SOUS LKS L AIR II; US
des survivants d'un âge préhistorique, des contempteurs aveugles, reculés dans les lointains fabuleux, entre M. Ktienne et M. A'iennet. Les dieux sont morts. M. .Nisard a vécu, et en vieillissant, il a rajeuni. Le siècle, qui tournait autour de cet esprit immobile, l'a rejoint à l'improviste. Voici que l'élite de la jeune critique reprend, en d'autres termes, et parfois dans les mêmes termes, les arrêts de 1836. L'octogénaire a recueilli le bénéfice de ce qu'il eut appelé une révolution du goiit ; il a entendu des générations nouvelles témoigner avec lui ; il a vu nos théâtres envahis, quand on jouait son bien-aimé Racine, visités seulement, quand on représentait le drame romantique. Qui sait ? Avec le sentiment de la mesure dont il ne se départait jamais, le critique réhabilité aura peut-être estimé qu'on lui donnait trop raison, et qu'il triomphait au delà du nécessaire. Je me le figure modérant ceux qui rompent avec la religion d'Hugo, et disant : Ne le brisez pas, ce miroir souvent terni, mais unique à ses instants de splendeur; il a reflété tout le siècle et nous y vîmes passer tous nos rêves.
Les études sur les Poêles latins de la décadence semblaient retirer leur auteur de la
UKSIUK MSAHU 21
mêlée conlemporaiiie. Ce nélail qa un l'aiiv scinblaiit. A travers les ombres de ces morts, il continue à pourfendre des adversaires très vivants. Son réquisitoire est bien dur pour ces stoïciens qui essayaient de faire tenir debout la vieille vertu, jusqu'au moment où la croix du r.lirist lui rendrait un appui solide; pour ces Humains de Cordoue, Sénèque et Lucain, lointains aïeux du ^énie espagnol. — L'ouvrage avait des qualités plus durables que le piquant (ic l'allusion ; il n'ussit j)ar le biillaiU de la couleur historique, par des tableaux de mo'urs habilement compos»'s avec les indications de Juxénal et de l'erse. M. Msard inaugurait un genre qu'allaient développer d'autres évocateurs (le la vie anticiue, Villemain, Ampère, Amédée Thierry. Il nous était réservé de le voir renou- \v\vy |tar un ami de (licéron, un commensal de la maison dllorace.
Pour oublier ces poètes de la (h'cadenc»' (piil n';iimait guère, le savant liumaniste revenait aii\ \rais maîtres de Tàme romaine, il rédigeait ses leçons sur /ps ()iia(n> (iraiuls liisfnnctis IiiI'dis. A partir de ISIV.I, il dirigea la ti'a- (liicliuti (les clas>i(|ut'> dans la collection Didot, labt'iir considi'rablc, on ses frères lurent ses
2â sous LES LAURIERS
plus zélés collaborateurs. Entre temps, il trouvait le loisir de lier connaissance avec les hommes de la Réformation, et nous avons sjagné à ce commerce d'agréables monographies d'Érasme, de Thomas Morus, de Mélanchton. Ciiargé d'une mission archéologique dans nos provinces méridionales, il en rapportait des récits de voyage qui renferment, à mon goût, quelques-unes de ses meilleures pages; si toutefois je ne suis pas dupe de la magie des mêmes souvenirs, recueillis aux mêmes lieux. Enfant, j'ai du aux tombeaux, aux aqueducs, aux amphithéâtres de notre Gaule latine les premières secousses de l'àme. celles que donnent les visions d'un grand passé mort, dans la fête de la vie terrestre, dans l'énergie d'un ciel en feu; depuis lors, les hasards d'une existence errante ont fait relever des visions pareilles sous mes pas, au Cotisée, à TAcropole, dans les ruines d'Éphèse et de Baalbeck, sous les pylônes de Louqsor et sous les coupoles de Samarcande ; j'ai admiré partout, mais je nai retrouvé nulle part l'ivresse toute neuve, léblouissement laissé dans mes yeux par les reliques de Provence, par les blocs romains tremblants à midi dans la vapeur d'or, sur le pâle horizon d'oliviers
DÉSIKK MSAUI) 23
cl OÙ monte la plainle ardente des cigales. Tous ces travaux, qui eussent suffi à remplir une autre vie, nétaient pour votre confrère qu'une préparation. Il dégageait les avenues et amassait les matériaux du monument auquel il a eu la fortune d attacher son nom. irréels élémentaire à l'origine, V Histoire de la Ijtlf't'atiire française s'étendit, reçut des retouches incessantes, et occupa M. !N isard jusqu'au jour où l'Institut lui décerna le prix qu'il réserve pour l'œuvre la plus propre à honorer la France. Lécrivain avait emprunté aux architectes de nos vieilles cathédrales leur méthode de construction lente et solide; et c'est bien une cathédrale ({ue ce bénédictin a bâtie aux saints de son observance. Il y a mis sa mémoire à l'abri ; nid n'y entrera désormais sans saluer l'effigie du (h'vol fondateur, couchée sur la dalle liminaire. Uli ! riieureux et habile homme, qui a voué sa Nie au |)lus beau, au plus vaste sujet, au plus digne de remplir une intelligence et un cd'ur ! Si l'histoire de nos actes a |)u sinlilulrr : (lesla Deiper Francos^ serait-ce trop ambitieux de nommer l'histoire de nos écrits : Scri/i/rr f)ei per Franrns ? Personne, je l'espère, ne me taxera d'exagération. Les littératures de
