CHAPITRE XII
Jours heureux.
Lorsque le malheur qui avait frappé* Ben fut connu, chacun s'empressa <le lui témoigner une sympathie nouvelle. M. Allen écrivit à Smilhcrs que l'enfant avait trouvé des amis avec lesquels il habiterait désormais. Mme Moss le consola par des caresses maternelles, les petites filles furent plus affectueuses que jamais. Mais miss Gélia fut sa véritable consolatrice et gagna complètement son cœur, non pas tant par ses bonnes paroles que par une sincère compassion qui perçait dans toutes ses manières.
Elle lui avait dit qu'il serait bientôt un homme; il s'efforçait d'avancer l'époque de sa transformation et supporta si bravement sa douleur qu'elle l'estima malgré sa jeunesse, car cette fermeté promettait beaucoup pour l'avenir. Il y avait en elle un contentement habituel qui se répandait sur tout son entourage, et nul ne pouvait s'abandonner longtemps à la tristesse dans l'atmosphère qu elle respirait. Tout en gardant au plus profond de son cœur le souvenir de son père bien-aimé,
Ben retrouva son enjouement ordinaire. Il aurait vraiment fallu^ qu'il fût bien sot, se dit-il, pour ne pas s'apercevoir de son bonheur, et il lui sembla bientôt que pour la première fois il avait un foyer, un chez lui. Il n'endurait plus de mauvais traitements, ses devoirs journaliers étaient si faciles et si variés qu'il ne pouvait qu'y prendre plaisir. Au lieu de Pat qui se plaisait toujours à le provoquer à la colère, il avait la maîtresse la plus douce au monde, dont les lèvres exprimaient plus souvent la louange que le blâme, et sa reconnaissance lui allégeait tout fardeau.
Dans les premiers temps, il y eut bien quelques froissements entre les deux jeunes garçons, car le penchant naturel de Thorny pour la domination s'était accru pendant sa maladie et la faiblesse dont il souffrait encore entretenait son irritabilité. Ben avait été habitué à l'obéissance envers les personnes plus âgées et il aurait été volontiers soumis à l'égard de Thorny, si celui-ci eût été un homme, mais il lui était dm* d'être dans la dépendance d'un enfant et d'un enfant déraisonnable.
Un mot de Gélia dissipa ces menaces d'orage; pour l'amour d'elle, son frère promit de s'appliquer à la patience, et par atïeelion, Ben affirma qu'il ne se mettrait jamais en colère, si M. Thorny s'emportait, et tous les deux oublièrent bientôt leurs positions respectives de maître et de valet pour trouver plaisir et profit dans leur contact fréquent.
Il y avait toutefois un point sur lequel ils ne pouvaient s'accorder, et leurs discussions sur la forme des jambes amusait souvent Célia; Thorny pré tendait que Ben avait les jambes m manches de veste, celui-
i était blessé de Tépithète et soutenait que tel «Hait le cas de tous les bons cavaliers et que c'était une nécessité, Thorny répliquait que cela pouvait faire bon clïet en selle, mais qu'un homme avec des jambes en manches de veste se dandinait comme un canard. Mieux vaut se dandiner que d'être exposé à tomber sur les genoux! disait Ben. Cette répartie était piquante, car le pauvre Thorny avait dans la démarche quelque ressemblance avec un poulain nouveau-né, dont les jambes sont encore chancelantes, mais il ne voulut pas prendre cela pour lui et se mit à parler des centaures, puis des Grecs et des Romains, reconnus pour grands cavaliers et vantés pour la beauté et la régularité des membres. Ben ne put répondre qu'en parlant des exercices renouvelés des anciens auxquels il avait pris part, et ajouta que certaines personnes à longues j;i m lies n'en pourraient dire autant.
— Les gens comme il faut ne font pas de ces exercices, répliquait Thorny, et ils ne se plaisent pas à affliger leurs meilleurs amis en leur rappelant ce qui peut les attrister; et il jetait un regard mélancolique sur ses mains amaigries.
Ben faisait un retour sur lui-même, et s'arrangeait pour ne pas renouveler la discussion; d'autres fois, si Thorny se trouvait dans sa chaise roulante, il le lamait tout à coup dans une course folle, destinée sans doute à prouver que si les jambes « en manches de veste » manquaient d'élégance, elles ne manquaient toujours pas d'agilité.
