CHAPITRE XV
Ben à cheval.
Les talents et les vertus de Sancho lui ayant mérité l'affection et l'admiration générales, sa perte causa un ■véritable deuil, dans tous les jeunes cœurs surtout.
Miss Célia lit mettre des avis dans le journal, Thorny promit une récompense, et le hargneux Pat luimême exerça une rigoureuse surveillance sur tous les caniches qu'il n n- entrait au marché, mais il ne découvrit pas Sancho.
Ben était inconsolable et disait sévèrement à Bab que l'éruption causée par la plante vénéneuse n'était qu'une juste punition La pauvre enfant pensait de même et n'osait réclamer la sympathie de personne; cependant Thorny a?ait conseillé l'usage des feuilles de plantain et Betty se chargeait de les renouveler sans cesse après les avoir trempées dans la crème à laquelle se mêlaient souvent des larmes de pitié. Ce traitement fut si efficace qu'en peu de temps la malade put reprendre sa place à l'école. Mais rien ne soulagea l'affliction de Ben qui se lai- -a aller à murmurer : Vrai-
ment, c'est trop de malheurs en si peu de temps î après avoir perdu le père, perdre encore Sancho! Sans Lita et miss Gélia, je crois que je n'y pourrais survivre, dit-il un jour dans un accès do désespoir en se laissant tomber sur la plate-bande qu'il binait.
— Allons, allons, mon pauvre bonhomme, il ne faut pas te décourager ainsi. Nous le retrouverons, s'il est encore en vie, et s'il est mort, nous tâcherons d'en découvrir un aussi bon, répondit amicalement Thorny en lui mettant la main sur l'épaule.
— Gomme s'il en existait un seul qui lui soit comparable, s'écria Ben indigné, ou comme si je pouvais essayer de mettre à sa place n'importe quoi chien si beau ou si grand qu'il soit ! Non, il n'y a qu'un Sancho au monde, et si je ne puis le retrouver, je n'aurai jamais d'autre chien.
— Eli bien! essaie de quelque autre favori; choisis parmi les miens; prends les paons, veux-tu? je t'en prie, disait Thorny plein de sympathie et d'abnégation en face de cette profonde douleur.
— Ils sont horriblement jolis, répondit Ben, mais je crois que je ne m'en soucie pas, merci !
— Prends les lapins, tous les lapins, si tu aimes mieux ; et Thorny faisait une offre généreuse, car il y en avait au moins une douzaine.
— Ils n'aiment pas leur maître comme fait un chien. Ils ne se soucient que de leur mangcaille. Je suis dégoûté des lapins. Il savait à quoi s'en tenir, car depuis qu'il en avait soin il les avait vus dévorer des quantités fabuleuses de nourriture.
— Moi aussi ; nous en ferons une vente à l'encan, je
crois. Jacquot te consolerait-il? si tu le veux, tu peux le prendre. Je suis assez solide maintenant pour marcher, ou monter n'importe quelle bête, ajouta Thorny avec un élan de générosité.
— Jacquot ne pourrait me suivre partout comme [ lisait Sancho, et si je l'avais, je n'aurais pas le moyen de le nourrir. Ben cherchait à montrer de la reconnaissance pour tant d'offres, mais Lita. seule aurait pu combler le vide de son cœur et elle n'appartenait pas à Thorny, il n'en pouvait disposer.
— C'est vrai, tu ne pourrais faire coucher Jacquot avec toi ni le garder dans ta chambre, et je crois que tu ne pourrais jamais lui rien apprendre. Je voudrais tant avoir quelque chose qui put te faire envie, je te le donnerais avec grand plaisir.
