voyant qu'André allait saisir l'allusion pour en venir peut-être à des explications :

— Je ne te dis rien de plus, ajouta-t-il, sinon que ma bonne volonté ressemble à la rivière ; elle est ouverte à tout le monde. C'est à celui qui naviguera mieux de passer devant. — Ohé 1 la jeunesse ! hissez la voile et poussez de fond ; le patron du Drapeau-Blanc est l'ami de tous les vaillants gars»

(î) Les mariniers qui conduisent une bâtfque mangent tous ensemble, mais c'est le patron qui dit le Benedicite et met le premier la main au plat.

— Et tous .les vaillants gars l'aiment comme leur maître ! s' écria André en choquant son verre contre celui de Méru ; que je sois damné si cette soirée n'est pas la meilleure de ma vie ! Le bon Dieu enverrait ici tous ses tonnerres qu'il ne pourrait m'ôter mon contentement.

— Alors tu ne le perdras pas pour le paroissien que je vois venir ! fit observer Lézin, qui s'était approché de la fenêtre.

— Qui donc vois-tu ? demanda André, dont les yeux ravis ne pouvaient quitter Entine.

— Regarde ! répliqua le pêcheur.

Un homme grand, maigre et salement vêtu venait d'ouvrir la porte ; il restait vacillant sur le seuil ; ses yeux hébétés par l'ivresse semblaient chercher quelqu'un dans la salle basse du Grand-Turc. A sa vue, le jeune patron fit un mouvement de surprise.

— Dieu me pardonne! c'est mon père, s'écria-t-il.

— Maître Jacques ! répétèrent plusieurs voix ; eh bien ! pourquoi n'entre t— il pas?

— Vous ne voyez donc pas qu'il est vent-devant comme d'habitude? dit François avec un rire méchant; allons, vieux Jacques, avancez, le fiot est ici.

L'ivrogne fit un pas en trébuchant vers André, qui s'était levé un peu honteux, et dont le regard rencontra celui de Méru.

— Faites excuse, patron, dit-il à demi-voix et en rougissant ; le père a eu autrefois des contrariétés, et feau-de-vie le console trop.

— C'est ce qu'on m'avait dit, répliqua le marinier avec une sorte de compassion -, mais voici la première fois que je le rencontre. —Pauvre vieux 1 il est durement puni! — Ses mains tremblent comme la feuille du bouiUeau(l) ! ■*- Regardez-moi ça, mes jeunes gars, et tâchez de comprendre que le vin est la vraie boisson de l'homme : tout au plus il le met à bas pour une heure, tandis que le cognac l'extermine sans rémission.

Puis, se retournant vers le père d'André , et lui montrant un tabouret appuyé au mur, il ajouta :

— Allons, maître Jacques, encore un coup d'aviron; et vous autres, les enfants, faites place ! respect au chagrin !

Le vieillard réussit à gagner le tabouret et à s'asseoir, avec l'aide d'André, qui essaya alors de savoir

(1) Bouleau,

ce qui avait pu le décider à quitter Saint-George, où il habitait. Parmi beaucoup de divagations, il crut comprendre que son père avait reçu une lettre qui les appelait tous deux à Nantes pour une affaire importante, et qu'il était venu le rejoindre à Chalonnes, afin de descendre la Loire sur son bateau. Quant à la nature de l'affaire, maître Jacques refusa de s'expliquer. Il conservait dans son ivresse un certain empire sur lui-même dont son fils avait toujours été frappé. On eût dit qu'une volonté fixe et souveraine, aussi inséparable de son être que l'instinct de conservation, gardait toujours les portes de son âme. Souvent le mot qui allait sortir de ses lèvres s'arrêtait subitement, retenu par une prudence qui survivait à tout le reste, et il se réfugiait alors dans un silence obstiné. Le jeune marinier connaissait trop bien ses habitudes pour persister dans des tentatives inutiles. Dès qu'il le vit décidé à se taire, il cessa ses questions et ne songea qu'à regagner la charreyonne. Ses deux matelots partirent d'avance en emmenant maître Jacques, tandis qu'il prenait congé d'Entine et de son oncle. — Il faut que je parte demain matin avant le jour, leur dit-il; les glaces sont en amont, à la première douceur de temps tout peut démarrer, et alors gare la

débâcle! J'ai hâte d'être paré à Nantes avec mon chargement.

— Et moi avec mon futrcau et ma nièce, répliqua Méru gaîment ; car c'est bien entendu, mon gars, que nous naviguerons de conserve ?

— Je l'espère, patron, puisque c'est le moyen de gagner votre amitié; —vous vous rappelez que vous l'avez dit ?

— Et je ne reprends pas ma parole ! répliqua Méru; oui, oui, c'est à cette heure que nous allons te connaître à fond! Veille à ta barque, François conduira la mienne, et, en arrivant à Nantes, on saura ce que vaut chacun.

André serra la main du vieux marinier; puis il prit congé d'Entine en l'embrassant, selon l'usage, sur les deux joues, et lui dit adieu avec émotion.

— Si vous étiez vraiment décidé à nous suivre, dit la jeune fille malicieusement, vous diriez seulement : Au revoir !

— Au revoir donc! répliqua André, et priez la Vierge à mon intention.

Il regagna sa charreyonne, tandis que Méru restait à l'auberge où il devait passer la nuit ainsi que sa

nièce; ses mariniers retournèrent seuls au fatreau avec François.

Ce dernier sentait au cœur une rage jalouse. L'espèce de défaite qu'il venait de subir, les railleries de Lézin, et par dessus tout la préférence trop visible de sa cousine pour André , avaient envenimé sa plaie. Dans l'état de ses sentiments, il n'eût pu lui même décider si sa haine contre celui-ci l'emportait sur son amour pour celle-là; mais haine et amour aboutissaient à une seule volonté, celle de se débarrasser à tout prix du jeune patron ! Trop prudent pour en venir à une attaque ouverte, il cherchait quelque moyen de lui nuire sans se compromettre. Il s'était couché près de ses compagnons sous la cabane du futreau; mais, tandis que les deux mariniers ronflaient à ses côtés, il continuait à s'agiter sur sa paillasse de mousse.

La lutte qui devait s'ouvrir le lendemain entre lui et André ajoutait encore â son inquiétude irritée. Ses premières années s'étaient passées à Nantes, dans la demi-oisiveté du moulin, sans autre occupation que de repiquer la meule, de lever les vannes et déjouer de la musette, selon l'habitude des meuniers du pays; pus tard, une brouillerie avec sa mère l'avait forcé à rejoindre son oncle, et il s'était fait marinier,, mais

sans avoir jamais pu acquérir, dans son nouveau métier, beaucoup d'expérience ni d'adresse. Aussi prévoyait-il que la comparaison proposée par le père Méru tournerait encore à sa honte et assurerait, selon toute apparence, le mariage d'Entine et du jeune patron. Tout à coup il se redressa comme frappé d'une lumière subite, réfléchit un instant, puis, se laissant glisser hors de la cabane, il gagna avec précaution l'arrière du futreau et regarda autour de lui.

Tout dormait dans la charreyonne câblée un peu plus bas. La nuit était sombre, et la Loire roulait ses eaux avec un murmure profond. Sûr de ne pouvoir être aperçu, François passa dans le bachot, qu'il détacha, et, coupant de biais le courant, il gagna le chenal. Il le suivit quelque temps sans que le regard le plus attentif eût pu soupçonner ses intentions. Ce fut seulement lorsque le fil de l'eau l'eut amené entre les deux grandes îles du Désert et de Y Orfraie qu'il ralentit la marche de la barque.

Le lit du fleuve, qu'embarrassaient des atterrissements favorisés par les deux tles formait, en cet endroit, de nombreuses sinuosités, et le déplacement continuel des sables mouvants faisait regarder à bon droit ce passage comme un des plus difficiles d'Angers

LE MARINIER DE LOiRE. 117

à Nantes. Aussi l'administration du balisage y apportait-elle une attention toute particulière. Par ses soins, de longues branches de saule, piquées dans le sable et déplacées à chaque changement du chenal, montraient aux barges recueil en dessinant sur les eaux la direction à suivre. François alla ded'une à l'autre, les arracha adroitement et les replaça de manière à indiquer la route par dessus les atterrissements. Il avait calculé que, le lendemain, André partirait le premier et qu'en consultant ces fausses indications, la charreyonne, lourdement chargée, ne pouvait manquer de s'échouer. Outre qu'il s'assurait par ce moyen une victoire facile sur son rival, il l'exposait à perdre sa barge, que les eaux pouvaient démolir sur les sables, et le rejetait ainsi parmi les mariniers à gages auxquels, selon toute apparence, Méru ne voudrait point accorder la main de sa nièce. Lui-même, tout en achevant de préparer ce piège infâme, étudia la passe, afin de la franchir sans danger, et, son œuvre achevée, il regagna le futreau avec de grands efforts.

Pour l'atteindre , il fallait passer près de la cherreyomo placée en aval de la barque de Méru; mais, au moment où il la côtoyait, une tête se dressa à l'avant.— François effrayé s'arrêta et retint son bachot

dans l'ombre. — La tête qu'il avait aperçue restait penchée sur les eaux dans une intention qu il ne pouvait comprendre. Au premier instant, il lui sembla que c'était André qui se préparait à démarrer ; mais il vit bientôt le veilleur nocturne se redresser, et à la hauteur de la taille il reconnut maitre Jacques.

Celui-ci avait ôté sa veste malgré le froid, et tenait une gaffe à la main. François le vit passer le long du plat-bord et rentrer silencieusement dans la cabane. Il se hâta de doubler la charreyonne et d'accoster la barque de son oncle , où il retrouva les mariniers endormis. Certain alors que son absence n'avait point été remarquée, il regagna en rampant sa paillasse et attendit plus tranquillement le lendemain.

A peine la première aube blanchissait -elle les horizons embrumés du fleuve que ses compagnons l'éveillèrent. Tout était déjà en mouvement dans le bateau d'André, qui, chargé jusqu'à la dernière ligne de flottaison , commençait à se mouvoir lourdement. Le jeune patron donnait les ordres et mettait la main à tout avec cette patience vigoureuse qui est la première vertu du marinier de Loire. L'appareillage se fit lentement, mais sans aucune fausse évolution, et

le bateau prit le fil de l'eau avec une sorte de sûreté nonchalante.

— Bien manœuvré, mon gars ! cria tout à coup une voix de la rive.

André se retourna et reconnut dans le brouillard du matin l'oncle Méru avec sa nièce,, chaussée de fins sabots et enveloppée dans sa cape de drap marron bordée de velours noir. 11 les salua en levant son petit chapeau ciré.

— L Espérance vous demande excuse de prendre les devants, dit-il avec gaîté, mais elle a trop de clous à ses semelles pour marcher vite.

— Va, va, fiot, répliqua le vieux marinier, qui lui fit un signe d'adieu , le Drapeau-Blanc saura bien vous rejoindre.

Et il s'avança vers le futreau en pressant la jeune fille de s'embarquer; mais celle-ci tenait à laisser au jeune patron son avantage. Au moment où elle se préparait à rejoindre le bateau, un souvenir parut l'arrêter.

— Ah ! sainte Vierge ! s'écria-t-elle, gageons, mon oncle, que vous avez oublié de parler à M. le curé pour le tableau que vous devez lui rapporter de Nantes 1

— J'ai la lettre qu'il écrit au peintre dans mon portefeuille, répondit Méru ; vite, embarque, fillette.

— Et la commande de conserves pour M. le maire? continua Entine sans bouger.

— 11 y a renoncé, répliqua le patron ; arrive donc, je te dis.

— Vous n'avez toujours pas pris congé de votre compère Bavot.

Le vieux patron frappa du pied.

— Au diable les Bavots et les bavards ! s'ccria-t-il; veux-tu nous retenir ici jusqu'à la débâcle? Voyons, mille dieux î embarqueras-tu? ou je dérape.

— On y va, on y va ! dit la jeune fille, qui ne parut nullement effrayée de la menace de Méru ; c'était pour vous que je parlais, mon oncle ; tout est fini dès que vous ne tenez plus aux Bavots ni à leur petit vin blanc.

Le marinier , chez qui ce dernier souvenir réveilla un regret involontaire, répondit par une malédiction nautique à faire frisonner tous les saints du paradis.

— Finiras-tu, méchante langue! s'écria-t-il \ jeté dis que, si nous tardons davantage, nous n'arriverons pas ce soir à la Meilleraie. Regarde la charreyonne ; la voilà déjà dans X engoulevent.

