I . M.ixiinc du caiiij
Home, où sa vieillesse se rembuchait quand je le connus, il y a quelque quinze ans. La surdité n'était pas encore venue, mais déjà la sauvagerie que cette infirmité devait accroître. Ne fréquentant plus le monde, inabordable toute la semaine, il aimait réunir chaque dimanche un petit cercle de jeunes gens et d'anciens amis ; il tirait devant eux le l'eu dartifice de ses souvenirs.
La vie du voyageur et du curieux était écrite dans cette haute galerie, garnie de la défroque des bazars d'Orient, encombrée d'armes et de livres bizarres, d'aquarelles et de reliques du romantisme. Vêtu de flanelles lâches, roulant de ce pas lourd et sûr que les marins contractent sur les planches, tordant d'une main sa cigarette, égrenant de l'autre le chapelet turc de grains d'ambre, le maître du logis déambulait devant la cheminée comme un vieux lion en cage. Et sa causerie se dévidait tout le jour, servie par la plus prodigieuse mémoire que j'aie rencontrée, marquant d'un trait vif les hommes et les choses d'autrefois, amusante, complaisante aux singularités, aux anecdotes très grasses. Elle allait des derniers cénacles romantiques aux papiers secrets de la Commune, les
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plus sa\oui'oux, reux qu'il M"a\ait j»as pu iniprirurr. Il se vieiliissail volontiers, pour donner plus (le recul à ses souvenirs et raconter plus (lu siècle. Il retrouvait sans une hésitation les noms (le tous les convives qui s'étaient assis ;i\('c lui, lei jour de 18iO, à la table de tel perron nage célèbre, et les mots caractéristiques de chacun (Teux.
A le voii' ainsi, on se disait (pu' l'ancien volontaire de Garibaldi s'était trompé d'époque, et qu'il eût du vivre au temps des aventuriers fameux ; on l'imaginait écumant l'Archipel avec ce chevalier de ïémericourt, crayonné par ('-har<liu dans son Voj/ofje en Perse, ou conquérant Madagascar avec ce Béniowsky, sur lequel Maxime Du Camp voulait écrire une (Hude dont il avait assemblé les matériaux. Comment ce corsaire était-il tombé dans l'encre? Vous l'avez montré, Monsieur, en examinant ses premières œuvres. Feu notre confrère Labiche, — vous lavez oublié quand vous parliez des psychologues mémorables, — nous l'eût (lil au besoin : les fr(''missenients d'exotisme (\'\\\\ Mauln'rt et d'un Du Camp, lorsqu'ils priUïouraieiil les noms de Bagdad ou de Bénarès, ces exallaliiju- ii|ip!-ises de \ irlor
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Hugo el des iiulres pères du romantisme, étaient d'un ordre plus luxueux sans doute, mais au fond exactementdu môme ordre que les enthousiasmes appris dans Joanne par M. Perrichon, lorsque cet homme paisible s'aventure à Chamonix. Quand Ciialeauhriand trouve le Mississipi, quand Bernardin trouve Tlle de France, quand un qui est ici trouve Tahiti et les mers du Sud, ce sont des émotions directes, saisissantes, nées de la vue neuve d'un objet. Les émotions exotiques des disciples du romantisme étaient littéraires, réfractées ])ar l'imagination d'un maître, elles ne venaient pas directement de l'objet. Maxime Du Camp, l'écrivain consciencieux qui commençait un livre sur Gautier en appelant le pauvre Théo « un j)olygraphe », pourrait être déiini en peu de mots : sous le i)ourpoint du mousquetaire, il y avait un grand bourgeois français, enivré d'abord par le romantisme, dégrisé et remis dans sa voie naturelle par le saint-simonisme. L'influence du petit groupe saint-simonien sur notre siècle fut peut-être plus durable et plus puissante que celle du grand mouvement littéraire ; on lu découvre à l'origine de toutes les transformations des hommes et des choses,
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(le nos infi'iirs cl de nos lois. KUc aj)j)iiriiil |)it'- [)ondéranto dans la destinée de Maxime Du Camp. Lii docli-iiic qii il ri'ciil du Père Enfantin, en Egypte, avait été d'abord j)our lui une occasion de marcher au boid du Nil nu pieds et dra|i('' dans une tunique; bleue. Mais, sous la lunique bleue, comme plus tard sous la chemise rouge, le germe fermentait et levait. Le jour où Técrivain d'imagination abdiqua sui- le Font-Neuf poui- renaître statisticien, c'était le saint-simonien, fourvoyé jadis dans l'Ode à la locomotive, qui apercevait enfin dans les organes de Paris un filon d'exploitation utile et pratique.
