CHAPITRE XIII
Une fuite.
Le mois de juin était fini, Bab et Betty avaient serré leurs livres comme si elles ne devaient plus jamais y toucher, la maîtresse d'école avait licencié son petit troupeau pour huit semaines.
Le village avait une animation inaccoutumée, car devant toutes les maisons on voyait des enfants; les pères et les mères cherchaient des moyens d'occuper ce petit monde pour lui épargner la tentation défaire des sottises, et les grands parents disaient d'un air convaincu, que celui qui avait inventé les écoles était vraiment un grand homme.
Les petites filles allaient jouer dans les Lois ou sur les collines que leurs robes roses ou bleues émaillaient gaiement. Les garçons jouaient à la guerre et se livraient à tous les exercices du corps avec un entrain sans pareil en exerçant leurs poumons autant que leurs membres.
Thorny avait excellé autrefois dans tous ces jeux, mais comme il n'était plus assez fort pour y prendre
part, il s'y faisait représenter par Ben à qui il prodiguait ses conseils; cet élève plein d'avenir faisait de rapides progrès, car sa vie passée l'avait bien préparé, et bientôt il fut proclame par tous les joueurs : « numéro un » ? selon son expression.
Il ne faut pas croire que Sancho se tînt à l'écart ; loin de là, il était fort affairé : tantôt il courait après les balles égarées, tantôt il montait la garde auprès des vêtements des combattants avec la gravité d'un soldat de la vieille garde faisant sentinelle près du tombeau de Napoléon I er .
Bab était toujours tentée de prendre part à ces jeux qui lui paraissaient plus attrayants que les dîners de poupées, mais les garçons ne voulaient jamais le lui permettre et elle devait se contenter de rester assise à côté de Thorny et de suivie avec un intérêt palpitant les chances des deux camps.
On avait projeté une grande partie pour le 4 juillet, anniversaire de la proclamation de l'indépendance de l'Amérique^ toujours fêté avec enthousiasme, mais ce jour-là il y eut plusieurs contre-temps. Thorny s'absenta avec sa sœur, deux des joueurs les plus intrépides firent faux bond, 'quelques autres cédant à Ja tentation de s'amuser, s'étaient mêlés aux réjouissances publiques qui commençaient dès le matin et se trouvèrent trop fatigués à l'heure convenue.
La petite troupe s'étendit sur l'herbe à l'ombre d'un grand orme et l'on s'entretint de la fête.
« Je n'ai jamais vu un 4 juillet plus mesquin; voilà qu'on a défendu les pétards parce que l'an dernier un cheval a pris peur, dit d'un ton mécontent Sam Iutteridge fort irrité contre l edit vexa to ire qui
interdisait à des citoyens nés libres, de brûler autant de poudre. qu'il leur plairait en ce glorieux jour.
— L'an dernier quand Jimmy eut le bras emporté par le vieux canon, quelle animation cela répandit lorsqu'on le transporta chez lui, et que nous courions tous après les médecins! reprit un autre qui semblait frustré de tout plaisir parce qu'il n'y avait pas encore eu d'accident.
— Est-il vrai qu'il n'y aura pas de feu d'artifice à cause des granges que Ton pourrait incendier, s'écria un troisième, dont l'ardeur pyrotechnique, l'année précédente, avait été funeste à une pauvre vache, rôtie dans son établc.
— Je no donnerais pas deux sous pour vivre dans un pays si arriéré. Il fallait me voir dans les rues de Boston Tannée dernière à pareille fête ; j'étais en grand costume perché sur le haut de notre plus grand char; on y cuisait, mais comme c'était amusant d'entendre toutes les dames crier quand le char se balançait et que je faisais semblant d'être sur le point de tomber, et lien en parlant ainsi, prenait l'attitude d'un être supérieur qui ne descend qu'à regret de sa sphère élevée.
— Ah : si j'avais donc une chance pareille! s'écria Sam qui dans son enthousiasme voulut mettre son bat 1 en équilibre sur son menton, mais il ne réussit qu'à le laisser tomber sur son nez.
— Ah! tu crois que c'est si facile! mon gaillard, c'est une rude besogne, je t'en réponds, et tu es trop grand pour commencer, cela n'irait pas à ta paresse.
liaton plus gros d uti bout que de l'autre pour lancer les balles.
Tu pourrais cependant te faire voir comme un phénomène d'embonpoint si Smithers en avait besoin d'un, dit Ben- en regardant son interlocuteur avec un calme dédain.