La jeune fille tourna les yeux vers le point indiqué, et aperçut en effet le bateau d'André qui allait atteindre l'entre-deux des îles. Elle pensa qu'elle lui avait ménagé une avance suffisante , et , après quelques nouveaux retards indispensables pour trouver son panier de voyage, rattacher sa mante et prendre congé de l'hôtesse du Grand-Turc qui venait d'arriver, elle se décida à franchir la planche qui réunissait le futreau à la rive.

Les mariniers détachèrent alors les amarres-, le bateau, qui était sur lest, obéit aux premières poussées ; il tourna rapidement sur lui-même, et se trouva bientôt dans le lit du fleuve comme la charreyonnc qu'on apercevait à travers la brume.

Les deux barques avaient hissé leurs voiles et suivaient le courant, mais dans des conditions singulièrement inégales : l'une, pesamment chargée, se traînait avec peine et était retardée par la lenteur de ses mouvements chaque fois qu'il fallait contourner les mille atterrissements au travers desquels serpentait le chenal; l'autre, complètement vide, courait légèrement sur les eaux, et obéissait sur-le-champ à toutes les sollicitations de l'énorme pale qui lui servait de

gouvernail. Aussi la distance s'amoindrissait-elle d'ins-

tants en instants entre les deux bateaux. Déjà celui d'André était assez près pour qu'on pût distinguer les mariniers qui aidaient à sa marche en poussant de fond avec leurs perches ferrées, et le jeune patron qui veillait à la barre et s'appliquait à raccourcir les circuits autant qu'il le pouvait. Méru le montra à son neveu, qui, selon sa promesse, conduisait le futreau.

— Regarde-moi comme ce grand gars-là gouverne serré , dit-il avec une sorte d'admiration ; un poisson n'est pas plus maître de sa queue qu'il ne l'est de sa pale. Voyons, Fanfan, tâche de ne pas faire plus mal que lui; il y va de ta gloire de marinier. Tu as quinte et quatorze, ne vas pas perdre la partie faute du point.

Le jeune batelier ne répondit que par un mouvement de tête. On allait s'engager entre les îles du Désert et de l'Orfraie; c'était là que la question devait se décider. Ses yeux restèrent fixés sur la charreyonne^ qui marchait toujours en avant, à une distance que ses mariniers maintenaient à force de courage, et son patron à force d'habileté, mais qui permettait d'entendre les paroles et de distinguer jusqu'à l'expression des visages.

On allait atteindre la première pointe, quand maître

LEMÀRINIER DE LOIRE. 123

Jacques parut près de son fils. Il avait perdu une partie de cette lividité que l'ivresse lui donnait la veille, et dans son œil brillait un vague reflet d'intelligence. 11 regarda quelques instants la barque qui descendait lentement le courant, puis les eaux grossies bouillonnant sur les grèves et les saules étincelant de givre. Une légère rougeur monta à ses joues; ses narines se gonflèrent comme s'il eût voulu aspirer l'air de la Loire.

— Je reconnais l'endroit, murmura-t-il ; j'ai passé ici voilà trente ans... Je conduisais un grand bateau... je n'avais que vingt cinq ans... mais alors l'eau était plus belle, et les oiseaux chantaient dans les arbres.

— Maître Jacques a donc été patron sur Loire ? demanda un des mariniers.

— Oui, répliqua le vieillard avec une tristesse pensive; c'étaient les bonnes années... Ni glaces ni graviers ne pouvaient m' arrêter... Mon bateau m'obéissait comme l'âne obéit à la meunière.

Le marinier haussa les épaules en ricanant.

— Eh bien! voyez le changement, dit-il; à cette heure m'est avis, maître Jacques, que vous seriez moins embarrassé de conduire un âne qu'une barque.

Jacques releva la tête; une flamme s'alluma dans ses yeux.

— Qui t'a dit cela? s'écria-t-il. Ah! tu crois que j'ai oublié le métier? Par mon âme! nous allons voir. — Tiens ma carmagnole, et toi, André, pousse de fond, c'est moi qui gouverne.

11 avait ôté sa veste, et mis la main sur la barre de la pale; mais son fils ne parut point disposé à la céder.

— Laissez, laissez, mon père, dit-il le regard fixé sur le courant; la passe est malaisée, et il faut avoir la vue claire.

— C'est bon , on ouvrira l'œil , répondit Jacques avec impatience.

— Attendez, reprit le jeune homme, vous prendrez le gouvernail quand nous aurons doublé les îles.

— Et que le bateau se gouvernera tout seul, acheva ironiquement le marinier qui avait mis en doute l'habileté du vieillard.

Celui-ci se redressa; le sang lui était monté au visage.

— As-tu entendu ? répéta-t-il à André.

— Un moment! dit le jeune patron.

— Place à ton père ! cria maître Jacques , qui

Pécarta d'un geste violent, et, s'emparant de la barre, imprima brusquement à la barge une autre direction. -

André voulut l'arrêter -, mais le vieillard ne parut rien entendre. Tout son être avait subi une sorte de transfiguration. Le corps droit, la tête rejetée en arrière, un pied fortement arc-bouté au plat bord, et les deux mains appuyées au gouvernail, il avait pris une telle expression d'assurance et de commandement, que le jeune homme en demeura stupéfait. Son regard atone, habituellement perdu dans les vapeurs de l'ivresse, avait maintenant une acuité concentrée. Attaché sur le fleuve, il semblait en percer le voile et lire jusqu'au fond. Après avoir étudié quelques minutes le bouillonnement des eaux, il inclina de nouveau plus fortement. Les bateliers poussèrent un grand cri.

— Nous quittons le chenal ! répétèrent toutes les voix; voyez, la barge navigue à travers les balises.

— La barre dessous, mon père, ou nous engravons, ajouta André ; à droite ! à droite I

— Évitez à droite! dit Jacques d'une voix forte sans prendre garde aux avertissements de son fils.

La barque venait, en effet, d'effleurer de ce côté une

126 SOUS tES FILETS.

grève submergée. Les mariniers surpris se regardèrent.

— Que Dieu nous aide! Les balises ont donc menti? s'écria le jeune patron , qui se pencha vers le fleuve pour mieux voir.

— La balise reste, et le sable marche, fit observer Jacques ; de mon temps, on n'écrivait pas la route du marinier avec des branches de saule, nous savions la lire sur les eaux. A gauche, maintenant; évitez à gauche ! Ne voyez-vous point l'eau qui tournoie et l'écume qui marque la barre de sable ? Ces signes-là ne sont pas de la main des hommes, ils ne trompent jamais.

Les bateliers obéirent cette fois , et leurs perches éloignèrent le bateau de l'atterrissement indiqué. Le vieillard continua à gouverner ainsi en traversant vingt fois la ligne du balisage, sans autre guide que l'aspect des" courants. Ses compagnons, frappés de surprise, le regardaient en silence et exécutaient à l'instant ses moindres ordres. Ils atteignirent enfin l'orée du passage, à l'extrémité des deux îles, et entraient dans le grand lit de la Loire, quand des cris d'appel partis du futreau leur firent retourner la tête.

Lorsque Méru avait vu F étrange manœuvre de maître Jacques, qui abandonnait la voie tracée pour se jeter dans les plates eaux, il était monté sur son banc, et l'avait quelque temps suivi des yeux sans pouvoir comprendre. Les mariniers, appuyés sur leurs perches ferrées, se demandaient également dans quelle intention il allait ainsi au-devant du danger; mais le plus étonné et le plus saisi de tous avait été François, qui crut sa ruse découverte. A part les peines sévères dont les règlements de navigation la punissaient, il savait de quelle bonté elle devait le couvrir aux yeux de toute la marine de Loire, et quelle serait particulièrement l'indignation de Fonde Méru, s'il en était jamais instruit. Ces considérations, auxquelles il ne s'était point arrêté tant qu'il avait cru son secret assuré, l'assaillirent à la fois lorsqu'il eut peur d'être trabi. Pâle et tremblant, il laissa la barre à un des mariniers, et courut à l'avant du futreau pour mieux suivre l'audacieuse navigation de la charreyonne, ne sachant plus s'il devait souhaiter sa réussite ou sa perte. Pendant ce temps, le marinier qui était à la pale continuait à diriger le futreau dans le chenal dessiné par les fausses balises. Tout à coup un choc souleva la proue; on entendit le déchirement âes cailloux

qui froissaient la carène, et l'eau jaillit à l'intérieur entre les bordages forcés; la barge était engravée.

Sans présenter de sérieux périls pour l'équipage, la situation était embarrassante. Le fleuve , plus resserré dans cet endroit, courait rapidement et portait toujours le futreau en avant sur les sables; la barge commençait même à présenter le travers, et il était à craindre que, dans cet état, elle ne pût supporter longtemps la violence des eaux. Les premières tentatives des mariniers pour la dégager furent sans succès; il fallut se décider à réclamer le secours d'André et de son équipage-

Au premier appel, le jeune patron comprit ce qui

était arrivé et se hâla de rejoindre Méru dans son

canot. On venait d'abattre la voile du futreau, qui,

délivré de l'action du vent , s'était arrêté. Le jeune

homme aida aboucher les voies d'eau, lia à des cordes

les mâts, les planches, les avirons qu'il jeta dans le

fleuve pour alléger la barge; puis, poussant de fond

avec ses gens, il réussit, après de longs efforts, à lui

faire franchir la grève et à la replacer dans lç chenal.

Lui-même la pilota ensuite comme il l'avait vu faire à

son père, et ramena bord à bord de son bateau, où il

rentra.

Méru, un peu humilié de l'aide qu'il avait dû accepter, le remercia brièvement et s'occupa de repêcher ses épares pour mettre à la voile, tandis que la charreyonne levait le grappin et continuait sa route.

La manière dont maître Jacques venait de faire ses preuves lui avait conquis l'entière confiance d'André ; aussi, tout en reprenant la barre, réclama-il modestement les leçons du vieillard. Ce dernier lui apprit à reconnaître la profondeur du lit et l'approche des grèves cachées à la couleur des eaux ou à leurs bouillonnements. Grâce à ces avertissements, André put ' s'écarter, de loin en loin, du chenal balisé, biaiser les bas-fonds et couper partout au plus court. Son père semblait avoir une carte de la Loire gravée aux plis les plus profonds de son cerveau; il savait au juste le volume d'eau de chaque passe selon la saison, disait la vitesse des courants, connaissait les meilleures gares en cas de débâcle, nommait les moindres hameaux sur les deux rives. Les mariniers étaient émerveillés ; mais André se montrait le plus surpris de tous. Peu instruit de ce qui concernait sa famille, il avait su à peine jusqu'alors que son père eût autrefois fait partie de la marine de la Loire. Il voulut l'interroger sur ce passé qu'il ignorait; mais l'animation de

maître Jacques était déjà tombée : il s'était assis au fond du bateau, les bras croisés, la tête basse, et ne répondait que par monosyllabes comme un homme à demi endormi. Cependant, lorsque son fils lui demanda ce qui avait pu le faire renoncer à un métier qu'il connaissait si bien, il parut se réveiller en sursaut \ son regard se promena sur ceux qui l'entouraient avec une sorte d'égarement effrayé ; ses lèvres s'entr'ouvrirent et s'agitèrent, mais la réponse expira inarticulée; sa tête retomba sur sa poitrine, et André comprit qu'il ne devait point pousser l'interrogatoire plus loin.

Les deux bateaux arrivèrent à la Meilleraie assez tard dans la soirée et se câblèrent à la file l'un de l'autre. Grâce à Entine , le dépit causé à Méru par la mésaventure de son futreau avait été de courte durée. Lorsque André le retrouva à l'auberge, tout nuage avait disparu de son front. Le jeune homme ne fît aucune allusion à ce qui s'était passé, et le vieux patron, qui apprécia sa discrétion, lui paya en bonne amitié ce qu'il eût trouvé dur de lui payer en reconnaissance.

Quelques autres barques se trouvaient déjà amarrées à la Meilleraie; les équipages, qui étaient de connaissance, se réunirent pour faire ensemble le repas du soir. Maître Jacques resta seul dans la charreyonne,

soupant, selon son habitude, de quelques croûtes de pain noir trempées dans F eau-de-vie qu'il se fit apporter.

Méru avait trouvé à l'auberge le bonhomme Soriel, doyen des mariniers, que, dans une ancienne affaire, je ne sais quel avocat nantais, qui voulait faire preuve de littérature, avait surnommé le Nestor de la Loire. Ses compagnons avaient pris la réminiscence homérique de l'homme de loi pour un sobriquet physiognomonique, et l'avaient modifié sans y penser en l'appelant trivialement le père Nez-Tort. Le vieux patron ne naviguait plus depuis longtemps, et c'était par hasard qu'il conduisait alors à Orléans le bateau d'un de ses petits-fils qu'empêchait la maladie.