Nous avez loué, on ne louera jamais li()|i ces ouvrages solides et attachants. Notre confrère, qui eût fait un merveilleux préfet de police, avait trouvé l'emploi de son tour |)arliculier d'intelligence, combiné avec ses curiosités d'action. 11 a laissé le modèle achevé d'une grande Fii.onogra|)hie ; et sinon une lii>loirc de la i-ommuiu'. — il l'Iail hop pi'cs, — du moins des matériaux bien véiifié-s pour l'Iiistorien })hysiologistc qui étudiera ce douloureux accès d(; fièvi'c obsidionale et alcoolitjuc.
Porté par son légitime succès, Maxinie
Du Cimip venait prendre à FAcadémie la place qui lui était due. Sa vie avait réussi, au jugement de tous. Mais au sien propre? Le meilleur mariage de raison ne fait pas oublier la fiancée idéale. On ne s'y trompait pas : sous sa causerie humoristique et sous ses quintes de sauvagerie se cachait la cuisson d'une plaie mal fermée. Comme tant d'autres de sa génération, il s'était dit au départ : « Je serai Chateaubriand, ou Victor Hugo. » Pour un si grand vol, les ailes avaient faibli. Avoir rêvé de peupler le monde avec des créatures vivantes et se réveiller collectionneur de renseignements ! On ne se console jamais d'une pareille déception.
Vous imputez cette défaillance des facultés créatrices à une erreur de doctrine, à la déperdition des forces littéraires par l'action et par la fougue des sentiments. Voilà un vieux procès, et qui n'est pas jugé. Selon vous, « les |)lus grands peintres de la nature humaine furent tous des hommes d'une expérience courte, d'une destinée presque nue et plate, peu mêlés à la vie »; et vous citez quelques noms. Il serait trop facile de leur opposer la liste des créateurs agissants, de Sophocle à Dante, de Cervantes à Gœlhe. Les mémoires des hommes d'action
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maiiqueiil de couleur, dites-vous. Et Joinville? Et Comines? Et Retz? Et Saint-Simon? Et les Mémoire-'; d' Outre-Tombe'] Prenez garde de condamner à la médiocrité d'expression ceux qui ont beaucoup agi, et ceux qui ont beaucoup aimé. Ah ! Monsieur, si Racine vous entendait ! La malignité publique est déjà trop portée à soupçonner dans le métier des secrets honteux : ne l'encouragez pas à croire que les bons calculateurs mettent leur cœur à la caisse d'épargne littéraire. Mais vous seriez bien fâché qu'on vous crût! Laissez-nous maintenir que chez Técrivain, comme chez les autres hommes, toute la théorie de la vie tient dans ces deux mouvements: sortir de soi j)Our aimer, rentrer en soi pour penser.
Si Maxime Du Camp n'a pas réalisé son premier dessein, c'est, il la dit lui-même avec son parfait bon sens, qu'il n'était ni romancier ni poète. Le plus souvent, ces grosses désillusions tournent à laigreur, elles font des paresseux d'abord, puis des révoltés. La robuste nature do notre confrère, et Ton ne saurait lui décerner un plus rare éloge, alla loujouis se disciplinanl, s'épurant; il mérita ainsi de produire le plus beau des <hefs-d'(ruvre, une lionne
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action. Oh ! Tenviable fin d'un grand labeur, ces fécondes études sur la charité à Paris ! Leur précision émue n'a été égalée que par l'un de ceux qui vous assistent aujourd'hui : et leur auteur connut la jdus pure joie de l'écrivain, le sentiment que notre |)lume. enchantée comme la baguette de la l'able, fait de l'or pour la misère qu'elle délie la bourse des riches en mouillant leurs yeux. Dieu sait combien Maxime Du Camp en fit tomber, de cet or, sur les souffrances qu'il décrivait. Le dernier titre de ce vaillant homme grand aumônier de la charité parisienne, eût suffi pour justifier le haut rang qu'il tenait dans notre estime et qu'il garde dans nos regrets.
