s. A. le Khédive
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son âme vit ici, sur le chantier de travail que sa pensée ne quitta jamais, sur le Canal où cette pensée obstinée s'est faite œuvre vivante. Pourquoi donc était-il dans nos compagnies de savants et d'écrivains, ce confrère actif qui ne se piquait ni de science, — parce qu'il devinait ce que la science étudie, — ni de littérature, parce qu'il écrivait sur son grand livre, la planète? Ferdinand de Lesseps, entrepreneur : ainsi le qualifient les actes commerciaux où son nom est mentionné. Réfléchissons, Messieurs, au sens premier et à la beauté intérieure de ce mot : pris à une certaine hauteur, il définit la profession de tous les génies hors cadres qui ont conçu, osé, réalisé une entreprise extraordinaire ; il désigne à nos suffrages tous les poètes de la pensée ou de l'action, quel que soit leur outil, qui modelèrent le monde sur la forme de leur rêve. Lesseps était des nôtres au même titre qu'un autre confrère, un autre entrepreneur, qui le précéda sur cette terre d'Egypte où il donna à l'Institut de France des lettres de grande naturalisation ; celui-là s'appelait Napoléon Bonaparte. Lesseps a ramassé une des idées de Bonaparte ; et de la graine jetée au vent du désert par ce génie
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pio(lii;ue, il a fait germer et croître la forêt de mâts qui relie l'Orient à l'Occident.
Vous savez tous, — on vous le rappelait tout à riieure, — comment le mirage des mers réunies a plané sur ce désert pendant des milliers d'années, depuis l'aube des temps historiques ; chimère toujours tentatrice, toujours irréalisable pour les grands esprits, pour les maîtres puissants qui la caressèrent un instant et ne surent pas la féconder. 11 semble qu'avant de faire sur l'œuvre du Créateur celte relouche essentielle, Tesprit humain ait dû procéder comme la nature dans ses formations géologiques : une gestation séculaire, une lente accumulation de petits efforts prépare tous les changements durables dans la structure de notre globe. Laissez-moi croire, dans l'ordre S])irituel comme dans l'ordre cosmique, à cette force de la tradition, à ce lien d'aide mutuelle entre les générations, qui fait qu'un désir ancien de l'humanité, longtemps inefficace, aboutit enfin et se réalise après qu'il a mûri dans beaucoup de cœurs. Désirs des vieux Pharaons, dos conquérants romains, des Khalifes arabes, du conqut'iaiit fiaïK^ais et de ses savants confrères, désirs de Sésostris et d'Alexandre, de César et
de Bonaparte, il n'a pas fallu moins que toutes ces velléités pour forger enfin la volonté que nous avons vue vivre et vaincre dans la personne de Ferdinand de Lesseps.
Une volonté ! C'était tout Fliomme.
On a tout dit de lui quand on a prononcé ce mot. Concentré sur une idée juste, ce vouloir exclusif et passionné Ta conçue, portée, nourrie, défendue et développée à toutes les périodes de la croissance, comme fait la mère pour le fruit de ses entrailles. Qu'était-ce que les travaux du fabuleux Hercule, en comparaison des difficultés dont Lesseps a triomphé ? Elles étaient innombrables, elles paraissaient invincibles. M. Charles-Houx vient de les rappeler dans quelques pages émouvantes ; mais nul récit n'en peut donner idée à ceux qui n'ont pas suivi de près la genèse et la pénible enfance du Canal. Résistances de la matière, résistances pires de l'ignorance et des préjugés, appuyés sur une science trompeuse; panique des capitaux timides, ligues des intérêts contraires ; force d'inertie des uns, oppositions violentes des autres, rien ne fut épargné à Lesseps.
11 allait quand même, il écartait les mauvais desseins des hommes comme il dé-
blayait les sables de ses tranchées. Les difliciillés revenaient, le khamsin ramenait les sables; il ne se troublait pas, il creusait plus avant, tel ce Néhémias qui rebâtissait son temple la truelle dans une main , le bouclier sur Tautre.
Elle apparut vraiment grande, la volonté individuelle, isolée, quand elle sortit victorieuse du combat contre cette volonté faite peuple, l'Angleterre. On peut le proclamer aujourd'hui, car c'est rendre un équitable hommage à l'Angleterre : il semble que le caractère d'un homme ne reçoive la dernière trempe et la consécration suprême qu'après qu'il s'est mesuré avec les modernes héritiers de la volonté romaine. Lesseps a triomphé d'eux comme il faut toujours triompher, en ouvrant les yeux de ses adversaires sur leurs véritables intérêts. A force de courage et de raison, il a réduit et séduit cette énergie de la nature qui s'appelle dans l'histoire la nation anglaise. Si précieux que soient les services matériels dont la civilisation est redevable à notre glorieux ami, il mérite mieux encore la reconnaissance du penseur et du moraliste. Messieurs, parce qu'il a donné l'exemple salutaire, nécessaire entre
tous, l'exemple d'une volonté forme toujours appliquée sur le môme objet. Nul n'a mieux justifié la définition de Buiïon : le ii;énie, c'est la patience.