Il avait parlé avec tant de coeur et de bonté que Ben sentit qu'il en avait reçu un des plus précieux dons, l'amitié. Il leva les yeux sur lui, désireux de lui exprimer ce qu'il éprouvait, mais il ne trouva pas de paroles. Il se remit au travail en disant d'un ton pénétré que comprit bien son jeune maître :
— Vous êtes si bon pour moi que je ne veux plus m 'affliger ; et pourtant c'est dur d'avoir deux chagrins aussi grands l'un après l'autre, et de grosses larmes coulèrent le long de ses joues.
— Par Jupiter! je trouverai Sancho, s'il n'est pas sous terre. Ne te laisse pas abattre, il reviendra.
Après cette consolante prophétie, Thorny s'éloigna pour se creuser la cervelle sur ce qu'on pourrait encore faire.
Une demi-heure après le son d'un orgue de barbarie l'arracha tout à coup à ses méditations. Il allarcgar-
dcr par-dessus le mur et, ayant aperçu un Italien d'apparence assez honnête qui avait un singe perché sur son épaule, il lui dit d'entrer. Ge serait, pensait-il, une distraction pour Ben que d'enleDdre la musique et de voir le singe faire ses tours.
L'Italien et son singe se présentèrent donc chez Mme Moss et firent leur entrée dans le jardin, escortés de Bab et de Betty qui étaient ravies de l'aubaine, car de pareilles visites étaient rares dans le pays. Tandis que- le maître jouait de son instrument, son élève ramassait les sous que lui jetait Thorny, et chaque fois il faisait de gracieux saluts ou de grotesques gambades.
— Il fait bien chaud et vous paraissez fatigué, dit Thoiny au bout d'un moment. Asseyez-vous là, je vais vous faire donner à dîner.
Tan lis que l'homme remerciait dans un patois fort mi langé et s'installait avec empressement sur le banc piès de la grille, Ben demanda à prendre soin de Jocko en affirmant qu'il connaissait parfaitement les goûts et les habitudes des singes.
11 débarrassa la pauvre bête de son chapeau à plume et de son uniforme de général, puis on lui donna du pain et du lait avec la permission de s'endormir pelotonné dans le gazon; les enfants s'en amusèrent beaucoup et le comparèrent à un petit vieillard en habit de fourrure.
Miss Gélia était venue et Giacomo fut tout heureux de l'entendre parler sa langue, car il avait le mal du pays. Miss Célia avait habité Naples et pouvait comprendre ce qu'il éprouvait loin de la charmante ville où il était né. ta pauvre homme, ravi de pouvoi*
SOUS LKS LILAS
parler l'italien, voulut témoigner sa reconnaissance en jouant aux enfants des airs de danse aussi longtemps que la fatigue ne leur fil pas demander grâce. Il ne paraissait pas pressé de recommencer son voyage pédestre sur la route poudreuse, où il ne rencontrait pas souvent un si bon accueil.
— J'aimerais bien à le suivre pendant une semaine, se disait Ben à demi-voix, en persuadant à Jocko de remettre l'habit qu'il détestait. Si j'avais seulement mon pauvre Sancho à faire voir, je gagnerais toujours assez pour vivre.
— Oui, venez avec moi, dit l'Italien, enchanté de la perspective d'avoir un compagnon, car il avait bien deviné que Ben n'était pas un membre de la famille.
— Si j'avais mon chien, cela me tenterait, et Ben lui fit tristement le récit de ses chagrins.
— J'ai vu de l'autre côté de New-York un drôle de chien comme lui : il connaissait ses lettres, dansait, marchait sur la tète et savait beaucoup de tours qui faisaient rire, dit Griacomo après avoir écouté la liste des mérites de l'ami perdu.
— Qui le montrait? s'écria Ben dont l'intérêt s'éveillait.
— Un homme que je ne connais pas, un brutal qui le battait quand il ne choisissait pas bien les lettres.
— Est-ce qu'il épelait son nom?
— Non, et c'est justement pour cela qu'il était battu. On le nommait Général, el il voulait toujours épelcr Sancho. Ah ! voyez-vous, c'était là son vrai nom, et la pauvre bête criait quand on la battait, continua Giacomo presque aussi ému que les enfants.
