CHAPITRE XI
Le dimanche.
Ce fut par un affectueux baiser que Ben fut réveillé; -c'était la seule manière que la bonne Mme Moss eût de témoigner la sympathie dont son cœur débordait à l'égard du petit orphelin. Dans le sommeil, en avait oublié ses chagrins, mais ils revinrent bien ïte quand il souleva ses paupières encore gonflées par les larmes qu'il avait versées la veille. Il ne pleura pas davantage, mais il se. senti i abattu et isolé usqu'à ce qu'il eût appelé Sancho pour lui raconter ce qui l'oppressait, ear il ne se sentait pas porté à s'épancher même avec Mme Moss et il fut presque content quand elle eut refermé la porte.
\ Sancho sembla comprendre que son maître avait des sujets d'affliction et il le fit voir par de petits gronements sympathiques, des gémissements pleins de condoléances et des aboiements expressifs, toutes les fois que le nom de « papa «était prononcé; ce n'était qu'un animal, mais celte muette affection consolait Ben mieux que dus paroles; car son caniche avait
SOQS LES LILAS.
comme lui connu et aimé Je p<>e qu'il pleurait, cela semblait les unir plus étroitement depuis qu'i étaient tout l'un pour l'autre.
— Il faut que nous prenions le deuil, mon vieu: c'est convenable, car il n'y a personne autre que noi pour le porter, dit Ben en se souvenant que lors c l'enterrement de Mélia tout le monde portait quelqt morceau de crêpe en signe de deuil.
Ce fut un sacrifice véritable pour sa vanité enfar tine que d'enlever de son chapeau neuf Je joli ruba bleu aux ancres d'argent pour le remplacer par J vieux galon noir et sale qu'il retira du chapeau abar donné. Sa vie théâtrale eût dû l'habituer à attache surtout de l'importance à l ? apparence extérieure, mai le sentiment qui le faisait agir était sincère et venai réellement du cœur.
Dans sa garde-robe si restreinte il ne put trouve pour le deuil de Sancho qu'une vieille poche en per câline noire, que le poids des clous, des galets remar quables et d'autres bagatelles curieuses qu'il y avai souvent entassées, avait déjà à moitié séparée du pan talon. Une légère secousse suflit pour l'en arrache: complètement; puis il l'attacha au collier de son chicr en disant :
— Une poche me suffira bien aujourd'hui, je n'a besoin que d'un mouchoir.
Cet objet de toilette était propre, heureusement, car il n'avait pas de remplaçant ; Ben le mit donc dans son unique poche en ayant soin d'en laisser pendre un coin, et se coiffa de son chapeau. Ses souliers craquaient d'un ton plaintif. Sancho, fort interloqué par sa cravate, marchait gravement à sa
suite. Ben descendit alors, convaincu qu'il avait fait lout ce qui dépendait de lui pour témoigner de son respect pour le défunt. *
Des larmes remplirent les yeux de Mme Moss en voyant le vieux ruban noir au chapeau et en pensant au sentiment qui l'y avait fait mettre, mais il lui fut difficile de dissimuler le sourire provoqué par la vue de la cravate de deuil de Sanclio. Elle ne dit pas un mot qui pût troubler la consolation que l'enfant trouvait dans ces pieux soins. Ben partit donc pour faire sa besogne sans se douter de tout l'intérêt qu'il inspirait surtout à Bab et à Betty qui, depuis qu'elles avaient appris la mort de son père, ressentaient pour lui une tendre compassion.
— Tu me conduiras tantôt à l'église, car il fera chaud et Thorny n'est pas encore assez fort, dit Gélia lorsque Ben courut après le déjeuner voir si elle n'avait pas besoin de lui, car il la regardait déjà comme sa maîtresse, quoiqu'il ne dût officiellement entrer en fonctions que le lendemain.
— J'en serai bien content, mademoiselle, si j'ai l'air convenable, répondit-il, heureux de l'ordre qu'il venait de recevoir, et en même temps préoccupé do la pensée qu'on doit être en grande tenue pour remplir un pareil emploi.