— Allons nous baigner, puisque nous ne pouvons jouer à rien, proposa un gamin à la face rubiconde.
— Aussi bien je ne vois rien de mieux à faire, dît en soupirant Sam qui se leva avec des mouvements de jeune éléphant. »
La bande entière allait suivre l'impulsion, lorsqu'on vit arriver Billy Barton criant de toute sa force :
« Ohé les camarades! et agitant au-dessus de sa tête une immense affiche. Arrivez tous, lisez ça; moi j'y vais. Et il donna un côté de l'affiche à tenir à Sam, puis il fixa sur la foule qui l'entourait les deux yeux dont était ornée sa face de pleine lune, tandis que Sam lisait :
« Van Amburgh donnera deux représentations delà nouvelle grande ménagerie du Cirque et du Golysée, à Berryvillc, le 4 juillet, à une heure et à sept heures du soir. Prix d'entrée, 2 fr. 50, moitié pour les enfants.
« Qu'on n'oublie pas le jour ni l'heure ! ! ! »
Pendant cette lecture les auditeurs admiraient les attrayantes peintures qui ornaient l'affiche.
C'était un char doré rempli de nobles personnages portant des casques et soufilant dans d'immenses trompettes; il était traîné par vingt-quatre coursiers dont les crinières, les panaches et les queues volaient au vent; les clowns, les jongleurs, les hercules planaient dans les airs comme si la pesanteur avait été supprimée, niais ce qu'il y avait de plus beau, c'était un
pêle-mêle d'animaux ou la girafe semblait perchée sur le dos de l'éléphant, tandis que le zèbre cabriolait par-dessus le phoque, que l'hippopotame déjeunait d'une couple de crocodiles, que des lions et des tigres couraient la gueule ouverte dans toutes les directions.
— Oh ! que j'ai donc envie d'aller voir ça, s'écria le petit Cyrus, mais j'espère que la grande cage où sont tous les animaux est bien solide.
— Tu ne verras jamais tout ça que sur les affiches ! mais pour ceci c'est autre chose, et Ben tout ému montrait le dessin d'un acrobate suspendu par la nuque, portant un enfant dans chaque main, et doux hommes accrochés à ses pieds, tandis qu'un troisième allait se placer sur sa tête.
— J'y vais, dit d'un ton calme et décidé Sam, à qui cet étalage de plaisir inconnu faisait oublier son poids.
— Et comment t'y rendras-tu? demanda Ben, sur qui la vue de ces exercices produisait le même effet que le clairon sur le cheval de bataille, et dont les membres s'agitaient fiévreusement comme autrefois lorsque son père le saisissait pour s'élancer avec lui au travers des cerceaux.
— A pied avec Billy; il n'y a que quatre milles et nous aurons bien le temps sans nous gêner. Maman ne dira rien, si je la fais prévenir par Gyrus, et Sam tira un demi-dollar de sa poche, avec l'aisance d'un homme habitué à en manier souvent.
— Allons, Ben Brown, viens aussi, nous aurons besoin de toi pour nous expliquer tout cela; tu connais toutes les licelles, s'écria Uilly qui voulait en voir pour son argent.
— Je ne sais pas trop, répondit Ben, trèsembar-
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rassé, car si d'une part il brûlait du désir de les accompagner, d'un autre côté il craignait que Mme Moss ne dît non, s'il lui demandait la permission. .
— Il a peur, dit d'un air moqueur le gamin à face rouge, qui en ce moment aurait cherché querelle à tout le genre humain, car il savait qu'il n'y avait pour lui aucun espoir d'être de la partie.
— Répète ce que tu as dit, et gare à ta tête, dit Ben en faisant volte-face avec un geste qui fit reculer le mauvais plaisant.
— Sans doute qu'il n'a pas d'argent, » dit à son tour un des assistants dont les poches n'avaient jamais été hantées que par une paire de mains sales.
Ben tira solennellement de sa poche un billet d'un dollar qu'il fit voltiger aux yeux du provocateur, et répliqua avec dignité :
« J'ai assez d'argent pour vous régaler tous si je voulais, mais... je ne veux pas.
— Allons, venez donc, el nous nous amuserons bien tous les trois; nous achèterons de quoi dîner et puis nous pourrons bien revenir en voiture, dit l'aimable Billy en lui donnant une tape sur l'épaule et en lui adressant un sourire qui triompha des derniers scrupules de Ben.