— C'est mon Sancho! partons, allons le chercher,
oui, sur-le-champ ! cria Ben pris de la fièvre du départ.
— Aller à cent milles d'ici et sans autre renseignement que le dire de cet homme! objecta miss Gélia. Car, si elle était prête à faire tout ce qui serait utile, elle n'était pas aussi emportée que les jeunes garçons. Il faut attendre un peu, Ben, et ne partir qu'à coup sur. Dites-moi, Giacomo, quelle espèce de chien étaitce? Un caniche JjJanc tout !ri-< ; avec une drôle de
queue?
— No, signorina mia, pas Irisé*, ni blanc. C'est un chien noir à poil brillant, avec une petite, petite queue longue comme ça, et il montrait son index.
— Là, vous voyez comme nous nous trompions.
Bien des chiens s'appellent Sancho , surtout des barbets d'Espagne. Le personnage qui a illustré ce nom était espagnol. J'en suis bien fâchée, mais ce chien n'est pas le nôtre.
' La mine des enfants s'était allongée à mesure que leur désappointement s'affirmait; mais Ben ne voulait pas abandonner son espérance. Pour lui, il n'y avait, il ne pouvait y avoir d'autre Sancho que le sien et la vivacité de son intelligence lui suggéra une explication à laquelle personne n'avait pensé.
— On l'a peut-être coloré comme nous peignions nos chevaux savants, C'est un chien précieux et celui qui l'a volé le déguise, pour qu'on ne puisse le reconnaître et le réclamer.
— Mais le chien noir n'avait pas de queue, remarqua Thorny qui, malgré son désir d'être convaincu j doutait encore.
Ben frissonna et dit d'un air sombre :
— On a pu lui couper la queue ! j
Oh non ! non ! Ce n'est pas possible ! Qu'il faudrait être méchant! s'écrièrent Bab et Betty glacées d'horreur à cette supposition.
Vous ne savez pas de quoi ces gens-là sont
capables pour n'être pas pris, et pour se faire nourrir par leurs chiens, dit Ben d'un air mystérieux et signifieati£ Il oubliait dans sa colère qu'un instant auparavant il avait regretté de ne pouvoir subvenir à sa subsistance par un moyen semblable.
Ce n'est pas votre chien? bien fâché î Addio,
signorina! Grazia, signor, buon giorno, buon giorno, buon giorno, et baisant sa main, l'Italien se rechargea de son orgue et de son singe. Gélia lui donna son adresse en le priant de lui écrire, si dans ses voyages il lui arrivait de découvrir Sancho. Ben et Thorny l'accompagnèrent jusqu'à l'école en lui faisant encore des questions sur le chien noir et sur son maître, car ils ne voulaient pas abandonner un vague espoir.
Dès le soir Thorny écrivit tous ces détails à un jeune cousin de New-York en le priant de prévenir la police et de prendre lui-même toutes les informations possibles. Soulagés par ces démarches, ils en attendirent avec impatience le résultat qui ne leur donna guère de satisfaction. Le cousin avait conscieusement rempli son mandat, mais il regrettait, disait-il, de n'avoir à annoncer qu'un échec : « Le propriétaire du caniche était un homme de réputation douteuse, mais l'histoire qu'il racontait était très-vraisemblable; il avait acheté le chien d'un étranger et l'avait fait voir pendant une quinzaine, puis on le lui avait volé. Il ne savait rien de son histoire et le regrettait beaucoup,
car il était remarquablement savant. Je lui ai recommandé de le rechercher, mais il a répondu que probablement il a été tué comme tant d'autres; il n'y a donc plus rien à faire et c'est bien fâcheux. »
— Gela ressemble bien à Horace ! Ne t'avais-je pas dit qu'il s'en occuperait sérieusement et verrait l;i fin de l'histoire ? dit Thorny en repliant la lettre* qu'on avait attendue avec tant d'impatience.