Méru et lui s'étaient connus pendant la guerre de Vendée, et tous deux se rappelèrent que leur dernière rencontre avait eu lieu à l'endroit même où ils se retrouvaient dans ce moment.

— Te rappelles-tu, mon pauvre enfant? dit Soriel, qui, en sa qualité de nonagénaire , donnait ce nom à tous ceux qui n'avaient pas son âge-, c'était le jour de la dispersion de la grande armée! Te rappelles-tu tous ces malheureux entassés sur le bord et criant à Dieu et aux hommes de les passer de l'autre côté? Ils

étaient bien quarante mille ; et il y avait huit barques pour tous!

— Oui 5 répondit Méru ; aussi fallait-il voir les femmes courir quand nos bateaux approchaient : — C'est pour mon mari blesse, pour mon père, pour mon fils, pour un pauvre jeune homme! Les chères créatures ne demandaient jamais pour elles.

— Ah ! ce fut un grand jour, reprit Soriel ; je n'y pense jamais, vois-tu, mon enfant, sans avoir un tremblement dans la moelle des os. C'est alors que j'ai vu M. de Bonchamp qui s'en allait mourir. Le saint homme était' si faible, qu'on ne l'entendait quasiment plus parler. Aussi il faisait toujours signe au prêtre qui se tenait près de lui de s'approcher pour entendre, et quand les autres demandaient ce qu'il avait dit, le prêtre répétait toujours la même chose: — Ne tuez pas les prisonniers.

— Les bleus tuaient bien pourtant les nôtres, fit observer Méru avec rancune.

— Comme nous les leurs, répliqua le vieillard. Dans ce temps-là , personne ne faisait cas de la vie d'un autre homme, et c'était grand miracle qu'on fît cas de la sienne, car Dieu sait que de peine pour la garder ! Quand on l'avait sauvée de la guillotine ou du plomb,

il fallait la sauver de la faim , et ce n'était pas petite chose. Pour nous mêmes, la Loire était devenue un champ de bataille : ici, les canonnières qui nous envoyaient des boulets sous prétexte que nous servions les blancs; là, les royalistes qui nous canardaient de derrière les saulaies sous prétexte que nous portions des vivres aux bleus. Aussi ne voyait-on plus de barques sur la rivière, et les mariniers demandaient l'aumône, à moins d'aller s'engager à Carrier.

— Pour devenir noyeurs ! s'écria Méru. Oui, oui, je sais qu'il y en a eu dans la marine qui ont fait de la Loire un cimetière; mais, aussi vrai que j'ai été baptisé, si j'en rencontrais jamais un, j'irais revenger sur lui, de ma main, les innocents qu'il a fait mourir.

— Tu n'en rencontreras plus, objecta Soriel, vu que nous autres, les bons mariniers, nous les avons condamnés autrefois à débarquer , et qu'aucun d'eux n'aurait osé reparaître sur les barges sous peine, comme ils le disaient dans le temps, d'aller habiter le château d'Au (1); mais pas moins c'a été une dure

(î) Nom d'un château bâti aux bords de la Loire. Quand les prisonniers étaient embarqués sur les bateaux à soupapes et qu'ils demandaient où on voulait les conduire , les noyeurs répondaient par un horrible jeu de mots : Au château d'Au !

angoisse pour tout le monde, et le mieux , à cette heure, est de n'y guère penser.

Le patron du Drapeau-Blanc ne put en tomber d'accord. Il avait traversé la terrible lutte de 93 dans toute la force et tout l'entrain de la jeunesse, de sorte que cette épreuve se confondait pour lui avec l'époque à laquelle il avait dû la subir. Il se rappelait en outre sa résolution dans la bataille, son courage pendant la retraite, sa présence d'esprit devant les municipaux qui voulaient l'arrêter, son contentement lorsqu'il repassa le seuil de sa mère sans blessures et la cocarde blanche cousue dans la doublure de son habit. Le souvenir de chaque misère se liait ainsi au souvenir d'une réussite ou d'une joie; ces quelques mois de souffrance n'avaient fait, pour ainsi dire, que lui constater ce qu'il pouvait et ce qu'il valait. Aussi en parlait-il avec une chaleur qui, à son insu, était surtout l'expression d'un orgueil satisfait.

Comme les mariniers s'intéressaient médiocrement à ce débat, ils quittèrent la table l'un après l'autre, et André lui-même, voyant qu'Entine avait disparu, se décida à retourner au bateau. Lorsqu'il y arriva, maître Jacques dormait déjà dans la cabane avec le reste de l'équipage de la charreyonne.

Le jeune patron, qui avait le sang en mouvement et la tête en feu, ne voulut pas encore les rejoindre. Il s'enveloppa dans sa cape de peau de chèvre et se mit à se promener sur le prélart (1) de toile goudronnée qui recouvrait le chargement en guise de pont.

Le froid était alors moins vif et la nuit plus sombre. À peine si quelques étoiles rayaient l'obscurité d'une pâle lueur. La bruine faisait pleurer les saulaies et rampait sur la Loire , qui miroitait çà et là sous la clarté stellaire. Il sembla à André que les eaux avaient grossi et faisaient entendre par instants un léger cliquetis ; mais il y prit à peine garde : son esprit était occupé ailleurs.

Les derniers jours passés en vue ou près de la nièce de Méru avaient ravivé chez lui un amour déjà ancien et réveillé l'impatience de savoir ce qu'il pouvait espérer. Bien que les occasions de rencontrer Entine eussent été fréquentes, que la bonne volonté de la jeune fille à son égard parût visible, et qu'il se fût accoutumé à la pensée qu'il ne trouverait de ce côté aucun obstacle, il ne s'était point encore expli-

(1) On donne le nom de prélart, dans la marine, à la bâche de toile goudronnée qui sert à recouvrir les écoutiiles ou les marchandises.

que. Le moment lui semblait venu; restait à trouver la circonstance favorable et le moyen d'entrer en matière! Or, outre l'embarras, il éprouvait cette espèce d'angoisse qui précède toutes les résolutions suprêmes. Il s'agissait d'un engagement auquel se rattachait sa vie entière ; de lui allait dépendre son repos ou son trouble, sa peine ou son bonheur ; aussi désirait-il et craignait-il en même temps l'entretien qui devait tout décider.

Appuyé au mât du bateau, les bras croisés sur la poitrine et les regards errants, il revenait pour la centième fois aux mêmes doutes sans les avoir résolus, lorsqu'un léger frôlement lui fit retourner la tête. Quelqu'un sortait de la cabane du futreau et s'avançait vers la charreyonne, qu'il fallait traverser pour atteindre la rive. A la gracieuse légèreté de la démarche, André reconnut, malgré l'obscurité, la nièce de Méru. Elle franchissait les bancs de la barque avec une précaution un peu craintive, et allait mettre le pied sur le second bateau, quand un mouvement du patron lui fit pousser un faible cri.

— Que craignez-vous, Entine? dit d'une voix trèsdouce îe jeune homme, qui fit un pas vers elle, ne me reconnaissez-vous point ?

Bien que l'accent eût dû rassurer la jeune fille, elle parut se troubler davantage, recula et répondit précipitamment, comme si sa présence dans la barque à une pareille heure avait besoin d'excuse, qu'elle venait de prendre son panier de voyage oublié dans la cabane du futreau.

— Avez-vous peur qu'on ne vous accuse d'être venue pour me rencontrer ? demanda André avec un sourire affectueux.

— Jésus! ce serait me faire grand tort! répliquat-elle, car je vous croyais encore à l'auberge avec mon oncle.

— Quand vous êtes partie, je n'avais plus de raison pour rester, répondit le jeune patron 5 mais, puisque je vous trouve ici, c'est le bon Dieu qui m'a ramené.

— Cela se peut, mon maître, dit Entine, qui, malgré son trouble, ne pouvait renoncer à une raillerie 5 mais, comme d'habitude il n'envoie pas des mariniers aux jeunes filles en guise d'anges gardiens, ceux qui nous trouveraient causant à cette heure pourraient croire que vous êtes venu d'une autre part.

— Et de laquelle donc?

— De celle du diable !

— Eh bien ! ce serait une menterie ! s'écria André en souriant malgré lui, car je viens... je viens de la mienne!

— Vous voyez, c'est presque la même chose, interrompit plaisamment la jeune fille. Allons, André, laissez-moi passer ; %les gens du bateau peuvent revenir avec mon oncle, et ce serait pour moi une grande honte.

— Non , dit le marinier qui s'avança vers elle et la força à reculer vers l'extrémité du futreau^ non, Entine, vous ne partirez pas ainsi sans m' avoir écouté. Tout à l'heure encore je me demandais comment je pourrais trouver une occasion : puisque mon saint patron me l'a donnée, je ne vous laisserai point aller sans vous avoir dit ce qui me point le cœur.

— C'est inutile! interrompit la jeune fille malicieusement; je ne connais de recette que pour les engelures , maître André. Allez voir plutôt la Mérode de Chalonnes; elle sait des paroles qui guérissent comme baume.

— Vous seule pouvez prononcer celles qui me soulageront, dit le jeune homme avec une tristesse tendre; ne faites pas semblant de mal comprendre, Entine ; ne jouez pas avec ma peine comme le chat

avec l'oiseau qu'il tient sous ses griffes. J'ai tant peur de vous déplaire , que devant vous je suis toujours interdit. Aussi vous pouvez vous amuser de moi sans que je trouve à vous répondre ; mais ce n'est pas d'un brave courage, et vous ne voudriez pas abuser de votre esprit contre un garçon qui trouverait plus facile de vous donner son sang goutte à goutte que de vous demander si vous voulez de son amitié.

L'accent était si ému et si loyal, que la jeune fille en parut attendrie. Par un mouvement tellement prompt qu'il paraissait involontaire, elle saisit le bras du jeune marinier et prononça son nom presque en pleurant. André l'attira vers lui avec une exclamation de joie et allait renouveler sa question. Elle tressaillit tout à coup , lui imposa silence de la main, et se retourna vers la charreyonne.

— Qu'y a-t-il? demanda le jeune homme.

— J'ai cru. ..qu'on nous écoutait! murmura Entine.

— Où donc?

— Là, dans votre bateau... j'ai entendu marcher,., et il m'a semblé qu'une ombre passait!...

André monta sur le bordage pour mieux voir. La charreyonne était silencieuse , la rive déserte et les fenêtres de l'auberge éclairées. 11 s'efforça de rassurer

la jeune fille en lui rappelant que tous ses gens dormaient, que ceux du futreau étaient toujours attablés avec son oncle et le père Soriel, et qu'ils n'avaient par conséquent rien à craindre. Puis, enhardi par le silence d'Entine , il lui parla plus librement de son amour, lui fit connaître ses projets et ses espérances. Xa jeune fille, qui luttait évidemment entre l'inquiétude et l'attendrissement , s'était assise sur le dernier banc, la tête baissée, tandis qu'André, penché vers elle, la pressait de répondre.

— Au nom des saints ! Entine , dit-il après avoir épuisé tous les témoignages d'amour , dites un mot, un seul mot qui m'ôte de souci. Je ne demande rien qui soit à votre honte; si vous pouviez voir au fond de moi, vous sauriez que je vous parle comme au prêtre qui a reçu ma première confession.

La jeune fille releva la tête ; son visage avait une expression sérieuse que le marinier ne lui avait jamais vue; elle arrêta sur lui un regard direct et ému.

— Je vous crois, André , dit-elle d'un accent trèstendre. Je sais que vous êtes un homme de bonne renommée et de bon cœur , qui ne se plairait pas à tromper une pauvre créature dont le père et la mère

sont sous le linceul ; aussi je ne vous répondrai point par des feintises, comme on le fait d'habitude avec les jeunes gens. Depuis que je vous connais, je n'ai vu de vous que grand courage et belle honnêteté, je vous estime plus que pas un de ceux de votre âge , et je n'aurai pas besoin de beaucoup m'encourager pour vous montrer une bonne amité; mais auparavant il faut que l'oncle m'en ait baillé la permission. Orpheline comme je suis, je n'ai point d'autre maître, et je veux lui obéir en tout. Faites donc que votre volonté soit sa volonté, et je puis vous promettre, mon André, que ce sera bien vite la mienne.

— A la bonne heure! s'écria la voix d'un tiers.

