‹ Sous les lauriersChapitre 1 sur 24 · Sous les lauriers · texte numérisé non relu

Sous les lauriers

Mes titres à votre bon accueil étaient modestes, je le sais. Votre Compagnie a pris (le son épargne pour m'enrichii-, le jour où elle m'autorisa à me parer de sa bonne renommée, .le Tcn remercie, et s'il plaît à Dieu, je |)aierai ma dette.

Si j'ignorais ce que vous allende/. de vos élus, je n'aurais |>()ni' 1 a|)prendre qu'à me ra|)pelcr commeiil les Lettres ont occupé, |)assionné et ennobli la carrière studieuse que j'ai le devoir de retracer devant vous. Elle eut un début malaisé, .létonnerai peut-être quelques personnes en disant que la vie de M. Nisard me lail penser à un conte de l'ées qui serait p. Il' >iii( Toit un coule moral. — Il y avait uno

fois, il y a bien longtemps; de cela, près de cent ans, six petits orphelins, ils étaient sans appui et presque sans ressources. On avait résolu de montrer aux quatre garçons des métiers mécaniques: de l'un on comptait faire un maréchal ferrant, dun autre un mousse. Mais dans le cœur de Taîné, les bonnes fées avaient mis leur don, le vrai talent, celui que vivifie la vertu. L'enfant travailla, il s'aida, il aida ses frères, il voulut faire d'eux comme de lui-même des artisans de la pensée. Le siècle achève son cours, et après quatre-vingts ans, nous voyons encore ces rejetons d'une forte souche, tous honorés, tous vivants, sauf celui qui vient de partir. 11 était depuis longtemps le doyen de votre Compagnie ; le second m'écoute peut-être, sur les bancs d'une Académie voisine où l'ont conduit des travaux érudits : à un autre, il n'a manqué qu'un peu d'ambition pour recueillir la même récompense, après les mêmes travaux, les mêmes services dans le professorat. — Messieurs, je pourrais n'ajouter rien à cet éloge. Quoi que votre regretté confrère ait pu écrire, ses plus belles œuvres ont été ^a vie. les vies fraternelles dont il fut l'exemple et le secours.

DKsiin-: MSAHi» :i

A'iipoli'on-Désiré ?sisard nuquit ù Cliàlillon, dans la Côte-d'Or, le 20 mars 1806. Bourguignon, si Ton veut, mais Bourguignon craccidenl ; par ses origines comme par son lour d'esprit, il était de pure race parisienne. Son prre. fils d'un des principaux constructeurs du faubourg Saint-Martin, avait acheta une (diarge d'avocat à Chàtillon-sur-Seine. L'enfant commença dans le collège de cette ville des classes qu'il vint achever brillamment à Sainteliarbe-Nicolle, après 1820. Ses succès au\ concours valurent des bourses à ses frères, au moment où l'avenir semblait se fermer devant eux par la mort simultanée du père et de la mère, par la perte d'un patrimoine tombé entre (les mains imprudentes. Sorti de Sainte-Barbe à cette heure d'angoisses, le jeune Désiré traversa toutes les épreuves classiques des vocations contrariées : l'étude d'avoué avec ses grosses menaçantes, les répétitions donn(''es pour vivre, les remontrances chagrines d'un liilciii'. (|iii rt'piocliail à son |)upille le refus dune place de commis dans les bureaux de M. (le Cluibrol. Ce tuteur, critique d'art au i'nnshiuùonneK avait des raisons particulières pour affirmer (pic l;t lilté'i-aluro ne menait |)as

6 SOIS LKS LAI UIEUS

loin. Il ma élé donné de jeler les \eu\ sur des lettres de cette époque, où M. Nisard plaidait pour ses espérances : elles révèlent la dignité des sentiments dans une àme ferme.

Sa bonne étoile le conduisit à la porte de M. Berlin. Le puissant inventeur d'hommes l'enrôla dans la rédaction du Journal (les Débats. L'écrivain y fit ses premières armes, durant ces années finissantes de la Restauration. Critique, il se montra d'abord favorable aux témérités du romantisme. Le conservateur austère que vous avez connu paya alors un court tribut aux enthousiasmes de la jeunesse en littérature, à ses irritations en politique. Pour définir l'opinion qu'il défendait en cette matière, je réclame le bénéfice du privilège que vous venez de me conférer, et je vous propose un affreux néologisme : M. Nisard était bérangériste ; il pratiquait les rites de cette religion éclectique où l'on adorait sur le môme autel la gloire napoléonienne et la liberté révolutionnaire. Napoléon-Désiré : comme il l'a écrit dans la suite, ces prénoms, témoignages des convictions paternelles, expliquent ses premiersentraînementsetson dernierattachement.