— Tu seras très-bien quand j'y aurai passé. Dieu ne regarde pas à nos vêtements, mon enfant, et il accueille aussi bien les pauvres que les riches. Tu n'es pas allé souvent à l'église, n'esl-ce pas? demanda miss Gélia, désireuse de lui être utile, mais ne sachant par où commencer.
— Non, mademoiselle, personne n'y allait, et père
é Lai t si fatigué que le dimanche il restait à se repose] ou Lien il m'emmenait dans les bois. Au souvenir d( cet heureux temps sa voix trembla et il abaissa sor chapeau sur ses yeux.
— C'était là une bonne manière de se reposer, j'y ai souventrecours,et cette après-midi nous nousdonnerons le plaisir d'aller dans le bois voisin, mais le matin j'aime mieux aller à l'église, il me semble cfue cela me met en bonne voie pour la semaine, et quand on a du chagrin, c'est là qu'on peut toujours trouver de la consolation. Veux-tu y venir pour essayer, Ben, mon cher enfant?
— Je ferai tout ce qui peut vous plaire, m ado moiselle, balbutia l'enfant sans lever les yeux; sans doute il était pénétré jusqu'au fond du cœur de cette grande bonté, mais il désirait aussi que, pour quelque temps du moins, personne ne lui parlât de son pi ire; il avait tant de peine à retenir ses larmes! et il ne voulait cependant pas avoir l'air d'un bébé.
Miss Gélia parut le comprendre, car elle reprit d'un ton encourageant :
— Vois donc que c'est joli; quand j'étais enfant je croyais que les araignées faisaient des étoffes pour les iéos et qu'elles les étendaient sur l'herbe pour les faire blanchir.
Ben, qui creusait machinalement le sable avec le bout de son soulier, s'arrêta et, levant les yeux, il aperçut une charmante toile d'araignée dont les cercles d'une régularité admirable se rattachaient à l'arcade qui surmontait la grande porte. De légères gouttes de rosée y scintillaient à mesure que le soleil venait les éclairer, un vent tiède agitait le tissu diaphane et semblait devoir remporter.
— C'est bien joli, mais ce sera bientôt déchiré comme celle d'hier. Cette araignée est étonnante, tous les jours elle voit disparaître son travail cl elle recommence le lendemain sans se laisser décourager, répondit lîen qui, selon la prévision de Célia, avait saisi avec empressement l'occasion de changer de conversation.
— Voilà comment elle pourvoit à sa nourriture ; elle file sa toile, puis elle attend son pain quotidien, c'està-dire quelque mou» lie, et je pense qu'il en vient toujours. Un peu plus tard tu verras ce piège rempli d'insectes que l'araignée y récoltera pour sa journée , après cela elle s'inquiétera peu de ce que doit durer sa belle mousseline.
— Oh ! je la connais bien, elle est très-belle, toute noire et jaune, et elle demeure dans un trou qui est là dans le coin. Elle s'y cache dès que je touche à la porte, mais quand je me tiens tranquille elle ne tarde pas à reparaître. Je m'amuse à l'observer, mais elle doit me détester, car l'autre jour je lui ai enlevé une belle mouche verte qui avait de grandes ailes et des yeux d'or.
— Connais-tu l'histoire de Bruce et de son araignée ? demanda Célia; en général les enfants la savent et s'en amusent.
— Non, mademoiselle; il y a bien des choses que les autres enfants savent et que j'ignore, répondit Ben d'un air sérieux, car depuis qu'il vivait parmi ses nouveaux amis il avait souvent senti son ignorance.
— Mais aussi il y a beaucoup de choses que tu sais et qu'ils ne savent pas. Que de garçons élevés à la ville paieraient cher pour savoir monter à cheval, courir et
sauter comme toi, et combien il y en a de plus âgés qui ne sauraient pas se lirer d'affaire comme tu le fais! La vie que tu as menée a contribué sous quelques rapports à faire de toi un homme, mais sous d'autres elle était mauvaise ; je crois que tu commences à t'en apercevoir. Eli bien ! supposons que tu cherches à oublier ce qu'il y a eu de mauvais dans Je passé et à ne te souvenir que de ce qui était bon, tout en apprenant à ressembler davantage à nos garçons qui vont à l'école et à l'église pour devenir des hommes laborieux et honnêtes.