Et l'oncle Méru, qui s'était approché sans bruit sur le prélart de la charreyonne^ franchit brusquement le bordage du bateau. Il était suivi du père Soriel et de François, qui se tenait un peu en arrière, l'air penaud et sournois.

Les deux jeunes gens, surpris, avaient fait un mouvement de frayeur. Méru arriva jusqu'à sa nièce, à laquelle il prit la main.

— Tu viens de répondre là de braves paroles, dit-il avec émotion, et j'aurais voulu que toute la marine de

la Loire pût les entendre. Embrasse-moi, tu es une honnête fille.

Entine lui sauta au cou.

— Seulement, ajouta le patron, il eût mieux valu les dire ailleurs qu'ici et à une autre heure; les têteà-tête au clair de lune sont malsains.

André se hâta d'expliquer comment leur rencontre avait été toute fortuite.

— Alors c'est autre chose, reprit le père Soriel, et François a menti quand il est venu nous avertir que vous vous étiez donné rendez-vous dans le futreau.

— Ainsi, c'est lui que j'ai entendu là tout à l'heure, dit Entine vivement ; que Dieu lui pardonne ! Mais, puisqu'il me croyait en faute, il eût mieux valu m'avertir en bon parent, que de s'enfuir pour me dénoncer.

François baissa la tête sans répondre.

— Ne lui fais pas de reproches, dit Méru ; le triste gars est assez puni de n'avoir pas été pris à gré,

— Et pour qu'il le soit davantage, il faut que tu donnes licence à la mignonne de suivre le courant de son cœur, reprit le vieux Soriel. Qu'est-ce que tu peux opposer $ André, voyons?

— Rien, répliqua Fonde d'Entine,

144 SOUS LES FfiETS.

— Alors c'est dit , s'écria gaiement le vieillard ; je m'invite à la noce , et je veux être garçou d'honneur.

Le patron du Drapeau-Blanc tendit la main à André, qui la saisit avec un transport de joie si vif, qu'il ne put que balbutier quelques mots de remerciement : l'émotion l'étouffait. La jeune fille, appuyée à l'épaule de son oncle, souriait et pleurait à la fois ; le doyen des mariniers lui-même s'essuya les yeux avec le revers de sa main ridée.

— Allons, allons, en voilà assez, dit-il; ces idées de jeunesse vous remuent malgré qu'on en ait ; le bois a beau vieillir, mon pauvre Méru, il reste toujours un peu de sève, et, si vous l'approchez du feu, il travaille. Mais voilà bientôt la minuit, m'est avis qu'on est assez d'accord pour remettre le reste à demain et s'aller coucher, d'autant que voici quelqu'un qui pourrait nous entendre.

— C'est mon père, fit observer André.

— Maître Jacques ! répéta Méru ; pardieu ! nous l'avions oublié, mes braves gens. Pour que tu épouses Entine, c'est pas assez de mon congé, faut encore que tu aies celui de ton père.

— Je suis prêt à faire mon devoir, répondit André,

qui s'approcha de l'arrière du bateau pour aller à la rencontre de son père, tandis que le vieux Soriel, prévoyant une explication de famille, s'écarta par discrétion et rejoignit François.

Cependant maître Jacques, sorti de la cabane, s'était avancé vers le mât de la charreyonne, avait quitté lentement sa veste et lavait jetée sur un rouleau de cordage. 11 prit ensuite une gaffe dont il examina le fer et demeura quelques instants immobile , comme s'il eût attendu un signal. Tout à coup le son d'une horloge se fit entendre, et les douze coups retentirent dans l'espace. Maître Jacques sembla les compter, puis marcha vers l'extrémité de la barque. Dans ce moment, André le rejoignait et l'appela; mais il ne parut rien entendre, continua sa route, passa devant Méru et alla se placer au bord du fatreau. A la clarté des étoiles, alors plus brillantes, on pouvait distinguer son visage livide, ses lèvres entrouvertes, d'où ne semblait sortir aucun souffle, ses yeux immobiles, qiu se tenaient fixés sur les eaux; on eût dit un cadavre sorti de sa tombe pour accomplir quelque œuvre surnaturelle. Entine, épouvantée, s'était rejetée, avec un cri étouffé, derrière son oncle, et André, qui les avait rejoints, regardait son père tout saisi.

— Que le ciel nous protège! dit-il enfin; son ame s'est réveillée sans avertir son corps. Je me souviens maintenant que, dans mon enfance, ma mère se levait souvent pour le suivre.

— C'est un marcheur démit (1), dit Méru avec une sorte de crainte mêlée de compassion ; pauvre homme, quelque berger de Sologne lui aura jeté un sort.

— Voyez! voyez! que fait-il là! demanda la jeune fille en se pressant contre Méru.

Maître Jacques venait, en effet, de relever sa perche armée de fer et frappait dans les eaux avec rage. Courant d'une extrémité à l'autre de la barge, il avait l'air de guetter quelque objet invisible qu'il s efforçait d'atteindre, et, à chaque coup, des mots entrecoupés s'échtppaient de ses lèvres.

Encore un... Bien touché!... Et ici... et plus fctobu. Toujours, toujours des têtes!

*** Entends -tu? demanda l'oncle d'Entine en pre- Wa*& le bras d'André ; que veut-il dire?

Je ne sais, murmura le jeune homme, qui pâlit.

mèvu fit signe à Soriel de s'approcher et lui fit voir rrwre Jacques. Le vieillard parut étonné, chercha ù si appeler un souvenir, puis fit un mouvement.

l*j Nom que l'on donne, dans le pays, aux somnambules.

— C'est lui! murmura-t-il.

— Qui cela? demanda Méru.

— A fond! interrompit le marcheur de nuit, qui continuait à frapper les eaux, à fond les brigands !

— C'est cela! s'écria le vieillard, il rêve aux barges à soupapes , il croit travailler aux mariages de Carrier ! Ah! je le reconnais; oui, oui, c'est Jacques le noyeur!

Cette terrible révélation fut accueillie par autant de cris qu'il y eut de personnes à l'entendre ; mais, chez Entine et André, ce fut un cri de douloureuse surprise, chez Méru un cri de colère. Il s'élança vers maître Jacques qu'il saisit par le milieu du corps , et qu'il allait précipiter dans la Loire, si le vieux patron ne l'eût retenu.

— Laissez , laissez, père Soriel , s'écria-t-il en se débattant ; j'ai juré que, le jour où je rencontrerais un de ces scélérats sur mon chemin, j'en délivrerais la manne.

Il voulut ressaisir le marcheur de nuit, que la violence de cette attaque venait de réveiller. André se jeta en avant et demanda grâce pour son père. A cette voix, la fureur du marinier sembla se déplacer et se reporter tout entière sur le jeune homme*

— Ah ! tu le défends! s'écria-t-il ; c'est juste, vous êtes de la même race; ce qu'il a fait, tu l'approuves, et tu le ferais à l'occasion : sang de loup ne peut mentir !

— Ne dites pas cela, maître Méru! interrompit doucement André ; vous savez bien que je ne puis maintenant vous répondre, vu que celui qui m'a donné la vie est là et que Dieu m'ordonne de lui garder respect.

— Et t'ordonnait-il aussi de me voler mon amitié? reprit le patron; pourquoi m'as-tu caché de qui tu étais fils?

— Parce que je ne le savais pas moi-même. Méru fit un geste d'incrédulité.

— Sur mon salut éternel je ne le savais pas ! reprit le jeune homme avec énergie; celui que maître Soriel vient de reconnaître pourrait vous le dire.

— Oses-tu bien invoquer le témoignage du noyeurj s'écria le marinier»

— On prend ses témoins où ils sont et sans pouvoir les choisir, maître Méru, dit André à demivoix.

— Possible ! reprit le patron du Drapeau-Blanc; mais l'oncle qui est chargé d'une nièce mineure choisit

son mari, pas vrai ? Eh bien ! plutôt que de donner la mienne au fils d'un bourreau de Carrier, vois-tu, je la conduirais une meulière au cou sur le pont de Pirmil, au-dessus de la grande arche, et je la jetterais la tête en avant dans la Loire.

Entine poussa un léger cri, et André voulut répondre ; le patron ne lui en laissa pas le temps : il passa un bras autour de la taille de la jeune fille, et, sans plus attendre, l'entraîna vers l'auberge, où Sorîel et François le suivirent.

Le jeune marinier étourdi s'assit au bord du bateau, la tête dans ses deux mains. Le passage du doute à la joie et de la joie au désespoir avait été si prompt, qu'il eut besoin de quelques instants pour se reconnaître. Cependant cette espèce de défaillance fut de courte durée; il en sortit par un vaillant effort de volonté, et, se rappelant son père, il regarda autour de lui; mais maître Jacques n'était déjà plus là. Aussitôt qu'il s'était trouvé seul, il avait remis silencieusement sa veste, était descendu à terre et avait pris à pied la route de Nantes.

Après l'avoir vainement cherché dans la barge et sur la rive, André regagna la charreyonne , pour y attendre le lendemain. Les cruelles surprises qu'il

venait de traverser le tinrent longtemps éveillé; ce fut seulement vers la fin de la nuit que la fatigue remporta et qu'il s'endormit. Ses paupières se rouvrirent, frappées par les premières lueurs du jour qui perçaient les fentes de la cabane. Encore engourdi, il se souleva sur son coude avec un soupir : tous les souvenirs de la nuit venaient de l'assaillir à son réveil, et il retrouvait avec eux sa douloureuse angoisse. Il n'en pouvait plus douter, tout était bien fini pour lui 1 car il connaissait assez Méru et Entine pour ne rien attendre de la désobéissance de l'une ni de la justice de l'autre. La jeune fille devait rester, jusqu'à la mort, soumise par esprit de famille, le patron implacable par esprit de parti. Ainsi ces espérances si longtemps couvées en secret, à si grand'peine écloses, et qu'il avait vues la veille prêtes à prendre leur volée, elles venaient de retomber à terre pour jamais, mortellement frappées !

Il ne voulut point s'arrêter à cette pensée, qui lui eût ôté tout courage, et se hâta de se lever pour faire les préparatifs de départ.

Le bateau de Méru les avait déjà achevés, et il l'aperçut qui glissait le long de la charreyonne^ la voile hissée. Méru était à la barre; François, assis à l'avant,

tenait sa musette, comme s'il se fût rendu à quelque aire neuve ou à quelque fête de paroisse* Il jeta en passant au jeune patron un regard en dessous où brillait Finsolenee du triomphe. André n'y répondit pas. Son œil cherchait la jeune fille, qu'il ne put rencontrer. Sans doute, elle se tenait renfermée dans la cabane du futreau, afin d'éviter le déchirement de cette dernière entrevue. Le jeune patron sentit son cœur se serrer 5 mais il surmonta son émotion, et, ne voyant près de lui aucun des hommes de la charreyonne, il se rendit à l'auberge pour les avertir.

Au moment où il entra, tous les mariniers alors à la Meilleraie étaient réunis autour du père Soriel et parlaient vivement; à sa vue, la conversation s'arrêta ; les yeux, qui s'étaient fixés sur lui, se détournèrent, et il se fit un vide dans le groupe, comme si l'on eût voulu lui laisser la place libre. André eut vaguement conscience que quelque résolution venait d'être prise à son égard, et le sang lui monta au visage ; mais il ne se laissa point intimider. Cherchant ses matelots du regard, il ies avertit que la charreyonne allait mettre à la voile. Les matelots détournèrent la tête sans répondre et demeurèrent à la même place ; le jeune homme, étonné,, répéta son avertissement, en leur ordonnant

de le suivre ; les mariniers, visiblement embarrassés, regardèrent le père Soriel. Celui-ci fit alors un pas vers le patron de l'Espérance, et, prenant la parole:

— Nous nous occupions de vous , André, dit-il sérieusement, et vous arrivez à propos.

Le jeune homme fut frappé de cette disparition du tutoiement, qui, parmi les mariniers de la Loire, est non-seulement une habitude , mais un symbole obligatoire de confraternité.

— Vous savez ce que la marine de Loire a décidé contre les noyeurs ? reprit le vieux patron, qui semblait chercher ses mots : tout vrai marinier a fait serment de les chasser des barges et de leur faire la guerre ; ce serment-là, vous ne pouvez le tenir, puisque Jacques est votre père?...

— Eh bien ? interrompit André, qu'irritait la lenteur du vieillard.

— Eh bien ! reprit-il avec hésitation , ceux qui ne peuvent obéir aux lois de la confrérie de l'eau ne peuvent pas davantage en faire partie.

