‹ Sous les lilasChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L'agent de police Thomton.

Au bout de quelques jours, Célia put circuler avec le bras en écharpo. Elle était encore pâle et ressentait de la raideur dans les membres; cependant le mieux était si sensible que tout le monde s'accorda à déclarer, comme M. Vaine, que le docteur Mill était passé maître en fait de fractures. Deux petites bonnes dévouées la servaient, deux pages empressés volaient faire ses commissions et d'obligeants voisins envoyaient tant de friandises que c'était pour ces quatre jeunes personnages une véritable occupation que de les consommer.

Toutes les après-mi li, la grande chaise longue en bambou était dressée dehors et l'intéressante blessée s'y rendait appuyée sur le bras robusfe de Randa, sa garde-malade en chef; elle était suivie d'une multi tude de châles, de coussins, de tabourets, de livres. Ouand on étail bien ét.-ibli, 1rs fillettes ourlaient avec soin des serviettes qui leur étaient payées comme à de vraies ouvrières, et les petits pages faisaient alter-

nativcment la lecture à haute voix. Tous étaient tenus d'écouter avec attention, de demander l'explication de ce qu'ils ne comprenaient pas, et à la lin de la séance miss Célia faisait des questions sur ce qu'on avait lu, de cette façon on apprenait bien des choses sans s'en douter.

Los vacances ne se passaient donc pas exclusivement en récréations, et, après les heures consacrées à ces réunions tranquilles, les petites filles trouvaient un nouveau charme à aller faire des piques-niques, ou cueillir des fraises ou faire des visites. Thorny avait pris beaucoup de force et surtout d'énergie depuis l'accident arrivé à sa sœur, car il se trouvait chef de maison et il était très-fier de cette promotion. Pendant quelques jours, la joie d'avoir rendu service et de voir sa maîtresse se rétablir rendit la gaieté à Ben, mais bientôt le souvenir de Sancho reprit tout son empire et la tentation d'aller le chercher devenait parfois si forte qu'il ne savait pas s'il pourrait la surmonter. Il en parlait peu, cependant de temps à autre il lui échappait des mots qui auraient pu faire naître des soupçons, mais personne ne le surveillait: aussi nourrissail-il dans la solitude et le silence un projet dont il n'était plus distrait par les courses à cheval ou en voiture. Thorny s'efforçait de prouver à Célia qu'il se souvenait combien elle avait été bonne pendant qu'il était malade et il ne la quittait guère» Les petites filles s'absentaient souvent et Ben alors se trouvait seul.

Célia étendue sur son canapé n'avait d'autre distraction que d'observer ce qui se passait autour d'elle, et elle fut la première à remarquer les préoccupations

do Ben. Il prenait intérêt aux lectures et paraissait y oublier ses chagrins, mais quand, sa besogne faite, il se retirait un moment dans sa chambrelte ou près de Lita sa confidente, il en revenait avec un air sombre qui faisait peine à voir. Ben n'était plus le malin singe que chacun aimait.

— Thorny, qu'a donc Ben? demanda Célia à son | frère, un jour qu'ils étaient seuls dans le salon vert,

c'est-à-dire dans le bosquet de lilas.

\ — Il se chagrine au sujet de Sancho, je suppose, je vaudrais que ce chien ne fut jamais né; depuis qu'il est é^aré, Bon n'est plus le mèine; il a perdu toute sa gaieté et il refuse tout ce que je lui offre pour le consoler.

[ Il y avait une nuance d'impatience dans la voix de [Thorny, il fronçait le sourcil et sa main écrasait au I lieu de les presser, les plantes qu'il classait dans son herbier.

— Je me demande s'il a quelque autre chose sur

le en M I r . Il Si'inUr radier une i ti. j u ir Unie qu'il n'ose

[confier. En as-tu causé avec lui? demanda Gélia qui, elle aussi, avait une pensée qu'elle n'exprimait pas.

I — Oh oui ! je le taquine souvent, mais il se monte tout de suite et alors je le laisse tranquille. Peut-être regrelte-t-il son ancien cirque ; si c'est cela, je ne puis le blâmer, ce n'est pas gai ici et il était accoutumé à

[tant de mouvement !

I — J'espère que ce. n'est pas cela. Le crois-tu eapable de s'enfuir sans nous en rien dire, pour retourner à sa vie d'autrefois?

[ — Oh ! je ne le crois pas. Ben n'est pas dissimulé, [ et c'est pour cela que je 'aime.

224 SOUS LES LTLAS.

— Tu ne Tas jamais vu manquer de franchise de probité, n'est-ce pas?

— Non, c'est le garçon Je plus droit et le pi franc que je connaisse. Il désire être un honnête homm seulement il ne s'était jamais trouvé en compagnie < gens comme il faut, c'est du nouveau pour lui, ma avec le temps je le formerai.

— Oh! Tliorny! il y a ici trois paons au lieu i deux, et c'est toi qui fais le mieux la roue; et Gél éclata de rire en voyant l'amour-proprc et l'air de co; descendance de son frère.

— Il y a aussi deux ânes au lieu d'un; Ben est plus âne des deux quand il ne comprend pas sa pos: tion, répliqua « l'homme comme il faut, » en frappai du poing sur Fherbier comme s'il eût voulu faire entre de force la raison dans In cervelle de Ben.

— Viens près de moi que je te dise quelque chos qui me tourmente. Je n'en voudrais parler à per sonne, mais je ne sais que faire et je crois que ti pourrais mieux que moi tirer l'affaire au clair.

Tout étonné, Thorny alla s'asseoir sur un taboure à côté de sa sœur, elle se pencha à son oreille, et lu

dit à voix basse :

— 11 a manqué de l'argent dans mon tiroir et j'ai

peur que Ben ne l'ait pris.

— Mais ce tiroir est toujours fermé et tu as même la clef de ton cabinet de travail.

— J'ai toujours mes clefs, et malgré cela l'argent a disparu.

— Mais pourquoi croire que c'est lui, plutôt que Randa, Ivaty ou moi? ;

— Parce que je suis aussi sûre de vous trois que

SOUS LES L1LÀS. 225

de moi; il y a des années que je connais mes bonnes et tu n'avais aucune raison de le prendre puisque tout ce que j'ai est à toi, mon chéri.

— Et tout ce qui est à moi est à toi naturellement. Mais Célia, comment aurait-il pu? il n'entend rien aux serrures, j'en suis sûr, car nous avons tout lait pour ouvrit DtyBQ pupitre dont la ciel' était égarée, et nous avons été obligés de le forcer.

— Je ne l'aurais jamais soupçonné non plus, si je

n'avais runarqué quelque chose pendant que vous

jouiez ensemble à la balle. Elle est entrée par la fenêtre ; Ben est monté sur le porche pour la chercher ; si tu t'en souviens, tu lui as dit que si la balle était tombée dans le grenier, il n'aurait pu l'atteindre par la même voie. — « Mais si, a-t-il répondu, il n'y a pas de gouttière où je ne puisse grimper et pas un coin du toit que je n'aie visite. »

* — C'est vrai, mais il n'y a pas de gouttière près de la fenêtre du cabinet.