Pendant que miss Gélia parlait, les yeux de Ben n'avaient pas quitté les siens, il sentait que tout ce qu'elle disait était exact, et cependant il eut été fort embarrassé pour l'exprimer ; quand elle se tut, elle continua à l'interroger de son regard pénétrant et il répondit avec franchise :
— J'aimerais à rester ici et à être respectable, car depuis quelque temps j'ai découvert qu'on ne fait pas grand cas des écuyers de cirque, quoiqu'on aime à les voir. Je ne me souciais pas de l'école et de tout cela, mais à présent, j'ai changé d'avis et je pense que... il aimerait mieux cela que de me savoir faire le manège, puisqu'il n'est plus là pour veiller sur moi.
— Oui, je suis bien sûr qu'il le préférerait, ainsi nous essaierons, mon cher enfant. Au début cela te paraîlra triste, après la vie animée à laquelle tu as été habitué, mais elle n'était pas bonne pour toi et nous tâcherons de t'en^ créer une plus sûre. Si tu éprouves du découragement ou de l'ennui,, tu viendras me trouver comme fait Thorny, et je chercherai à t'aplanir les difficultés. J'ai maintenant deux fils et je
veux faire mon devoir à l'égard de l'un comme de l'autre.
Avant que Ben eût eu le temps d'exprimer par des paroles la reconnaissance qui se lisait dans ses regards, une tète en désordre apparut à une fenêtre et l'on entendit une voix où perçait le mécontentement :
— Gélia ! je ne puis pas trouver de cordons pour mes souliers; et puis je te prie de venir me faire mon nœud de cravate.
— Descends, mon cher paresseux, et apporte-moi une de tes cravates noires. Les cordons sont dans un sac pendu dans mon cabinet, ajouta Gélia en riant, pendant que la tête mal coiffée disparaissait en murmurant :
— Oh ! les maudits sacs où il faut toujours chercher !
— Thorny a été bien gâté depuis qu'il a été malade, tu ne feras pas attention à ses caprices ni à ses bouderies. Il s'en corrigera bientôt et alors je suis sûre que vous ferez une,bonnc paire d'amis.
Ben n'en était pas très-convaincu, mais pour l'amour d'elle il était décidé à faire tous ses efforts; aussi, quand le jeune convalescent parut et lui dit d'un ton protecteur et avec un léger signe de tète :
— Gomment cela va-t-il? Ben répondit avec un accent respectueux :
— Très-bien, je vous remercie; mais il ne courba pas la tète plus bas que n'avait fait son nouveau maître, car il avait le sentiment qu'un garçon qui savait monter sans selle ni bride et l'aire en l'air le double saut périlleux ne devait pas s'abaisser devant un autre garçon qui n'avait pas plus de forces qu'un chat nouveau-né.
— Fais-moi un nœud de matelot, Oélia, c'est plus solide, dit Thorny en levant le menton et en présentant à sa sœur une écharpe bleue, car il commençait à avoir l'instinct de l' élégance,
— Tu devrais porter des cravates rouges jusqu'à ce que tu aies repris des couleurs; et la bonne sœur posa doucement sa joue rose contre celle de son frère que la maladie avait pâlie ; on eût dit qu'elle voulait lui céder une partie de son incarnat.
— Les hommes se soucient peu de leur teint, dit Thorny en se dégageant, car il ne pouvait supporter d'être caressé devant témoins.
— Oh vraiment! je connais pourtant un jeune homme qui se brosse les cheveux douze fois par jour et qui tourmente son faux-col jusqu'à ce que la fatigue le contraigne à s'asseoir.
— Je voudrais bien savoir ce que tu prétends faire de ceci? demanda Thorny avec dignité en montrant la cravate noire.
— C'est pour mon autre fils qui va venir à l'office avec moi ; et Gélia fit un second nœud qu'elle accompagna d'un si aimable sourire que le vieux ruban de chapeau en sembla tout rajeuni.