— La fin de l'histoire ! allons donc ! le chien s'est enfui, et si c'est Sancho, il reviendra ici.
• — De si loin! dit Thorny d'un air incrédule, il a beau être intelligent, il ne te retrouvera pas tout seul.
Ben paraissait découragé, mais miss Célia le consola en disant :
— Si, si, c'est possible. Mon père avait une amie à Paris; elle y laissa son petit chien en partant pour Milan. La pauvre bête arriva peu de temps après dans cette ville et y retrouva sa maîtresse, mais le lendemain elle mourut de fatigue. C'est bien étrange, mais c'est vrai et je suis sûre que, si Sancho est vivant, il reviendra. Attendons et tâchons de ne pas nous faire, de chagrin inutilement.
- Les deux garçons se résignèrent donc, et espérant chaque jour voir apparaître le pauvre Sancho, ils lui tenaient sa niche toute prête et avaient même la précaution d'y mettre un os pour le cas où il arriverait de nuit; mais les semaines se succédèrent sans qu'un le revit. • •
Un autre événement survint qui opéra forcément une diversion et donna à Ben une occasion de s'acquitter d'une partie de sa dette de reconnaissance envers sa meilleure amie.
Une après-midi, délia était allée faire une promenade à cheval, et Ben lisait sous le porche lorsque au bout d'une heure environ Lita se précipita dans la cour, les rênes traînaient dans ses jambes, la selle était tournée et un de ses flancs couvert de boue indiquait clairement qu'elle avait fait une chute. En la voyant passer, Ben, frappé de stupeur, sentit son cœur se serrer, puis il jeta son livre de côté et s'élança vers l'écurie; à voir ses naseaux dilates, ses flancs qui battaient avec force, et. son poil qui ruisselait, il jugea qu'elle venait de fournir une course longue et rapide.
— Elle est tombée, mais elle n'est ni blessée ni effrayée, pensa 1 V niant, pendant que la jument lui caressait l'épaule avec son nez, grattait du pied le sol, et mâchait son mors comme si elle avait voulu lui raconter le désastre. , 1
— Lita, où est miss Célia? dcmanda-t-il en regardant fixement ses veux intelligents, émus, mais non égarés. Lita releva la tête et fit entendre un hennissement expressif comme pour appeler sa maîtresse, puis se retourna et serait partie, si Ben n'eût saisi la bride.
— Très-bien! nous la retrouverons à nous deux, et, enlevant la selle dont la sangle était cassée, il jeta ses souliers de côté, enfonça solidement son chapeau et s'élança comme une plume, tressaillant de joie de sentir le dos de l'animal entre ses jambes, et son regard se rencontra avec relui de Lita, qui brillait de satisfaction.
— Hé! madame Moss! il est arrivé quelque chose à miss Célia, je vais à sa recherche. M. Thorny dort, vous le lui direz tout doucement, je vais revenir le
plus tôt possible; puis rendant la main à Lita, il disparut avant que la concierge étonnée eût eu le temps de rien dire.
Gomme si elle eût parfaitement compris ce qu'on attendait d'elle, Ja bête reprit le chemin qu'elle avait parcouru, ce que Ben reconnut en voyant les marques récentes de ses sabots. Après avoir fait environ un mille, elle s'arrêta devant deux balises ouvertes pour laisser passer les charrettes de foin, y entra, puis reprit sa course à travers les champs nouvellement fauchés, dans la direction d'un ruisseau qu'elle avait évidemment sauté auparavant, car, de l'autre côté, à l'endroit où les bestiaux venaient boire, on voyait les traces d'une chute.
— Tu as été bien sotte do sauter à cet endroit-là; mais où est miss Gélia? demanda Ben qui avait l'habitude de parler aux animaux comme à des humains et se faisait comprendre d'eux mieux que ne pourraient le croire ceux qui ne sont pas accoutumés à vivre dans leur intimité.