C'est assez dire de quel côté des barricades

DKSIUK MSAIÎI) :

lions le li'oiivoiis en IS/iO. Oiuiiid on con»mt'iica (If ^Ciilic-tuer pour s!iv(jii' si les maximes (le M. Laltitte étaient préférables à celles de M. (le l'olignac, M. INisard marcha au tocsin avec ses deux frères. En gagnant leur poste de combat, les trois Horaces parisiens, qui t'taient de bons classiques, durent se réciter le « Qu'il mourût » du vieux Corneille. Un de leurs oncles les accompagnait el demeura parmi les viclini('>>. Pour eux. révéïiemeiil lui moins tragi- (|U(' : '\\> menèrent en triom|)lie à THôtel de \'ille le cheval blanc de M. de Lafayette. En ce temps-là, la France aimait les chevaux blancs. Refroidi par un demi-siècle d'expérience, éclairé par d'aulres révolutions où il s'était trouvé' du côti' |)erdant, le combattant de Juillet a jugé tristement son exploit de jeunesse, dans les dernières pages qu'il ait écrites. Il y rend justice à la monarchie contre laquelle on avait armé son bras. Je regrette de ne pouvoir citer en entier le passage, qui est beau; il est ('quitable, ajouterais-je, si je ne me sentais ici un arbitre partial : j'ai ('té élevé dans le respect (le nos anciens rois, par des coHirs restés fid(''lo>^ au souvenir (h^ bnirs bienfaits. Revenant >ur « la prodigieuse illusion )\ — ce sont ces

s sors ij-:s lauriers

propres termes, — qui lui avait l'ait voir dans l'expédition d'Alger (» un complot liberticide », M. Nisard loue ce grand dessin, d'où allaient sortir tant de victoires ; elles sont un peu vôtres : l'un de vous en a remporté pins d'une, et un autre les a racontées. L'écrivain achève sa réparation en rappelant la fière réponse de Charles X à l'ambassadeur d'Angleterre, qui le pressait, le menaçait presque : « Monsieur l'ambassadeur, tout ce que je puis faire pour votre gouvernement, c'est de n'avoir pas écouté ce que je viens d'entendre. )) — On trouverait peut-être, en d'autres temps, des Français qui hésiteraient, entre la douleur de voir une assemblée dissoute par des ordonnances, et le plaisir d'entendre parler ainsi à l'envoyé d'un Wellington, quinze ans après un Waterloo.

Le jeune vainqueur des Trois Jours allait être un des bénéficiaires du chassé-croisé qui les suivit. Si nous mettons peu d'intervalle entre nos révolutions, ce n'est point par inconstance ; c'est dans un intérêt d'hygiène pour nos fonctionnaires, afin qu'ils restent agiles et préservés de l'ankylose. A partir de ce moment et jusqu'à la fin de sa vie, nous verrons M. Nisard solidement converti à l'esprit conservateur, t'n

DtSIKK MSAKl) 'i

iiisliuil. en I8î>l, on put craiiidie ({u'il ne retombât dans le péclié d'opposition : quand il ({uitta le Journal dos Débats, où il s'était fait tionorablement connaîUr. pour passer au yal'unial . Il prit ombrage, nous dit-il. dti bon accueil fait à Victor Hugo dans la famille liertin, et apprébenda dètre gène dans re\|}ression de ses sentimcMils classiques. Si telle fut en elfe! la cause de la iiiplure. il faut croire, cbose invraisemblable, que le Journal des [h'Jials a beaucoup changé. Aujoindliui. j'en parle par expérience, on peut y porter une humeur singulière, des opinions hétérodoxes, et garder néanmoins ses pénales littéraires dans cette aimable et large maison. La séduction personnelle dWrniand Carrel entra pour une bonne part dans la détermination de M. Nisard. La communauté des doctrines resserra entre les deux lettrés des liens afîectueux ; elle inspira au survivant une des bonnes actions de son cœur, larticlc reconnaissant qu'il lit paraître dansla/^w/^^ îles Daur Mondi's, ;iprc^ la lin [i'aui(pic de ^on ami. alors (|ii il ('tait di'jà fonclioiinaii'c Avx ;i;(»ii\ciMc[ncnl coinbalhi |iar (larrel.