— J'aime bien ça vraiment ! commença Thorny d'un ton qui contredisait ses paroles. Un regard de sa sœur lui rappela la nouvelle qu'elle lui avait apprise le matin même, et il s'interrompit, comprenant pourquoi elle témoignait un nouveau surcroît de bonté « au petit vagabond. »
— Et moi aussi j'aime cela, car tu ne peux pas encore être mon cocher, et quand j'ai des gants frais, je n'aime pas à toucher aux harnais, répliqua Célia
d'une voix si enjouée que le fantasque Thorny ne put s'empêcher d'en ressentir une douce influence.
— Ben ne va-t-il pas cirer mes bottines avant de partir? et il jeta un regard sur les souliers neufs qui craquaient si bruyamment.
— Non, lu ne t'en serviras pas d'ici à huit jours, ce n'est pas la peine d'y perdre son temps. Ben, va brosser les miennes, tu trouveras ce qu'il te faut dans le petit hangar et à dix heures tu iras chercher Lita. Et Géli;i emmena son frère dans la salle à manger, tandis ([lie notre jeune ami donnait cours à l'impatience qui débordait, en brossant avec acharnement les petites bottines qui en reeurent un brillant inaccoutumé.
Il lui semblait n'avoir jamais vu rien d'aussi joli, lorsque une heure plus tard sa jeune maîtresse sortit de la maison avec son châle et son chapeau, tenant à la main un livre et une branche de muguet; ses gants ,ir ris-perle étaient si frais qu'il osa à peine lui offrir l'appui de son bras pour monter en voiture. Il avait vu beaucoup de belles dames dans sa vie, et celles parmi lesquelles il avait vécu aimaient les couleurs éclatai) 1rs; ,llis recherchaient les faux bijoux, les plumes, les falbalas, et il s'étonnait que miss Gélia parut si élégante avec une toilette si simple. Il ne savait pas encore que c'était dans la jeune fille et non dans sa toilette que résidait tout le charme, et qu'à vivre seulement auprès d'une personne comme elle il avait toutes les chances du monde de prendre des manières polies, d'acquérir de bons principes et de concevoir des pensées pures, aucune autre éducation ne vaudrait celle-là. Mais ce qu'il concevait clairement, c'est qu'il était agréable de passer là sa vie, en bonne
compagnie, d'être proprement vêtu, et d'aller à l'église comme un garçon rangé. La pensée si amère de son isolement se dissipa peu à peu à mesure qu'il parcourait cette jolie route qui traversait les champs verdoyants, éclairés par un brillant soleil de juin; il y avait dans l'air un calme bienfaisant, et près de lui était assise une personne amie qui contemplait en silence ce monde si beau, avec ce qu'il appela plus tard « son regard du dimanche; » regard doux, heureux, comme si le travail et les préoccupations de la semaine étaient oubliées et qu'elle fût prête à recommencer tout à nouveau après avoir joui de ce jour béni.
— Eh bien ! enfant, qu'y a-t-il ? demanda-l-clle en surprenant un regard jeté à la dérobée sur elle, après bien d'autres qu'elle n'avait pas remarqués.
— Oh t je pensais seulement que vous aviez
l'air de
— De quoi? voyons, ne t'intimide pas, dit Cclia en remarquant son air honteux.
— De faire des prières, répondit Tenfant tout en regrettant d'avoir été découvert.
— C'est vrai. Ne pries-tu pas quand tu es heureux?
— Non, mademoiselle, je suis content, mais je ne dis rien.
— Les paroles ne sont pas indispensables, mais elles aident quelquefois, si elles sont sincères; n'as-tu jamais appris de prières, Ben?
— Ma grand 'mère m'en faisait dire quand j'étais tout petit.
— Je t'en enseignerai une, la meilleure de toutes, car elle demande tout ce dont nuus avons besoin.
— Nos gens n'étaient pas pieux, je crois bien qu'ils n'en avaient pas le temps.
— Je voudrais savoir si tu sais bien ce que c'est que d'être pieux?
— C'est d'aller à l'église, lire, prier et chanter des cantiques, n'est-ce pas?
— Tout cela est une partie de la piété, mais être l>on et joyeux, faire son devoir, aider les autres et aimer Dieu, voilà la meilleure manière de montrer que nous sommes pieux, dans le vrai sens de ce mot.