Gomme le jeune convalescent aimait ces promenades, il faisait des concessions : par un accord tacite le mot jambe, par exemple, s.- trouva banni du réper-
toiro, sauf les cas où il y était introduit par inadvertance.
L'esprit de rivalité se cache au fond de toute âme humaine si parfaite qu'elle soit : si nous savons nous en servir, il peut avoir une puissance salutaire. Miss Gélia le savait et elle cherchait à rendre les deux jeunes garçons utiles l'un à l'autre, non par une comparaison sans générosité de leurs qualités respectives, mais par un échange loyal de hons procédés, et elle leur apprenait à aimer et à admirer ce qui en était digne, n'importe où ils le trouvaient.
Ainsi Thorny appréciait la force, l'activité de lieu qui, à son tour, éprouvait le même sentiment pour l'instruction, les bonnes manières et l'entourage d<> son jeune maître. Eclairés par Gélia, ils sentirent avec joie qu'il y avait entre eux une certaine égalité, puisque l'argent ne pouvait acheter la santé et que les connaissances pratiques étaient aussi utiles que celles qu'on puise dans les livres. Ils mirent donc en commun leur petite expérience, leurs talents, leurs plaisirs, et s'en trouvèrent plus heureux, car c'est seulement ainsi que nous pouvons réellement aimer notre voisin comme nous- même et avoir les vraies joies de cette vie.
Ainsi que nous l'avons dit, les fonctions de Ben étaient nombreuses et variées : il entretenait les massifs et les allées, soignait les animaux favoris, servait Thorny et était Je h ras droit de miss Gélia. Il avait pour chambre une petite mansarde dont le papier était couvert de scènes de chasse, de chevaux et d'animaux de toutes sortes qu'il ne se lassait pas d'admirer. Au porte-manteau étaient suspendus d'an-
ciens vêtements de Thorny refaits pour son valet de chambre, et dans un coin, ce que Ben appréciait plus que tout Je reste, une paire de bottines bien « in es, destinées à figurer dans les grandes occasions, puis un éperon solitaire qu'il avait trouvé dans le grenier et auquel il avait réussi à rendre ui^ certain poli. Cet éperon était bien entendu un pur ornement de parade, car rien au inonde n'aurait pu lui persuader d'en donner un coup à sa bien-aimée Lita.
Dans le tiroir de sa table il mit des trésors, peu nombreux et qui n'avaient de valeur que pour lui : la lettre qui annonçait la mort de son père, une chaîne de montre qu'il avait portée, un fragment d'affiche où était représenté le se n or José Montebello portant sur sa tête son fils ; tous les deux en costumes légers adressaient au public le sourire obligatoire dans leur profession. Chaque soir il regardait ces objets avant de se coucher, puis il se demandait comment donc était le ciel, s'il était bien plus beau que la Californie tant vantée, et une fois endormi, il voyait en rêve son père monté sur un beau cheval blanc qui avait de grandes ailes. Ben passait de bonnes heures dans son cher réduit avec les quelques livres qu'il possédait.
Il savait se rendre utile dans le ménage et contribuait li la bonne tenue de la maison; tous les jours où le temps était favorable Célia et son frère sortaient en voiture, et, que le temps fût beau ou mauvais, il allait à la poste porter ou chercher des eltres pressées.
Le voisinage s'habitua bientôt aux allures de Ben ; celui-ci savait d'ailleurs qu'il éveillait la curiosité de la population lorsqu'il galopait dans la grande rue de
façon à effrayer les vieilles femmes et à attirer tout 1< monde aux fenêtres avec la pensée qu'on était à la pour suite de quelque malfaiteur. Lita se complaisait à ces courses et s'était bientôt habituée à comprendre les si gnes inaperçus qu'il lui faisait du pied ou de la main Ces expions d'équitation causaient aux jeunes garçons une vive admiration, et aux petites iilles ur étonnement mêlé de crainte, excepté à Bab qui brûlai de les imiter et s'exerçait au grand déplaisir du vieuj Jacquot, car le pauvre animal était le seul sur lequel i. lui fût permis de monter. Mais on approchait des vacances, et les enfants avaient à s'occuper sérieusement de leur fin d'année scolaire : aussi les petites filles prenaient peu de part aux jeux des jeunea garçons.