— Sans doute, mais il y a un arbre, et un garçon aussi agile pourrait Tort bien s'élancer de là dans la pièce et en ressortir de même. Maintenant, je te dirai que cette idée me fait beaucoup de peine, niais le même fui L s'est reproduit deux fois et dans son propre intérêt il faut que j'y mette ordre. Si par exemple il projette de décamper, il est clair qu'il lui faut de l'argent. Il peut croire que celui-là lui appartient, car il m'a priée de mettre son salaire à la caisse d'épargne et je l'ai fait. Il ne se soucie peut-être pas de venir me le demander parce qu'il ne pourrait me donner une bonne raison pour cela. Je suis si troublée que je ne sais vraiment que taire.

Son anxiété fil peine à Thorny qui l'entoura âfFecrtueusement de ses bras en l'embrassant comme pour lui enlever sa pénible préoccupation.

— Ne te tourmente pas, Gélia, ma chérie; laissemoi cette affaire entre les mains; je le confondrai, cet ingrat petit vagabond !

— Ce n'est pas comme cela qu'il faut commencer. Je crains que tu ne l'irrites et que tu ne blesses ses sentiments ; alors nous ne pourrons plus rien faire

— Je me moque bien de ses sentiments ! Je lui dirai seulement, avec calme et sang-froid : Voyons Ben, rends-moi l'argent que tu as pris dans le tiroir de ma sœur et nous te pardonnerons, ou quelque chose de semblable.

— Gela ne réussirait pas, mon ami, il prendrait fou tout de suite, et il serait déjà loin que nous ne saurions même pas encore s'il est ou non coupable. Je voudrais savoir comment agir pour le mieux?

—Laisse-moi y réfléchir»: alors, le coude posé sur le bras de la chaise longue, le menton appuyé dans la main, Thorny regarda fixement le marteau de la porte comme s'il en eût attendit quelque oracle.

« Par Jupiter! je crois qu'il l'a pris! s'écria-t-il tout à coup, car tantôt quand je suis allé à sa chambre, voir pourquoi il n'avait pas ciré mes bottines, il a fermé précipitamment le tiroir de sa table, il a rougi et a eu l'air très embarrassé. Je n'avais pas frappé et il se trouvait pris à l'improvistc.

— Ge n'est pas dans le tiroir de sa table qu'il cacucrait de l'argent volé, il est trop avisé pour cela.

— Il pouvait n'avoir pas l 'intention de l'y laisser, mais peut-être le regardait-il (juund je suis arrivé.

C'est à peine s'il m'a parlé depuis ce moment, et quand je me suis informé pourquoi son pavillon était en berne, il n'a pas voulu me répondre. D'ailleurs, tu sais que, tantôt pendant la lecture, il n'écoutait pas, et quand tu lui as demandé à quoi il pensait, il a rougi et balbutié quelque ebose à propos de Sancho. Je te le dis, Gélia, cela a mauvais air, et Thorny secoua la tête d'un air profond,

— C'est vrai, et cependant nous pouvons être complètement dans l'erreur* Attendons un peu, et fournissons-lui l'occasion de tout éclaircir avant de lui parler de cela. J'aimerais mieux perdre mon argent que de l'accuser à tort.

— Combien est-ce qu'il te manque?

— Il a d'abord disparu un billet d'un dollar, j'ai supposé que j'avais fait quelque erreur, mais quand j'ai constaté qu'il me manquait un autre billet de dix dollars, j'ai senti que je ne pouvais laisser aller plus loin los choses.

— Vois-tu, sœur, il faut me confier l'affaire et me la laisser conduire. Je ne dirai rien à Ben jusqu'à ce que tu m'y autorises ; mais je vais le surveiller, et à présent que je suis à l'affût il ne lui sera pas facile de m'attraper. & . -

Thorny était évidemment satisfait du rôle do détective qu'il assumait et il se proposait de s'y distinguer, mais quand Célia lui demanda ce qu'il comptait faire il ne put que lui répondre d'un air mystérieux :«Je ne sais! Donne-moi les clefs et laisse un ou deux billets dans le tiroir, peut-être le prendrai-je sur le fait.»

Sa sœur lui donna les clefs, et le cabinet où se trouvait le vieux bureau fut l'objet d'une active sur-

veillance les jours suivants. Ben parut reprendre un peu d'entrain , ce qui fil supposer qu'il se sentait observé, mais du reste il fut tout comme à l'ordinaire et Célia, se reprochant d'avoir ouvert son cœur à un soupçon, fut bonne pour lui, et indulgente pour ses accès de tristesse.

Ce fut une vraie comédie que de voir les mystères inutiles et les embarras que fit Thorny, l'indifférence dont il faisait montre à propos des mouvements de Ben et ses soins maladroits pour n'en pas perdre un seul de vue; ses allées et venues continuelles dans la maison, son ostentation à faire sonner les clefs, et les pièges savants qu'il dressait pour surprendre le voleur, lançant, par exemple, sa balle par la fenêtre du cabinet de Célia et priant ensuite Ben do l'aller chercher en grimpant dans l'arbre; Ben déploya tant d'agilité et d'adresse que Thorny en conclu! qu'il élait coupable. Il fit encore une découverte qui fortifia son opinion : le vieux tiroir était en si mauvais état, qu'en faisant une pesée avec une simple lame de canif on pouvait l'ouvrir aisément.

« Maintenant, c'est clair comme le jour, et tu ferais bien de me laisser parler, dit-il, fier du talent qu'il avait montré, mais conservant quelque regret de condamner Ben. » ,

— Pas encore, ne va pas plus loin. Je crains même d'avoir fait une faute en te laissant agir, car si cela a détruit ton amitié pour lui, j'en serai désolée; non, je ne puis le croire coupable. |

— Et pourquoi? dit Thorny, d'un ton d'importance.

— Moi aussi, je l'ai observé, dit Célia, et il n'agit pas comme un garçon déloyal. Aujourd'hui je lui ia

demandé s'il avait besoin d'un peu d'argent ou si je devais mettre ce que je lui dois avec le reste. Il a levé sur moi des yeux si honnêtes et son regard était si plein de reconnaissance et de droiture que je n'ai pu conserver aucun doute sur sa probité quand il m'a répondu : « Gardez-le, je vous prie, je ne manque de rien, tout le monde ici est si bon pour moi. » /

— Allons, Célia, tu vas manquer de cœur. C'est un fin renard, il sent que j'ai l'œil sur lui. Quand je lui ai demandé en le regardant bien en face ce qu'il avait vu dans ton cabinet, il m'a répondu : rien qu'une petite souris bien éveillée, et il ne s'est pas troublé.

— Tu vas y mettre un piège, car cette souris m a tenue éveillée la nuit dernière. Il nous faut un chat, je l'ai dit à Ben, ou bien nous serons dévorés.

— VAi bien, vais-je lui faire passer un grand examen, ou est-ce toi ? demanda Thorny, dédaignant uno si pauvre proie qu'une souris et désireux de prouver qu'il avait le coup d'œil juste.

— Je te dirai demain malin ce que j'ai décidé. En attendant, sois bon pour lui ou je serai convaincue que j'ai mal fait de te le laisser surveiller. »

Ce sujet fut donc abandonné et quand vint le matin Gélia avait pris la détermination de parler elle-même à Ben. Elle allait descendre pour déjeuner quand elle entendit un bruit de voix irritées; elle s'arrêta pour écouter. Le bruit venait du côté de la chambre de Ben où les jeunes garçons paraissaient se quereller.