— Oh! alors vous êtes pieuse, vous, mademoiselle, s' écria Ben qui trouvait dans les actes de sa bienfaitrice, encore plus que dans ses paroles, une définition parfaite de la piété.
— Je tâche de l'être et je ne réussis pas toujours; mais chaque dimanche je forme de nouvelles résolulions, puis pendant la semaine je m'applique de toutes mes forces à y être fidèle. Gela est d'un grand secours, comme tu le verras quand tu auras essayé.
— Croycz-vaus que si à l'église je disais : je ne veux plus jurer, je réussirais à ne plus le faire? demanda Ben sérieusement, car il sentait que c'était pour le présent son défaut capital.
— Je voudrais qu'il fût aussi facile que cela de nous corriger; cependant je crois que si tu prends plusieurs fois cette résolution et que tu t'efforces de ne plus jurer, tu déracineras cette habitude plus vite que tu ne penses.
— Je n'ai jamais dit de gros jurons, et avant d'être ici je n'y faisais pas attention, mais Bab et Betty ont eu l'air si scandalisées de m'ciiU-iulre dire « que le diable m'emporte » et madame Moss m'a tant grondé,
que j'ai tâché de ne plus le redire. Mais c'est bien difficile quand je suis en colère; les autres mots ne me font pas autant de bien.
— Mon frère s'était habitué à dire à tout propos : que le ciel me confonde ! je lui ai conseillé de siffler toutes les fois qu'il éprouvait la tentation de prononcer un blasphème, et souvent il use de cet expédient si soudainement qu'il me fait sauter sur ma chaise. Gela ne fer ait -il pas ton affaire au lieu de jurer? demanda Gélia qui n'était nullement surprise de l'habitude profane que l'enfant avait du tout naturellement contracter dans le milieu où il avait vécu.
Ben se mit à rire et se promit d'essayer, tout en éprouvant une maligne satisfaction à la pensée de surpasser M. Thorny dans l'art de siffler ; car les occasions se présenteraient souvent.
La cloche sonnait lorsqu'on arriva à la petite ville et Lita était à peine installée sous un hangar, que l'on vit arriver de tous côtés des familles qui se rassemblèrent autour de l'église comme des abeilles autour d'une ruche.
Ben avait oublié d'ôter son chapeau, une main obligeante le lui enleva et miss Gélia dit en le lui tendant : • '
— C'est ici un saint lieu; souviens-toi de toujours te découvrir avant d'entrer.
Tout honteux de son inadvertance, Ben suivit sa maîtresse vers le banc où ils furent rejoints par M. et Mme Allen.
— Je suis bien aise de te voir ici, dit le juge avec un signe approbateur.
— J'espère qu'il ne va pas trop remuer pendant
l'office, répliqua sa femme dont la robe de soie faisait un grand frou frou pendant qu'elle s'installait an fond du liane.
— J'aurai soin qu'il ne vous importune pas, dit Célia en offrant un tabouret et un éventail à son amie. .
Ben étoulTa un soupir causé par la perspective d'une heure d'immobilité, véritable supplice pour un être d'une nature aussi active, mais il avait la ferme intention de se bien conduire. Il se croisa donc les bras, se tint immobile comme une statue, et ses yeux furent la seule partie de sa personne à laquelle il permit le mouvement. Ils se promenaient de droite à gauche, de haut en bas, de la chaire garnie de velours au public qui l'environnait et parmi lequel il découvrit deux petites ligures éveillées, coiffées de chapeaux à rubans bleus; il ne put s'empêcher de répondre par un clignement de l'œil au regard provocateur de Billy Barton. Mais après dix minutes d'une attitude si méritoire il éprouva un impétueux besoin de la modifier, il décroisa ses liras et passa une jambe sur l'autre avec autant de précaution qu'une souris remue en présence d'un chat, car il savait que rien n'échappait à l'attention de Mme Allen.
