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espoir, à la vaste enquête de la Cotnédie Inimaine, à ce large coup de filet jeté par le glorieux aîné sur toutes les classes de la nation. \'ous aviez circonscrit le cliamp de votre observation à une colonie dans le grand Paris, au monde de la riclicsse et du plaisir, aux étrangers et aux (juclques intellectuels ontranK-s dans l'orbite de la comète, (^est un des allraits de vos livres, riucci lihulc où vous tcnr/ le lecteur sur vos v(''rilai)les sentiments à Tégardde celte société ; on sont que vous la méprisez tendrement; vous avez |)Our elle les yeux de (llaude Larclier pour Colette Kigaud, qu'il adore et brutalise. Les Colette pardonnent à (|ui les rudoie et ne |)eut secouer leurs fers. La société se complut aux portraits que vous faisiez d'elle.
Sont-ils d'une ressemblance pbotograpliicjuo? Serviront-ils de documents à l'iiistoricn lui ni? Il y trouvera du moins la vue personnelle de l'un des plus fins esprits de ce temps; et riiisloricn no saurait demander auti-e chose à l'arli-^lc. Vous connaissez la Tlwnnc di'.s (niilt'urs de \()lrc (iœthe; vous savez comment il dislini^Mc (Milre les " couleurs psychol(ti;i(|iies >», iontM-N dans l'cril du peintre, et celles (jui sont dan> la natui'c. Les critiques, gens très gais,
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VOUS reprochaient de voir sombre. C'étaient les années où nous étions tous pessimistes : oh ! les belles années, n'est-ce pas, devenues roses à distance? Les critiques disaient que vos héros, tous frères sous leurs noms changeants, avaient Thumeur noire comme le brouillard de la capitale où ils font blanchir leur linge. Xoires aussi, les âmes de vos héroïnes, noires... comme leur fameux corset. — Les âmes de Suzanne Moraines et de ses sœurs ! Animulœ, auraient dit les Latins, vagulœ^ hlandulx\ de petites âmes, des « âmettes » !
Ceux qui veulent garder leurs illusions en amour disaient que tous vos livres auraient pu prendre pour épigraphe Fadage classique sur les tristes suites de cette maladie. Ils ne voyaient pas que toute la leçon de votre œuvre est dans ce long soupir de lassitude. Ils disaient que vous aviez retourné le mythe païen ; ce n'était plus Eros qui s'enfuyait devant la curiosité de Psyché ; c'était Psyché qui se dérobait devant l'indiscrétion de l'amour. Elle veut pour séduire du mystère, des voiles, de la crédulité ; tristement, laborieusement, vos mains déshabillaient Psyché. Ils disaient encore..* Mais ils lisaient, entraînés par le torrent de
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cette sensibilité amèrc, j)ar la caresse île cette phrase voluptueuse, par la scène forte et neuve que Ton rencontre toujours au iki'ikI de vos drames intimes. Et si quelque moraliste seffarouchait, votre abbé ïaconet le rassurait ; il sortait de sa petite sncrislie, tout au bout du roman, il jugeait vos ])aroissiennes et leurs occu])ations avec une sévérité trop [xui académique pour qu'on en puisse citer les termes; il vous donnait, on vous donnait l'absolution, tant vous paraissiez contrit, avec si peu de ferme propos! Vous verrez qu'il viendra ce bon abbé, nous en recommander quelques-unes, qu'il croira repenties, pour un prix de vertu ; elles le fonderont, au besoin : la fondation Marie-Madeleine.
Cependant vos vrais admirateurs et vos meilleurs amis s'inquiétaient; ils s'inquiétèrent surtout devant certaine Phi/siolofi'w, à laquelle vous nous permettrez de préférer votre psychologie. Ceux-là craignaient que votre talent ne s'endormit sur un lit d'habitude ; ils tremblaient au moment où vous receviez le grand certificat : esprit bien parisien. C'était mal vous connaître. Vous nourrissiez de plus hautes ambitions. Vous vous étiez dit de bonne heure <|u il luut être un es|)ril bien humain,
étendre sa vue, chercher ses objets (rétude et son auditoire sur tout ce petit globe, aujourd'hui ramassé dans la main de l'homme. Vous vous souveniez de ce qu'annonçait l'oracle de Weimar, il y a déjà trois quarts de siècle : ft La littérature nationale, cela n'a j)lus aujourd'hui grand sens; le temps de la littérature universelle est venu, et chacun doit travailler à hâter ce temps. » On put mesurer votre force quand on vous vit disparaître, vous arracher aux cajoleries du succès, expatrier votre talent pour le renouveler.