— Eh bien, qu'est-ce qui te retient! demanda Sam, désireux de partir tout de suite afin de n'être pas obligé de marcher trop vite. ^
— Je ne sais que faire de Sancho. Il se perdra ou il sera volé si je l'emmène, et c'est trop loin pour que je le reconduise à la maison puisque vous êtes pressés, dit Ben, en cherchant à se persuader que c'était là le vrai motif de son hésitation.
— Donne un sou à Cyrus et il va Je reconduire, n'est-ce pas Cyrus, dit Billy qui voulait aplanir toutes les difficultés, car il aimait Ben et comprenait son vif désir.
— Non, non; je ne l'aime pas ; il grogne toutes les fois que je l'approche, murmura Cyrus qui savait trop Lien quelles raisons avait Sancho de se méfier de lui.
— Voilà Bab ! c'est notre affaire, s'écria Sam en faisant signe à la fillette qui venait de faire son apparition ; viens, petite, Ben a besoin de toi. »
Bab ne se le fit pas dire deux fois; elle était trop flattée de l'attention que lui accordait le capitaine de la compagnie des neuf.
« Yeux-tu emmener Sancho à la maison et dire à ta mère que je vais me promener et que peut-être je ne serai pas revenu avant le coucher du soleil. Miss Célia a dit que je pouvais faire ce que je voulais. Tu entends bien ? »
Ben n'avait pas levé les yeux sur elle et faisait semblant d'être fort occupé à boucler une courroie au collier de Sancho qui aurait pu se douter de quelque chose et fausser compagnie à Bab.
Cependant, celle-ci dévorait des yeux la grande affiche que tenait encore Sam, et les physionomies qui l'entouraient éveillèrent ses soupçons.
« Où vas-tu? maman voudra le savoir, dit-elle aiguillonnée par la curiosité.
— Ça ne te regarde pas. Les filh s n'ont pas besoin de tout savoir. Tiens bien ceci et va-t-en à la maison. Tu enfermeras Sancho pendant une heure, et tu diras à ta mère que tout va bien, répondit Ben qui par
amour-propre tenait beaucoup à parler en homme devant ses camarades.
— Il va au cirque, dit à demi voix Cyrus, heureux de jouer un mauvais tour.
— Au cirque ! Oh! emmène-moi, Ben, s'écria Bab hors d'elle-même- à la seule pensée d'un si rare plaisir.
— Tu ne pourrais pas faire quatre milles à pied.
— Mais si, je les ferai très bien.
— Tu n'as pas d'argent ?
is tu en as» je t'ai vu montrer un dollar; Lu
peux bien payer pour moi, maman te le rendra.
— Je ne puis attendre que tu sois prête.
— J'irai bien comme me voilà; ça m'est égal d'avoir mon vieux chapeau, et Bah rattacha sa coilTure.
— Ta mère sera mécontente?
— Pas plus que de savoir que tu y es allé toi-même.
— Ellen'est plus ma maîtresse à présent, miss Célia ne me refuserait pas et je m'en vais.
— Oh! je t'en supplie, emmène-moi! je serai si sage et je prendrai si grand soin de Sancho tout le temps! Bab les mains jointes cherchait sur les physionomies qui l'entouraient un signe d'enrouragement.
— Ne nous ennuie pas, nous ne voulons pas nous empêtrer de petites filles, répondit Sam en s'eloignant.
— Je te rapporterai des bonbons si tu es bonne fille, ditBilly en lui faisant des caresses.
— Quand le cirque viendra ici, tu iras pour sûr et Betty aussi, dit Ben en rougissant de son manque de sincérité.
— Il ne vient jamais de cirques dans les petits villages, tu me Tas dit l'autre jour, tu es un vilain garçon et je ne veux pas prendre soin de Sancho, |
moi, voilà! s'écria Bab en colère et sur le point de pleurer.
— Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen? suggéra Billy dont les yeux allaient vivement do Bab à Ben.
— Non, il n'y a pas moyen. Je voudrais bien voir comment elle ferait ces huit milles.- Ce n'est pas la dépense qui me gênerait, mais c'est la course. Non Bab, cela ne se peut, il faut t'en aller tout droit à la maison et ne pas faire d'embarras. 11 est onze heures, les amis, il faut partir. »
Ayant ainsi parlé d'un ton décidé, Ben partit bras dessus bras dessous avec Billy, laissant Bab éclater en sanglots tandis que Sancho gémissait de la façon la plus lamentable.