V^ous avez couru une carrière inverse de celle que vous venez de raconter, Monsieur. Parti de l'investigation philoso])hique, vous avez voulu être romancier; vous l'êtes. Votre nom voltige sur les lèvres des hommes, il s'attarde sur celles des femmes. Si j'avais une foi aussi intacte que la vôtre dans les indications de la race, du milieu, du moment, il ne serait pas difficile de tenter votre portrait intellectuel. Quel singulier hasard nous réunit ici pour ce dialogue ? Nous sortons de deux souches qui
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onl pousst' côte à côte, sur le même rocher cévenol, ci un quiirl «riieure de distance. Une transplantation vous lit naître en Picardie : mais toutes vos racines héréditaires plongent dans le granit sérieux de notre Vivarais. Vous rappelez-vous ce petit logis où vous grilfonniez vos premiers essais, à la montée du vieux château dWnnonay? Ei cette maison des Gauds, où une légende, fausse sans doute comme la plupai't des légendes, veut qu'on ait retrouvé la primitive ébauche d'un de vos romans? Formés tous deux par l'atavisme du même sol, nés au même moment de l'histoire, soumis aux influences du même temj)s et des mêmes maîtres, je devrais bien voir au dedans de vous. Mais vous Tavez dit ([uelque |)art, au risque de démentir vos thé(iries: «. La vie dans l'esprit, comme dans la nature, échappe à la délinilion. » Liiidividu se joue des classifications où on \eut le parquer : et vous êtes un libre individu.
Ah 1 laissez-moi nous l'éliciter d'abord de celte belle et consolante anomalie 1 Ouand votre nom s'est imposé au public, vous ne sortiez d\ui(ime des grandes écoles, vous n'ap))arlenicz à aucune (iMpoi'aliDM. à ;in<iiii >\ndi(iit.
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Vous n'étiez porté par aucune de ces vagues puissantes qui amènent lentement, sûrement, tout ce qu'elles ont ramassé, le fétu avec le vaisseau de haut bord. Vous n'aviez que votre talent dans votre indépendance. Soyez remercié pour cet exemple. Vivez mieux. Monsieur, et l'on vous montrera aux embrigadés de Tavevir comme un plésiosaure, un rare spécimen de ce fossile en train de disparaître, l'individu. Vous avez défendu votre personnalité contre une première cause d'effacement : contre ce laminoir scolaire, qui reçoit des êtres variés comme les créations naturelles, qui rend des produits garantis pareils sur facture, ou sur diplôme. Le collège ! Vous y revenez sans cesse, dans vos livres, et toujours avec le même cri de haine épouvantée. « Il n'en peut sortir, dites-vous, que des fonctionnaires ou des réfractaires. » C'est aller bien loin. L'Empereur nous a dotés d'une machine de précision qui devait broyer les caractères des petits Français, tuer leur esprit d'initiative, faire leurs intelligences uniformes. Que voulez-vous de mieux pour la paix publique, telle que la comprenait le grand homme auquel nous continuons d'obéir?
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lyliappé ù cette é]jreuve préiiminaii'e, vous en avez trouvé d'autres devant vous: les (liriicultés hal)iluelles au jeune conscrit du lalciil (lui siciil conquérir Paris. On se plaît quelquefois, dans ces journées d'apothéose, à reclierclier les détails attendrissants sur les débuts du triomphateur, les anecdotes du temps de lulte qui doivent lui faire savourer, — on le croit, du moins. — l'écart entre son |)oint (h' (l(''pail cl son [)oinl(rarrivée. I*our moi, et dans votre cas, je ne vois pas cet écart. ^ ous êtes aujourdliui au\ honneurs, c'est un accident. Vous étiez mieux que jamais à l'honneur, et ceci vous est propre, durant ces années de courageuse pr('paration où vous frayiez vous-même votre loulc. Il vous eut été possible d'en abréger les (h'iours. avec votre plume affilée; le succès facile s'olfrait. Vous ne l'avez |)as voulu. Vous avez prolongé le stage, peut-être dui-, où vous acquériez la vaste et délicate culture qui donne à l'ouvrier littéraire un esprit averti et d'inépuisables forces de renouvellement.