Souiïrez que je fasse ici une amende lionorable. Il y a un quart de siècle, un dîner hebdomadaire réunissait chaque dimanche quelques Français du Caire dans le beau jardin de l'Ezbékieh. Des esprits dislingués se rencontraient là, des explorateurs qui venaient de fouiller l'Afrique, des diplomates, des artistes éminents comme Paul Baudry, des savants respectueusementgroupésautour du bon maître, de ce Mariette-Bey dont la parole ardente évoquait les dieux et les hommes de la première histoire. On causait, on échangeait des aperçus sur toutes choses... Pardonnez-moi de m'attarder avec ces ombres : je les aimais ; toules ont fui, déjà... Quand Lesseps était des nôtres, il prenait peu de part à l'entretien ; il paraissait absent, indifférent aux questions, aux livres qui nous intéressaient ; mais dès qu'un mot lui en fournissait l'occasion, il faisait dévier la conversation sur le Canal de Suez : problèmes africains, histoire de la primitive Egypte, politique européen ne ^ mouvement général des idées et
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(les alï'aires dans ruiiivers, il ramenait tout à sa pensée tyrannique. Ce n'était point faiblesse sénile : jamais l'étonnant vieillard n'avait été plus jeune. Un soir, en sortant de la réunion, quelques étourdis, — ils commençaient de vivre, et c'était leui" excuse, — liasai'dèrent ces propos que j'ose répéter: « Quel homme étrange, ce grand Lesseps ! Quelles lacunes dans son intelligence ! »
Dejjuis lors, un quart de siècle a passé. J'ai réfléchi, j'ai vu la vie, et combien elle est pauvre quand elle n'est riche que d'intelligence, si l'on entend par là cette curiosité subtile et dispersée qui jouit de tout comprendre, qui bourdonne dans le vide, impuissante à créer. Que de fois j'ai rougi de notre jugement téméraire, en rendant justice à l'homme qui m'avait montré la forme rare et supérieure de l'intelligence, celle que rien ne disliail de son opération créatrice !
Cette volonté infrangible n'était ni dure, ni brutale; elle savait se faire souple, insinuante, pêcheuse d'hommes. Et les hommes la suivaient comme un aimant; comme ils suivent toujours les optimistes, les grands marchands d'espoir. Vous vous rappelez la fine réponse
de Gœthe à Eckermann, qui lui demandait par quel pouvoir secret Napok'on s'attachait tant de dévouements: « Il donnait, dit le poète, il donnait à tous les hommes la conviction qu'il les conduisait au but particulier que chacun d'eux s'était assigné. » — Ce fut aussi le secret des réussites de Lesseps dans son apostolat. Avec ses amis, ses proches, ses enfants, ce grand volontaire était bon jusqu'à la faiblesse. Parmi ses nombreux intimes, — les intimes de Lesseps, c'était le quart, peut-être le tiers des habitants du globe, — qui ne se souvient du modeste appartement de la rue Saint-Florentin, et de la cheminée légendaire où il nous montrait, après dîner, avec tant d'aimable bonhomie, lajoyeuserangée de petits souliers au-dessus des berceaux ? Les petits souliers se sont élargis : ils foulent aujourd'hui les berges du canal. Les enfants qui dormaientdans les berceaux m'écoutent parler du père aimé, avec le regret de ne plus le trouver dans son chalet d'Ismaïliah, avec l'orgueil de voir son image dressée dans la gloire. Ils vous diront que ce rude briseur d'obstacles ne froissa jamais un de leurs petits cœurs. Je veux oublier le léger désagrément dont il fut responsable ; on m'a contée — ce
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doit être une calomnie, — qu'un jour, à l'examen (le géographie, une de ses enfants répondit fort mal; on la reprenait, elle s'écria : « Comment voulez-vous que Je sache ma géographie? Papa l'a toute changée ! »
Si exceptionnel que fût ce génie, il eut peut-être échoué, sans la désignation providentielle qui le fit apparaître dans le lieu et dans le temps où il trouvait son emploi naturel.
il était adaptt' au lieu. L'Orient, terre des miracles et piédestal des immenses destins, l'Orient où les grandes choses semblent plus faciles et plus prestigieuses ; l'Egypte, qui enseigne à chaque pas les œuvres colossales faites pour l'iHernité, c'était bien le théâtre prédestiné à rimagination prophétique, à l'action intré- |)ide et somptueuse d'un Lesseps. On peut dire qu'il avait rEgy|)le dans le sang, puisque son |)ère y avait vécu; lui-même, il y forma de bonne heure sa jeune pensée, il y niùrlL un de ces dessins dont l'esprit s'etfraierail partout ailleurs qu'au pied des l'yramides. Bossuet a devin»' l'ancienne Egypte dans une ])hrase exacte et forte du Di'<cour.s sur F Uisloire iinirer- ■sel/e: « La températui-e toujours uniforme du
pays V faisait les esprits solides et constants. » Lesseps respira cette constance dans l'air de la vallée du Nil.
Par bien des côtés, c'était un homme de la Bible, un contemporain des l^atriarches. Cette parenté nous frappait, quand il nous expliquait les antiques traditions par des exemples empruntés à ses propres aventures. A l'entendre, tout devenait clair et facile dans les prodiges que ra])porte TÉcriture : il avait recueilli la manne et fait jaillir l'eau du rocher ; le pouvoir de Joseph , il lavait conquis chez un nouveau Pharaon; les ruses de Samson, il s'en était servi; les Bédouins delà horde de David, il les domptait et les attachait à sa fortune comme le fils d'isaï.
Il avait de TOriental l'endurance physique, la sobriété de vie, l'audace tranquille, les vues simples et intuitives, le fatalisme et les superstitions, la foi aveugle dans l'assistance supérieure qui ne manque jamais aux vaillants. Il tenait au\ pasteurs du désert par son humeur nomade, par le sens des grandes migrations, des courants qui les déterminent et des travaux qui les facilitent. Aux objections peureuses des statisticiens et des armateurs, il répondait sérieu-