Malgré l'insouciance et la gaieté qu'il aiïectait, Ben songeait non sans remords aux deux affligés qu'il laissait derrière lui; il se disait aussi, qu'il aurait dû demander la permission à Mme Moss et se montrer
plus ai m
r sa petite amie
« Peut-être, se disait-il, madame Moss aurait-elle arrangé les choses pour que nous pussions tous y ill&r, si je lui en avais parlé. Je voudrais lui montrer ma reconnaissance, car elle a été vraiment bonne pour moi, mais je ne peux rien l'aire à présent. Enfin je vais rapporter un sac de friandises aux petites et nous ferons la paix. »
Il cherchait ainsi à apaiser sa conscience et voulait spérer que Sancho ne s'offenserait pas d'avoir été laissé en arrière, et que lui-même ne rencontrerait aucun membre de la troupe de Smithers. Enfin il se- Icoua ses préoccupations et résolut de bien faire les honneurs à ses amis.
Il faisait une très grande chaleur et il y avait bca coup de poussière ; un boulanger é I an t venu à passer,: luiachetèrentquelquesprovisionsetSamproposad'all goûter auprès d'une fontaine où ils pourraient 3e lav la figure, avant de monter cueillir des merises. Il r avait que quelques haies à traverser pour trouver fontaine et ils couperaient ensuite à travers cham pour abréger la route. La motion fut acceptée; Sa venait d'escalader la troisième et dernière baie lor qu'il parut frappé de stupéfaction et, se retournant ve ses compagnons, il leur montra delà main une scèi inattendue ; Bab appuyée contre l'auge où tomba l'eau attendait que Sancho s'y fût désaltéré. Quel coup harassé! La figure de Bab était rouge comme un h< mard et la trace de ses larmes s'y voyait encore; ! robe, accrochée sans doute à quelque branche, éta défroncée, et elle avait mis son soulier en pantouf comme s'il l'eût blessée.
Sancho lappait avidement et les yeux fermés, s< manchettes étaient grises de poussière, et il portait ] queue basse sans doute en signe de deuil pour avo: été abandonné de son maître. Bab tenait toujours ] courroie car elle ne voulait pas se séparer du dép^ confié à sa garde, mais elle voyait bien qu'elle éta perdue et elle sentait son courage l'abandonner; ell regardait avec anxiété dans Je sentier si elle n'y ve] rait pas apparaitreles jeunes garçons ou quelqu'un qu la remît dans son chemin. Mais ne découvrant per sonne :
— Oh ! Sancho ! que vais-je faire si je ne les rctrouv pas? dit-elle en s'adressant à son compagnon connu s'il était en état de comprendre et de répondre; Sanch*
eut l'air de comprendre car il cessa de boire, dressa les oreilles et, dirigeant son regard perçant vers une certaine partie de la haie, il fit entendre un petit jappement interrogateur.
— Ce ne sont que des écureuils; n'y fais pas attention et continuons notre route, mais sois sage car je suis m fatiguée que je ne sais plus comment marcher; poussant alors un soupir elle chercha à l'entraîner, elle voulait au moins voir de près l'extérieur de cette tente merveilleuse qu'on apercevait dans le lointain. »
Mais Sancho avait entendu un rire étouffé; par une brusque secousse il avait arraché la courroie que tenait Bab, et Balançant dans la haie alla tomber sur le dos de son maître; il fut accueilli par de violents éclats de rire et profita de sa position avantageuse pour accabler Ben de caresses : il lui léchait la figure, lui enfonçait son museau dans le cou, mordait ses boutons, tout en aboyant joyeusement comme s'il eût été ravi de cette partie de cache-cache qui avait duré pendant quatre milles.
Avant que Ben eût pu le calmer, Bab avait grimpé aussi sur la haie et sa petite ligure poudreuse et échauffée exprimait un tel mélange de crainte, de fatigue et de soulagement que les garçons n'auraient pu garder leur sérieux quand même ils l'auraient voulu.
« Gomment avez-vous osé venir ici, mademoiselle? dit Sam en la voyant s'asseoir sans y être invitée.
— Sancho a voulu suivre Ben, je n'ai jamais pu le conduire à la maison; c'est tout ce que j'ai pu faire
•que de ne pas le lâcher et d aller où il voulait car il aurait été perdu et Ben aurait eu du chagrin. »
L'habileté de l'excuse amusa fort les trois < r amii
et tandis que pour s'assurer de sou chien Ben s'a seyait dessus, Sam continua :
« Et maintenant vous comptez aller au cirque, suppose?