24 SOUS LKS LAURIERS
ranliquilé, quelque opinion qu'on piol'esse sur leur prééminence, onl eu le tort de ne nous arriver quà l'état fragmentaire. Quant à nos émules des autres langues d'Europe, tous nous accordent, au moins dans le passé, la mission de donner une forme universelle aux idées et aux sentiments de la grande famille chrétienne. Je tirerai même de cette prérogative du génie français ma seule objection de principe au ])oint de départ de M. Nisard.
On lui en a fait bien d'auli'os. On lui a reproché d'écrire l'histoire littéraire comme on écrivait autrefois les chroniques, en ne tenant aucun compte que des actions royales ; on lui a reproché de l'étudier, ce produit de la collaboration de toute une race, comme un phénomène isolé, en dehors de l'histoire sociale qui l'explique, en dehors des sciences qui l'in- Uuencent, en dehors des apports étrangers qui l'alimentent ; on s'est plaint qu'il ne nous offrît pas une histoire organique, baignant de toute ])art dans la vie nationale, comme celle dont un Français a donné le modèle et fait le présent à l'Angleterre. Messieurs, c'était reprocher à M. Nisard d'être lui-même et non un autre. Critique dogmatique, soucieux avant tout de
l)i:SI liK M SA Hl) 25
nous lllollll■(Jl■lc^ exemples ù siii\re ellus clcruuls ;ï éviter, son étude a pour objet de i-echercher ceux (le nos écrivains qui ont exprimé des véril(''s i:éii(''i-al('s dans une langue définitive ; c'est l;i lorniuie qu'il ad'ectionnc.
L'objeclion que j'eusse voulu soumettre à cette noijle intelligence, si j'avais eu Ihonneur et le ])laisir de m'inslruire à ses leçons, aurait poité sui- la délinition de Tesprit français, telle ([u'elle est posée au début du livre. C'est, nous dit M. Nisard, unesj)ril |)rati([ue j)ar excellence, soumettant limaginalion et la sensibilité au joug de la raison individuelle, et cette dernière à la raison commume. L'bistorien le spécilie en le distinguant de tous les autres, el il l'adjure de se garer contre les intrusions du delioi's. Ah! que ces catégories sont péi'illeuses ! Iles critiques moins éclairés s'en emparent, el ils nous présentent comme l'image de l'esprit français ce grêle squelette, si fort en fa\eur sous le nom d'esprit gaulois, qu'on arrive à com|)oser a\ei' una moitié d(3 Hal)elais, une tnoilii' de Molière, avec tout Vollaire, ce (pii est beaucoup, avec loul Hérangei-, ce ([ui e>l moins, (l'es! une de- \eines de noli'e géni(\ sans doute; mais ({ue lail-on de 1 autre Neine,
gonflée tour à loui' d'àprelé, de fougue, de passion, de mélancolie, celle qui suscite dans chaque siècle un Calvin, un Pascal, un Saint- Simon, un Chateaubriand? Je ramasse au hasard, enlre tant de noms qui gênent la théorie. De l'esprit français ainsi limité, combien des nôtres il faudrait proscrire. de])uis la CItanmn de lioland qui n'y entre pas encore, jusqu'à Lamartine qui n'y rentre ])lus du tout ? Qu'il serait facile de choisir un contraste embarrassant, bien présent à vos mémoires, et de demander où était l'esprit fiançais sur ces bancs quand M. Thiers et M. Guizot s'y rencontraient. Laissez-moi croire quil n'a pas de caractère distinctif, sinon de les comprendre tous, dêtre humain, universel, imprévu. Il n'est circonscrit que par les défauts individuels ; ses vertus sont illimitées, comme le champ du possible. On veut le définir, parce qu'on l'arrête à un moment du temps; mais comme tout ce qui vit, il évolue sans cesse, il dépouille des formes, il en revêt de nouvelles ; chaque grand écrivain lui ajoute sa frappe personnelle. Si cet esprit devait jamais faiblir et manquer à sa mission, ce serait le jour où une idée naîtrait dans le monde sans qu'il la réclamât aussitôt comme son bien.