Il fallut beaucoup de temps pour organiser tout ce qui appartenait à Thorny, car il dut confier à Ben ie soin de tout déballer sous ses yeux, et celui-ci s'arrêtait souvent pour admirer les objets qu'il maniait. Une petite presse à imprimer surtout lui fit ouvrir de grands yeux. Thorny lui en expliqua l'usage, et séance tenante on projeta la publication d'un journal ; Thorny en devait être l'éditeur, Ben l'imprimeur, Gélia le rédigerait ; Bab et Betty le distribueraient.
Nous ne passerons pas en revue tous les jouets qui sortirent des caisses, la nomenclature en serait trop longue. Un album de drapeaux de toutes les nations leur suggéra la tentation d'en fabriquer eux-mêmes une collection pour pavoiser la maison les jours de grande réjouissance. Avec sa complaisance ordinaire, Gélia leur donna une multitude de morceaux d'étoffes, des papiers de couleurs vives, et une grande bouteille de
gomme. Les petites filles furent requises pour le preer congé où il ferait mauvais temps, et l'on fit avec bonheur des spécimens de tous les étendards du monde.
Vint ensuite une série d'amusements nautiques. Thorny avait des bateaux et des navires de toutes les dimensions. Il ne garda pour lui qu'un grand troisi mâts dont il répara le gréement, les autres embarcations firent le bonheur de ses compagnons de jeu. On creusa un bassin dans le ruisseau, et les grenouilles lurent fort étonnées d'être ainsi troublées dans les domaines dont elles avaient été jusque-là souveraines maîtresses.
I Miss Gélia, toujours préoccupée de tenir son frère au grand air pendant les beaux jours de juin, mit à la disposition des enfants tout ce qui pouvait leur être utile, puis elle lit le projet d'une suite d'excursions qui donnèrent à tous l'occasion de connaître les cn- . virons.
Un beau matin on partit en pbaéton avec une provision de couvertures, de coussins et de livres, un carton à dessin et un beau panier de provisions. On allait au hasard, s'arrêtant lorsqu'on rencontrait un joli site. Gélia s'installait pour dessiner, Ben grimpait aux arbres pour découvrir le pays aux environs, Thorny étendu sur un grand imperméable l'en faiait souvent descendre pour aller lui chercher des fleurs qu'il analysait à l'aide d'un livre de botanique, lien ne pouvait comprendre quel plaisir on trouvait à déchirer ainsi des fleurs qui ne tardaient pas à être jetées de côté. Plus d'une fois Thorny rit aux éclats es bévues que faisait son compagnon en écorchant
les noms latins qu'il voulait répéter, puis quoique mots obligeants effaçaient le sentiment pénible qi son rire avait causé.
— Gela me fatigue d'écrire sur mes genoux; rends moi le service de le faire pour moi, tu écris bien < j'ai l'intention de t'enseigner la botanique, dit Thorn comme s'il lui eût accordé une grande faveur.
La mine de l'autre s'allongea :
— Ga sera bien difficile.
— Mais non, c'est très-amusant, et si tu en sava: quelque chose tu ne pourrais plus t'arrêter. Je sur pose que je le dise : « Apporte-moi un ranuneuh huibosus : » comment pourras-tu savoir ce que c'es si tu n'as rien appris?
— Je ne le saurai pas.
— Nous en sommes entourés, tâche de dcvinei Ben chercha, mais il allait renoncer lorsqu'une Heu jaune tomba à ses pieds, et il rencontra le regard sou riant de miss Cclia que Thorny ne pouvait apcrcevoii
— Je pense que c'est cela, mais comme je ne fap pelle pas rnmmrulux bulbosus, je nVn étais pas sû tout d'abord, dit-il en présentant la Heur.
— Eh bien ! tu as deviné juste. Maintenant c'es un leontodon taraxacm que je demande, s'écria I botaniste charmé de l'intelligence de son aide et heu reux lui-même de montrer son savoir.
Les regards de Ben se promenèrent avec em barra et il allait rester court lorsque le crayon de Gélia lu désigna un pissenlit.
— Voilà, monsieur.
— Comment as-tu trouvé cela? et Thorny parut for étonné.
— Essayez encore une fois.
Ouvrant au hasard son livre, Thorny demanda un trifoliumpratense.
Le bienveillant crayon fit son office, Ben ravi et fort amusé apporta une branche de trèfle rouge. Thorny s'étant retourné à Fimproviste avait aperçu le geste de sa sœur.