— C'est-à-dire alors, dit le jeune homme, dont le cœur battait avec force, que vous voulez m' empêcher de naviguer?

Soriel fit un geste négatif.

— Personne ne peut barrer la rivière à la charreyonne, répliqua-t-il ; mais aucun frère de la marine de Loire ne doit désormais aider à la manœuvrer.

— Eh ! parlez donc ! s'écria André en frappant ses mains l'une contre l'autre, dites tout de suite que vous voulez vous débarrasser d'un patron à qui vous trouvez trop de courage et de bonne volonté, que vous embauchez son équipage pour qu'il reste en route, que vous vous servez du jugement de la marine contre maître Jacques pour couler mon bateau.

— Eh bien ! non, foi d'homme ! ce n'est pas ça ! interrompit un marinier athlétique, au visage couleur de cuivre rouge ; le doyen a voulu adoucir les choses, et il a tout entortillé : la vérité, je vais te la dire, moi ! Nous autres, les mariniers de Loire, nous avons notre gloire, nous ne voulons point parmi nous de gens diffamés : on a chassé ton père, parce que c'était un gueux ; toi, on te chasse, parce que tu es le fils de ton père.

Les mariniers approuvèrent l'interrupteur par un murmure. André, qui était devenu très-pâle, promena autour de lui des regards étincelants.

— A la bonne heure ! dit il d'une voix que la colère

faisait trembler, voilà ce qu'il fallait me répondre tout de suite. A cet le heure, je vois que le noble corps des mariniers de Loire punit les pères sur les enfants. On peut bien, sans danger, être un fainéant comme Barrai, un ivrogne comme Henriot, un flibustier comme Morel, un imbécile comme Ardouin; mais, pour être digne de rester parmi vous , il faut être au moins bâtard comme Gros -Jean.

Ces insultes nominatives adressées à chacun des bateliers présents excitèrent parmi eux une clameur furieuse ; tous y répondirent par des injures ou des menaces, et Gros-Jean s'avança sur le jeune patron le poing levé. Le père Soriel se jeta entre eux et s'efforça de les apaiser ; mais, pendant quelque temps, sa voix se perdit parmi les provocations. Acculé au mur, Audré défiait du regard tous ses adversaires , et une lutte semblait inévitable, lorsqu'un son de trompe, qui s'éleva de la Loire, arriva jusqu'à l'auberge, lugubre et prolongé. Toutes les voix se turent comme par enchantement.

— Avez-vous entendu, vous autres? s'écria Soriel.

— C'est la trompe d'avertissement! répondirent les mariniers, qui se précipitèrent vers la porte et la fenêtre de l'auberge.

Une petite barque descendait rapidement, portant à la corne de sa mâture le pavillon bleu et jaune.

— Les glaces en rivière! les glaces en rivière! répéièrent les mariniers d'une seule voix.

Et , sans s'occuper davantage d'André , tous sortirent et coururent à leurs bateaux, qu'ils se hâtèrent de démarrer, et qui furent bientôt à la voile pour leur destination, où ils espéraient arriver avant la débâcle.

Mis dans l'impossibilité de les suivre par l'abandon de son équipage, le jeune patron regagna la charreyonne, et, après l'avoir garée de son mieux en l'entourant de perches, de planches et de mâtereaux, il vint s'accouder à la barre du gouvernail. Son bateau restait seul au port, désemparé, noir et immobile, tandis qu'il voyait, à des distances inégales, les voiles qui venaient de partir glisser sur le fleuve, et qu'au loin, dans la brume du matin , se dessinait encore la forme vague d'une barge d'où arrivaient affaiblis les sons d'une musette : c'était le futreau de maître Méru qui fuyait vers Nantes, emportant avec Entiae toutes les espérances de sa vie.

Pendant que l'espèce d'interdit jeté sur André par ses compagnons le retenait forcément à la Meilleraie, maître Jacques continuait sa route et arrivait à Nantes où l'appelait la lettre mystérieuse qui l'avait décidé à quitter Saint-George.

C'était la première fois depuis plus de vingt ans qu'il revoiyait cette ville, à laquelle se rattachaient pour lui de si sombres souvenirs. Il la traversa rapidement, se dirigea vers un faubourg bien connu, en atteignit l'extrémité, et aperçut enfin la maison qu'il cherchait.

Isolée et en avant de toutes les autres habitations, on l'eût prise pour une sentinelle perdue placée en observation sur la campagne. Un mur de clôture très-

élevé, dont le chaperon était hérissé de verre brisé, l'enveloppait; de tous côtés, et ne laissait voir que le haut de la toiture. Lorsqu'il l'aperçut, maître Jacques ralentit le pas; le sang lui afflua au cœur. Cette maison solitaire , il l'avait visitée bien des fois aux jours , funestes dont la mémoire l'obsédait dans son sommeil. Là demeurait alors le même homme qu'il allait encore y trouver maintenant : c'était le dernier survivant de ce redoutable comité qui avait organisé la terreur dans l'Ouest et fait de Nantes la veine par laquelle on avait saigné la Vendée. Jeté dans le tourbillon révolutionnaire à un âge où la passion enfièvre l'idée et ou l'ignorance de la vie précipite toujours vers l'absolu, il s'était montré inflexible dans ce qu'il croyait la vérité, implacable dans les moyens de la faire triompher. Sombre et forte nature qui avait pris l'emportement de sa volonté pour des principes, il s'était d'abord, comme tant d'autres, faussé la conscience dans les exagérations de la parole; puis, entraîné à les réaliser dans l'action, il était tombé, de violence en violence, au plus profond de l'abîme. Le châtiment avait été terrible : repoussé de la société des hommes, il était condamné, depuis vingt-cinq ans, à rouler son

passé, comme Ixion sa roue, dans cette demeure

écartée dont l'opinion publique s'était faite la geôlière. Après quelques instants d'hésitation, maître Jacques tourna autour de l'enclos et alla chercher une petite porte presque cachée, où il frappa : on ne vint pas tout de suite, et il dut frapper de nouveau à deux reprises; enfin un pas lent fit craquer le sable des allées, une voix faible et cassée demanda ce qu'on voulait.

— Ouvrez, répondit maître Jacques, c'est moi qu'on attend.

Les verrous furent tirés lentement l'un après l'autre, la porte laissa un étroit passage, et le noyeur se trouva en face d'une vieille femme portant le costume de nonne.

— Sœur Claire ! s'écria-t-il en se découvrant. — ■ Qui m'appelle? demanda la religieuse.

— Eh quoi ! est-ce que je suis assez changé pour qu'on ne reconnaisse plus mon visage? reprit le noyeur étonné.

La vieille nonne releva vers lui des yeux semblables à ceux d'une statue.

— Sœur Claire ne voit plus aucun visage, réponditelle froidement; mais, à votre voix, il me semble... oui... vous êtes le cousin Jacques! Venez, venez, il avait hâte de vous voir»

Elle marcha devant lui en s'aidant d'un petit bâton de houx pour tâter sa route. Jacques eut peine à reconnaître le jardin qu'ils traversaient. Ses platesbandes , autrefois si soigneusement cultivées , disparaissaient sous les herbes parasites \ les arbres, qu'on avait négligé de tailler, éparpillaient leurs branches, et les espaliers, à demi détachés du mur, surplombaient de tous côtés sur les allées.

Ce fut seulement en arrivant au parterre placé devant ïa maison que cet aspect changea. Là encore une main attentive avait dirigé les arbustes et enveloppé de paille les fleurs pour les défendre contre la gelée. Çà et là , des héliotropes d'hiver dressaient leurs tiges embaumées , sur lesquelles brillaient quelques gouttes de givre fondu par les dernières lueurs du soleil. Assis près du seuil pour s'y réchauffer, et noyé , pour ainsi dire, dans leur nimbe d'or, un malade s'était assoupi sur un fauteuil , le front appuyé à une de ses mains. Des oiseaux , qui venaient picorer parmi les fleurs , voletaient à ses pieds, et les pigeons roucoulaient doucement sur sa tête dans un rayon du soleil couchant. Jacques s'arrêta ; il avait reconnu son grand cousin . ainsi qu'il avait toujours appelé l'ancien membre du comité révolutionnaire.

Malgré les ravages de la maladie , c'était bien la même expression d'audacieuse énergie. La chevelure, d'un brun fauve et coupée très ras, laissait mieux distinguer les épais sourcils sous lesquels se creusaient deux orbites profondes et sombres ; le nez était ferme et recourbé comme le bec d'un aigle ; les lèvres fines, mais obstinées ; la tête enfin reposait sur un de ces cous très courts , signes ordinaires des natures violentes.

— Dort-il ? demanda sœur Claire , qui n'avait pas entendu le mourant saluer l'arrivée de Jacques.

Celui-ci répondit affirmativement en baissant la voix.

— Parlez plus haut, reprit la nonne avec une certaine dureté dans l'accent -, ses heures sont comptées, et il faut qu'il s'éveille.

Le malade entendit sans doute ces mots, prononcés sans ménagements, car il ouvrit les yeux et reconnut sur-le-champ maître Jacques.

— Ah ! c'est toi , dit-il en faisant un effort pour relever la tête ; tu as bien tardé , mais n'importe, il est encore temps.

La sœur Claire , qui s'était approchée à tâtons, releva l'oreiller qui le soutenait ; il regarda derrière le noyeur.

LE MARINIER DE LOIRE. lfti

— Es-tu donc seul? reprit-il; je t'avais écrit d'amener ton fils; où est-il?

— Absent ! répondit Jacques, qui voulait éviter des explications sur ce qui s'était passé le matin à la Meilleraie.

L'œil âpre du malade se fixa sur lui.

— N'a-t-il pas plutôt refusé de venir ? demanda-t-il -, ne mens pas.

— J'ai dit la vérité, répliqua l'ancien marinier, qui soutint impassiblement son regard.

— C'est lui pourtant que j'aurais voulu voir,, reprit le grand cousin avec une hésitation chagrine.

— Qu'importe l'absence du fils, puisque le père est là? fit observer la nonne d'une voix brève. Ne peut-il exécuter vos ordres... comme il les exécutait autrefois?

Jacques tressaillit et baissa la tête; le mourant releva la sienne avec une expression indomptée.

— Vous avez raison, sœur Claire, dit-il amèrement , il a fidèlement obéi le jour où pour vous sauver il a risqué sa vie et...

Il s'arrêta.

— Et la vôtre, acheva la vieille aveugle : c'est un souvenir celui-là qu'on peut rappeler. Il y avait du courage à sauver une pauvre nonne seulement parce

qu'elle avait été au couvent l'amie de votre mère. Aussi je ne l'ai point oublié.

— Je le sais , je le sais , reprit le malade avec une sorte d'impatience; quand tout s'est tourné contre moi, quand on m'a abandonné, vous êtes venue m'offrir vos services... je ne dirai pas vos consolations.

— Il n'y a que Dieu qui console ! interrompit sœur Claire impassible.

— Aussi m'avez-vous seulement accordé des soins! continua son interlocuteur; depuis vingt ans, j'ai quelqu'un qui surveille, économise, travaille pour moi , et je n'en suis pas resté moins seul... N'importe, ce que vous m'avez donné, les autres me le refusaient , et je n'ai point de honte à me reconnaître votre obligé.

— Vous ne l'êtes pas , reprit la nonne de cette voix dont le calme avait quelque chose du froid et du tranchant de l'acier; ce que j'ai fait, c'était par devoir, non par choix ; j'ai voulu m'acquitter pour l'honneur des hommes et la gloire de Dieu.

— Ainsi , dit le malade , qui appuya avec force ses deux mains sur les bras de son fauteuil en essayant de se redresser, rien n'était pour moi ; vous ne m'avez considéra que comme un châtiment qui rachetait vos fautes*, vous avez vécu dans ma solitude pendant

vingt années sans un seul mouvement de sympathie.

— L'abîme était entre nous, dit tranquillement l'aveugle ; vous pouviez le traverser sur la croix du Sauveur, vous ne l'avez point voulu ; le Christ vous jugera.

— Et voilà pourquoi vous avez refusé mon héritage? continua le mourant, dont la voix s'élevait; n'ayant rien fait à mon intention, vous ne vouliez pas de ma reconnaissance. Votre Dieu seul doit vous payer ! Eh bien ! allez donc le prier, car je n'ai plus besoin de vous,., allez , sainte dont la générosité est une malédiction ! Ah ! j'ai la conscience qu'en dehors de ces murs qui m'emprisonnent depuis si longtemps , il est des âmes moins fermées. Oui, oui, le temps aura fait comprendre à ceux qui vivent dans l'air du dehors la tyrannie des circonstances, l'emportement des opinions... Oh! j'en suis sûr, si ce monde qui m'a proscrit pouvait encore parler maintenant, sa voix serait plus miséricordieuse . . ,

— Ecoutez, interrompit la nonne.