Lita parut embarrassée et baissa la tête comme si elle s'était attendue à la retrouver où elle l'avait laissée, sur le lieu même de l'accident.
Ben appela, mais ne reçut pas de réponse; il suivit les bords du ruisseau sans rien découvrir ni près ni loin.
— Elle n'est peut-èln* ]»as blessée et elle sera allée dans une maison pour attendre, pensa Ben en jetant un dernier coup d'œil sur le champ où il n'y avait ni mouvement de terrain ni abri, si ce n'est un rocher sur l'autre bord du petit ruisseau. Son regard s'étant porté de ce côté, il lui sembla voir quelque j chose de brun voltiger au gré du vent comme pourrait j
faire une robe ; ou bien était-ce un membre humain qui remuait. Lita vola dans cette direction, et la
Ben appela, mais ne reçut pas de réponse. (Page 212.)
minute après Ben découvrait miss Célia, étendue au pied du rocher, si pâle et si immobile qu'il la crut morte. Il sauta à terre, la toucha, lui parla, et ne recevant aucune réponse, il courut au ruisseau puiser
de l'eau dans son chapeau et lui en aspergea la figure comme on le pratiquait au cirque quand une écuyère faisait une chute ou s'évanouissait après un exercice trop fatigant.
Bientôt ses yeux bleus se rouvrirent, elle reconnut la figure inquiète penchée sur elle et dit d'une voix faible:
— Mon bon petit Ben ije savais bien que tu me retrouverais ; j'ai envoyé Lita te chercher, j'étais trop blessée.
— Où soutirez-vous? Oue me faut-il faire? Ne vautil pas mieux que je retourne à la maison ? demanda coup sur coup lïen ravi de l'entendre parler, mais effrayé de l'état où il la voyait, car il savait par expérience ce que sont les chutes de cheval.
— Je suis brisée partout et je crois que j'ai le bras cassé, Lita a glissé, nous sommes tombées, elle tâchait de ne pas me faire de mal. Je suis venue me mettre à l'ombre, et la douleur, je pense, m'a fait évanouir. Va chercher du secours et qu'on me reporte à la maison. Elle referma les yeux et la couleur disparut de ses joues. Ben courut à la première maison et trouva Mme Vaine tricotant tranquillement près de sa porte. Cette subite apparition lui fit, dit-elle plus tard, l'effet d'un coup de tonnerre.
— Il n'v a pas un seul homme à la ferme, ils sont tous à faire les foins, répondit-elle, lorsque Ben à bout d'haleine lui demanda « tout le monde pour aller chercher miss Célia. » Il était déjà remonté achevai lorsque la fermière le retint par la jambe de son pantalon.
— Chez qui êtes-vous? Qu'est-ce qu'il y a de cassé? Comment est-elle tombée ? Où est-clle?Pourquoi n'est-
elle pas venue tout droit ici ? Est-ce un coup de soleil?
Après avoir répondu avec autant de volubilité qu'il en était capable, il tâcha de se dégager, mais Mme Vaine le tenait ferme, donnant ses conseils, exprimant sa sympathie, et olïrant L'hospitalité avec une incohérence pleine de dévouement.
— Par bonheur elli' vit encore ! Pauvre chère dame! Liddy, apporte le erm/e, et Mélissie, arrange un lit pour la mettre dessus. Les chutes sont quelquefois terribles. Je ne serais pas étonnée qu'elle eut les reins cassés. Le père est là-bas; il va y aller avec liijah» Allez les appeler, et je vais sonner de la corne pour les avertir. Dites-lui (|ti<' nous serons heureux de la recevoir et que cela ne fera pas le moindre embarras.
Ben n'en entendit pas davantage ; quand Mme Vaine se retourna après avoir pris son porte-voix, elle ne pouvait déjà plus l'apercevoir.