« Pourvu que Thorny ait tenu sa promesse, pensat-ellc, et elle se hâta dans la crainte d'une explosion. »

f La chambre de Ben était à l'autre bout du corridor

de sorte qu'elle put entendre et voir avant d'être assez près pour intervenir. Ben appuyé contre sa porte avait l'air irrité d'un dindon à la crête empourprée, Thorny le regardait sévèrement en face et disait d'un ton animé accompagné d'un geste menaçant: « Tu caches quelque chose là-dedans, tu ne peux pas le nier.

— Je ne le nie pas.

— Et tu fais Lien; j'insiste pour voir ce que c'est.

— Eh bien, vous ne le verrez pas.

— Qu'as-tu donc dérobé?

. — Je ne l'ai pas volé; c'était à moi, je ne l ai pris que quand j'en ai eu besoin.

— Je sais ce que cela signifie. Tu feras bien de le rendre, ou je t'y forcerai, moi. x

— Arrêtez! s'écria une troisième voix, au moment où Thorny étendait le bras pour saisir au collet son adversaire prêt à se défendre jusqu'au bout. C'est moi, mes garçons, qui vais régler cette affaire, lien, y a-t-il quelque chose de caché là-dedaus? demanda Gé lia qui vint se placer entre les deux antagonistes, alors d'un geste de sa seule main libre elle les força à s'écarter l'un de l'autre. »

Thorny recula, presque honteux de son emportement et Ben répondit brièvement comme si la honte où la colère lui eussent serré le gosier.

« Oui, mademoiselle, il y a quelque chose.

— Gela t'appartient-il ?

— - Oui, mademoiselle.

— D'où l'as-tu eu?

— Chez M. Allen.

— Voilà un mensonge ! ■ murmura Thorny entre ses dents» - ; - ? • « > ! : . l * •

en appuyé contre la porte avait l'air tltju -limlon ;\ la crùte empour-

i prée: {Page 23(3$ 15

L'œil de Ben étineela, son poing se ferma malgré lui, mais il se contint par respect pour sa maîtresse. Gélia en lui adressant une nouvelle question, était fort troublée, car elle ne savait si elle suivait une bonne marche clans ses investigations.

« Est-ce de l'argent?

— Non, mademoiselle.

— Mais qu'est-ce que cela peut donc être?

— Miaou ! a répondit une quatrième voix qui partait de la chambre, Ben ouvrit la porte toute grande, et l'on vit paraître un joli petit chat gris qui vint se frotter contre ses jambes pour témoigner sa satisfaction d'avoir recouvré sa liberté.

Gélia tomba sur une chaise en riant aux larmes, Thorny perdit contenance, Ben se croisa les bras, serra les lèvres et regarda son accusateur avec une expression de calme défi, tandis que Minet dont la toilette matinale avait été interrompue brusquement, s'assit avec tranquillité pour achever de se débarbouiller avec sa patte.

« Tout cela est bel et bon, Gélia, mais tu ne devrais pas tant rire, car rien n'est éclaitvi, dit Thorny, revenant à lui et obstiné à suivre l'affaire puisqu'il l'avait entamée.

— Gela serait très clair, si vous vouliez laisser les gens tranquilles. Mademoiselle avait besoin d'un chat, alors je suis allé chercher celui qu'on m'avait donné quand j'étais chez M. Allen, J'y ai été de bonne heure et je l'ai pris sans rien dire, j'en avais le droit, répondit Ben fort contrarié d'avoir manqué l'effet de sa surprise.

— C'est bien aimable à toi, dit Gélia, et je suis

très contente d'avoir ce joli petit chat. Donne-lui à déjeuner et puis nous l'enfermerons dans mon cabinet pour qu'il attrape la souris qui me persécute ; alors elle prit le nouvel arrivé en se demandant comment elle allait prévenir une collision fâcheuse entre les deux garçons également irrité*.

— Ma sœur parle du cabinet de travail, tu en sais le chemin et tu n'as pas besoin de clefs pour y entrer », ajouta Thorny avec une emphase dont la moquerie devait cacher quelque injure. Ben le comprit et le laissa voir par sa réponse :

« Vous ne me iriez plus monter dans les arbres pour aller chercher vos halles, et mon chat ne prendra pas vos souris, ainsi vous n'avez pas besoin de me donner d'explications.

— Les chats ne prennent pas les voleurs et c'est à eux que je donne la chasse !

— Que voulez-vous direpar là? » demanda Ben, h0W|

de lui.

« Célia a perdu de l'argent qui était dans son tiroir et tu ne veux pas me laisser voir ce qui est dans le

lien; alors, j'ai pensé que, peut-être c'était toi

qui l'avais. » Thorny parlait, poussé par la colère; mais la physionomie de Ben n'était point celle d'un coupable; de sorte que l'embarras de Thorny était

extrême. ; './> *. , : • •

11 fallut bien une minute à Ben pour comprendre ces paroles, si claires cependant; mais alors il devint cramoisi, jeta un regard plein de tristesse et de reproche à sa maîtresse, puis ouvrit le petit tiroir de façon à en bien montrer le contenu.

« Ces objets-là ne sont rim, mais je les aime, —

c'est tout ce que je possède, — j'ai craint que monsieur ne se moquât de moi, c'est pourquoi je n'ai pas voulu le laisser regarder; — c'était le jour de naissance de mon père, — j'étais triste en pensant à lui et à Sancho »

La voix indignée de Ben devenait de plus en plus étouffée et elle finît par lui manquer tout à fait. Il ne pleura pas, mais il jota de côte ses petits trésors, comme s'ils eussent été désormais profanés. Ensuite, par un violent effort sur lui-même, il se retourna vers Gélia et lui demanda d'une voix brisée :

« Avez-vous pensé que je vous avais dérobé quelque chose?

— Je ne voulais pas le croire, Ben, mais que pouvais-je penser ? L'argent manquait et tu étais le seul étranger dans la maison.

— Et vous ne pouviez penser mal de personne que de moi? » dit- il avec une douleur si vraie, que Gélia fut aussitôt convaincue qu'il était aussi innocent du vol que le petit chat. Par parenthèse, ce jeune personnage, voyant qu'on ne parlait pas de lui servir à déjeuner, s'acharnait sur les boutons de la robe de Gélia.

« De personne, car je connais bien m es bonnes. Enfin, onze dollars ont disparu et je ne puis imaginer comment, cependant le tiroir et la porte sont toujours fermés à clef car c'est là que je garde mes papiers et mes objets précieux.

— C'est une somme ! mais comment aurais-je pu y toucher si c'est toujours enfermé?» et Ben s'imaginait vraiment avoir fourni là un argument sans réplique.

« Quand on monte par les fenêtres pour attraper une balle, on peut bien en faire au tant pour prendre

de l'argent lorsqu'il suffit «le forcer une vieille serrure ! » , . t.,,^ ^ » ■ -

Le regard et le ton de Tiiorny montrèrent clairement à Ben ce dont on l'avait soupçonné ; sûr de son innocence il était cependant trop perplexe et trop malheureux pour se défendre. Son regard allait de l'un à l'autre et comme il lisait encore du doute sur leurs pliysionuin ies, son pauvre jeune cœur se brisa , car il ne pouvait rien prouver; aussi son premier mouvement fut-il de s'en aller immédiatement.

« Je ne puis dire qu'une chose, c'est que je n'ai pM pris l'argent. Vous ne voulez pas le croire, il vaut donc mieux que je m'en retourne où j'étais. Ils n'étaient pas hons pour moi, les grns du cirque, mais ils avaient confiance en moi et savaient que je suis incapable du dérober, un centime. Vous pouvez garder mon argent, et mon chat et tout; je n'en ai pas besoin »; alors, saisissant son chapeau, Ben allait partir sans délai si Thorny ne lui avait barré le passage.