Une huée venait de s'élever au-delà de l'enclos. On y distinguait le nom du mourant mêlé aux injures et aux malédictions. Presque au même instant une grêle de pierres franchit la clôture , s'abattit dans le jardin et vint rouler jusqu'au parterre , dont elle brisa les

fleurs : les oiseaux épouvantés s'envolèrent. Le malade avait poussé un faible cri : sa pâleur d'agonie fut remplacée par une pâleur encore plus livide. Il venait d'entendre les éclats de rire des enfants qui s'enfuyaient après leur attaque journalière à la maison maudite. Depuis bien des années, cette insulte se renouvelait tous les soirs à la sortie de l'école, et le terrible compagnon de Carrier n'avait pu s'y accoutumer ; lui, qui s'était redressé sous tous les anathèmes , pliait sous celui des enfants.

Sa main se leva avec effort pour essuyer une sueur froide qui baignait son front.

— Le monde a répondu ! dit sœur Claire après un silence.

— Non pas le monde , bégaya le mourant ; mais la haine!... Laissez-moi! laissez-moi!

La nonne retourna la tête, fixa ses yeux de marbre sur le visage décomposé du mourant, comme si elle eût pu le voir à travers les ténèbres, et /levant la main avec une solennité redoutable :

— 11 vous reste encore une heure, dit-elle; repentezvous !

Puis elle tourna lentement sur elle-même et reprit à tâtons le chemin de la maison.

Jacques la suivit des yeux avec épouvante, comme s'il eût vu le fantôme de la justice divine. Lorsqu'elle eut disparu, il se fit un long silence. L'agonisant cherchait à reprendre pour un instant possession de luimême, et prononçait , dans un demi-délire, des mots entrecoupés de ricanements convulsifs.

— Me repentir ! balbutia-t-il ; ah ! ah !.. . Ils ne comprennent pas... Imbéciles! qui croient que les révolutions poussent toutes seules... arrosées par l'eau du ciel! Ah! ah! ahî... Qu'ils attendent! qu'ils attendent!...

Ici, son accent devint plus saccadé, ses paroles plus confuses; bientôt ses lèvres seules remuèrent , comme si son dernier souffle allait s'exhaler Jacques , saisi , s'approcha davantage, lui prit les mains et l'appela par son nom. Ses paupières clignotantes se rouvrirent y un jet de vie colora ses traits, et il attira à lui l'ancien patron.

— Ecoute, murmura-t-il, ton fils est un brave marinier, n'est-ce pas? On l'estime, lui 1... Eh bien ! tout ce que je possède, je le lui donne !... Tout ! entends-tu bien ?

Et comme Jacques stupéfait voulait balbutier un remerctment, il l'interrompit.

-~ Vite ! continua-t-il d'une voix affaiblie en indiquant du geste le coussin du vieux fauteuil , cherche là... Que trouves-tu!

— - Un portefeuille ! dit le marinier, qui avait plongé la main à l'endroit indiqué.

— C'est cela! tout y est... Rentes au porteur, billets de banque... Tu as bien entendu?... pour ton fils?... lui, Thonnête homme que les honnêtes gens laissaient pauvre... le scélérat qu'ils maudissent l'enrichit... Malgré eux... j'aurai fini... par... une bonne action...

A ces mots, un sourire ironique effleura ses lèvres crispées; il voulut ajouter encore quelque chose , mais le râle l'interrompit. Jacques effrayé appela sœur Claire, qui arriva avec le même visage immobile et s'agenouilla lentement près du fauteuil, tandis que \enoyeur soutenait la tête flottante du mourant. Tous trois restèrent longtemps ainsi sans parler. Le soleil avait presque disparu , les oiseaux se taisaient ; tout était froid et morne. On n'entendait que cette respiration sifflante et toujours plus faible. Enfin , au moment où les dernières lueurs s'éteignirent sur les toits de la maison isolée, l'agonisant étendit les bras comme s'il eût cherché un point d'appui, ouvrit les yeux, puis les referma avec un profond soupir. Jacques , qui s'était

penché vers lui , écouta un instant , puis plaça la main devant ses lèvres. L'aveugle redressa la tête.

— Est-il entre les mains de Dieu? demanda-t elle. Jacques répondit affirmativement; elle se releva avec

vivacité.

— Alors mon épreuve est finie 1 s'écria-t-elle ; vous m'avez tirée de la fosse aux lions comme Daniel , ô Seigneur ! que votre saint nom soit béni î

Elle se signa deux fois et s'éloigna lentement. Le noyeur promena un instant autour de lui un regard épouvanté; puis, cachant le portefeuille dans son sein, il s'enfuit, tandis que le cadavre, la tête renversée sur le bord du fauteuil, comme si ses traits livides eussent encore bravé le ciel , demeurait abandonné sous le brouillard humide qui descendait avec les ténèbres.

Troublé par cette mort, par les souvenirs qu'elle lui avait rappelés et par la fortune inattendue qui venait d'enrichir son fils , maître Jacques alla d'abord droit devant lui, sans volonté et sans projet. Il était en proie à une sorte de vertige qui faisait passer les objets sous ses yeux confusément et comme dans un rêve, li traversa ainsi le faubourg » arriva aux quais et franchit les premiers ponts; mais là enfin la fatigue le força de s'arrêter et le ramena au sentiment du réel.

Il chercha dans la nuit devenue sombre, et aperçut, à l'entrée d'une des rampes qui descendaient à la Loire, une pauvre auberge dont les murs penchants et le toit effondré semblaient menacer ruine. Sur le tableau noir qui flottait près de la porte, entre deux couronnes de lierre se dessinait confusément une ancre d'étain noircie par le temps et autour de laquelle l'œil le mieux exercé eût vainement essayé de lire une inscription effacée. Jacques n'en reconnut pas moins sur-le-champ le cabaret de Y Ancre d'argent, autrefois fréquenté par toute la jeune marine de la rivière. Sa solitude actuelle constatait encore une fois l'instabilité des prospérités humaines ; mais elle était en même temps pour l'ancien noyeur un motif de préférence. Aussi n'hcsila-t-il pas à pousser la demi-porte à hauteur d'appui qui fermait l'entrée.

Une vieille femme tricotait près du foyer à la lueur d'une chandelle de résine ; elle se leva , visiblement surprise de l'arrivée d'un hôte; et , à sa demande d'un souper et d'un gîte , elle voulut faire relever sa petite fille pour tout préparer ; mais , après avoir seulement réclamé du pain et de Peau-de-vie, Jacques se fit conduire dans une chambre basse, dont la fenêtre s'ouvrait sur la berge de la Loire , souhaita brusquement le bonsoir à l'hôtelière et s'enferma.

Pendant que le père d'André allait chercher, comme d'habitude, dans l'ivresse et le sommeil l'oubli de son passé , non loin de là veillait quelqu'un dont ce passé avait détruit toutes les espérances. Vis-à-vis même de l'auberge de Y Ancre d'argent, à une encablure de la rive, se dressait sur les eaux une sorte de tour carrée, dont la silhouette sombre découpait le ciel : c'était le moulin flottant de la mère de François. Entine y était arrivée depuis quelques heures en compagnie de Méru, qui l'avait bientôt quittée avec son neveu pour garer le futreau des glaces qui commençaient à paraître en rivière. Après l'échange obligé de questions et de réponses qu'entraîne une première entrevue, la meunière l'avait conduite au petit cabinet qui lui était destiné, à l'étage supérieur du moulin , et l'avait quittée en lui promettant qu'elle allait dormir comme un enfant de trois ans, bercée par la bonne rivière jusqu'au lendemain.

Malgré cette prédiction, la jeune fille resta longtemps éveillée. Elle songeait à l'aventure de la veille , à la manière dont son oncle s'était séparé d'André, à l'impossibilité de lui faire jamais accepter pour neveu le fils de Jacques le noyeur, et son cœur s'acharnait à cette triste pensée. Sa malicieuse gaieté s'était envolée;

elle était assise sur son ut, la joue appuyée à l'oreiller qu'elle mouillait de larmes toujours renouvelées; on eût dit les larges gouttes d'une pluie d'été. Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi: Enfin les pleurs s'épuisèrent; sa paupière gonflée se ferma , et , soupirant encore comme un enfant que le sommeil a surpris dans un de ses fugitifs désespoirs , elle s'endormit les deux bras repliés sur son front.

Un murmure sourd, mais prolongé et profond, Ma réveilla. Peu à peu , il sembla s'approcher , grandir. C'était un roulement progressif et puissant. Bientôt des lueurs brillèrent , le beffroi tinta à Saint-Pierre ; une grande voix s'élevait formée de mille voix et répétait : — La débâcle ! la débâcle !

Ce cri terrible courait depuis la haute Loire, poussé par des messagers qui traversaient les villes, les bourgs, les hameaux , penchés sur leurs chevaux haletants et secouant une torche enflammée. A la Meilleraie, homme, torche et cheval s'étaient abattus demimorts; André avait relevé la torche, était monté sur un nouveau cheval et venait d'annoncer à Nantes l'approche du fléau.

La nouvelle avait aussitôt gagné comme un incendie* Les équipages des navires mouillés vers la Fosse s'é-

taient réveillés en sursaut, les mariniers avaient couru ; en un instant, les deux rives s'étaient trouvées bordées d'une multitude en mouvement , les ponts couronnés d'une guirlande de têtes agitées. On voyait scintiller les torches , on entendait se croiser les ordres et les appels. Tout ce qui pouvait briser le premier choc des glaçons était jeté dans la Loire. Déjà l'eau , plus violemment refoulée , faisait sentir leur approche. Enfin leur avant-garde se montra; elle barrait la rivière dans toute sa largeur et s'avançait semblable à une armée de blancs fantômes secouant à la brise de nuit leurs manteaux neigeuxo

Les riverains des grands fleuves savent seuls l'effroyable puissance de ces avalanches de glaces partant de la source, grossies en chemin et arrivant vers l'embouchure avec une force calme et implacable qui emporte tout sans combat. Eux seuls connaissent le frisson que fait courir dans tous les cœurs l'annonce du fléau 5 l'angoisse curieuse qui précipite tous les pas vers la rive , l'horreur des mille luttes engagées entre l'homme et les montagnes de glaces qui croulent du haut du fleuve, ensevelissant tout sous leurs ruines.

Entine, réveillée à la rumeur et aux cris qui annonçaient la débâcle, s'était hâtée de rejoindre sa tante,

Toutes deux venaient de voir avec épouvante un entassement de glaçons se former au-dessus du moulin ; mais elles s'aperçurent bientôt que, fortement appuyé à la rive et au plus proche arc-bontant du pont , il les garantissait comme une digue et servait à repousser les autres glaçons vers les arches lointaines. Méru et François, dont le futreau se trouvait également dans le cercle ainsi défendu, les encouragaientdeloin, La débâcle semblait, en effet, se porter sur les autres branches du fleuve 5 les bateaux y étaient en plus grand nombre, les efforts de sauvetage plus bruyants , et le bras où flottait le moulin restait, relativement, plongé dans une sorte de silence et d'obscurité.

Les deux femmes , un peu rassurées, promenèrent alors les yeux sur l'étrange spectacle qui se développait à leurs pieds.

En face, aussi loin qu'elles pouvaient distinguer, elles n'apercevaient qu'une multitude de formes pâles et scintillantes qui se succédaient toujours plus pressées, passaient avec un grondement mêlé de cliquetis, et allaient s'engouffrer en rugissant sous les arches encombrées. A leur droite, les maisons qui bordaient la rive s'étaient successivement réveillées ; à chaque fenêtre brillait une lueur, sur chaque seuil retentis-

saicnt des voix: à gauche, au contraire, s'étendaient des prairies sombres, désertes et silencieuses. A leur extrémité, on apercevait la masure isolée de V Ancre d'argent, que n'éclairait aucune lumière, et qui semblait une tache plus noire dans la nuit. L'œil de la meunière venait de s'y arrêter , quand elle vit une ombre s'en détacher lentement, descendre la pente qui conduisait au fleuve et s'avancer vers la digue de glaces dans laquelle le moulin et le fatreau de Méru se trouvaient enfermés. Elle distingua bientôt un homme maigre, de haute taille, qui portait un anspect appuyé sur l'épaule (1). Arrivé au barrage formé par la débâcle, il s'y engagea aussi résolument que sur le pont d'une barque, et ne tarda pas à en atteindre le milieu. La meunière effrayée le montra à sa nièce.