Le son de In corne produisit sur Lita l'effet de la trompette sur le cheval de bataille, pleine d'ardeur elle dévora la distance* Les fermiers étonnés d'entendre ce signal à pareille heure levèrent les yeux en s'appuyant sur leurs ràleaiix et, à la vue de ce petit cavalier s'avançant à fond de train, leur stupéfaction devint tcllr qu'ils ne songèrent pas à aller au-devant de lui.
— Sans doute, grand'père a eu une nouvelle attaque. J'ai lurn recommandé de venir aussitôt, dit le fermier, mais sans se troubler.
— Je ne m'étonnerais ]>;is que le feu fût quelque part, remarqua son compagnon en cherchant à l'horizon une fumée révélatrice; et, semblables à deux statues do marbre, ils attendirent de pied ferme l'arrivée de Ben qui leur apprit de quoi il s'agissait.
— Oh! voilà qui est mauvais ! dit M. Vaine d'un air inquiet.
— Ce ruisseau est toujours un endroit dangereux, remarqua Iiijab, puis ils se mirent en marche, Vaine pour aller près de miss Gélia, et Bijah pour y conduire la charrette dans laquelle il préparait un lit de foin.
' — À présent, mon garçon, dit Vaine à Ben, vous n'avez qu'à aller chercher le docteur; mes femmes vont soigner la pauvre dame qu'il vaut mieux garder chez nous jusqu'à ce qu'on sache ce qu'il y a.
- Miss Gélia fut placée avec soin par quatre robustes bras dans la charrette.
— C'est àBerryville qu'il faut aller, le docteur Mi 11 est très-habile pour les os cassés et le vieux Babcock ne l'est pas du tout. Il n'y a que trois milles d'ici chez lui et vous l'aurez ramené avant que le mal ait pu s'aggraver.
— Ne surmène pas Lita, dit Gélia lorsque son véhicule se mit en marche.
Mais Ben n'entendit pas cette recommandation, Lita galopait de toute la vitesse de ses jambes, comme si elle eût compris que la vie de sa chère maîtresse était en jeu.
— Ce garçon va se casser le cou, dit Vaine en voyant le cavalier et sa monture sauter par-dessus un
mur. 1 * rt^^f ' ♦ . ,: ' ' " y '
— Il n'y a rien à craindre pour lien, il sait son
affaire et Lita est dressée à sauter, reprit miss Célia avec un soupir de douleur et en se laissant retomber à plat, car elle avait voulu voir son petit écuyer accomplir cet exploit.
— Mais il me fait l'effet d'un vrai jockey, ce bambin-là, je n'ai jamais vu rien de semblable.
Sachant que sa maîtresse était maintenant en sûreté, Ben trouvait une vive jouissance dans cette course rapide, et Lita partageait ce sentiment, car un noble sangcoulait dans ses veines et elle le prouva Lien par la vélocité avec laquelle elle parcourut ces trois milles. Les gens qui suivaient la route dans des charrettes ou d'autres véhicules restaient abasourdis rien que de les voir passer; les ménagères occupées à coudre devant leurs maisons laissaient tomber leurs aiguilles et poussa ient dos cris d'alarme; les enfants qui jouaient sur la route se dispersaient comme dos poulets à l'apparition d'un épervier, quand lien s'avançait eu criant : Gare!
Mais bien autre fut l'émotion produite par l'entrée dans Bcrryville de cet écuyer déchaussé et de son coursier écumant; une douzaine de voix s'écrièrent : Qui est mort? qui est tué? pendant qu'il sonnait chez le docteur, et l'on s'attroupait devant la maison. Madame Mill, accoutumée à voir des messagers éperdus réclamer de jour ou de nuit son mari, ne se troublait pas aisément et, sans cesser de se balancer dans son fauteuil, elle cria du haut de sa terrasse :
— Il vient de s'en aller de ce côté pour voir le petit de Mme Flynn qui a des convulsions.