Vous deviez déjà une partie de vos acquisitions mentales à l'Angleterre ; souvent vous alliez écouter comment rêvent les saules sur les berges de l'Isis ; témoin ces fines Sensations iïOxford^ une des plus lumineuses opales de votre écrin. Désormais, c'est l'Italie qui vous donnera des Sensations nouvelles; et dans ces pages, lavées de toute l'écume que charrient les ruisseaux de nos villes, on sent l'aimantation secrète qui oriente votre pensée vers d'autres pôles. Nul n'a parlé comme vous de la pieuse Ombi'ie ; je dirais que votre âme semble faite pour habiter une cellule d'Assise ou de Pérouse, dans le silence des cloîtres
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OÙ l'ombi-e des cypi'ès joue sur les saints des fresques ])rimitives ; je le dirais, si les méciianls ne nous accusaient pas, nous autres écrivains, de désirer toujours une cellule... sur un théâtre. De Sicile, vous nous envoyez cette exquise élégie, la Terre promise. A Home, vous réalise/ enfin un projet qui vous hantait de|)uis longtemps : vous étudiez le nid d'hiiondelles posé' sur les augustes ruines, vous faites vivre dans un ioman la société cosmopolite qui tournoie sur rEuro|)e, s'abattant pour une saison dans toutes les patries de la mode, du plaisir et du soleil. Je me récuse pour juger Cosmopolis. Jeu ai l'ecueilli les idées et les images, diiiatil les cliéics |)r()menades où elles naissaient. Nous allions dans Rome, les soirs, suslicndanl les lambeaux de votre roman aux palai- <ln Corso, aux bosquets du prieuré de Malte, aux pâles caniidias qui pleurent leurs blancs pétales sur la tombe de Shelley, dans le cimetière des Anglais. .Ndn, je ne puisjuiin- Cosmopolis, .l'ai vu naître ce bel enfant : nous lavons béret' ensemble : me cioirez-Nous, Monsieur, si je dis (|u'on anal\se mal un être qu'on aime tioj) .'
Ditalie, nous passiez en Grèce, en
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Palestine; et soudain, du saut le plus brusque, le plus déconcertant qui puisse secouer un cerveau, les ])aquebots vous jetaient directement de Jérusalem et d'Athènes à î\e\v-York et à Chicago ; de la noble, douce beauté des siècles morts, à la vivante, la brutale gestation des siècles à venir. La méditation sur léquilibre moral de nos sociétés vous avait suggéré une inquiétude pareille à celle qui tourmentait Colomb, alors qu'il méditait sur léquilibre physique du globe : vous cherchiez la terre où notre vieux monde se prolonge et se transforme. Ce voyage fut un acte de la tragédie intellectuelle qui se déveloj)pe dans voire esprit, comme chez la plupart des hommes de notre âge. Nourris de la tradition classique, attachés au passé par notre sensibilité artistique, nous ne vivons heureux que dans la poésie et l'achèvement parfait des choses mortes ; laissés à leur |)ente naturelle, nos goûts nous ramènent toujours dans un musée d'ilalie ou sous la colonnade du Parthénon, aux rives du Nil ou du Jourdain ; à qui sait jouir de l'art, de l'histoire, des bons livres qu'il tâche d'imiter, le chaos de la vie moderne et démocratique paraît haïssable ; tout au plus
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olîiiiail-il (1rs amusements à l ironie et à la curiosité du dilettante, à conditiou (|u il ne descendit jamais dans celte rude mêlée. Cependant un t'ciivain de votie valeur sait qu'on ne crée de la vie qu"a\ec la \ie; il sait qu'en reproduisant les types de beauté tixés par nos devanciers, on ne l'ail (lu'unc répétition scolaire, facile pour toute main adroite, })ayée par (les applaudissements immédiats. Le vrai créateur doit piHrir le limon où grouillent les êtres à venir; il doit tirer, de cette matière informe, la vie présente, les formes de beauté qu'elle sortira à son tour. Comme tout ce qui naît, les sociétés nouvelles sont enfantées daiH:4e\sang et la douh'ui'. laides, pitoyables, \\à^i*; vailles ; Tartiste doit deviner les lignegj harmonieuses contenues en puissance dans cesV^ajtieurs.