— Ah! Gélia, ce n'est pas bien! maintenant, Ben, pour te punir de me jouer des tours, je te condamne à apprendre tout ce qui se rapporte à ce jaunet.
— Très-bien, monsieur; passez-moi votre r/iinocéi'OSj répondit lîen en imitant les gestes d'un de ses anciens amis le clown le plus en vogue du Cirque.
— Asseyez-vous là et écrivez ce que je vais vous
dicter, dit Thorny du ton sévère d'un maître d'école.
L'élève perché sur un tronc couvert de mousse entreprit l'analyse suivante, dont chaque mot dut lui être épelé, et il se demanda plus d'une fois ce qui pourrait sortir de là.
Phanérogame^ exogène, atighisperme, pohjpctale* Etamines, plus de dix ; sur l'ovaire plusieurs pistils séparés; feuilles sans stipules. Famille des renonculacées ; nom botanique : renoncule bulbeuse.
— Ah! quelle fleur! est-ce que j'ai besoin d'en écrire si long pour une fleur que les vaches n'ont pas l'air de trouver au -m bonne que l'herbe? Si toute la botanique est comme cela, merci bien, je m'en passerai !
— Du tout; il faut m'apprendre cela par cœur, et après je te ferai voir ie pissenlit avec ma loupe. Tu ne sais pas comme c'est intéressant, dit Thorny à qui cette science avait procuré d'agrëîddes distractions
depuis que la maladie l'avait privé de son activité
— À quoi cela peut-il être bon? demanda Ben qi aurait mieux aimé labourer le champ voisin que d'er Lreprendre la tâche qui lui était imposée.
— Nous sommes une société d'explorateurs scient fiques et nous devons tenir note de tout ce que nou rencontrerons, plantes, animaux, minéraux. Si nou nous perdons et que nous soyons dans la nécessité d pourvoir à notre subsistance, comment pourrons-nou distinguer les plantes dangereuses de celles qui ne 1 sont pas ?
— Je n'en sais rien.
— Eh bienl je te l'apprendrai. Tu peux toucher une plante vénéneuse dans les bois et en souiïri beaucoup, si tu ne sais pas de botanique.
— Thorny parle par expérience et tu feras bien d< suivre ses conseils, dit miss Gélia.
— Je crois bien! je m'étais amusé avec des fruit: d'églantier, et je m'étais ensuite frotté la figure av< < la main, elle rnlla tellement qu'on ne me voyait plu: les yeux; j'étais rouge comme un homard et pendan huit jours je lus badigeonné de coldcream, ce qui m faisait pas un trop joli masque.
Frappé de ces raisons et entraîné par l'enthousiasme de Thorny, Ben prit place sur l'imperméable et pendant près d'une heure les deux têtes se penchèrenl sur le microscope et sur le livre. Le nouvel élève prenait à ce travail un certain intérêt, et néanmoins il eût mieux aimé étudier la fourmi et d'autres insectes que des fleurs dont les noms étaient si difficiles. Il n'osait trop dire qu'il en avait assez, mais, quand Thorny lui demanda s'il ne trouvait pas la
loi
botanique bien amusante, il répondit par l'offre de le pourvoir de tout ce qu'il voudrait étudier, mais en se bornant lui-même à connaître les plantes dangereuses, car, disait-il, il n'aurait jamais assez de temps pour apprendre tant de choses.
Le professeur fatigué consentit sans peine à terminer la leçon. Les jours suivants Ben, la boîte de fer-blanc en bandoulière, alla herboriser dans le voisinage, et Thorny fut mis en possession d'une petite chambre où il pourrait organiser ses herbiers.
Quand lien rentrait, il faisait avec feu mille récits pittoresques des lieux qu'il avait visités : c'était une cascade au bord de laquelle croissaient de belles violettes ou de jolies fougères, ou bien encore un arbre où les oiseaux avaient fait des nids et dans lequel des écureuils s'élançaient légèrement d'une branche à une autre. Thorny éprouva le désir d'aller voir de ses yeux les merveilles que Ben décrivait avec tant de feu. Pour le satisfaire on sella le vieux et pacifique Jacquot, et Gélia fut heureuse de voir qu'après chaque promenade son frère avait meilleure mine et meilleur appétit. Cet arrangement lui laissait plus de liberté pour travailler à l'aiguille, pour écrire des lettres qui n'en finissaient pas, et pour révéra des réponses non moins volumineuses qu'elle attendait toujours avec impatience.