Sans daigner répondre à aucune question, Ben tourna bride, formant le vœu d'avoir à franchir un abîme, à escalader un précipice ou à traverser un torrent furieux, alin de prouver par la même occasion son dévouementàmissGéliaetson adresse commeécuyer. Mais aucun obstacle n'entrava sa course et il cutle bonheur de rejoindre le docteur qui faisait boire son cheval fatigué à La même auge où il avait découvert Bab et Sancho dans la mémorable journée du 4 juillet. L'histoire fut
bientôt dite, et, promettant de revenir le plus tôt possible, M. Mill se remit en chemin pour aller donner ses soins au bébé Flynn, qui avait profité de ce que sa mère avait le dos tourné pour se régaler secrètement d'un morceau de savon et de quelques boutons.
Ben bénit son étoile comme il l'avait déjà fait, plus d'une fois d'avoir appris à bien soigner un cheval; il s'arrêta pour faire reposer Lita, la bouchonner avec des poignées d'herbe, et lui faire boire quelques gorgées; puis il reprit lentement le chemin des collines en comblant la jument baie de caresses et de compliments qu'elle semblait comprendre; elle y répondait en frottant avec son nez de velours les pieds nus de Ben, et en se retournant vers lui pour le regarder avec affection, puis elle s'en allait piaïïant et remuant la téte avec coquetterie comme une jolie femme qui sent qu'on l'admire.
Miss Célia avait été confortablement mise au lit par la fermière et ses iilles, et quand le docteur arriva elle subit avec courage la réduction d<! la fracture. M. Mill ne constata aucune autre blessure, et dit que les contusions ne seraient rien. Ben fut envoyé aux Lilas pour porter à Thorny ces consolantes nouvelles et prier M. Allen de prêter le lendemain son grand chariot, en cas que la blessée fût en état d'être transportée chez elle.
Mme Moss avait eu la sagesse de ne pas ébruiter l'accident dont elle seule avait connaissance, car ses fillettes étaient à cueillir des fraises dans le bois; aussi, grâce au calme qui régnait dans la maison, la sierte de Thorny s'était prolongée plus que d'habitude. Quand il se réveilla enfin, il resta encore à lire
assez longtemps; mais il finit par s'étonner de n'entendre ni sa sœur ni Ben. Il descendit à l'écurie : Lila et Ben s'y reposaient côte à côte, et tous les deux paraissaient fatigués. Les seaux, les éponges, les brosses, attestaient qu'avant de s'endormir le jeune groom avait fait à sa favorite une toilette des plus soignées, Lita accueillit Thorny par un hennissement amical qui réveilla Ben.
— Tu es Lien le plus drôle de tous les garçons ! s'écria Thorny stupéfait. Pourquoi passer une si chaude après-midi à niaiser dans l'écurie avec Lita?
— Ah! si vous saviez ce que nous avons fait, vous penseriez que nous avons bien le droit de nous reposer l'un et l'autre, s'écria Ben, impatient de faire l'émouvant récit retardé à son grand regret par le sommeil de Thorny qu'on ne lui avait pas permis de troubler. Il en eut bientôt fini et dut être satisfait de l'effet qu'il avait produit, car son auditeur fut successivement et en si pou de temps enrayé, rassuré, troublé, consolé, qu'il dut s'asseoir sur le coffre à avoine et reprendre haleine avant de pouvoir s'écrier d'un ton pénétré :
— Ben Brown, je n'oublierai jamais ce que tu as fait aujourd'hui pour ma sœur, et de ma vie je ne parlerai de « jambes en manches de veste. »
— Par Georges! je croyais avoir six jambes quand nous galopions; nous ne faisions qu'un, n'est-ce pas, ma belle? et Ben fit entendre un joyeux ah! ah! en prenant à deux mains latrie de Lita qui lui répondit par un si. violent soupir qu'elle faillit le renverser.