GO SOL'S LES I.ALIUERS
colonne qui devait occuper le pont, seule ligii de retraite des Autrichiens. « b^a^aré au niiliei de ce dédale de rues inconnues, je ne savai pareil diriger la colonne, lorsque, tout à coup une porte s'ouvre : une jeune femme, pâle, le yeux hagards, s'élance toute éperdue vers nous en criant : « Je suis Française, sauvez-moi ! C'était une marchande de modes parisienne établie à Ratisbonne... En voyant cette femme une idée lumineuse m'éclaira sur le parti qu nous pouvions tirer de sa rencontre. — Vou savez où est le pont? lui dis-je. — Certaine ment. — Eh bien ! conduisez-nous. — Mo grand Dieu 1 au milieu des coups de fusil ! J meurs de frayeur et venais vous sup])lier de m donner quelques soldats pour défendre m maison, où je rentre à l'instant. — J'en sui bien fâché, mais vous n'y rentrerez qu'aprè m'avoir montré le pont. Que deux grenadier prennent madame sous les bras et la fass marcher en tète de la colonne. » — Ainsi fii fait, malgré les pleurs et les cris de la belle Fraii çaise... Un des grenadiers qui la soutenaien ayant eu le bras percé d'une balle, et le san ayant rejailli sur elle, ses genoux s'affaissèreni il fallut la portei'. » Enfin, on arrive au i)onl
(lommc! la |>aiiM(' femme, |>lii^ iiioilr (jiic vive, lie savait où se eacher, les grenadiers ICii levèrent par-dessus la grille d'une eliapelle de la Vierge ; elle se bloltil derrière la statue. Lannes ayant raconté 1 histoire à 1 fclmpereur, ÏNapoléon voulut voir la modiste et lui fit en plaisantant des compliments sur son courage. « La foule, laiil»'i\il(' (\[iv militaire, qui entourait 1 i^^nipeitui-, s étant informée du motif de cette scène, le fait fut légèrement dénaturé, car on représenta cette dame comme une héroïne française qui, de son propre mouvement, s'était exposée à la fiiort pour assurer le salut de ses compatriotes. Ce fut ainsi (jin' la cIkjsc fut racontée, non seulement dans Tarmée, mais dans toute r.\llrmagne. » — (lomme elle est symbolique, la petite modiste de Katisbonne ! Le doute où nous laisse sa légende, d'aucuns lont étendu à toute la i'^rance, à cette France de Napoléon, dont on se demande encore si ce fui une héioïne qui do son pro|»re mouvement bouleversa le monde, ou une victime passive (ju'il Irainail au feu des ])atailles.
.le dois ai)réger ces citations. Ou en recueillerai! d'aussi attachantes dans chaque chapitre de> trois volumes. 11 semble (jiie ce.
texte contienne en puissance, prêtes à surgir sous nos yeux, les illustrations de Charlet, de Hafï'et, de Géricault. Tout y prend Tallure épique; Marbot suit d'instinct les règles du genre, telles que les définit la rhétorique classique. Comme les liéros d'Homère, ses personnages principaux ont des attitudes distinctives, des gestes et des mots coutumiers qui lixent leurs silhouettes. Dès que l'Empereur apparaît, nous le reconnaissons à sa caresse familière ; il pince l'oreille à ses interlocuteurs. Les animaux ont leur fonction dans l'épopée, c'est encore une règle du genre. Il y a le chien de Moreau, errant après la mort de son maître ; il y a « le hideux baudet noir, au « poil malpropre et tout hérissé », qui barre le pont de la Bidassoa quand Marbot se rend en Espagne : rencontre de funeste présage, dit-il, et qui lui lit mal augurer de cette guerre. Il y a surtout le cheval de bataille, personnage capital dans l'action, comme il convient atout ])aladin d'un cycle é})ique. Gest Lisette, la fameuse Lisette, intelligente, invulnérable, plus légère qu'une biche. On sait comment elle sauva son cavali.er à Eylau, en mangeant le ventre et le visage d'un grenadier ennemi, dont elle lit
MARBOT
« une lète de morl vivante et toute roiif^e ». Le merveilleux, ce ressort nécessaire (les iliades, est partout dans le récit de .Marbol; il se confond avec le réel. Quel lecteur |)eut oublier la traversée nocturne du Danube à Molk et la capture des vedettes autrichiennes? Cet épisode seul t'ait pâlir les plus invraisemblables exploits de Forthos et de d'Artagnan. Quand les héros du bon Dumas, ])ourvu le matin d'un ! grand coup d'épée, sautent en selle et recommencent le soir même à étonner par leur i vigueur la maréchaussée et les dames, les [esprits terre à terre se rebillent. Que diroul-ils jde Marbot? Il collectionne tout ce qui pciil s'introduire dans un corps de soldat : coups de sabre, couj)s de lance, balles, biscaïens, boulets, flèclies dcBaslvirs, et jusqu'à un écu d'Espagne vomi sur lui par un tromblon au siège de Sara- Igosse : il passe des jours sans manger ni boire. Ides mois à trembler la lièvre ; et c'est à peine si ou le péril de vue quelques iieures dans l'ambulance : le plus souvent, après un pnnseent sommaire, il lemonLe à cheval pour Irav^erser la Hussie ou l'AUemague ; la cuisse percée, 'épaule tracassée, il continue de cliarger avec iOU règiiiUMil. ou le rcliouNc alei'lc cl (hciijh' à
l'étape du lendemain. Ce n'est pas gasconnade chez cet enfant du Quercy : jamais narration n'eut à un plus haut degi'é l'accent de la sincérité. D'ailleurs il relate à chaque instant les mêmes prodiges d'endurance chez ses camarades. C'est que les machines physiques étaient transformées comme les âmes, dans la Grande Armée. Marbot, très peu prodigue d'exclamations pompeuses, ne peut s'empêcher de s'écrier, à la iin d'un de ses chapitres : « Quels hommes et quel temps ! » Et il ajoute : « Qu'on nomme amour de la gloire ou folie le sentiment qui nous excitait, il nous dominait impérieusement, et nous marchions sans regarder derrière nous... »
Oui, et voilà ce qui, mieux que tout le reste, communique au livre un caractère épique : il nous donne l'impression du nombre, du souffle, de l'emportement universel et continu. Il la donne d'autant mieux que l'auteur, malgré de rares qualités, n'est point un être d'exception, un de ces hommes qui se feraient entre tous une destinée à leur taille. Sa carrière si remplie est honorable, elle n'est pas éclatante : l'Empire écroulé le laisse colonel, avancement lent et modeste j)oui' lun des rares