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survivants de tant de batailles. La plupart de ses camarades l'avaient gagné de vitesse, généraux partis du même point à la même heure. A toute autre ('poquc, Marbot n'eût été peut-être qu'un officier exact et méritant. S'il est prodigieux, c"est le moment (|iii la l'ail tel, lui et tant d'autres quil nous montre semblables à lui; hommes ordinaires qui se meuvent tout naturellement dans l'extraordinaire. Comme des plaines changées en montagnes par une éruption plutonique, ils sont le produit dini phénomène sans égal dans l'histoire : l'élan d'une Révolution, capté et dirigé par le génie d'un homme. En regardant les tableaux où Marbot et ses {lareils passent dans un tourbillon d'héroïsme, on a la sensation du soulèvement de poussière humaine dont parle le poète des lamhps : poussière si fournie que les grains ne se comptent plus ; on en pcid. les meilleui's disparaissent sans faire iiii vide et sans laisser de traces. Ce brave général Ab)rlaud. pniexem|)lc, tué en chargeant àAusterlitz, et dont la perte eût été à de moindres époques un deuil national. — « Les médecins, n'ayant sur le champ de bataille ni le temps ni les ingrédients nécessaires pour emhaunier lecoiio du uiMicral .
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renfermèrenl dans un lonneau de iluim. qui fût transport*' à Paris: mais les ('«vénemenls qui se succédèrent ayant retardé la construction du monument destiné au général Morland. le tonneau dans lequel on Tavail placé se trouvait encore dans l'une des salles de Tl'À'ole de Médecine lorsque Napoléon perdit l'Empire en 1814. Peu de temps après, le tonneau s'étant brisé |)ar vétusté, on lut très étonné de voir que le rhum avait fait pousser les moustaches du iiénéral d'une façon si extraordinaire , quelles tombaient plus bas que la ceinture. Le corps était parfaitement conservé, mais la famille fui obligée d'intenter un procès pour en obtenir la restitution d'un savant qui en avait fait un objet de cuiiosité... Aimez donc la gloire )), ajoute Marbot, — et je prie nos confrères de l'Académie des Sciences d'excuser ee langage soldatesque, — « aimez donc la gloire, et allez vous faire tuer, pour quun Olibrius de naturaliste vous place ensuite dans sa bibliothèque, entre une corne de rhinocéros et un crocodile em])aillé ! »
Qu'est-ce donc quand il s'agit des obscurs, des anonymes, comme ce chasseur d'Austerlitz qui accourt vers l'Kmpereur, le
< or|»s liaversi- tliinr IjiiUe, et tombe raide mort t'ii lui |)résentaiit léleiulard (ju il \if ni de |ii'endre ? .Marbot ne nous dil |)oiiit son nom. ni ceux de tous les soldats dont il ra|)|)orte des traits semblables. Les anciens Grecs et Romains, administraient mieux leurs richesses : il n'y a pas un écolier qui ne sache l'histoire du messager de Marathon. Mais, cette fois, ils sont trop. Roulés pêle-mêle daii>- un suaire qui s'étendrait du Tage à la Moscova, on les confond, on les oublie.