(lette mort rompit les attaches de IVcrisain avec le National; l'Université, qui lui

\0 sous LES LAlRlI'liS

avait CM (l'ouvert ses portes, le conquit tout entier. La situation de M. Nisard y i»randit rapidement avec son mérite; en 18i'2, il était tout désigné aux suffrages de sa ville natale; le collège de (lliàtillon-sur-Seine 1 envoya à la Chambre des représentants. Les luttes de la tribune ne le tentèrent pas. Politique fortuit et toujours surpris de Têtre, il ne livra jamais son àme aux passions qui jettent de Téclat sur cette ])rofession ; il réserva toutes ses forces pour des travaux plus durables et fit partie de la majorité docile qui s'abandonnait à la sagesse de M. (îuizot.

On le vit rarement parmi les familiers du Château. En général, le soin jaloux de son indépendance le tenait éloigné des salons, des cénacles. Il pensait que le critique doit vivre comme le stylite sur son pilier, et que le commerce mondain lui est préjudiciable, parce qu'on y perd forcément quelque chose de la férocité professionnelle. Une seule fois, il faillit se faire prendre au plus engageant des pièges. Chateaubriand s'était mis en frais de coquetterie pour l'attirer à l'Abbaye-au-Bois, une abbaye où l'on disposait de grasses prébendes. M. Xisard fléchit, il écrivit un article sur une lecture

DKSinK MSAIU) n

(les Mémoires (l'outre-loniln'. L article tUait louangeur, mais rimprudent ne s'avisa-l-il pas d'appeler lienéo lilluslre vieillard »? Chaleauhiiand eût pardonné des réserves sur son a'uvro: il ne souiïrail pas (jiie l'un coniplàl io rides de son visage. Le jeune homme (jiii lui avail dit cette désolante vérité fut averti ({uc ses visites ne seraient plus ap^réables. Il échappa ainsi au danger d'être enrégimenté.

Son manque d'assiduité à la cour a\ait mie autre cause. L't'crivain. — ne sommesnous pas tous les mêmes .' — la dé-veloppe avec une ingé'nuité' charmante. — « Quand j'allais au\ Tuileries, j'iUais peiné de compter heaucoup moins que h; moindre parvenu du iK'goce ou de la finance. J'avais quelque sujet de douter ^\\\(^ les vraies lettres y fussent en grand honiii'iir. jNMsonnclIcmenl l'excellent roi Louis- IMiilijqie ne me donna j)as la satisfaction de (luire qu'il ne me |)renait pas pour un maître de l'oriics. 11 est vrai que j avais (Hé nommé par un arrondissement m('tallurgi(|ue. » — C'était (lui', en ellel . puui' uii aiileui' à (|iii Saintelleuve leprocliail malignement de faire de la lillt ralliiez selon la Charte. Kt l'on comprend i|iie >oii liiief lui ail dicté cet autre aveu : <( .le

12 SOLS LLIS LAI lUKllS

me souviens de la monarchie parlementaire comme on se souvient d'une grande déception. » La Charte ne se résumait-elle pas pour lui dans ce principe fâcheux : a Le roi règne cl no me lit pas » ?

Il assista pourtant avec de sincères regrets à la chute de cette monarchie. La liquidation de 1848 ne laissait au professeur que sa (diaire du Collège de France, protégée par Tinamovibilité. Il subit ce temps d'infortune avec une force d'àme dont il trouvait l'exemple tout près de lui, chez la vaillante compagne qui eut la peine et l'honneur de partager ses épreuves. On ne s'étonnera pas après cela que M. Xisard ait accueilli avec satisfaction l'avènement du régime qui lui rendait la liberté de travailler en paix. Il ne fit pas le délicat sur les procédés d'installation ; admirateur passionné de Bourdaloue, il avait dû méditer la profonde parole du sermonnaire : « Il y a à l'origine de tous les pouvoirs des choses qui font frémir. » Mon prédécesseur n'a jamais prétendu aux lumières miraculeuses qui permettent de distinguer, dans le long calendrier de nos révolutions, les mois où le peuple est un juge infaillible, les mois où il n'est qu'un esclave égaré. Il fut un des plus

DKSIKK MSAKI) 13

empressés, parmi les sept millions d insurgés qui ratifièrent, en D(''cembre, la déchéance du gouvernement établi |)ar les héroïques insurgés de Février, sur les ruines de la monarchie relevée par les glorieux insurgés de Juillet.