« Voyons ! ne fais pas de folie. Causons et si j'ai tort je le reconnaîtrai et je te demanderai pardon, ditil d'un ton amical, car il était épouvanté des conséquences de sa première tentative, quoique toujours convaincu qu'il avait raison.

— Ben, cela me fendrait le cœur de te voir partir ainsi, dit Gélia, reste au moins jusqu'à ce que ton innocence soit reconnue et que personne ne doute plus de ce que tu dis.

— Je ne vois pas comment je pourrais la prouver, répondit Ben, apaisé par l'ardent désir que montrait sa maîtresse de le voir disculpé.

— Nous nous y emploierons de notre mieux ; la

premiùn' chose à faire, c'est de ranger le vieux secrétaire, l'ai déjà fait une fois, mais si par bonheur les billets s'étaient glissés dans quelque coin — Allons-y tout de suite; je n'aurai pas de repos que je n'aie tout fait pour prouver ton innocence et en convaincre Thorny. »

En achevant ces mots, Gélia se dirigea vers sa chambre qui donnait seule accès au cabinet de travail, lïen, toujours le chapeau à la main, la suivit avec émotion ; Thorny fermait la marche, bien résolu à ne pas perdre de vue «le petit rùdcmr «jusqu'à ce que tout fût éclairci à son entière satisfaction. Célia avait pris ce part i plutôt pour calmer les sentiments de l'un et pour occuper l'énergie superflue de l'autre que dans l'espoir de faire jaillir quelque lumière qui put éclaircir ce mystère. Elle était très émue de l'attitude de Ben et regrettait amèrement d'avoir laissé intervenir son frère.

« Nous voici dans la pièce, dit-elle en ouvrant la porte avec la clef que Thorny lui avait à regret rendue, et voici le tiroir à droite. Ceux de dessous renferment de vieux cahiers de noire père et je ne sais s'ils ont jamais été ouverts depuis que nous sommes ici. Vous pouvez vider et explorer ceux du

haut tant que vous mai>, Thorny, voilà du gibier

dans ton piège, j'ai presque marché sur la queue de cette souris dodue qui s'y est prise. »

Son frère occupé d<r choses plus sérieuses, poussa le piège de côté pour ouvrir le tiroir; il le lit si violemment que le tiroir fut lancé sur le plancher. Tout ce qu'il contenait s'éparpilla à travers la pièce.

> Maudit soit le vieux tiroir, s'écria Thorny mé-

content de sa propre maladresse ; il tient toujours si fort qu'il faut donner une secousse et cette fois il est parti tout seul. ■

— Il n'y a pas grand mal; je n'y ai rien laisse qui eût de la valeur; regarde au fond, Ben, si quelque billet n'aurait pas passé par-dessus le bord du tiroir; j'ai entendu un petit bruil ; cependant je ne l'ai jamais trop rempli. »

En ce moment Ben, agenouillé par terre, ramassait les papiers répandus, parmi lesquels se trouvaient les deux billets d'un dollar que Thorny avait mis pour tenter le voleur. Il se releva et alla regarder dans le vide laissé par le tiroir, puis il dit en y avançant la main :

« Il n'y a rien . qu'un peu d'étoffe rouge 1

— Ah ! c'est mon vieil essuie-plumes ! mais qu'astu donc, ajouta-t-ello en voyant Ben lâcher une poignée de petits chiffons.

— Quelque chose de chaud et de velu, répondit Ben en se baissant pour examiner ce que renfermait la poignée de laine écarlate. Un nid de souris! ne sontelles pas gentilles? Elles sont faites comme de petits cochons. Il faudra les tuer si leur mère est prise», ditil, distrait un instant de ses épreuves, par une curiosité bien naturelle chez un enfant de son âge.

Gclia aussi se baissa et du bout du doigt éparpilla les petits morceaux rouges afin de découvrir les souris. Tout à coup, elle s'écria :

« Mes garçons, mes garçons, j'ai trouvé le voleur! regardez, épluchez les morceaux de papier et vous verrez que ce sont mes billets. »

Quatre mains sans pitié démolirent le logis con-

fortablc de la petite famille et l'on y retrouva assez de fragments de papier imprimé, d'une couleur verdàtrc, pour reconstituer la plus grande partie d'un billet de dix dollars ; quant à l'autre on ne put jamais rétablir les chiffres mais il était clair que le mystère était approfondi.

« Eh bien! suis-ie encore un voleur? un menteur?

demanda Ben en montrant du doigt les fragments de billets étalés sur la table.

— Non, je te demande pardon et je suis bien fâchée de n'avoir pas recherché plus minutieusement avant de parler, far cela nous aurait épargné bien du tourment, v

— Voyons, mon vieux camarade, oublie et pardonne ; je ne penserai plus jamais mal de toi, non jamais, sur mon honneur. »

En parlant ainsi, miss Gélia et son frère lui tendaient de bon cœur une main amie; Ben les saisit l'une et l'autre mais d'une manière bien différente : il pressa respectueusement la petite main douce et blanche, car miss Gélia avait toujours été bienveillante pour lui; mais la secousse qu'il imprima à la main brune, exprimait tant de mécontentement que Thorny s'empressa de se dégager le plus vite possible en s'écriant d'un ton de bonne humeur, malgré son malaise physique et moral :

« Allons Ben ; n'aie pas de rancune, car tu as le beau rôle et nous, nous sommes bien humiliés, moi surtout, car avec tous mes embarras je n'ai pris rien qu'une souris I

— Et sa famille ! Dans ma joie je ne puis m'empècher de plaindre le sort de ces petites bètes; elles

étaient si heureuses dans mon vieil essuie-plume, dit Gélia se hâtant d'affecter un ton de gaieté, car l'indignation se lisait encore sur les traits de lien et elle était pénétrée de regrets.

« C'est une maison assez chère, reprit Thorny, en examinant les intéressantes orphelines restées sans abri sur le plancher depuis qu'on les avait dépouillées de leur papier de tenture. »

Mais on fut promptement délivré de toute inquiétude sur leur avenir, car Minet remplissant simultanément les fonctions de juré et de bourreau, n'en fit qu'une bouchée.

« Voilà ce qu'on appelle une justice sommaire, toute la nichée exécutée d'une fois! donne-lui aussi l;i mère pendant qu'il y est et allons-nous-en déjeuner.

— Il me semble que l'appétit me revient, à présent que ce poids ne pèse plus sur mou espril, 'lit Gélia, et elle riait d'un rire si communicalifque Ben lui-même en subit l'influence. Elle prit son bras pour l'emmener et son regard réclamait éloquemment son pardon.

— Nous sommes bien gais pour un cortège funèbre, dit Thorny qui suivait sa sœur, tenant le piège à la main, et suivi de Minet. Il ajouta, en manière de consolation : Eh bien, j'ai dit que j'attraperais le voleur et j'ai réussi, mais je le croyais plus gros que cela. » • /.V;

CHAPITRK XVII

Bravoure de Betty.

« Ma sœur, dit Thorny, en se mettant à table pour le dîner, il me semble que nous devrions faire un cadeau à Ben pour cimenter la paix, tu sais, car il souffre beaucoup d'avoir été soupçonné par nous.