Vous aviez fait un |)eu (h' joui-nalisme, au Gloln\ au P'irlemenl^ avant de prtMKh'c vos habitudes au .Inurridl. f/es JJdùff/s-, chms celte l)ouii(! niiiison de lilx'i'h'' où no< p<MiS(''os indé-
pendantes trouvèrent à la même heure un foyer hospitalier. Vous aviez fait des vers, naturellement : sage ti'avail. Le prosateur qui a rimé, eesl le général qui mène au feu une armée, — cette rebelle armée des mots, — mieux assouplie que les autres à toutes les gymnastiques, mieux rompue aux sévères disciplines. Plaignons le jeune littérateur qui n'ouvrirait pas sa fenêtre sur la poésie, comme .lenny Touvrière sur sa giroflée. Dans Edel^ dans les Areuj\, et surtout dans la Vie inquiète, nous aimons une jolie grâce languissante, avec le souci d'art qui ne vous quitte jamais. — C-elte demi-louange vous blesse, oh ! je le sais bien! Eussions-nous écrit des chefs-d'œuvre, nos premiers vers sont toujours ce que nous avons fait de meilleur. — Elle vous blesse : tant mieux ! Prene/.-la comme un déli. Vous êtes à l'heuie de toutes les énergies : sortez le poète mûri qui est en vous. Si j'ai froissé la corde de la lyre, si elle vibre, retendue, pour me jeter unelière réponse, nous aurons un beau poème de plus, et vous devrez quelques remerciements à celui qui vous aura défié.
Je crois vous revoir, à ce moment de la veilh'e des armes, vers 1880, avant vos livres.
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(les livi'Gs allaieni haliir les possessions dominatrices (|iii avaiciil IVm(jii(I<'' voire iiilelligence. Toutd'abord, et comme la |ilii|»ait (reiilre nous, votre esprit était sous la j)uissauce de Taiue. Stendhal et Balzac obsédaient votre imagination. Votre sensibilili' s'é'tail trempée aux sources mystérieuses de Slielley. au\ sources troubles de Baudelaire, au luniint'ux oc(''an de (iaUbe, I ample modèle sur lequel vous méditiez, alors de régler votre vie de compréhension et de création. Vous étiez prêt. Knfin vous frappiez le |)remiei' coup, qui fut un giand coup, avec les Ji.ssu'is tic iisi/cholofiie. Nous nous rappelons tous la siu'prise charmée du monde littéraire. C'<'4ait hier. l)oii/e ans (li'jà 1 \(ts obsei'valions linriaicnl ^iir quelques écrivains de l'autre génération : NOUS vous efforciez de dégager la part de cIkk'UU (ICuv diius la foi'mation de I àme contemporaine.
Permettez-moi de l'aire bon marché, comme vous feriez |ieul-èhe \ous-mème auj<nird lini. Je rap|)areil scientilique avec lequel vous aborliez l'étude de la vie morale. Dans les Essais^ ;t dans les premiers romans qui en sont la •.ontinualion logi(jue, vous vous llaltiez presque rintroduiie une méthode de connaissance
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rigoureuse. ïoul au plus une formule, dirais-je. Formule, méthode ou syslème, ce sont là des li'ingles commodes pour suspendre, classer et init'ux étudier un certain nombre de faits ; rien de plus. L'admirable méthode des sciences naturelles est rigoureuse, parce qu'elle agitsurdes éléments comptés et pondérables, parce que le ])hysicien et le chimiste peuvent toujours recomposer le corps qu'ils ont décomposé. Devant les complications de la vie mentale, elle est désarmée; qui pourra jamais se vanter de reproduire, dans les circonstances les plus favorables, tel personnage, tel événement, un talent, un amour? Notre impuissance à recréer le fait nous marque nettement les limites de notre pouvoir de connaissance. Il n'y a pas de méthode ])our peindre un phénomène de l'esprit ou du cœur; il y a l'attention réfléchie, le don de pénétrer l'objet d'étude et de le rattacher à une série humaine, l'intuition, en un mot. et vous l'aviez.