Et ce n'était pas l'artiste^ é^uF'ffiiT' allait chercher en Amérique des clartés pour >a tâche, c'était aussi le jienseur, angoissé par les problèmes de son tem|)S. « Je suis paili de France, disiez-vous, avec une inquiétude profon<le devant le problème social. » Notre analyse aiguë a percé les mots creuv au bruit desquels un optimisme pharisaïque voudrait nous endoimir. han> un de vos ju'emiers essais sur
Pascal, vous déchiriez déjà, comme il les eût déchirés, « les splendides haillons de la parade sociale ». Mensonges^ ce titre que vous donniez à un roman d'amour, votre pensée retendait à d'autres aspects de la vie contemporaine, à tous les mensonges conlïnueh de la civil isation^ ainsi que les appelle un écrivain étranger. Vous savez de quel effroyable poids le fastueux édifice de notre société pèse sur l'àme humaine; et comment on abuse l'homme en lui disant que ses récentes conquêtes l'ont rendu plus libre, plus heureux, alors qu'il faudrait avoir le courage de lui dire qu'elles l'ont seulement armé pour une œuvre superbe de domination sur les forces matérielles ; œuvre d'autant plus grande qu'elle est plus pénible, qu'elle broie plus d'individus dans leffort commun.
Si l'on en croyait certains observateurs, nous nous acheminerions vers l'état social de l'Amérique ; vous êtes allé reconnaître notre image future dans le miroir d'outre-mer. Vous en rapportez un beau livre, où quelques parties de l'enquête morale sont supérieurement traitées. 11 témoigne à chaque page de la tragédie interne dont je parlais. Votre sensibilité vous rappelle à vos prédilec-
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lions natives, ù la poésie du lon^- passé dans le vieux monde. Voire inlelligence esl séduile par le verlige de ces énergies vierges, |)ar celle aclivilé fiévreuse de l'homme dans la royaulé de son vouloir el Tillimilé de son pouvoir. Vous vous i)enchoz sur la cuve où fermenlent les éléments de la vie nouvelle ; vous apercevez loul au fond le préci|)ilé qui se reforme. Quelle sur|)rise ! C'esl la féodalité, une IV'odalité qu'on a |)u comparer à celle de noire x^ siècle. i\e dirait-on pas une mystification de l'histoire, si Ton ne savait ((ue l'humanité louriie dans un cirque où reviennent per})éluellemenl les mêmes types, à peine déguisés sous des oripeaux changeants? Dans la démocratie modèle que célébrait ïocqueville, une aristocratie loule-puissante esl recréée par la Force-maîlresse qui gouverne le monde acluel, comme la Talalilé conduisait le drame antique; par le dieu dollar, avec ses allribuls, ses conséquences inexorables : déformation des vieilles mœurs puiitiiines, achat des consciences, servitude grondante des masses ouvrières, éviction du libre pionnier da la jtrairie, absorbé dans rengrenage industriel. — « Il a disparu, pour être remplacé par l'ouvrier de culture, cl
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ce derniei' u'esL plus quuii iiistrumeul aux mains de ces hommes d'afï'aiics, que vous retrouvez (lu haut eu bas de ce vaste pays, en train de le pétrir sans cesse et de le repétrir. En haut, ils lui donnent son élégance particulière par le luxe de leurs palais, de leurs villas, de leurs femmes et de leurs tilles. En bas, ils lui distribuent son pain par renrôlement des ouvriers. »
Pourtant Toriginalité de la race persiste sous les transformations sociales ; vous croyez à la vertu des princijjes et des caractères qui firent les États-Unis ; vous en admirez justement l'efticacité sur un prodigieux terrain déclosion. Mais, vous le constatez vite et avec tristesse, les mêmes mots ne signifient |)as les mêmes choses des deux côtés de l'Océan. Ceux dont nous faisons le plus d'étalage, démocratie, égalité, liberté, recouvrent-ils chez nous les réalités qu'ils expriment là-bas ? Vous ne le pensez pas ; et l'absence de ces réalités vous inspire des conclusions peu confiantes sur l'avenir de l'ancien monde. Vous estimez que la démocratie et la science, bienfaisantes en Amérique, portent des fruits dangereux en Europe ; vous accusez la Révolution française,
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qui esl j)OUi' vous la •^raiulc couiiiiblL' ; sous iiniiuncez « le uaulrage de la civilisaliuii européenne ».