Happeh' à de hautes fonctions dans ri niversité, le maître y rentrait asec la consécration qu'il venait de recevoir ici. Jules Janin. louché au \ii' |»ar le manifesle de M, Nisard conli'e la lilh'rtihire farde, s'était oublié un jour jusqu'à apostropher son adversaire en ces lermes : « .M;dheureu\ et infortuné! Tu seras delfuslitutl » La menace prophétique fulminée par un futur académicien contre son futur confrère devait se réaliser à bref délai. Dès 1850, sans attendre l'achèvement du grand ouvrage qui ({('signait son auteur à un choix mérité, l'Académie donnait à l'historien delà littérature française le siège occup<' depuis vingt-cinq ans par l'abbé de Féletz, l'ancien maître de M. Nisard au JournnI des Déhah. — Ces imposants souvenirs l'edouhh'ul la limidili- A' \\\\ successeur (|ni ni' faisait (jin' (h' naîlic. à l'heure où votre doyen commençait déjà son stage d'inimoi'laliti'. — Inspecteur g(*néral. sem'lairr (hi conseil de 1 Instruction publique, professeur

14 SOLS LES LALKIEKS

d'éloquence Cmnçaise à la Faculté des lettres en remplacement de M. Villemain. rien ne manquail, semblait-il, au contentement d un travailleur (]ui aimait son travail. Il connut pourtant de vils chagrins, pendant ces premières années du second Empire. Dévoué à la jeunesse qui lui était conliée, il ne savait pas tlatter une humeur frondeuse, alors fort excitée contre le gouvernement. Des manifestations hostiles furent organisées contre le bon serviteur dont on interprétait mal la loyauté. Partout, son esprit attristé crut retrouver ces préventions. Il s'aftligeait de la réserve montrée par les amis de jadis, ceux qui n'avaient pas désarmé, qui gardaient encore sur les lèvres le goût amer du pouvoir perdu. De tous les incidents de cette période, je n'en veux retenir qu'un, l'invention célèbre des deux morales; mon premier devoir aujourd'hui est d'examiner un malentendu dont -M. Nisard a cruellement suulfert.

C'était en l8oo, à une soutenance de thèse en Sorbonne. Un empereur passait sur la sellette, et le plus mal famé de tous, César Tibère. Le candidat éclaircissait dans cette physionomie quelques louches trop noircies par Tacite. On pouvait s'en remettre, à lajipr^cia-

DESIRE MSAHI) 15

li<jii moialr de ce candidat : il liil «^rainl maître de llniversité, il est votre confrère; son nom est devenu dans notre jjays le synonyme des meilleures vertus, tant il a ét«* noblement porté, sous riiabit du ministre, par le savant qui travaille encore, sous la capote du soldat, par le lettré qui ne travaille plus. Le doyen de la Faculté, Victor Le Clerc, crut devoir réclamer au nom di-> |)iincipes. M. Nisard lui objecta simplement qu'on ne tranchait pas les questions historiques avec une morale déclamatoire. La phrase n'était peut-être pas la plus prudente qu'il put choisir, vis-à-vis d'un auditoire mal disposé' ; elle n'eût j)as sufti cependant à perdre un homme. Mais il s'établit aussitôt une confusion, in\olontaire, je veux le croire, entre cette saillie et la leçon que l'examinateur avait professée, l'année d'auparavant, >iir la morale païenne et la morale cliréticnne. Il les distinguait, il ilonnait l'avantage à la seconde, crime irrémissible à certains ycu\. Tous ces griefs lircnl balle dans un mol (jui resta; l'irréligion et le libéralisme trouvaient h'ur compte à cette équivoque. I*uissé-je l'avoir dis>ip«''e ! Klle a assombri jusqu'au dernier jour la \ie d un lionnéte homme, (jui eût sans doute

10 sous LES LAURIEKS

trouvé grâce devant les mauvais plaisants, s'il avait pratiqué moins strictement la morale (liion l'accusait de faire plier en théorie.

11 prit en 1858 et garda pendant dix ans la haute direction de TEcole Normale. Je n'ai pas compétence pour décider si M. Nisard y porta l'autorité et la souplesse également nécessaires dans le gouvernement de cette élite ; je sais par de nomhreux témoignages que là, comme dans les chaires de la Sorbonne et du Collège de France, il fut un excitateur d'esprits, un guide toujours sur. 11 dut résigner ses fonctions, en 1867, à la suite d'un désordre qui lit connaître à Sainte-Beuve la douceur des ap})laudissements juvéniles, au directeur le devoir ingrat de la répression. Quelques mois après, Napoléon III rappelait au Sénat. L'ancien parlementaire de 1840 n'avait pas précisément la nostalgie des assemblées ; il y rentra avec inquiétude, « augurant mal, dit-il, d'une politique qui rétablissait, non pas le contrôle, mais le combat légal contre le gouvernement du [)ays ». On peut différer d'avis sur le jugement du sénateur ; on accordera que pour le rendre, Técrivain avait rencontré l'expression vive et imagée, l'as plus au Luxembourg qu'autrefois