— Certainement. Ben a dit qu'il payerait bien n place si je ne l'ennuyais pas pendant la route, n voilà arrivée et je m'en retournerai seule; je n'ai pj peur. Sancho aura soin de moi, si vous ne voulez pj vous charger de moi, dit-elle résolument.
— Et ta mère, que dira-t-clie? demanda Ben, poi qui ses dernières paroles étaient autant de cou] d'épingle.
— Je suppose qu'elle dira que tu m'as entraînée « faire une sottise », et la maligne curant semblait . délier de la contredire.
— Tu auras un mauvais moment à passer quan tu rentreras, Ben, ainsi il faut maintenant prendi le plus de plaisir possible, dit philosophiquemci Sam, Assuré qu'on ne pourrait l'impliquer dans l'in cartade de Bab, il commençait à trouver drôle d l'avoir pour compagne.
— Mais qu'aurais-tu fait si tu ne nous avais pa trouvés? lui demanda Billy qui oubliait son impatient' d'arriver.
— Je serais allée voir le cirque et puis je serais re venue à la maison raconter tout à Betty, répondit*ell vivement.
— Mais tu n'avais pas d'argent.
— Oh! j'aurais demandé à quelqu'un de paye pour moi, je suis bien petite, cola n'aurait pu coûte cher.
SOUS LKS LILAS. 177
— Personne n'aurait voulu payer pour toi et tu serais restée à la porte.
— Non, non, j'y avais bien pensé et j'avais fait mon plan dans le cas où je ne retrouverais pas Ben. J'aurais fait faire des tours à Sancho et j'aurais gagné ainsi le prix de ma place, répartit l'intrépide fillette que rien ne semblait embarrasser.
— Elle l'aurait certainement fait ! tu es une brave fille et si j'étais plus riche, c'est moi qui te payerais ce plaisir, s'écria lïilly avec élan; car il avait des sœurs et faisait cas des petites filles, surtout quand elles étaient entreprenantes.
— C'est à moi d'avoir soin d'elle, dit Ben à son tour. Bab, c'est très mal d'être venue, mais puisque c'est fait, il ne faut plus te tourmenter de rien, tu vas bien t'amuser. Il accepta sans murmure la responsabilité que lui imposait la persévérance de son amie.
— J'y comptais bien! et Bab se croisa les bras comme quelqu'un qui n'a plus à se préoccuper de rien.
— As-tu faim? demanda lïilly à qui il restait encore quelques bribes de pain d'épice.
— Je meurs de faim », et Bab dévora ces miettes avec tant d'empressement que Sam liu offrit un petit supplément et Ben lui apporta dans ses deux mains un peu d'eau fraîche.
« Maintenant, dit Ben, tu vas te laver la figure, lisser tes cheveux et remettre ton chapeau droit»; tout en lui donnant ce conseil, il entreprit de faire la toilette de Sancho en le roulant dans l'herbe,
Bab se frotta la figure avec tant d'ardeur qu'elle en devint cramoisie, puis elle détacha son tablier pour s'essuyer et du même coup laissa tomber une coJlec-
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tion de mousses et de feuillages qu'elle avait recueillie en route. L'attention de lien fut attirée par une branche garnie de feuilles larges et moelleuses au milieu desquelles se trouvait un bouquet de baies blanches.
m Où as-tu pris ça? demanda- t-il en écrasant les fruits sous son pied.
— Là-bas dans le marécage. Sancho avait aperçu quelque chose et je l'ai suivi parce que je pensais que c'était peut-être un rat musqué et que tu serais content si nous pouvions l'attraper.
— /Est-ce que c'en était un? s'écrièrent tous les enfants avec intérêt.
— Non, ce n'était qu'un petit serpent et je ne me soucie pas des serpents. Mais ceci m'a paru joli et je l'ai cueilli pour Thorny qui aime toujours à étudier les feuilles et les fleurs.
— Eh bien, il n'aimerait pas cette plante, elle est très venimeuse et elle pourrait fort bien f avoir cmpoisonnée, Bab ; miss Gélia dit que c'est très dangereux et il examinait avec inquiétude sa petite amie qui se tâta la ligure et les mains, et demanda vivement : : , : .
— Est-ce que cela va me prendre avant que j'aie été au cirque?
— Oh! je ne crois pas que cela paraisse avant un onr ou deux, mais cela rend bien malade.
— Eh bien, cela m'est égal pourvu que je voie les animaux; partons sans plus nous embarrasser des mauvaises herbes, » dit Bab fort soulagée, car dans son joyeux petit cœur il n'y avait plus de place que pour le bonheur présent.