Oui, l'on (lit beaucouj) tout cela. Ouuii j;rand nombre de bons esprits se lassent aujourdliui les fossoyeurs des espérances d'hier, c'est matière à rétlécliir longuement; ailleurs que dans une séance académique, au temps chaud. Quelle catastrophe, ce naufrage où périra l'amour lui-même? Il ne restera que l'insidieux génie de l'espèce, conduisant à son but des ])hiloso])hes récalcitrants, parce qu'ils ont éventé le piège. Notre confrère, M. Challemel-Lacour, a rencontré à la table d'hôte de Francfort un vieux sage qui établissait ce point très fortement. .Nous en sommes encore luiil troublés. Rassurons-nous : il y a bien longtemj)s qu'avec d'autres mots, puisqu'ils élaient grecs ou hébreux, les premiers poètes et les premiers moralistes (''nonf;aient déjà la même sinistre \érilé. ils aNaieiil découvert la parenté qui nuit
Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.
Il y a bien loui;trm|)s ; et les hommes ont jtersisté à faire comme s'ils ne savaient pas. La
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])reuve, c'est que la séance continue. Elle continuera. Xous vivions du parfum dun vase vide, disait le maître des acceptations souriantes; il vous dirait aujourd'hui quaprès nous, le monde vivra du j)arfum de notre vase brisé.
A rapproche du grand naufrage, nous vous offrons un havre tranquille, Monsieur, et notre vieille barque. Vous verrez comme vous Taimerez, et de quelle forte tendresse. Non point j)our les satisfactions de vanité quelle ])eut donner; mais pour la tâche qu'on y fait. Ce n'est pas le dictionnaire que je dis; quand nous en ])arlons, on ne veut plus nous croire : et Ton a ])resque raison. Le dictionnaire! Tout le monde le fait ou le défait, de nos jours. Nous avons une autre tâche. Nous sommes les gardiens d'un rêve. Du rêve le plus ancien, le plus constant, le plus noble de notre race : exercer sur le monde la maîtrise des idées et des belles formes. Nous ne sommes pas seuls â le garder ; beaucoup d'autres nous secondent ; mais nulle part on ne le poursuit avec plus de désintéressement et de fidélité. Vous trouverez ici ]a vérité de la devise qui trompe sur tant dautres murs où elle est gravée ; vous y trouverez
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la liberté entière, l'égalité parfaite, et sinon la fraternité, — nous ne sommes pas des saints, — (lu moins une afï'able et courtoise confraternité.
Venez collaborer au vieux rêve. Nous aussi, des rc'alités un moment séduisantes détourneront peut-être ailleurs votre jeune activité ; vous reviendrez toujours à notre port, à votre œuvre. C'est le plus sur des services nationaux. On discute encore sur les conséquences lointaines, utiles ou funestes, des grandes actions d'un Richelieu, d'un Louis XIW (Tiin >«'a|)oléon. On tient pour excellentes et détinitives ces acquisitions du })atrimoine français, une Chimène, une Andromaquc, une Atala, une Eugénie Grandet. Poète et romancier, donnez-leur des sœurs imi)érissables comme elles. Donnez-nous tout ce qui est on vous, et c'est beaucoup.
Vous nous revenez de vos migi-ations avec une àme agrandie, profondément modilit'e, disent ct'ux (|ui ne connaissent de vous (jue lautiMir. \'os amis qui connaissaient lliomme l'ont reconnu dans l'élargissement et l'ascension de sa |)ensée. La dernière et belle i)age de votre dernier livre frémit de « l'exaltation mvs-
lérieuse » qui s'emparait de vous, lundis que' vous songiez en vue des côtes de la patrie, au soir tombant sur TOcéan : — « J'ouvris mon cœur tout entier à ce grand souffle d'espérance et de courage venu d'outre-mer. » — Non, ce souffle ne venait pas d'outre-mer : il vient de ])lus haut, et il fut toujours en vous. Comprimé par moments, il se dégageait à chaque émotion sincère ; il crevait les systèmes, les apprêts littéraires, il chassait les nuages du pessimisme. Que de fois nous l'avions senti qui nous charmait, dans l'abandon des entretiens de jeunesse ! Il a pris force, il vous maîtrise, il vous soulève. Si haut qu'il vous porte à l'avenir, il ravira d'aise, il n'étonnera jamais celui qui vous a parlé librement aujourd'hui, parce qu'il vous sait insatiable de perfection par la vérité. Cherchez-la, vous la trouverez. N'avez-vous pas d'heureuses raisons de savoir qu'en cherchant bien, dans tous les ordres d'idées et de sentiments, on rencontre parfois la perfection?
Rli:PONSE AU DISCOURS
DR