— Je le vois bien, reprit Célia, quoiqu'il cherche à être ira i cl gentil connue par le passé. Gela ne m'étonne pas et je me suis aussi demandé ce qu'on pourrait faire qui lui fût agréable. Peux-tu me suggérer une idée? * ;

— Des boutons d<- manchettes; j'en ai vu de jolis à Berryville. Ils sont en argent oxydé représentant des têtes de chiens fort bien faites, avec des yeux jaunes. Cela irait très bien avec ses chemises du dimanche, et ce serait un joli souvenir. »

Gélia ne put s'empocher de sourire de cette idée, qui était bien une idée de garçon, mais elle l'accepta, pensant qu'il devait t'tre un meilleur juge qu'elle des goûts masculins ; et puis les yeux jaunes des chiens ne pouvaient manquer de produire un merveilleux effet.

— Eh bien, mon ami. tu peux les lui donner, et Lita lui offrira une cravache dont le manche se termine en pied de cheval, si toutefois elle est encore à vendre. Je l'ai vue chez le sellier et Ben l'a si fort admirée, que je me suis promis de lui en faire cadeau pour son jour de naissance.

— Cela chatouillera joliment sa vanité; si tu voulais faire mettre des revers de cuir jaune à mes vieilles bottes et une cocarde à son chapeau pour monter derrière le phaéton, tu comblerais tons ses vœux, dit en riant Thorny ; car il avait découvert que la plus grande ambition de Ben était de devenir un groom « numéro un ».

— Merci bien, ce serait déplacé en Amérique, et absurde dans un petit village comme le nôtre. Je l'aime beaucoup avec son costume bleu et son chapeau de paille; cela convient à son âge; d'ailleurs, qu'il soit ou non en livrée, on ne peut désirer un plus gentil groom. Si tu crois que cela puisse lui faire plaisir, tu peux le lui répéter.

— Certainement, et il sera fier comme Àrtaban, car il croit qu'un mot de toi en vaut douze d'une autre personne. Mais toi, ne lui donneras-tu rien pour lui montrer notre repentance?

— Je lui donnerai une collection de livres d'école et je tâcherai de le préparer à commencer ses études pour la rentrée des classes. L'instruction, voilà le meilleur cadeau que nous puissions lui faire et tu devrais m'aider à le mettre en état d'entrer dans un bon rang. Bab et Betty ont commencé, les chères petites, elies lui ont prêté leurs livres et enseigné ce qu'elles savaient, Ben y ;i pris i^oùl et je suis sure

que s'il <^t un peu encouragé il désirera continuer.

— Te voilà bien, ma Célia. C'est toujours toi qui as les meilleures idées, et qui les exécutes de la façon a plus délicate. Je l'aiderai autant que je pourrai, s'il veut me le permettre, mais toute la journée il a été raide comme une barre de fer, et je crois qu'il ne m'a pas encore pardonné.

— Gela viendra avec le temps; si tu te montres bon et patient, il sera content d'accepter ton aide. Je lui ferai entendre que ce serait un acte de condescendance envers moi de t 'accepter de temps à autre comme suppliant . Ce sera très vrai car je ne veux pas que tu te remettes au latin ou à l'algèbre avant que la saison soit plus fraîcbe et ce sera un jeu pour toi de lui enseigner quelque chose. »

Les derniers mots de Célia rassérénèrent un peu la physionomie de Thorny, car il avait hâte de reprendre ses livres et l'idée d'être le précepteur de son valet de chambre ne lui avait pas souri au premier abord.

« Je le ferai avancer à grands pas pourvu qu'il veuille marcher. Je prendrai pour ma part la géographie et l'arithmétique, et tu pourras te charger de l'écriture et àe l'orthographe, car je perds patienoe quand il faut faire des exemples ou entendre des enfants confondre ou déligurer les mots. Veux-tu que j'achète les livres en même temps que je ferai les autres emplettes ? Irai-je après dîner?

— Oui, voici la liste : Bah me l'a donnée; tu peux y aller si tu veux revenir do bonne heure et faire soigner ta dent. »

La mine de Thorny s'allongea et il fit entendre un

sifflement si aigu que sa sœur en sauta sur sa chaise ; elle ajouta d'un ton persuasif:

« Maintenant, cela ne te fera pas grand m;il ; au contraire, plus tu tarderas, plus ce sera ennuyeux. Le docteur Mann est toujours chez lui et quand ce sera fini tu seras tranquille. Allons, donne tes ordres et prends une des petites filles avec toi pour t'encourager chez le docteur et t'aider à supporlcr le moment critique. Emmène Bab, elle sera ravie et t*amusera par son babil.

— Gomme si j'avais besoin de filles autour de moi pour une pareille niaiserie »! s'écria Thorny avec un haussement d'épaule ; mais il gémissait intérieurement d'avoir affaire au dentiste (en cela, nous lui ressemblons tous, plus ou moins). « Dans tous les cas, je ne veux pas de Bab; elle s'attirerait quelque mauvaise affaire et ferait manquer tout notre plan. C'est Betty qu'il me faut, douce comme un agneau, s'amusant de rien comme un petit chat et avec cela une vraie petite femme.

— Fort bien, demande-la à sa mère et prends bien soin d'elle. Laisse-lui emporter sa poupée et elle sera ravie. Il fait de l'air et je crois que tu ne souffriras pas du soleil, en plaçant Je parapluie sur Je phaéton. Pars à trois heures et conduis prudemment. •

Betty lut ravie de l'invitation car à ses yeux Thorny était un prince et c'était un immense honneur (nie d'être choisie pour l'accompagner. Bab n'éprouva aucune surprise car depuis la perte de Sancho elle se sentait en disgrâce et était fort humide. Ben la laissait « sévèrement de côté » ce qui l'affligeait beaucoup car c'était son héros, à elle. Autrefois il avait si sou-

vent daigné exprimer son approbation pour la force et l'agilité dont elle faisait preuve quelle était disposée à tout risquer pour recouvrer son estime. Mais c'était en vain qu'elle s'exposait à se casser le cou soit en sautant de la plus haute poutre de la grange, soit en cherchant à se tenir en équilibre sur le dos de maître Aliboron, ou encore en franchissant d'un seul bond la barrière de la cour; Ben ne lui accordait pas un regard, pas un sourire, pas un mot d'approbation, et Bab comprenait que le retour de Sancho pourrait seul ramener l'amitié envolée.

Elle épanchait ses lamentations mélangées de remords, dans le sein de sa fidèle Betty, et s'écriait souvent :«Si je pouvais seulement retrouver Sancho, je me moquerais bien d'être tombée et de m'ètre cassé toutes les jambes! » Ces violents accès de chagrin faisaient une profonde impression sur Betly qui prenait à tâche de consoler sa sœur par des prophéties encourageantes, et en exprimant la ferme conviction que le joueur d'orgue reparaîtrait un jour, ramenant le cher égaré.

« J'ai amassé cinq cents (25 centimes) du prix de mes fraises, çe sera pour t'acheler une orange, s'il y en a, dit Betty en embrassant sa sœur, au moment où s'arrêtait le phaéton dans lequel Thorny fit monter la petite demoiselle dont la robe blanche était si bien empesée qu'elle craquait comme du papier.

— Prends des citrons, s'il n'y a pas d'oranges. J'aime à les sucer avec beaucoup de sucre, répondit Bab, qui sentait le besoin de mêler quelque douceur à l'amertume dont sa coupe était remplie.