La psychologie telle que vous l'appliquiez est un art et non une science. Mais c'était le temps, et il n'est pas fini, où l'on confondait le domaine de l'art et celui de la science. Avaii-j elle, cette psychologie, toute la nouveauté qu<
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lui pirlail \otre enlhousiasme, et le nôti-e, ù nous qui vous lisons ? Notre littérature classique tout entière n'est qu'une longue divination de Tàme ; et vous m'accordez que les plus clairvoyants psychologues lurent les plus anciens, ces moines qui composaient Vlmitalirm et les autres guides s|)irituels. Vous abritiez votre droit d'auteur derrière une distinction un |)eu subtile : la dilïérence entre le moraliste des siècles |)assés et le psychologue moderne, ({ui recherche, selon votre expression, « les lucides bonheurs de la curiosité ». Il ne me paraît pas que La Uochefoucauld cherchât davantage, ni La Bruyère, ni Montaigne avant eux. Mais l'avisé (iuscou ne se pipe |)as lui-même ; toute son e\p<'ricnci'. bien loin qu'elle l'induise à construire une théorie de l'àme, l'amène à constater le dédale de contradictions qu'il voit dans cette insoumise. Votre distinction fut-elle toujours fondée, elle ne serait guère à l'honneur du curieux qui a rcmjdacé le moraliste. Que diriezvous dini physiologiste (|ui ur ia|)porterait pas tous les progrès de ses études à l'avancement de la médecine? Alors même qu'il n'exerce point, ce savant ne peut manier les |)auvres fibres humaines sans v chercher instinctive-
ment des secrets pour adoucir leurs soutirances. C est bien ainsi que vous sentez ; vos œuvres Tattestèrent de plus en plus, à mesure que vous vous dégagiez de la première ivresse d'analyse.
Ce n'était pas une science neuve que Ton admirait dans les Essais ; on y goûtait Tinterprétation rajeunie d'un thème ancien, la vision intelligente, une sensibilité aiguë, un style i)ersonnel et d'une riche complexité. Vous avez écrit depuis quinze ans quelques pages sur Tamour, Monsieur ; vous n'en avez pas donné qui soient plus cinglantes, plus chaudes et plus amères que le chapitre où vous étudiez le moraliste dramatique auquel vous devez tant, M. Alexandre Dumas lils. Les Essais, comme les El «des et Portraits, nous rendaient quelques-unes des meilleures qualités de Taine, do Sainte-Beuve, fondues dans un moule qui est bien le vôtre ; dès lors, votre place était marquée, ici, et partout où l'on jouit des choses de l'esprit.
Ce succès ne vous contentait pas : on apprit que vous alliez publier des romans. Prétention intolérable ! Bien entendu, ils seraient mauvais, on le décrétait d'avance ; on vous refusait le pouvoir de simuler ces passions que
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VOUS finalysio/ dans l'œuvre de vos devanciers. C'est une des tyrannies de notre temps, la spécialité forcée dans le travail littéraire, comme dans tous les autres. Le public ne permet pas à la maison qui lui a fourni un produit estimé d'en olîrir un nouveau ; au lieu d'exciter l'écrivain et l'artiste à dévelo|)|)er toutes les manifestations dcleui' talent, la foule les condamne à une routine commerciale dans la fabrication pour laquelle ils ont brevet. Vous n'avez pas accepté cette mutilation, vous avez pris le j)réjugé corps à corps, et vous l'avez vaincu. Comment ? Cruelle Enigme ! Heureux titre, puisqu'il a passé dans la langue courante, et qu'il y reste. Renan nous disait un jour, avec sa douce férocité, qu'il ne survivrait pas une seule page de notre siècle. Si vos li\ies doivent tomber sous la condamnation commune, vos précautions sont prises : vous êtes garé devant la postérit»'. Vous avez introduit un dicton dans l'usage. Il vient au bout de la plume du journaliste qui s'arrête devant un pioblème insoluble ; la chose lui arrive quelquefois. Ne suflit-il pas de ces courtes tlèclies pour porter un nom à li'avers les âges? Ils sont nombreux, nos conrilovens qui n'ont jamais lu \ingt lignes de Montaigne,
ni de Rabelais ; tous rattachent le nom du premier à son Que sais-je ? celui du second à son grand peut-être. La gloire, c'est cela. Auriezvous des inquiétudes sur la vitalité de votre dicton ? On nous dit tant qu'à très bref délai il n'y aura plus d'énigmes, et que nous connaîtrons tout ! Rassurez-vous, Monsieur, croyez-en Shakspeare plus que les docteurs : votre gloire sera de longue durée, si elle reste liée à l'existence de cruelles énigmes entre la terre et le ciel, dans l'esprit de l'homme, et dans le cœur de la femme.
