‹ Sous les lauriersChapitre 15 sur 24 · I-KKIJIXA.ND UK LLISSEPS · texte numérisé non relu

I-KKIJIXA.ND UK LLISSEPS

sèment en dressant le bilan des échanges entre le roi Salomon, le sultan d'Ophir et la reine de Saba. Je crois bien que rien ne Tétonnait ni ne lui déplaisait dans la vie surabondante du roi Salomon !

liatla du \cnt contraire et près de sombrer en Euro|)e. il retrouvait des forces neuves en touchant sa terre de prédilection. A chevaucher près de lui sur cette terre, on avait le sentiment qu'il ne pouvait être malheureux qu'ailleurs. Hélas ! que n'eùt-il lui-même ce sentiment ! La prédestination s'accuse jusque dans cette gigantesque effigie; la place en était niarciui'e sur le sol égyptien, et \k seulement, t'ii jour, dans le recul des siècles, quelque savant brouillera les époques et la confondra avec les statues des Hycsosou des rois thébains; il dira à ses élèves: « C'était un des souverains de cette race et de ce pays. » — Jamais, peutêtre, larcliéologue ne sera tombé si juste!

i'ar une contradiction heureuse et singulière, ce revenant des jours bibliques se trouva merveilleusement a|»pro|)rié aux besoins de noire temj)s. Il y a des génies qui viennent trop tôt ou Iroj) tard, cl périssent inutiles par ce défaut de conconlauce avec le siècle. Les

uns, prophètes mal écoutés, devanceut douloureusement leur époque et n'auront d'audience que dans les âges à venir. D'autres, attardés dans le passé, offrent vainement à leurs contemporains des forces admirables qui n'ont plus d'emploi dans le présent. Lesseps fut par excellence l'homme représentatif et le serviteur nécessaire de notre xix*" siècle. Le caractère essentiel et le grand titre d'honneur de ce siècle, nous les apercevons clairement à Theure où il s'achève : c'est le rapprochement de toutes les parties du globe par les découvertes et les applications pratiques de la science; c'est la fusion des peuples et des intérêts, leur compénétration mutuelle par les courants économiques ; c'est la victoire des hommes réunis sur la nature, l'obstacle, l'espace.

Lesseps eut l'intuition de ces métamorphoses à l'heure où une divination du génie pouvait seule les pressentir; il en fut le principal promoteur et le plus efficace artisan. Son œuvre est si bien liée au mouvement général du siècle, elle apparaît avec une telle évidence à la fois cause et effet de ce mouvement, que l'historien ne conçoit pas le xix^ siècle sans l'esprit de Lesseps, ou l'esprit de Lesseps hors

FEIIUINAMJ l»E I.ESSKI'S 16t)

(lu xix" siècle. 11 y eut vraiment une intention mystérieuse dans le décret divin ([ui lit naître cet homme à l'aurore, qui le conduisit presque au déclin de la jx'riodc qu'il symbolise, il a disparu, le siècle va mourir : ne pensez-vous pas, Messieurs, que ces coïncidences nous invitent à envelopper le siècle et son homme dans le même jugement ? C'était l'usage ancien dans ce pays d'Egypte, vous le savez, de soumettre au libre jugement des peuples le règne et le roi qui venaient de descendre, comme dit le Rituel d'Osiris, dans l'ombre de la Vallée de la iMort.

Il l'ut grand et inégal, ce siècle d'uù nous sortons. Il donna au\ hommes des espérances infinies et n'en réalisa qu'une part. Il acquit des forces magnifiques, il n'en voulut [>as connaître la limite. Courageux jusqu'à la témérité, il aborda plus de problèmes qu'il nen pouvait résoudre. Et sur le lard, ployant sous la fatigue de lro|) d'entreprises, il languit, incertain, accablé : un voile noir semble parfois s'épaissir sur les âmes de ses fils. Les cœurs chagrins oublient les œuvres qu'il édilia sur tant de ruines ; les cœurs meurtris l'accusent d'avoir détruit leurs paisibles asiles, alors (jue

son iinibilion |)résompliieuse n'avait pas le pouvoir de leur en assurer de nouveaux.

Est-ce du siècle que je parle, est-ce de Lesse])s ? Je ne sais : nous avons vu qu'ils se confondaient si étroitement !