— N'est-eile pas gentille, notre chérie? murmurail

MmeMoss en jetant un regard satisfait sur l'heureuse fillette. Oui, certes elle était gentille et même charmante, l'enfant qui portant sur ses genoux sa Belinda, dans tous ses atours ; adressa un sourire et un signe d'adieu à la mère et à la sœur qui avaient bien le droit d'être fières de « Notre Betty. » Car à leurs yeux « Notre Betty » était tout simplement la perfection incarnée.

Le docteur avait un client lorsque nos amis frappèrent à sa porte et ne pouvait les recevoir avant une heure; ils allèrent faire leurs emplettes, s'étant tout d'abord assurés que la cravache n'était pas vendue.

Thorny joignit du sucre candi au citron destiné à Bab, Belinda reçu t un gâteau que son obligeante maman voulut bien manger par procuration. Betty pensa que le palais d'Aladin ne pouvait surpasser en splendeur la boutique du bijoutier chez lequel on acheta les boutons de manchettes ornés de tètes de chiens; mais quand on arriva chez le libraire, elle oublia l'or, l'argent et les pierres précieuses pour s'absorber dans les livres d'images pendant que Thorny composait la modeste bibliothèque de Ben. Voyant sa passion pour les livres, Thorny qui avait une bourse bien garnie, et qui était en veine de générosité, compléta la félicité de Betty, en lui disant de choisir ce qu'elle aimerait le mieux dans la pile des livres de Walter Crâne dont les brillantes couleurs l'éblouissaient.

« Celui-ci, monsieur; Bab désire toujours voir le terrible cabinet, et en voilà une gravure, répondit Betty serrant le beau volume de Barbe-Bleue contre son cœur que faisaient encore battre d'admiration la charmante Fatime en robe lil<-u d'azur, les voiles roses

de ma sœur Anne sur le haut de là tour, le tyran tout de cramoisi habillé et les frères, jaune d'or, dont les forêts de plumes s'agitaient frénétiquement audessus de leurs chapeaux en forme de champignon.

— Très bien; voilà ton affaire, alors. Maintenant, allons-nous-en; le plaisir est fini et l'ennui va commencer, dit Thorny marchant au supplice avec un certain frisson dans le dos.

— Faudra-t-il fermer les yeux et vous tenir la tête? demanda en tremblant la dévouée Betty en montant le perron t[ue tant d'autres avaient déjà gravi à regret, 't . x- t

— Quelle bêtise! enfant, ne t'inquiète pas de moi. Tu regarderas par la fenêtre et tu t'amuseras ; nous ne serons pas longtemps, je pense »; et Thorny entra, espérant intérieurement que le docteur aurait été forcé de s'absenter pour quelque cas grave.

Mais son espérance fut déçue, M. Mann ne faisait plus de médecine que chez lui, il était libre; et, souriani avec un aimahle intérêt, attendait sa victime; il étala ses désagréables outils avec l'empressement que montrent toujours les dentistes en pareil cas. Heureuse de ne poinf participer activement à l'opération, Betty se retira dans la fenêtre la plus éloignée et pendant une demi-heur.' elle fut Lelleracnt captivée par son livre que le pauvre Thorny aurait pu gémir avec frénésie sans qu'elle s'en aperçut.

« Voilà qui est presque fini, je n'ai plus qu'un coup d'œil à donner, dit enfin M. Mann, et son patient, après avoir bâillé à se décrocher la mâchoire s'écria : " .

— Dieu merci! déménageons, Betty.

— Je suis toute prête », et fermant à l'instant son livre elle sauta à bas du grand fauteuil.

Mais le coup d'œil de M. Mann prit du temps et avant qu'il eût terminé la revue générale de la bouche deThorny, Betty avait donné toute son attention à une scène encore plus intéressante que l'histoire de l'immortel Barbe-Bleue. Un bruit de voix d'enfants l'avait attirée à la porte-fenêtre qui donnait sur la cour ; et, par la porte enchère restée ouverte, le regard s'étendait le long d'un sentier qui conduisait dans la campagne. Curieuse comme Fatime, Betty s'avança jusqu'à cette porte et aperçut un groupe de garçons fort animes qui cherchaient avoir quelque chose entre les traverses d'une barrière.

« Qu'est-ce qu'il y a? demanda Betty à deux petites filles qui n'osaient malgré leur curiosité aller voir ce qui se passait.

— Des garçons qui poursuivent un grand chat noir, je crois, dit l'une.

— Voulez-vous y venir? » ajouta l'autre étendant poliment l'invitation à la petite inconnue*

La pensée d'un chat en danger aurait donné à Betty le courage d'affronter la rencontre de douze garçons, elle suivit donc les deux petites fi 1 1 es ; chemin faisant, elles se croisèrent avec plusieurs garçons qui couraient d'un air fort al faire.

« Regarde la première, Susy, et dis-nous s'il est joli, dit une petite tille en soutenant sa camarade pour qu'elle pût voir entre les barreaux du haut.

— Non, ce n'est qu'un vieux vilain chien, répondit Susy. qui sauta à terre, toute désappointée.

— 11 est enragé, et Jud est allé chercher son fusil

SOUS LKS LILAS.

pour le tuer, cria un méchant gamin mécontent du

dédain témoigné pour leur capture.

— Mais non! cria un autre enfant, perché sur le mur; les chiens enragés ne boivent pas et le voilà qui lappe dans un baquet.

— Eh bien, il pourrait le devenir, et comme il n'a pas de muselière, la police h- tuera si Jud ne s'en charge, repartit le féroce polisson, qui avait organisé la chasse au chien. Il faut dire pour être juste, que la pauvre bête était arrivée en boitant dans le village, et avaii m bien l'air d'un chien perdu que tout le monde

s'était mis à ses trousses.

— Il faut rentrer bien vite à la maison, dit Susy à sa camarado, maman craint beaucoup les chiens enragés, et ta mère aussi. »

Leur curiosité étant satisfaite, les prudentes fillettes s'éloignèrent. Leur départ lit de biplace; d'autres enfants grimpèrent sur le mur en entendant dire que le chien était enragé; Betty, qui n'avait encore rien vu eut la tentation de voir à son tour. « Bab, se ditelle, sera bien aise de savoir quel air a un cbien enragé ; » et à demi cachée par le pilier, elle aperçut un chien brun et poudreux qui, couché sur l'herbe, la langue pendante, haletait comme s'il eût été épuisé de fatigue et de crainte, car il jetait des regarda effarés du côté où avaient disparu quelques-uns de ses persécuteurs.

« Il a des yeux pareils à ceux de Sancho, dit Betty, ans s'apercevoir qu'elle avait parlé tout haut. 0 sur- ! — l'animai dressa les oreilles et se leva à moitié comme si on l'eût appelé. — On dirait qu'il méconnaît mais ce n'est pas notre Sancho, il était si joli! Cette

fois Betty s'était adressée à un petit garçon qui se tenait debout auprès d'elle, mais avant qu'il lui eût

La bùtc brune s'était dressée sur ses deux patte?, (^age 250.)

répondu, la l>ùte brune s'était dressée sur ses deux pattes, avait fait entendre un aboiement interrogateur,

scs yeux brillaient comme des topazes et son petit tronçon de queue s'agitait vivement.

— Mais c'est tout comme faisait Sancho ! » s'écria Betty stupéfaite des allures de ce chien étranger.