— Regarde , regarde , Entine , s'écria-t-elle -, d'où vient ce malheureux, et que cherche -t-il là? A-t-il donc perdu la raison , ou est-il las de vivre ?

— Il marche devant lui tout dFoit sans rien regarder, fit observer la jeune fille.

— Le voilà au bord des glaçons ; il se retourne. Entine fit un mouvement. A la lueur des étoiles qui

blanchissait la banquise, elle venait de distinguer les

(lj Anspect, levier de bois qui sert à tourner le cabestan.

yeux fixes et les traits contractés de maître Jacques. Méru , aùi depuis un instant l'observait de sa barge, le reconnut également.

— CW le noyeur ! s'écria-t-il ; ah ! Dieu est juste î il l'envoie à sa punition.

Le marcheur de nuit continuait, en effet, à suivre le banc de glaces au bout duquel il devait trouver l'abime; mais il s'arrêta avant d'y arriver, et , levant son anspect, il se mit à frapper sur les eaux avec des exclamations confuses , ainsi qu'il l'avait fait la veille. Ses coups atteignirent bientôt les bords de la banquise , qu'on entendit se briser ; puis , elle-même , ébranlée par la violence des mouvements, craqua dans toute sa longueur. Méru voulut en vain l'arrêter par des menaces. Livrée son hallucination habituelle, le marcheur de nuit n'entendait rien, et continuait son œuvre furieuse. François, épouvanté , poussa un cri de terreur.

— Malédiction sur le brigand ! dit le patron furieux ; si les glaces dérapent, tout est fini. Au noyeur, François, pousse au noyeur; je le forcerai bien à se tenir en repos, mort ou vif !

La barge glissa sur les eaux restées libres, arriva près de Jacques, et Méru levait sa perche pour ia

frapper; mais il était déjà trop tard. La banquise disjointe fléchit d'un seul coup en vingt endroits; les glaçons qu'elle avait jusqu'alors arrêtés se précipitèrent tous à la fois, se dressèrent l'un sur l'autre, et la montagne, croulant de toute sa hauteur, ensevelit en même temps sous ses ruines la barge et le marcheur de mit.

Les cris qui partirent du moulin flottant furent si perçants que la foule les entendit de loin et accourut vers le pont-, mais l'espace, ouvert un instant auparavant , était déjà envahi par une avalanche de glaces qui assaillait le moulin avec de rauques rugissements.

Par un élan instinctif de conservation, les deux femmes s'étaient précipitées à l'intérieur. Entine, folle d'épouvante, monta jusqu'au cabinet où elle avait passé la nuit, et y tomba sans forces. Pendant ce temps, les fragments de la banquise , grossis de tout ce qu'avait apporté la débâcle, s'étaient amassés contre le moulin, et se heurtaient avec fureur aux câbles de fer qui le retenaient lié au fond du fleuve. A chaque assaut, on entendait le grincement des chaînes froissés, on voyait passer les glaçons emportant quelques débris. Enfin , un déchirement terrible se fit entendre, l'édifice fut soulevé un instant, puis il s'affaissa en ce penchant et flotta emporté par les eaux,

Une clameur d'épouvante s'était élevée dans la foule qui encombrait le pont. Le moulin s'avança par secousses , dominant de sa masse sombre les flots pétrifiés. Par instants, les grandes roues, mues par le choc d'un glaçon, tournaient avec rapidité, puis s'arrêtaient subitement au choc d'un autre glaçon. La tour noire et vacillante arriva ainsi jusqu'à l'une des arches , s'inclina pour s'engloutir, puis s'arrêta un instant.

Cette pause suprême sembla réveiller Entine ; elle comprit le péril , et l'excès de la terreur lui rendit les forces que la terreur lui avait ôtées. Elle courut à la fenêtre les bras étendus, en appelant du secours.

A sa vue, les spectateurs se précipitèrent vers le parapet; toutes les tûtes se penchèrent, tous les bras s'étendirent. Vaines tentatives! la fenêtre était trop loin. Un murmure de pitié et d'horreur courut de proche en proche. Les glaces continuaient à s'entasser contre le moulin, et la masse sombre s'affaissait de plus en plus. Cramponnée à la fenêtre, la jeune fille avait perdu tout autre sentiment que le désir de vivre: elle appelait à son aide avec des sanglots et en joignant les mains ; mais le moulin descendait toujours! Déjà sa toiture atteignait le niveau des voûtes, lorsqu'un homme parut debout sur le parapet.

C'était André qui, à peine à Nantes, où il était venu annoncer la débâcle, avait songé au péril que pouvait courir la jeune fille dans le moulin de sa tante, et qui arrivait au moment même où il allait s'engloutir. Il comprit tout du premier coup d'œil. En deux élans, il fut au-dessus de l'arche devant laquelle flottait le moulin; il se laissa glisser le long de l'arête du contrefort, atteignit un de ces grands anneaux de fer scellés dans la pierre, et, s'y retenant d'un bras, arriva jusqu'à la fenêtre. Comme il étendait la main, le noir édifice oscilla sur les eaux-, il profita de ce mouvement pour saisir la jeune fille, qu'il enleva. Tous deux restèrent un moment suspendus sur l'abîme ; mais un effort suprême ramena André au relais du contrefort avec son fardeau. Il venait de l'y déposer, lorsqu'un mugissement terrible retentit à ses pieds, et une pluie glacée lui rejaillit au visage: le moulin achevait de disparaître sous les eaux.

Les mariniers, accourus avec des cordes, l'aidèrent à remonter la jeune fille, qui arriva sur le pont évanouie.

Toutes les recherches faites pour retrouver sa tante furent inutiles; emportée avec les débris du moulin, elle resta ensevelie sous la débâcle de même que Fran-

çois et maître Méru. Un seul jour avait ainsi enlevé à Entine toute sa famille nantaise. Dès qu'elle fut remise de sa terrible secousse et qu'elle eut assisté, en grand deuil, à l'office commémoratif célébré à la paroisse des défunts, elle se remit en route pour l'hermitage Saint- Vincent, seul asile qui lui restât désormais.

Ce fut là qu'André la revit, Les préventions de Méru n'étaient point partagées par le métayer de l'ermitage. Sachant que sa nièce devait la vie au jeune patron, il le reçut avec cordialité. Un grand changement s'était fait d'ailleurs dans la position d'André. Le portefeuille légué par l'homme de la maison isolée, avait été retrouvé à l'auberge de Y Ancre d'argent avec la veste et le chapeau de maître Jacques. Le jeune homme qui en ignorait l'origine, crut hériter seulement des secrètes économies de son père, et cette opulence inespérée eût suffi pour imposer silence à toutes les objections. Trois mois après les événements que nous venons de raconter, il épousa Entine à Saint- Vincent : il n'avait point oublié son expulsion de la marine de Loire, mais il n'essaya rien pour y rentrer et renonça à la navigation.

Les voyageurs qui descendent d'Angers à Nantes peuvent encore voir aujourd'hui, entre Chantoeé et la-

h E MARINIER DE L Q I T. E. | 7 Q

grande, un ctioiîliGî' Tîb' nrerratu^ t]^ ïfardeaux efc"ÏÏb bois de sapines. Vers le fond, au milieu d'un jardin, s'élève une maisonnette dont la blanche façade, ourlée de vignes et de rosiers du Bengale, regarde la Loire: c'est la retraite choisie par André; c'est là qu'il vit heureux avec Entine, aux bords du fleuve qu'il aime et et au bruit des eaux qui lui rappellent tant de souvenirs.

Le grand canal de l'Ouest, qui relie la mer à la "Vilaine et ouvre à la navigation une voie non interrompue depuis la haute Loire jusqu'à Brest, traverse dans la dernière partie de son parcours vers l'Océan, une contrée sauvage, à peine parsemée çà et là de quelques fermes solitaires. L'œil chercherait en vain sur les deux rives des villages ou des champs cultivés; il n'y rencontre partout que d'immenses bruyères entrecoupées de touffes d'arbustes et de longues steppes maréeageuses, sur lesquelles tournoient des volées d'oiseaux aquatiques. En vain avait -on espéré raviver ces mornes contrées en y faisant circuler, par une nouvelle artère, le commerce et l'industrie ; tout y est resté immobile comme par le passé. Aucune barque ne sillonne

L'ÉCLCSIER. 181

ces eaux au cours réglé-, les touffes d'aulnes ou d'ajoncs envahissent rapidement les berges gazonnées, l'herbe disjoint les pierres des écluses, et les maisonnettes bâties pour les éclusiers annoncent seules la présence de l'homme dans ces âpres solitudes.

À la porte de l'une de ces habitations placée à quelque distance du point départage de Glomel, une jeune fille d'environ vingt-deux ans se tenait assise, la tête penchée sur un livre aux marges salies qu'un petit vieillard tenait devant elle sur ses genoux. Le maître et l'écolière offraient un contraste dont le regard était involontairement frappé. Celle-ci avait le visage riant et coloré de ce duvet de pêche qui révèle en même temps la santé robuste et la jeunesse laborieuse. Vêtue d'un costume kernéwote (1) très simple, mais d'une propreté exceptionnelle, elle était chaussée de bas de laine brune et de sabots sans paille, luxe presque inconnu dans la montagne. Sa coiffe blanche, dérangée par le vent, laissait apercevoir des cheveux bruns, dont les flots ondes soulevaient le tissu de toile comme s'ils eussent voulu s'en échapper. Le maître était un petit homme pauvrement vêtu de berlinge ; il

(1) Les Kernéwotes sont les habitants de la Cornouaille.

avait les pieds nus et la tête couverte d'un bonr^t brun trouépar l'usage. On eût pu le faire poser pour un Esope, si sa tête enfoncée par une double proéminence, eût exprimé moins de naïveté et plus de malice; mais, contrairement à ses pareils , Perr Baliboulik n'avait dans l'expression du visage rien d'ironique ni d'agressif; loin de là, ses gros yeux toujours en mouvement, sa bouche entr'ouverle et sa houppe de cheveux gris dressée au sommet du front lui donnaient un air de crédulité poltronne qui provoquait le'sourire. On devinait au premier coup d œil qu'il n'y avait rien à craindre de cette créature, que sa disgrâce avait intimidée au lieu d'aigrir. Aussi disait-on communément dans les paroisses que Baliboulik « était né le jour des saints Innocents. »

Trop faible pour se livrer aux travaux rustiques, il avait été pris en pitié par le recteur de son village, qui lui apprit à lire, à écrire et à compter. Le bossu devint, grâce à son bienfaisant précepteur, la science incarnée de tout le canton ; c'était à lui qu'on s'adressait pour lire les rares missives reçues par les fermiers et pour y répondre au besoin. Il s'occupait également d'apprendre aux enfants le catéchisme ou les prières, et tentait même d*initier les plus curieux aux mystères

i/ÉCtustEît, 183

de la Croix de Dieu (1); mais ses élèves, dispersés sur une surface de plusieurs lieues, et qu'il allait chercher au seuil des fermes ou dans les pâtures, lui échappaient nécessairement au retour de l'hiver. La classe, faite dans les aires, au creux des sillons ou sous les taillis, était interrompue jusqu'au retour des aubépines; le petit bossu se trouvait, pour quelques mois, sans occupation et sans asile! Il regagnait alors recluse, où son parent Hoarne Gravelot l'accueillait toujours avec la même cordialité.

Baliboulik touchait à la fin d'une de ces retraites forcées qu'il avait tâché d'utiliser en travaillant à l'instruction tardive de la fille de l'éclusier. Celle-ci venait de terminer la page de l'abécédaire dans lequel Baliboulik la faisait lire; elle leva vers son maître un regard riant qui semblait solliciter une approbation : le petit bossu ne la fit pas attendre.

— Que Dieu nous soit miséricordieux ! dit-il en plaçant entre les feuilles du livre le pince-nez qui lui servait de lunettes; pour sûr, vous lirez cette

(1) On appelle Croix de Dieu le syllabaire dans lequel les magisters champêtres apprennent à lire à leurs élèves ; ils ont un autre volume pour les lectures courantes, qu'ils nomment Livre de grande lecture»

année aussi couramment que le chantre de Gourin.

— C'est à savoir, répliqua la jeune paysanne ; nous 6ommes à la fin du mois de mars, voilà le coucou qui va bientôt chanter, et vous quitterez l'écluse pour rechercher vos écoliers.

— N'importe, n'importe, reprit le bossu ; à cette heure, vous pourrez continuer toute seule. Je vous laisserai mon Livre de grande lecture.