DKSIIIK M SA Kl) il

ail l'alais-IJuiiiltoii il ii'assic'^oa la liii)iiii(': mais il iii'ni Noiidrail de ne pns rappeler qn un joui', il parla, (le fui le 4 septembi'e 1870. L lieiu'c s'avançail, amoncelant les craintes; comme il arrive dans les tempêtes, quand un navire fait eau, beaucoup de |)assagers quittaient leurs places pour s'enquérir des ceintures de sauvetage et des chaloupes de sûreté, l'entre (|uelques autres, la voix de M. .\isard s'éleva : " [{estons sur nos sièges ; l'empereur est vaincu, il est prisonnier ; c'est une raison pour (ju'il nous soit doublement sacré. »

Cette dernière fidélité ne se démentit pas chez votre confrère. Enseveli sous la ruine commune, il n'en sortit (jue pour reprendre la plume. Il corrigeait avec des scrupules toujours nouveaux ses anciens écrits ; il en préparait d'autres, ces Sourenirs dont je viens de lire, dont vous lirez bientôt les chapitres encore in('- (liU. L'ancêtre y fail linvenlaire des jours passés; il y explique les mobiles de sa conduite. Soin superdu 1 il sulliL de lire cent pages du (•rili(|ue (radilionnol. poui* comprendre sa conceplion de la politique ; elle n'étail qu'un des corollaires de sa règle intellectuelle, un des besoins de son entendenienl (pii exigeail par-

IS sous LES LAURIERS

tout l'ordre ol la discipline. Dès qu'on pénètre dans Fesprit de M. Msard, on croit entrer dans un de ces vieux hôtels Louis XIV, aujourd'hui bourgeoisement habités, comme disent les notaires, mais où tout date du temps ; les meubles \ sont rares, de style irréprochable, mal commodes à nos habitudes relâchées; la décoration, d'une harmonie sévère, n'a rien concédé aux caprices du goût moderne ; les grandes baies versent une belle clarté uniforme sur les trumeaux où palissent des grisailles élégantes. Le propriétaire de cette noble maison la défendit de son mieux contre les fantaisies variables de la politique; quand il dut leur entr'ouvrir la porte, il les subordonna aux dogmes de sa religion philosophique et littéraire. Je crois bien que s'il eut été chargé de libeller une constitution, il aurait inscrit à l'article premier cette sentence où il s'est peint tout entier : On n'est pas libre en France de ne pas lire Boileau ; ne serait-ce point comme faisant partie de l'autorité publique qu'il a le privilège d'être contesté? » — Aussi j'ai hâte de vous montrer M. Nisard dans son vrai chez lui, dans ses livres, dans le ministère public où le procureur du grand roi requérait contre les déserteurs du grand siècle.

DKSIRE MSAKD 19

Il ail'iva au plus fort de la bataille livrée par les revenants de l'époque classique contre les enfants terribles du romantisme. Avant 1830, il inclina un instant vers la nouvelle école; durant les années suivantes, son p;oùt réagit, par défiance de la vogue qui venait à ses clients de la veille. Après ces courtes et inévitables oscillations d'un jeune esprit, le bon sens de M. .Nisard lui fit prendre, entre les deux camps, la position intermédiaire d'où il ne devait plus bouger. Quand on relit aujourd'bui les articles de 1836 sur Victor Hugo et Lamartine, on est étonnéde souscrire aussi facilement à bon nombre d'opinions qui parurent blasl>liématoires. Ici, Messieurs, je ne puis me défendre d'une réflexion. A tout hasard, on fait sagement de vivre longtemps. Si le malheur eût voulu que votre confrère vous manquât vingt ans |)lus tôt, alors qu'il était déjà au seuil de la \ieillesse, j'imagine l'embarras du biographe désireux de le louer. Il y a vingt ans, les grands (li(ii\ (lu romantisme avaient la |)ossession incontestée du lirmament littéraire. Leur lour t'iait venu d être classiques. A leurs adorateurs, à nous tous, les champions qui avaient combatlu contre eux en !(S.>0 apjiaraissaienl comme

Page 1