Comme si la iV pétition de son nom eût dissipé tous scsdoules h> chien, s'élançant vers le pilier, poussa un hurlement de joie lorsqu'il vit complètement la ligure de Betty. Les garçons terrifiés sautèrent à bas du mur et s'enfuirent. Betty alarmée s'était reculée machinalement, mais comment fuir sans pitié devant des yeux si suppliants ?

« Il fait tout comme notre chien, mais je ne vois pourtant pas comment ça pourrait être lui. Sancho! Sancho! est-ce réellement toi? demanda Betty, fort embarrassée.

— Oua! Oua ! » répondit une voix bien connue et la petite queue s'agitait si gaiement, les yeux exprimaient tant d'affection et de joie que l'enfant ne put douter plus longtemps que cet affreux vagabond ne fût le cher Sancho , mais Sancho étrangement transformé.

Tout à coup elle se dil :

« Comme Ben serait heureux! sans compter que J>ab serait consolée ! il faut que je l'emporte. »

Ne conservant plus ni craintes, ni doute, elle voulut s'emparer du crochet de la barrière que Jimmy tenait toujours, et elle s'écria :

« C'est notre chien ! laissez-moi entrer, je n'ai pas peur.

• — Je n'ouvrirai pas tant que Jud ne sera pas re- \ nu; il m'a défendu d'ouvrir, répliqua .limmv étonné de l'audace de Betty « : il se disait en lui-même : Je chien est enragé cl la petite tille est folle

En se rappelant que Jud était allé chercher un fusil pour tuer Sancho, Betty fit un effort suprême et se précipita dans Ja cour, résolue à sauver son ami.

Que ce fût un ami, on n'en pouvait plus douter ^ car après s'être jeté sur elle comme pour la dévorer d'une bouchée, on le vit se rouler avec ivresse à ses pieds, lui lécher les mains, la regarder en lace comme s'il allait lui parler et exprimer par ses regards ce que sa langue était impuissante à rendre. Une personne plus âgée et plus prudente aurait encore demandé des preuves avant de se risquer, mais la confiante Betty ne pensait guère au danger qu'elle pouvait courir. Son cœur allait plus vite que son cerveau, sans s'arrêter à chercher de nouvelles preuves «le la vérité, elle crut

le chien brun sur parole et le reconnut pour le

vrai Sancho tant pleuré.

Assise sur l'herbe elle le serrait dans ses bras, ne pensant ni à son chapeau froissé, ni à sa robe blanche, ni au cercle d'enfants qui s'était formé autour d'elle.

« Mon toutou chéri ! où donc as-tu été si longtemps ? lui demandait-elle, pendant qu'il s'étendait sur elle comme s'il eût trouvé qu'il ne pourrait jamais s'approcher assez de sa brave protectrice. On t'a donc teint en noir, pauvre petit, et battu sans doute ! Et ta queue, Sanchu ! ta jolie queue, mon pauvre Sancho. »,

Un gémissement plaintif et un geste pathétique furent la seule réponse de Sancho à de si tendres questions, car 1 histoire de ses malheurs ne devait jamais être connue et le complément de sa beauté canine ne pouvait plus lui être restitué.

Betty s'efforçait de l'en consoler par des caresses et

SOUS LES LtLAS. 253

des compliments quand une nouvelle figure fit son apparition de l'autre côté de la barrière.

« lïetty Moss, je voudrais bien savoir ce que tu fais là-dedans avec cette sale bête? dit la voix mécontente de Thorny. '

— C'est Sancho ! c'est Sancho ! oh ! venez le voir, et

la petite fille se leva pour sortir avec son fardeau,

mais comme le mot tic « chien enragé » continuait à circuler, la barrière avait été refermée et Thorny fut fort effrayé car déjà une fois il avait vu un chien atteint de la rage.

— Ne reste pas là une minute de plus ! dit-il vivement; inouï.' par ici et je vais te faire passer; alors il grimpa sur le mur, pressé de soustraire au danger l'enfant qui lui avait été confiée, carie chien avait de singulières allures ; il se jetait de côté et d'autre comme s'il cherchait à s'échapper; c'était pourtant bien naturel, puisqu'il entendait une voix et voyait une personne qu'il reconnaissait bien qu'on ne parût pas disposé à l'accueillir aussi amicalement que par le passé. , 1

— Non, je ne viendrai pas sans lui. C'est Sancho et je veux le reporter à iîen, dit Betty d'un ton décidé, tandis qu'elle 1 rompait son mouchoir dans l'eau pour rafraîchir et bander les pauvres pattes enflées par la longue mule qu'elles avaient faite pour revenir se reposer dans des petites mains si charitables.

— Tu es folle, enfant, ce chien ne ressemble pas plus que moi à Sancho, ce n'est pas lui.

— Ah ! ce n'est pas lui ! répéta lîctty sans se laisser émouvoir par le ton péremptoire de Tl;i>rnv. Se rappelant alors les mots de commandement elle entreprit

de lui faire faire ses exercices : ce serait là une preuve sans réplique. Malgré sa fatigue et l'étal de ses pattes, Sancho fit de son mieux pour la satisfaire, mais quand vint l'ordre de prendre sa queue pour valser, il s'arrêta, se coucha et cacha son museau entre ses pattes comme il le faisait toujours quand il avait manqué un four. Cotte attitude fut d'autant plus émouvante qu'elle mettait en évidence la patte que Betty avait enveloppée de linge. » ■

Cette fois, Thorny fut touché. Convaincu qu'il avait Sancho sous les yeux, iJ passa par-dessus le mur en faisant entendre le sifflement habituel de Don; l'oreille du chien en fut réjouie, et les caresses un peu brusques du jeune garçon consolèrent son cœur attristé par l'absence.

« Maintenant emmenons-le vite à la maison. Quelle surprise pour Ben! Sera-t-il content ! s*écria Betty si empressée de partir qu'elle voulait absolument porter Sancho, malgré ses protestations.

— Tu es une bonne lillc de l'avoir découvert malgré tout ce qu'on a fait pour le rendre méconnaissable. II faut que nous ayons une corde pour l'attacher car il n'a ni collier ni muselière. Il a des amis maintenant, et je voudrais bien voir qui est-ce qui oserait le loucher du bout du doigt. Allons! gamins, décampez! et Thorny prenant un air de tambour-major se fraya un passage, puis vint Betty qui un bras passé autour du cou de Sancho conduisait son trésor en triomphe ; « le trésor » dédaignant par magnanimité ses ennemi* de tout à l'heure, ne détournait pas son regard de la fidèle amie dont le cœur avait su le retrouver malgré tous ses déguisements.

Monsieur, c'est moi qui l'ai trouvé! et le gamin qui avait été le plus ardent à opiner pour la mort se mit au premier rang pour réclamer la récompense que les amis de Sancho ne manqueraient pas d'octroyer dans le premier moment d'enthousiasme.

— Monsieur, c'est moi qui l'ai gardé jusqu'à ce qu'elle soit venue, ajouta Jimrny s'attribuant l'emploi de geôlier. ;

— Moi, monsieur, j'ai dit qu'il n'était, pas enragé, cria un troisième, pensant que son discernement méritait une distinction.

— Jud n'est pas mon frère l reprit un quatrième, qui désirait se décharger de toute complicité.

— Mais vous l'avez tous poursuivi et lapidé, je présume. Vous n'avez qu'à décamper ou vous serez signalés à la Société protectrice des animaux. »

Sur cette terrible et mystérieuse menace, Thorny ferma bruyamment la grande porte du docteur au nez de cette escouade de solliciteurs désappointés.