Ce trésor iné|>uisuble de dé\ouement persiste jusqu'au bout chez les petits ; mais, à la fin il s'appauvril chez les grands ; et. tout en haut le souffle iuitial s'abat. Le récit do Marbot traduit fidèlement les phases de la croissance et du déclin de l'épopée: dans le regard de ce s|)ectateur nous voyons se refléter l'aurore, le midi, le crépuscule. Ln l^spagne, en Russie, il signale tristement les fautes, les revers, l'ombre descendante. 11 ne reconnaît plus ses anciens chefs, chez rpii tout ('-lait jadis audace et bonheur. Masséna \ieilli le déconcerte? par ses hésitations ; Oudinot |)erd la confiance des troupes: les autres, aigris et jaloux, paralysent l'aj-méc par leurs refus de s'cnlraider. La main
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puissante qui les avait lancés ne parvient plus à les rassembler; eelte main elle-même tâtonne et faiblit. En 1813, avant et a[)rès Lei|)zi^, Teflondrement moral est déjà complet ; Marbot en a et nous en donne le sentiment très vit'. On surprend dans son livre, tel que Meissonnier Ta rendu sur une admirable toile, l'affaissement de l'Empereur et des maréchaux. A chaque faute nouvelle, cet officier expérimenté discerne le point ])ar où Ton a péché ; tous les éléments de succès sont encore là, il montre comment on aurait dû les employer. Ses remarques sont plausibles, nous le croyons ; et cependant, pources années comme pour d'autres désastres plus proches de nous, nous sentons qu'en réparant chaque erreur de détail, on n'eut pas refait un bonheur perdu ; la Fatalité pèse surtout l'ensemble de la situation, sur les intelligences et sur les caractères. Elle est le personnage tragique qui remplit de sa présence le dernier volume de Marbot. Les pairs de Charlemagne sont fourbus, usés parce qu'ils sont comblés. Nous les avions vus partir au matin pleins de vigueur et de confiance, bûcherons joyeux qui sortaient, la hache à la ceinture, pour abattre la vieille forêt féodale sur tout le
sol (le l'Europe ; le soir est venu, la foret est abattue: les bûcherons rentrent au lo^is d'un pas traînant, eniichis, mais fatigués, courbés sous leur fagot de bois mori, n'aspirant plus qu'au repos.
Cette détente ini'vitable après une aussi formidable tension, Marbot en ressentit lui-même quelques effets, beaucoup plus tard. Ses souvenirs s'arrêtent à Waterloo. Proscrit sous la Restauration, recueilli et choyi' par la monarchie de Juillet, il fut enfin général, aide de camp des princes, et il fit en cette qualité quelques-unes des campagnes d'Algérie. Là comme partout, il se montra soldat exemplaire ; on reconnut à Tœuvre le vétéran des grandes guerres. .Néanmoins, ce sang que le jeune chef d'escadron répandait jadis sans compter, le vieux général en savait la valeur ; non certes qu'il le ménageât davantage ; mais il avait une façon de l'estimer qui caractérise le changement des temps. Je rapporterai une de ses boutades : je la liens d'un témoin qui garde ici et nous transmet la tradition vivante de ces gloires d'Afrique, </itorum pars mafpifi fiiil. Si je dis mal, il me rectifiera. C'était au cul de Mou/.aïa. Marbol reçoit sa treizième blessure;
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on le rapporte, de foii méchante hnmeiir; il grogne sur son lit de camp, enfin il éclate : « C'est trop bête ! Je suis le baron de Marbot, lieutenant général, grand officier de la Légion d'honneur, aide de camp du duc d'Orléans, pair de France ; je suis porté sur le testament de l'Empereur, j'ai quatre-vingt mille livres de rente ; et je viens me faire blesser ici par un pouilleux d'Arabe qui n'a pas quatre sous à lui ! » Là-dessus un camarade moins favorisé et qui attendait encore un grade s'approche du patient : « Marbot, je te donne dix mille francs de ta blessure, si tu peux me la céder... » Marbot le dévisage, de plus en plus vexé : u Di\ mille francs ! Tu ne les as pas ! »
Achille est vieilli, assagi, gradé, rente ; mais c'est encore Achille. On ne saurait trop honorer le glorieux serviteur du pays qui prit sa part de l'épopée ; on ne saurait trop le remercier de l'avoir écrite. Dans ce livre, qui sort de l'ombre après un long oubli, il a accumulé une réserve d'héroïsme pour réchauffer des jours plus refroidis ; on le lit comme on s'approche du foyer, pour demander au bloc de charbon un peu de chaleur des soleils anciens. Et, comme devant le foyer, les enfants qui écoutent la lecture