— Jésus ! et comment ferez- vous votre école ?

— N'ayez pas de souci : la plupart de mes écoliers ne distinguent pas leur main droite- de leur main gauche; la Croix de Dieu leur suffira de reste jusqu'au retour des chandelles de glace.

— Et alors vous viendrez savoir si j'ai mis les longs soleils à profit?

Baliboulik haussa les épaules.

— Ne faut-il pas bien que le rouge-gorge cherche son nid d'hiver sous un chaume baptisé ? répliqua-t-ii doucement. Si je ne venais pas chez le cousin Gravelot, il ne me resterait pour abriter mon vieux bonnet que les granges ouvertes et les pierrières abandonnées ; mais, grâce à Dieu, il y a toujours ici pour moi une écuelle et un escabeau. La maison de l'écluse a beau être petite, elle justifie le proverbe que « là où le

maître du logis a le cœur grand, le foyer n'est jamais trop étroit. »

— La paix, la paix, vieux maître ! dit Nicole en souriant ; vous savez bien que votre compagnie,, pendant les journées de huit heures, nous est un plaisir et un soulagement. Les plus gais s'attristent à la longue de ne voir aucune créature parlante, et c'est un miracle s'il passe ici un chrétien chaque jour de grand'-messe. La maison de l'écluse n'a pour voisins que les oiseaux du marais et les gibiers de la bruyère.

— Vous oubliez les gens de la lande brûlée, dit le bossu en baissant la voix.

Nicole fit un soubresaut.

— Ah ! vierge Marie ! les auriez-vous vus ce matin? demanda-t-elle précipitamment.

— Pas encore, répliqua Baliboulik; seulement il faut les attendre à chaque minute, comme la maladie. Dieu me pardonne de leur vouloir du pire, Colah (1)! mais leur voisinage est une trop rude épreuve , et, si je rencontrais jamais au carrefour la femme jaune qui souffle la peste et qu'elle me demandât sa route, selon l'habitude, je crois bien que je lui montrerais le sentier qui conduit chez les Guivarch.

(1) Diminutif breton du nom do Nicolo.

— Ne prononcez pas ce nom-là, ou quelqu'un d'eux va venir, interrompit Nicole en regardant autour d'elle ; j'ai l'idée que Dieu les a mis sur la lande brûlée en punition de nos péchés. Parce que ceux qui ont creusé le canal les ont chassés du terrain qu'occupe maintenant l'écluse, où leurs pères avaient bâti une cabane sans droit, ils nous font la guerre comme à des* ennemis : aussi vous ne me croirez pas peut-être , pauvre homme; mais, quand je pense à eux, il me passe un froid dans les cheveux, et je me dis toujours qu'ils nous apporteront malheur.

Baliboulik, la rassura si faiblement qu'il était aisé de deviner ses propres craintes. A vrai dire, de plus fermes courages auraient été ébranlés par les attaques incessantes et toujours plus hardies des Guivarch. Expulsés, comme l'avait dit Nicole, d'un terrain usurpé par eux sur les biens communaux, ils s'étaient réfugiés à quelques portées de fusil du canal et avaient construit une nouvelle hutte dans un des plis qui sillonnaient le plateau stérile. Avant la construction de l'écluse, ils vivaient du coin de terre cultivé au bord de la rivière, de la pêche, du braconnage et des déprédations nocturnes dans la vallée -, privés tout-àcoup de la plupart de ces ressources, ils s'en prirent à

1 eclusier, dont ils ravagèrent le jardin,, tuèrent le porc et pillèrent la basse-cour. Hoarne porta plainte, eî des gendarmes furent envoyés à la lande brûlée. Ils s'emparèrent de Guivarch et de son fils aîné, qui subirent un jugement suivi d'une captivité de plusieurs mois; mais, lorsqu'ils sortirent de prison, l'éclusier s'aperçut que le châtiment infligé les avait aigris plutôt qu'effrayés.

Ceux qui ont vécu dans la solitude, assez loin de l'action des lois pour ne la sentir qu'affaiblie et impuissante, savent jusqu'à quel point l'isolement peut nous placer dans la dépendance d'un seul homme audacieux. Maître à chaque instant de notre bien et de notre vie, il lasse les plus vaillantes patiences et les force à capituler. Gravelot en fit l'expérience. La présence des Guivarch devint pour lui une incessante oppression. Chaque jour quelque nouvelle atteinte à son repos ou à sa propriété lui rappelait ce dangereux voisinage. Sans cesse frappé, il se sentait sans cesse sous la menace d un nouveau coup. La famille de la lande bridée l'avait enfermé dans un cercle de vexations et de rapines d'où il ne pouvait sortir. S'il apercevait de loin sur la bruyère Konan Guivarch, son long fusil à un coup sur l'épaule, ou son fils Guyd'hu

armé du court bâton à tête, il était forcé de prendre une autre direction pour éviter les querelles ; s'il rencontrait la vieille grand'mère aveugle conduite par la petite Soize ou par son frère Laouik, il détournait la tête afin de ne pas voir le regard railleur et de ne pas entendre l'insulte qui l'accueillait au passage. Ainsi condamné à une perpétuelle prudence, contraint dans tousses mouvements et tourmenté de renaissantes inquiétudes,ilamassaitlentementdans son cœur, contre ses persécuteurs, un arriéré de colère chaque jour plus difficile à comprimer. Quanta Nicole, elle en était toujours à l'effroi. Après avoir rappelé à Perr Baliboulik les dernières attaques des Guivarch, elle demanda en soupirant ce que deviendrait son père, s'il devait rester seul à l'écluse avec de pareils voisins.

— C'est-il donc sûr qu'Alann doive vous emmener après la messe de mariage ? demanda le bossu.

— Ce sera à sa volonté, vieux maître, répliqua la jeune fille : la femme doit suivre celui dont elle a reçu l'anneau d'argent, et la mère d'Alann a dit qu'il y avait chez elle, à Gourin, une place pour sa nouvelle fille ; mais si c'est sa volonté que je parte, j'en aurai un dur crève-cœur.

— Espérez çn la miséricorde du Christ, ma fille, dil

I/ÊCLUS1ER. 189

le bossu ; vous n'avez plus longtemps à attendre votre sort. N'est-ce pas un de ces jours que le cousin arrive à l'écluse ?

— Dites demain, vieux Perr, répliqua Nicole en riant. Oh ! j'en suis bien sûre, allez, car, avant de partir, Alann m'a donné un compteur de jours ( I ) imprimé sur lequel il avait marqué le patron de son retour ; chaque matin depuis, j'ai piqué un saint avec l'épingle prise le plus près de mon cœur, de crainte qu'il ne m'oublie, et je suis arrivée à celui qui doit me ramener la joie. Au premier soleil qui se lèvera, si Dieu ne le défend, je verrai mon plus aimé descendre le canal sur son bateau.

— Pour lors, ayez patience, reprit Baliboulik; peutêtre bien que tout s'arrangera à votre satisfaction, et, comme dit le proverbe: « il ne faut pas sonner le glas avant l'enterrement. »

Nicole soupira sans répondre , et le vieux maître d'école, ayant regardé l'ombre que projetait sur les dalles de granit le grand bras de l'écluse, se hâta de remettre ses lunettes dans leur étui et de refermer le syllabaire. — Dieu m'assiste! mon horloge de

(1) Compod-deiz; c'est la désignation bretonne du oalendrier,

soleil (l) m'avertit qu'il est tard, dit-il en montrant à son écolière la ligne sombre qui s'était raccourcie; chacun de nous devrait déjà être au travail.

— Mon maître a-t-il donc des nasses à relever près du phare d'eau ? demanda Nicole.

— Jésus ! qui aurait l'idée de se faire chasseur de poisson par un temps pareil? répliqua Baliboulik. Ne voyez-vous pas bien, tête folle, que la rivière monte jusqu'à la route des haleurs et passe au-dessus du phare avec un bruit de tonnerre? Par ces fortes eaux, le courant emporterait mes engins comme un brin d'herbe, sans compter que le poisson se tient trop fort au fond pour se laisser prendre. Non, non, ma fille : aujourd'hui je ne vous promets pas de gibier de carême ; mais dites que je suis plus menteur qu'un garçon meunier, si je ne vous apporte ce soir un chapelet de petits oiseaux pris à la pipée.

— Je n'aurai garde, répliqua la jeune fille, car je sais que vous avez le charme pour tout ce qui peut se prendre de vivant sur la terre ou dans les eaux. Allez donc en assurance; moi, je rentre pour passer la farine d'avoine.

Elle se leva légèrement et avançait la main vers la (1) Nom breton du cadran solaire : korelaich-héauU

l'éclusier. 191

porte entrebâillée de la maisonnette, quand ses yeux s'arrêtèrent sur le chemin de halage qui bordait le canal : elle poussa une exclamation de surprise et descendit vivement les deux marches pour mieux voir.

— Qu'y a-t-il ? demanda le bossu, qui venait de se relever plus lentement.

— Seigneur ! regardez là-bas, dit Nicole en étendant le bras dans la direction du canal... Qu'est-ce qui arrive à Pen-Ru ?

— La vache ? interrompit le maître d'école, qui cligna des yeux pour mieux distinguer au loin. Par le vrai Dieu! vous avez raison-, la voilà qui court aux bords des berges tout affolée !

— Ah ! je comprends, s'écria la jeune fille. Voyez, voyez aux bords du chemin, il y a quelqu'un qui l'épouvante.... Sur mon baptême ! c'est le jeune gars de la lande brûlée, c'est Laouik ! Ah ! démon ! il la poursuit à coups de pierres !

Un enfant d'une douzaine d'années, vêtu d'un costume de toile en lambeaux et coiffé d'un chapeau de paille grossière dont il ne restait plus que le fond, côtoyait en effet la bruyère et lançait à l'animal effarouché tout ce qui lui tombait sous la main. La vache, placée entre le canal et lai, fuyait çà et là en poussant

des meuglemens de détresse et s'efforçait en ;ain d'échapper à ce double danger. A mesure qu'elle s'effrayait davantage, le jeune garçon redoublait d'ardeur dans sa poursuite ; il l'épouvantait de ses cris et faisait pleuvoir sur elle une grêle de mottes et de cailloux dont elle parut bientôt si étourdie, qu'elle se précipita sur le penchant de la berge presque inondée par les hautes eaux. A cette vue, Nicole et le bossu accoururent-, mais Laouik avait déjà traversé le chemin de halage en agitant une branche noueuse d'ajonc qu'il tenait à la main. Pen-Ru, effrayée, voulut reculer, glissa sur la pente humide et disparut dans le canal. Au bruit de sa chute, la fille de 1 eclusier et son compagnon s'étaient élancés vers le bord avec un cri de douleur ; ils aperçurent la vache, dont la tête noire venait de reparaître sur les eaux et qui nageait vers eux en reniflant d'épouvante. Le gars de la lande brûlée, qui avait poussé un éclat de rire sauvage au moment où l'animal s'était englouti dans la rivière, continuait à le suivre le long de la berge et à le repousser à coups de pierres au milieu du courant ; mais l'instinct de la conservation, plus fort que toute autre crainte, ramenait toujours Pen-Ru vers la rive. Cependant elle commençait à haleter, et son œil, plus

l'éclusier. 193

arrondi, exprimait une suprême angoisse, quand elle atteignit un petit éboulement où Nicole l'attendait. La jeune fille l'appela par son nom, et, après quelques vains efforts, réussit à atteindre la corde qui lui servait de laisse. L'animal, ramené vers le bord, prit pied malgré les cris redoublés de Laouik, gravit en glissant la pente fangeuse et atteignit enfin la route de halage, où il s'arrêta ruisselant et couvert d'écume, avec un long meuglement de délivrance.

Baliboulik venait de rejoindre Nicole, et montrait le poing au gars de la lande brûlée; mais celui-ci, arrêté à une dizaine de pas, la tête haute, le pied droit en avant, un caillou dans chaque main, répondit à la menace du bossu par un rire de défi. Il se préparait même à lui lancer une des pierres dont il était armé, lorsque deux bras vigoureux le saisirent de manière à faire toucher ses coudes. L'enfant leva la tête, et ses yeux rencontrèrent le visage enflammé de l'éclusier. Hoarne Gravelot, qui venait de la brande, chargé d'un faix de traînes, avait vu de loin tout ce qui s'était passé, et était accouru sans que Laouik eût pu entendre le bruit de ses pas, étouffé par le tapis de courtes bruyères.

— Sur ma vie ! tu me le paieras cette fois, s'écria*

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