Après un premier mouvement de surprise, Lita ne se fit pas trop prier pour reconnaître Sancho et les deux amis ne pouvant se donner une poignée de main se frottèrent mutuellement nez contre nez, puis le chien alla reprendre sa place accoutumée en témoignant toute sa satisfaction. Accablé de fatigue, il ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil.

Jamais conquérant romain ne rentra avec les honneurs du triomphe dans la ville éternelle avec plus de fierté et de bonheur que Betty n'en éprouva en approchant de la petite maison brune où elle ramenait le fugitif reconquis par son courage. La pauvre Belinda lut oubliée dans un coin ; Barbe-Bleue fut enfoncé sous

un coussin et Je citron si soigneusement choisi fut prématurément aplati sous le poids de Thorny au point de ne pas conserver une goutte de jus; la chère petite ne pouvait penser qu'à la joie de Ben, aux transports de Bah, délivrée du poids des remords qui empoisonnaient sa vie, à la surprise de maman et à la satisfaction de Miss Gélia. Elle pouvait à peine croire à la réalité de cet heureux événement et pour s'en convaincre elle inspectait à tout moment la boule brune qui lui servait presque de coussin.

— Je vais ['expliquer comment nous devons nous y prendre, dit Thorny après un long silence, pendant lequel Betty s'était appliquée à dominer ses vives émotions pour mieux jouer son rôle en arrivant. Nous allons tenir Sancho bien caché et le porter comme de la contrebande dans l'ancienne chambre de Ben chez ta mère. Après cela je conduirai la voilure à la maison, et je dirai à lien d'aller chercher quelque chose dans cette chambre ; tu lui ouvriras la porte et tu verras ce qu'il fera. Je parierais un dollar qu'il ne reconnaîtra pas son chien.

— Je ne crois pas que je puisse me taire quand je l'apercevrai, mais enfin je tâcherai. Oh ! comme on va s'amuser! » Et transportée par la perspective de tant de bonheur, Betty se mit à battre des mains.

C'était fort bien de faire des plans, mais Thorny oubliait la délicatesse des sens du l'aimable animal qui ronilait à ses pieds. Lorsqu'il arrêta Lita devant MmeMoss et dit à Betty : « Voilà Ben qui vient, enveloppe bien Sancho et tu vas me le passer, >» le chien s'élança comme une bombe à bas de la voiture; Ben pris au dépourvu fut renversé par le brusque

assaut du pauvre animal ; on entendait leurscris de joie, on les voyait s'embrasser, se caresser avec transport.

— Qui est blessé? cria Mme Moss, qui apparut levant au ciel deux mains enfarinées.

— Est-ce un ours? demanda Bab qui la suivait en faisant mousser des blancs d'œufs.

— Sancho ! Sancho est retrouvé , cria Thorny de toutes ses forces, en jetant son chapeau en l'air au risque de passer pour un fou.

— Retrouvé! retrouvé ! retrouvé ! répétait Betty comme un fidèle écho en cabriolant comme si elle aussi eût perdu l'esprit.

— Où? Gomment? Quand? Par qui? demandait Mme Moss ravie en frappant si ônergiquement ses mains l'une contre l'autre qu'elle fit voler un nuage de farine.

— Mais ce n'est pas lui! C'est un vieux sale chien brun, balbutia Bab, en voyant Sancho se relever puis aller se blottir dans lepaletotde Ben comme s'il y eût senti un Woodehuck 1 et qu'il fût déterminé, à s'en emparer. »

Alors Thorny, souvent interrompu par sa petite compagne, fit son merveilleux récit avidement écoulé par Bab et sa mère dont les galettes se tranformaient en charbon sans que personne en eût de souci.

« Mon petit agneau, comment as-tu osé faire cela? s'écria la mère «jui, partagée entre l'admiration et la crainte, pressait la petite héroïne contre son cœur,

— Moi aussi, j'aurais osé, j'aurais battu tous ces

1 Sorte de marmotte, commune aux États-Unis et au Canada, qui est-trôs nuisible dans les fermes où elle dévore les grains.

affreux garçons! Oh! que je voudrais y être allée! s'écria Bab qui se voyait enlever toute chance de se distinguer.

— Qui lui a coupé la queue? demanda Ben d'un ton menaçant, lorsque tout poudreux , tout rouge, tout essoufflé, mais rayonnant, il eut repris son équilibre.

— Le misérable qui Ta volé, sans doute; il mérite la potence, répliqua Thorny avec feu.

— Si jamais je le rencontrejc.je lui couperai Icnez,» rugit Ben dont le regard était si menaçant que Sancho aboya avec colère, et « le misérable inconnu » dut s'estimer heureux de ne pas se retrouver en face de ses ennemis qui lui auraient certes fait un mauvais parti; la douce Betty elle-même fronçait le sourcil, Bab brandissait d'un air terrible la verge d'osier pleine de blanc d'œuf et leur mère indignée s'écriait : « C'est alïrcux ! »

Soulagés par celte explosion générale, tous cherchèrent.à calmer leurs émotions; et quand celui qui en était la cause fit le tour de la société, demandant à chacun une caresse de bienvenue, l'histoire fut reprise avec plus de sang-froid et Ben l'écouta en dévorant des yeux son ami à quatre pattes. Lorsque Thorny eut achevé, Ben se tourna vers la petile héroïne, réunit leurs deux mains sur la tête de Sanrho et dit avec solennité :

« Betty Moss, je n'oublierai jamais ce que tu as fait. A dater de cet instant, la moitié de Sancho t'appartient et si je meurs tu l'auras tout entier. Et Ben scella cette précieuse donation par un baiser bien sonnant sur chacune des joues vermeilles.

Betty fut si émue de ce noble cadeau que ses yeux bleus s'emplirent de larmes et allaient probablement déborder si Sancho n'eût poliment offert sa langue pour servir de mouchoir de poche ; au lieu de pleurer lîetty se mit à rire en entendant sa sœur dire avec une sombre résolution :

a A l'avenir je jouerai avec tous les chiens enragés que je pourrai trouver et alors on verra que j'ai du courage.

— Ma pauvre vieille Bab, je te pardonne maintenant et je te prêterai ma moitié de Sancho quand cela te fera plaisir, dit lion qui se sentait en paix avec tout le genre humain, sans en excepter les petites filles qui attachaient mal les chiens.

— Venez tous le conduire à Célia, dit Thorny impatient do l'aire une nouvelle narration du grand événement.

— Ne vaudrait- il pas mieux le hiver d'abord? il n'est pas digne de se montrer, la pauvre bête, suggéra Mme Moss ijui cependant n'insista pas, car une certaine odeur de brûlé venait de lui rappeler ses pauvres galettes oubliées.

— Il faudra plus «l'une lessive pour enlever cette teinture. T' n< y. ! jusqu'à sa jolie peau rose qui est toute tachée. Nous le nettoierons avec du temps et de la patience et son poil frisé repoussera blanc, et il redeviendra tout aussi beau qu'autrefois, excepté »

Ben ne put continuer, et un gémissement unanime vint témoigner de la sympathie accordée à la perte éprouvée par Sancho.

« Je t'en achèterai une autre, mon vieux. Maintenant formons lé cortège et marchons avec ordre et dignité,

dit gaiement Thorn y en prenant la main de Betty, puis il donna le signal en sifflant un air guerrier tandis que Ben le suivait portant son cher toutou et que Bab formant l'arrière- garde battait de la grosse caisse sur une casserole.

Page 1