L'orgue lui apporta un grand soulagement, car il put remuer ses pieds sans craindre qu'on entendit le craquement de ses souliers, mais quand on se leva pour le chant, il ne suivit pas cet exemple aOn de se dérober aux regards que tous les enfants, croyait-il, allaient attacher sur lui. Le vieux pasteur lut le seizième chapitre de Samuel et commença un long sermon assez monotone. Ben écouta d'abord de toutes
ses oreilles, car il éprouvait un grand intérêt pour le jeune berger « qui était de bonne mine et de beau visage » choisi pour être l'écuyer deSaiïl ; il aurait voulu en savoir plus long sur son compte et si les mauvais esprits revinrent troubler Sai'il après que David les eut chasses par les sons de sa harpe, mais le prédicateur n'en parla pas ; il s'appesantit si bien sur divers sujets, que son jeune auditeur sentit qu'il n'avait plus d'autre alternative que de s'endormir comme le juge, ou de renverser le tabouret, puisqu'il lui était interdit de frétiller, comme disait Mme Allen; en un mot, il lui fallait une diversion.
Sa voisine, voyant son malaise, lui donna des pastilles de menthe qu'il mangea bravement, quoiqu'elles fussent si fortes que ses yeux s'emplissaient de larmes. Puis elle l'éventa à son grand désespoir, car il mettait son amour-propre à ce que sa chevelure lût bien lisse comme du satin et l'éventail de Mme Allen en dérangeait l'ordonnance.
Un soupir expressif attira enlin l'attention de miss Oélia dont les pensées et les tendres prières s'étaient envolées de l'autre côté des mers vers un être qu'elle aimait encore plus ardemment que David n'aimait Jonathan. Elle devina aussitôt ce qui arrivait et comment elle pouvait y remédier, car elle savait par expérience qu'il y a peu de jeunes garçons qui puissent écouter vertueusement tout un sermon. Elle feuilleta le petit livre qu'elle avait apporté et le mit entre les mains de Ben en lui disant :
— Lis, si tu es fatigué.
Il prit le livre et obéit avec joie, quoique le titre de « Récits de l'Ecriture sainte » ne lui parût pas fort
attrayant. Son œil s'arrêta sur une gravure représentant un jeune garçon qui, en présence de beaucoup de monde, coupait la tête d'un homme de très-haute taille.
C'est sans doute l'histoire de Jacques, le tueur de g*'ants, pensa Ben, mais, ayant tourné la page, il lut : « David et Goliath », ce qui suffit pour l'entraîner à lire avec intérêt, car c'était l'histoire du berger ininsforméen héros. 11 n'avait plus besoin de remuer, il n'entendait plus les phrases incompréhensibles du sermon, il ne sentait plus l'éventail de Mme Allen, Billy Barton lui montrait en vain des caricatures cachées dans son livre et qu'il aurait voulu lui faire admirer, il était absorbé par l'émouvante histoire du roi David, racontée de manière à être comprise des enfants, et illustrée de belles gravures qui captivaient ses yeux et son esprit.
Le sermon et l'histoire se terminèrent en même temps; et en écoutant les prières, Ben comprit ce que signifiait l'affirmation de Gélia que des paroles sincères et bien choisies étaient une aide.
Plusieurs demandes lui parurent laites exprès pour lui et il les répéta plusieurs fois pour s'en souvenir ; entendues pour la première fois dans un moment où il avait si grand besoin d'être encouragé, elles lui parurent d'autant plus douces et plus consolantes. Lorsque Gélia jeta un regard sur lui, elle saisit sur sa physionomie une expression nouvelle et elle entendit à côté d'elle une voix qui se mêlait timidement au cantique d'actions de grâces chanté avant la sortie.
— Que penses-tu de l'office? demanda Gélia quand ils se furent remis en route.
— Numéro un, répondit vivement Ben.
— Tu aimes surtout le sermon?
Ben se mit à rire et dit en jetant un tendre regard sur le petit livre :
— Je n'ai pas pu le comprendre, mais l'histoire est si jolie! Il y en a d'autres et je serai bien heureux si je puis les lire.
— Je suis bien aise cjue tu les aimes, et nous les garderons pour un autre sermon. Thorny faisait toujours cela. D'ici à quelque temps je crois que tu ne comprendras pas grand'chose; mais il est bon d'assister à l'oflice et après avoir lu ces histoires tu seras plus intéressé quand tu entendras parler des mêmes personnages.