Plus tard, d'une vue plus calme et plus lointaine, on regardera notre siècle avec plus d'indulgence. On appréciera mieux son immense labeur, cette communication de lumières et de services établie entre tous les hommes, les barrières naturelles aplanies et les abîmes de l'ignorance comblés, le souci de grouper et de protéger les faibles, d'élever leur humble vie en y mettant plus de bien-être, de douceur et de dignité.

Ici, je sais que je parle pour le siècle et pour Lesseps, 11 a toujours obéi à cette impulsion généreuse et désintéressée : activer la circulation, et, si je puis dire, mettre le monde plus à l'aise ; réunir les hommes, se donner à eux en les emmenant à sa suite, dans une expansion efîrénée où cet esprit ivre de mouvement croyait voir le dernier mot du progrès. Au plus fort de ses dernières luttes, en 1855, il écrivait dans une belle lettre à un de ses amis : « Je veux faire une grande chose, sans

KKUDINAMJ UE LESSEPS 171

arrière-pensée, sans intérêt personnel darj^ent. C'est ce qui fait que Dieu m'a permis jusqu'à présent de voir clair et d'éviler les écueils; je serai inébranlable dans cette voie. » — Par la suite et dans toutes ses entreprises, heureuses ou malheureuses, il demeura fidèle au même idéal, avec la même sincérité. \ul ne me (h;mentira, parmi ceux qui Tout suivi de près, qui ont bien vu et bien connu ce grand instinctif. C'est la loi du désert que les bandes de chacals y maraudent toujours derrière le lion en marche. Vigoureux et jeune encore, à un âge où les autres sont vieux, Lesseps avait tenu en échec ces rapaces : l'inévitable défaillance des forces vint enfin le surprendre dans un rêve tardif; il ne la sentit pas, ce fut son seul tort. Il l'a payé cher, nous avons vu le lion dépecé par les chacals. Mais jusqu'au bout, ce rêve (Hait le même, « sans arrière-pensée », comme il le disait, et résumé dans sa devise que nous avons gravée sur ce socle : Aperire terram genlibus .

Oui. -«i jamais le premier rayon du soleil d'Egypte doil lirer de cette statue les paroles qu'il arrachait, disent les anciens, au colosse de Mcmnoii. les navigateurs ne recuoilleront de l'oracle (|ue ces mots : «Ouverture toujours phis

large de toute la terre à toutes les nations ! Hivalité féconde dans le travail! Paix aux hommes de toute race dans leurs œuvres pacifiques! » Le siècle futur, n'en faisons pas doute, reconnaîtra dans ce langage ce qui fut toute l'àme, toute la passion et toute l'action de Lesseps, et il achèvera de lever respectueusement, comme nous venons de le faire, le voile de deuil qui cacha quelques instants, avant le matin de la pleine gloire, ce front d'airain attriste naguère, rasséréné aujourd'hui par la splendeur croissante de son bienfait.

Séparons-nous, Messieurs, sur un autre acte de foi. L'humanité peut hésiter un moment devant les tâches rationnelles et nécessaires: armée du pouvoir souverain que la science lui a conféré, elle ne balancera pas longtemps à les accomplir. Le jour est prochain, peut-être, le jour viendra certainement où un navire passera au pied de celte vigie anxieuse, qui l'attend : il aura fait le tour abrégé du monde en franchissant, dans les deux hémisphères, les deux canaux inter-océaniques. Ah ! que le Dieu juste l'amène vite, le vaisseau consolateur qui cicatrisera l'ancienne blessure, le messager de la revanche qui apportera cette complète répara-

tion ! Laissez-moi faire un dernier souhait : j)uisse-t-il porter les couleurs de France, ce navire annonciateur de la bonne nouvelle ! Elle sera plus douce au vieil ami. quand les hourras unanimes de l'équipage le salueront, dans la langue maternelle, dun nom deux fois mérité: du nom que notre peu|)le donnait à Lesseps durant toute ma jeunesse, de ce nom que je nai pas su (h'-sapprendre et que l'univers ne désap|)rendra pas : le grand Français !

DISCOl RS

PR0N0NC1-: AUX FUNKRAILLKS DE

M. r.E VICOMTE

HENRI BORXIKR

MEMItHE DK l/vCAliÉMlE FllVNÇAISE

Page 1