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oiivreiil leurs yeux charmés à celte llamme ; ils >'(''mervoillcnt, ils apjjlaudissent, ils ignorent <•(' (jue la flamme recèle de dangers et de souf- Iraiices possibles! Les hommes mûrs mi-ditont siii- tout ce qui se consume, sur ce feu qui est à la fois princi|)e de vie et de destruction. La (imposition de .Marbot ne réformera pas les jugements contraires que l'on continue de porter >iir TKmpire et l'Empereur. A lire ces tableaux de misère qu'il a peints si navrants, la répulsion des uns s'accroîtra encore ; l'admiration des autres s'augmentera de tout ce que Marbot ajoute à la magniiique légende. >îos jugements sur un objet qui échappe à nos mesures ne seront jamais que les indices de nos humeurs individuelles, de la conception paisible ou aventureuse que chacun de nous se fait du rôle diiu iiomme ou d'une nation dans l'histoire. Aussi me bornerai-je à deux réflexions, en terminant cette notice. Marbot a écrit en tète (le ses Mémoires : « Presque tous les hommes se plaignent de leur destinée. La f^rovidence ma mieux tiaité, et quoique ma vie n'ait certainement pas été exempte de tribulations, la masse de bonheur s'est trouvée inlinimciil supt'i'icMi'e à celle des peines, et je recom-
mencerais volontiers ma carrière sans y rien changer. Le dirai-je ? .Fai toujours eu la conviction que j'étais né Iwuref/.r. » Ouelle fut donc sa vie, à ce rare mortel qui ose se dire heureux? Nous venons de le voir, une vie de fatii^ues et de soufTrances physiques, de dure discipline et de privations, peu et tardivement récompensée. Si nous n'écoutons que l'instinct animal, que notre amour inné du repos, de la vie facile, de l'indépendance, un mois de l'existence qu'il mena pendant quinze ans nous paraîtra le pire des malheurs. Et pourtant il se dit heureux! L'opinion commune se tromperait-elle sur les conditions du bonheur? Faudrait-il le chercher dans le devoir le plus rude, dans l'abdication de notre liberté, dans la saine réaction qui suit les peines physiques ? Et ces peines seraientelles largement récompensées par le divertissement, au sens où Pascal entendait ce mol. ])ar tout effort qui nous arrache à nous-mêmes et nous conduit vers un but en dehors de nous, sous une direction supérieure, avec la conscience de servir? Le témoignage si net de Marbot vaut bien qu'on pose la question.
La fortune de son livre m'en suggère une autre. Voici un ouvrage sans ambitions lit-
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léraires, composé pai- un l)i;ivc homme dont le nom ne disait j)liis rien aux générations nouvelles. Combien d'entre nous savaient ce nom, il y a trois mois? Cet ouvrage paraît, et h quel moment I Au moment de la grande crise du livre, à ce qu'on assure ; à l'iieure où quiii/e cent mille volumes attendent un lerleur : vous savez bien, les quinze cent mille volumes, tous des chefs-d'œuvre naturelh'ment, qui moisissent dans les caves des libraires ! Et ce vieil écrit d'un inconnu court de m;iin en main, il plaît, il iiih'resse les esprits les plus divers, il fail roiliiiit". l'Ji quoi 1 la « littérature » ne serait pas ce que nous avions décidé quelle doit être, un métier fermé", un arcane pour des initiés habiles, l'art sui)lil de créer quelque chose avec rien î Suffirait-il d'avoir fait de fortes actions et de les dire simplement pour faire par surcroît un beau livre? VA la vie serait-elle la première qualité littéraire, celle qui peut >iippléer toutes les autres et que toutes les autres ne parviennent pas à simuler? Mais alois, le |)i'ofessionnel est volé, c'est l'amateur (jiii a le \)\\\< de chances d'écrire des livres dui'ables, attachanl>> p(inr tous, |iar cela même (|n'il t'ci'it sa vie. an lien de vivre |M»nr l'-crire !
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Quel défi paradoxal aux principes les plus certains ! Décidément, ce Marbot est un homme dangereux, il fait penser contre toutes les opinions reçues. Allons le relire à nos enfants.
RÉPONSE AU DÎSCOl PS
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