— Oui, mademoiselle. David était un beau garçon, n'est-ce pas? j'ai bien aimé l'histoire du chevreau, du blé et des dix fromages, et quand il tuait le lion et l'ours et puis quand il a tué le géant Goliath de son premier coup de fronde. La prochaine fois je voudrais lire Joseph, car j'ai vu une troupe de voleurs qui le mettaient dans un trou, et cela avait l'air bien intéressant.
Miss Gélia ne put s'empêcher de rire de la manière dont s'exprimait Ben, mais elle était bien aise de voir que la musique et les gravures lui offraient de l'attrait et elle résolut de rendre le trajet de l'église si agréable qu'il arriverait ensuite à aimer le but pour lui-même.
— Maintenant que nous avons employé la matinée à ma manière nous essaierons de la tienne pour l'aprèsmidi. Viens à quatre heures, nous conduirons Thorny au bois. Je vais y mettre un hamac, car l'air des pins
lui est salutaire. Vous pourrez causer, lire ou vous amuser tranquillement comme vous voudrez.
— Puis-je emmener Sancho ? il n'aime pas à être laissé en arrière et il a fait le méchant quand je l'ai enfermé ce matin ; j'avais peur qu'il ne trouvât moyen de me rejoindre à l'église.
— Oui, certainement ; il faut que le toutou passe aussi une bonne journée et jouisse de son dimanche comme je désire que mes garçons le fassent.
Tout heureux de cet arrangement, Ben s'en alla dîner et égaya le repas en racontant, les ruses de Billy pour se distraire pendant le sermon, mais il garda le secret sur son entretien avec Miss Célia, car il ne savait pas encore s'il en devait être satisfait ou non, tout cela lui semblait si sérieux et si nouveau qu'il avait besoin de réfléchir avant de bien comprendre .
Mais bientôt il redevint triste et pensa que ce serait bien long d'attendre jusqu'à quatre heures, car il eut bientôt assez de taillader du bois avec son couteau. En raison du jour de repos, Mme Moss était allée faire la sieste, ses filles lisaient sagement assises sur un banc, aucun enfant n'étant admis à venir jouer le dimanche; les poules étaient blotties sous les groseillers, tandis que le coq caquetait d'un air grave et semblait les sermonner.
— Quelle longue journée I pensa Ben en se retirant dans la solitude de sa chambre où il relut les deux lettres qui lui semblaient déjà bien anciennes. Le premier choc étant passé et aucun changement ne devant se produire dans sa vie par la mort de son père, il ne pouvait croire que cet événement fut réel
et il renonça même à se le persuadercar, avec sa candeur naturelle il jugea inutile de chercher à se faire plus malheureux qu'il ne Tétait réellement.
Il serra donc ses lettres, détacha la poche noire qui servait de cravate à Sancho, et se mit à si Hier tranquillement en réunissant ce qu'il possédait pour déménager le lendemain, avec de brillantes espérances pour l'avenir.
— Thorny, dit Gélia à son frère, il faut que je reste pour recevoir M. et Mme Allen, mais tu peux aller au bois avec Ben; vous vous y amuserez tous deux et je compte que tu seras bon pour lui. Ce pauvre enfant a besoin d'être distrait.
— Que veux-tu que je fasse pour le distraire? j'en suis fâché, mais je n'ai aucun moyen d'amuser «ce petit clown, » répondit le jeune garçon, et il bâilla bruyamment en quittant le sofa.
— Tu sais être très-aimable quand tu veux. Demain il aura de la besogne et tout ira bien, mais aujourd'hui qu'il ne sait que faire il faut venir à son aide. Pendant que la perte de son père lui attendrit le cœur, le moment est favorable pour y produire de salutaires impressions. Je l'aime beaucoup, et je suis persuadée qu'il désire bien faire. Notre devoir est de l'aider, puisqu'il n'a personne autre pour lui rendre
ce service.
— Eh bien! nous verrons, alors. Où est-il ? et quoique vaincu par la douce insistance de sa sœur, il se demanda quelle victoire il pouvait remporter sur « ce petit clown. »
— Il t'attend avec ta chaise roulante. Manda est partie avec ton hamac. Sois un bon et cher garçon, je te le rendrai un de ces jours.