Vous aviez gagné votre cause de romancier avec les tendres complications des amanls de Folkestone, qui s'aiment et se trahissent dans un si joli paysage d'aquarelle anglaise. Vous deviez la gagner à chaque nouvelle instance, avec ces romans qu'on s'arrachait de 1885 à 1890 : L'n Crime (TAmour^ André Cornélis, Mensonges^ le Disciple., Un cœur de femme., les Pastels. Si j'avais à marquer une préférence, je crois bien qu'elle porterait sur le Disciple., cet émouvant récit où un lien insoluble rattache le drame d'idées au drame de sentiments. Vous y posez le grave problème de la responsabilité de l'écrivain. Oue Robert Greslou ait été déterminé à
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son crime par la philosophie d'Adiieii Sixte, je n'en suis pas aussi persuadé que vous : ce cuistre empoisonné avait surtout fréquenté le .lidien Sorel de Ilouçje et yo'tr et le N'almont des Liaisons dangereuses, celui quiiii aulre do vos personnages appelle « mon cher N'almont ». Puisque Greslou a rencontré Adrien Sixte, il a vu celle vénérable candeur d'enfant, et comment Taudace de la pensée s'alliait chez lui aux scruj)idcs (le la conscience. Il a \u le philosophe tort mer ingénieusement son cerveau pour résoudre l'anlinomie tragique de sa doctrine et de sa vertu, pour faire sortir la qualification morale (h' l'explication psychologique, la responsabilité du déterminisme. L'argumentation pouvait ])<■( lier : ([u'iriipoite? C'était au cnnu'. el non au système, que le disciple devait regarder Sixte ; s'il eut compris ce maître de droiture, il aurait emporté de la rue Guy-de-la-Brosse la pure et réconfortante leçon d'un juste, la plus cflicace qui soit pour confirmer un jeune homme dans
Ir bien .
On préférait, on discutait telle ou telle pierre (b' votre ('dilice romanesque; on n'en contestait |»liis lexislence et l'originalib'. Vint alors la gi-ande aCfaii'o : il fallait vous cla^seï-.
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VOUS (Hiqueter. C'était, affirinaiont quelques nomenclateurs. la réaction de l'idéalisme contre le naturalisme. Mais quel embarras! Vous montriez aussitôt vos diplômes : École du document humain. Vous vous donniez pour un élève de Balzac, dont on l'ail un réaliste parce qu'il décrit exactement les mobiliers, et qui est à mon sens un imaginatif elï'réné, partant un idéaliste. — L'élève de Balzac? c'est moi, répliquait le naturalisme. Ei vous avouerez que dans la mine, dans le cabaret même où tel autre nous mène, il y a plus d'idéalisme obscur que dans les boudoirs d'Hélène Chazel et de Suzanne Moraines. Finissons ces querelles de mots, nous tous avons joué à ce casse-tête chinois. Disons simplement que vous nous rapportiez le roman sentimental, celui que réclameront toujours les filles d'Eve, si elles se consultent sincèrement. Vous preniez, avec d'autres procédés, la place laissée vacante par Octave Feuillet sur les guéridons de ses lectrices. On peut d'autant mieux l vous rapprocher de lui que l'objet de vos études f était le même : il avait confessé la société élégante du second Empire; vous confessiez celle de- la troisième République. Non pas toute la société : nous vous attendons encore, et avec