DESIKE MSAKIi 27
Je résiste un peu à noire "^uide, qnami il me décrit d'avance la configuration générale de la chaîne que nous devons explorer : mais avec quelle sécurité je nrabandonne à lui. dès (}ue nous nous mettons en marche ! Suivant sa promesse, il ne s'arrête que sur les sommets de cette chaîne, il ne se |)ique pas de fouiller les gorges cachées et d'exjjliquer les formations souterraines. Protégé par sa raison impeccable, ce guide ne connaît pas le vertige ; et les glaciers ne Telfrayent pas. Libre à nous de buissonner derrière lui. d'admirer en dehors do son programme, à nos risques et périls: mais quand nous admirons sur son conseil, ce n'est jamais à faux. M. Nisard ne satlardc [)as au moyen âge, on seni (iiiil se plail médiocrement dans ce labyrinthe mystérieux : il esl pressé de monter et d'y voir clair. A haxers le xvf siècle, il se hâte encore; ce n'est |»as Ronsard qui ly retiendra. Je sais bien le tort de Ronsard ; c'était déjà celui de i.ucain. Le poète de la ph'iadc fst jiiU"' sur sa fâcheuse ressemblance: il a fourni de criminels exemples et de mauvaises raisons à un plus grand coupable. lm|)lorons un jugement |)lus doux |)Our celui doni la morl faisait
28 sors LES LAIMIKHS
dire au CiéaLcur, selon son contemporain Bertaut :
Je ne soufllai jamais au vent de mon haleine Tant de divinilc dedans une âme humaine,
Le critique n'est pleinement rassuré qu'en arrivant aux réputations vérifiées et poinçonnées par Boiieau. Il va moins vite, et pourtant jai peine à suivre son pas. Je cherche des absents, d'Aubigné, Hotrou, ces mâles aïeux qui forgeaient à si grands coups l'idiome de Corneille. Mais quoi ! La montée est si longue ! Enfin, M. Nisard se repose avec délices dans l'Olympe, sur la créle centrale où rayonne le génie français, durant la période de perfection (pril lui assigne, entre 1660 et 1700.
Qu'il fait bon s'y oublier avec lui ! Ici, nul nclecontrcdira. J'enchérirais plutôt sur son hommage à Bossuet. Les étrangers prennent avantage sur nous d'un Dante ou d'un Shakspeare ; il n'est point prouvé qu'avec d'autres applications des mêmes facultés, Bossuet n'ait pas mis plus d'invention verbale au service de plus d'imagination. Partout où nous mène M. Nisard, dans cette société immortelle, ses amis sont les nôtres. Sil'on diffère de sentiment
DKSIRK MSAHI) 29
avec lui, c'est par des nuances dans ruUiall. (liiez Molière, il incline à prendre parti pour IMiilinte : j'en étais sur! Pourtant, Alceste peut se prévaloir d'un argument bien fort, dans le doute ancien où l'on est sur celui des personnages du Misanlliiope qui représente l'auteur. Quoi (juil (liseouqu'il fasse, l'homme aux rubans verts est aimé à [)remiére vue de toutes les femmes. Quand un poète, et un poète comme Molière, donne ce privilège à l'un de ses liéros, ne doutons plus : c'est bien à celui-là qu'il a secrètement communiqué sa vie. Chez Boileau, si MOUS ne ressentons pas la tendresse passionnée de son fidèle lieutenant, nous nous sauvons par plus de respect encore. Chez Racine, il n'y a |)as deux façons de pleurer. Racine ! alors même qu'on ignorerait ses œuvres, son ci)itaphe MOUS (lirait à elle seule la beauté morale de cette i\me et de ce temps. Comme tout le monde, j(> vais (|ueiquefois au INinthéon, quand on y enterre un grand homme. Je subis le prestige de ces pompes éclatantes, où tout se réunit pour sidquguer les sens: et je pense : \'oici le suj)rème (le la gi'audcur. Apiès, je travei'sc la place où riierbe pousse, j'entre à Saint-Kticnnc-du-Moul, je clit'i'clic les (Iriix picri'es obscui('> (|ui voisi-
:{n SOUS LES LAURIERS
nent sur les piliers de la nef: j'y relis le pieux latin où l'humilité du chrétien demande grâce pour le ^énie de Fhomme et sollicite des prières plutôt que des éloges. De ces deux morts qui ont le néant si discret, l'un est Pascal, le roi des épouvantes de l'esprit; l'autre, Racine, le roi des enchantements du cœur. Voilà le dernier mot de la vraie grandeur.