— Oh! je voudrais bien savoir comment tu feras pour être un bon garçon, mais en attendant tu es la meilleure des sœurs qu'il y ait au monde, et je veux faire avec bonne volonté tout ce que tu désires.
Après un éclat de rire un baiser, et Thorny sedirigea vers son chariot dans lequel il s'installa en faisant un accueil bienveillant à son conducteur.
— En marche! Benjamin, mais je ne me charge pas de t'enseigne r le chemin, car je ne le connais pas. Ne me verse pas surtout, voilà tout ce que j'ai à te dire.
— Très-bien, monsieur, et la voiture s'avança dans une longue allée qui, traversant le verger, aboutissait à un bosquet de sept grands sapins.
— Quelle jolie vue! s'écria le convalescent, et quel charmant bosquet cela forme pour Tété! Mais qu'y at-il, Randa? vous ne pouvez réussir.
— Pour le premier bout du hamac cela a été tout seul, mais par ici les branches sont si élevées que je ne parviens pas à y accrocher la corde.
— Jcvais aller l'attacher, et avant d'avoir prononcé ce dernier mot, Ben s'était élancé comme un écureuil dans les branches où il eut bientôt fixé la corde du hamac, et Thorny était ;i peine descendu de voiture que le petit acrobate était déjà revenu près de lui.
— Ah ! quel garçon agile! s'écria Randa avec admiration.
— Ce n'est rien que cela, reprit le héros, il faudrait me voir grimper au haut de la grande perche d'une tente.
— Vous pouvez rentrer, Randa. Ben, donne-moi le coussin et mes livres ; tu peux t'asscoir dans ma voiture pendant que je te parlerai.
Ikk SOUS LES LILAS.
— Me parler! do quoi? se demanda Ben en s'asseyant avec Sancho à ses pieds.
— Maintenant, Ben, je pense que tu feras bien d'apprendre un cantique, je le faisais toujours quand j'étais gamin. C'est une bonne chose pour le dimanche, commença le nouveau pédagogue d'un ton protecteur qui choqua son auditeur auUr.it que l'épithèto de petit gamin.
— Si je le fais, je veux bien que et il se mit
à siffler avec ardeur.
— Il n'est pas poli de siffler en compagnie, reprit Thorny avec décorum.
— C'est miss Célia qui m'a dit do le faire. Je dirai : que le ciel me confonde! si vous aimez mieux, répondit Ben avec malice.
— Àh, ah! je vois; elle t'a conté cela. Eh bien ! si tu veux la contenter, tu apprendras tout de suite un cantique. Elle veut que je W sois utile, et je ne demande pas mieux, mais si tu t'emportes comme une soupe au lait, comment pourrai-je faire?
Thorny avait parlé d'un ton franc et amical qui toucha Ben bien plus que n'avaient fait ses paroles précédentes, et il répondit gaiement:
— Si vous n'êtes pas hautain, je ne serai pas soupe au lait. Personne ne me mènera que miss Célia, ainsi j'apprendrai des cantiques, si elle le veut.
— En voici un très-joli que j 4 ai appris quand j'avais six ans, tu feras bien de commencer par celui-là, et Thorny lui présenta le livre comme un patriarche parlant à un enfant.
Ben examina le vieux livre sans enthousiasme, il
cssava de lire, mais emharrassé par les s de l'ancien style il déposa le livre en disant :
— Je no pourrai jamais réussir à apprendre cela. N'y en a-t-il pas de plus facile?
— Regarde à la fin du livre, il doit y avoir une page rapportée; apprends celle hymne et tu verras quelle drôle de ligure fera Gélia quand tu la lui réciteras. Elle l'a composée quand elle était toute jeune et on l'a fait imprimer pour la donner aux enfants. Je l'aime mieux que toutes les autres.
Alléché par la perspective de quelque amusement en récompense de sa vertueuse tâche, lien tourna rapidement les pages et arriva à la page rapportée où il lut ce < { ne Gélia avait écrit dans son enfance.