11 faut s'arrachera l'empyrée. M. Nisard ne se résout pas sans peine à descendre l'autre versant de la montagne. Les quarante années parfaites ne sont pas achevées qu'il sent déjà son inquiétude réveillée: il dénonce la piqûre du ver chez les deux premiers décadents, La Bruyère et Fénelon. Tout le long du xviif siècle, à mesure que la courbe s'infléchit, il tient un registre en partie double et y note ce qu'il appelle les gains et les pertes de l'esprit français. Le bon Rollin l'attendrit, ButTon et Montesquieu le rassurent. Voltaire le laisse perplexe, Diderot l'indigne, Rousseau le désole. L'abbé Prévost n'est pas nommé. Dans sa sévérité contre le genre romanesque, l'historien passe sous silence Manon Lescaut, comme il avait fait pour la Princesse de Ceives, à l'autre siècle. En abordant le nôtre, M. Nisard termine
DKSIIIK MSAKI) M
]»aiim résumé succinct, où il classe les mérites de ses contemporains. A quelques réserves près, je crois qu'aujourcrhui encore, avec des vues dégustées par le temps, l'opinion presque unanime des lettrés ratifierait 1 exacte justice de ce classement. Nulle part le critique n'a mieux montré la sûreté de son discernement. Et quand il lieurterait quelques-unes de nos préférences, qu il lui soit beaucoup pardonne-, parce qu'il a vraiment aimé Musset.
Si l'on accepte les prémisses de l'auteur, et c'est la première règle d'une appréciation littéraire, ce dernier volume est son chefd'd'uvre. Je ne sais pas de livre mieux composé, plus pressant et plus logique dans ses conclusions. En vain l'on essaie de se dérober à ce qu'elles ont d'extrême; cette raison inflexible nous ressaisit dans ses tenailles, il faut la suivre jusqu'au bout. Le style s'est afl'ermi comme la pensée, l'expression est toujours juste, limpide; (•(Mi\ mêmes qui trouveraient la couleur un peu sobre ne sauraient refuser leur admiration à rél('p:ance du dessin. Que de nuances fines et délicates dans le ^ris! Un pourra tenter de refaire une Histoire de la Littéralure française avec d'autres procédés; on ne ruiiictM pas les
32 SOUS LES LA mu EUS
parties maîtresses de celles que nous devons à M. Nisard. Certains chapitres sont définitifs, ils ont épuisé leur matière. Dans ces morceaux, dans celui qui traite de Malherbe, par exemple, et qui remet dans tout son lustre le poète magnanime dont chaque vers semble battu avec un fer d'épée, l'historien peut revendiquer pour sa prose le privilège que notre premier lyrique attribuait à ses rimes :
Apollon à portos ouvertes Laisse indifleremment cueillir Les belles feuilles toujours vertes Oui gardent les noms de vieillir.
Mais l'art d'en faire des couronnes N'est pas su de toutes personnes ; Et trois ou quatre seulement.
Au nombre desquels on me range.
Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.
Comment se fait-il, Messieurs, qu'en fermant ce livre d'or de la France, après cette revue triomjihale de nos gloires, l'esprit s'attarde aux suggestions d'un mauvais songe? C'est que, dans YHlsloire de la LHlcraUire française comme dans tous les écrits de M. Nisard, nous ne cessons pas d'entendre l'interrogation- intérieure qui a inspiré ses travaux ; sommes-nous en