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Son histoire*
« Je me suis écliappé d'un cirque, » commença Ben ; mais il fut aussitôt interrompu, car à ce mot Bab et Betty firent un bond de joie et s'écrièrent en même temps :
« Oh ! nous y avons été une fois ! que c'est beau ! que c'est magniiique!
— Vous ne diriez peut-être pas cela si vous en saviez autant que moi, répondit Ben avec un froncement de sourcils et un tressaillement, comme s'il eût encore senti les coups de fouet, qu'il avait reçus. Nous ne trouvions pas cela magnifique tous les jours, n'est-ce pas, Sancho? » et il fit entendre un bruit singulier à l'ouïe duquel le barbet se mit àgronder comme s'il lui eût rappelé de tristes souvenirs ; puis la queue entre les jambes il se coucha aux pieds de son maître, et parut Tort occupé de faire plus ample connaissance avec les souliers ^nun pas neufs mais nouveaux! dont ils étaient chaussés.
« Gomment y étais-tu entré ? demanda Mme Moss, un peu troublée par cet aveu.
— Eh bien ! mon père était « le chasseur sauvage des prairies ». Est-ce que vous ne l'avez jamais vu? vous n'en avez pas entendu parler non plus? dit Ben, surpris de leur ignorance.
— Mais, mon cher enfant, je ne suis pas entrée dans un cirque depuis dix ans, et je ne me rappelle certainement pas ce que j'y ai vu, dit Mme Moss, à la lois touchée et amusée de l'admiration évidente de l'enfant pour son père.
— Et vous, est-ce que vous ne Pavez pas vu? demanda-t-il aux petites filles. .
— Nous avons vu des Indiens et des hommes qui faisaient des culbutes, et les célèbres frères de Bornéo, et des clowns et des singes, et puis un petit poney mignon qui avait les yeux bleus. Votre père en étaitil ? demanda naïvement Betty.
— Bah! il n'était pas de ce rang-là. Il montait toujours deux, quatre, six, et même huit chevaux tout à la fois, et moi je montais avec lui tant que je n'ai pas été trop grand. Mon père était du numéro un et il ne faisait rien que de dresser des chevaux et puis de les monter, dit Ben avec autant d'orgueil que s'il eût dit que son père était président de la République des Etats-Unis.
— Est-il mort ? demanda Mme Moss.
— Je ne sais pas. Oh ! je voudrais... et 1<> pauvre Ben fit comme s'il lui montait quelque chose dans le gosier. \--^^^^- i '^ it f$^?J^$T' ' * $ f ' <* •
— Baconte-nous tout, mon enfant, peut-être que nous pourrons le retrouver, dit MmeMoss on se penchant pour caresser cette chevelure noire qui s'était subitement baissée vers le chien.
— Oui, madame, je vous dirai tout ; et l'enfant fitun effort pour rassurer sa voix, puis aborda sa narration.
— Papa était bien bon pour moi et j'aimais bien à être avec lui depuis que ma grand'mère était morte. J'ai demeuré avec elle jusqu'à sept ans, et alors papa m'a pris avec lui pour faire de moi un écuyer. Il aurait fallu me voir quand j'étais un petit bonhomme en maiilot blanc avec une ceinture d'or et des rubans roses, debout sur l'épaule démon père, ou bien quand je me tenais à la queue du vieux général pendant qu'il était au grand galop, ou encore quand Je père montait trois chevaux, moi sur sa tête, agitant des drapeaux et que tout le monde battait des mains et criait.
— Oh ! et vous ne mouriez pas de peur? s'écria Betty toute tremblante.
— Pas du tout ; j'aimais bien ça.
— Je l'aimerais aussi, s'écria liai) avec enthousiasme.
— Je conduisais le chariot attelé de quatre poneys quand on se promenait dans la ville, continua Ben, ou bien j'étais assis sur le haut du grand char traîné par Annibal et Néron. Mais cela ne m'allait pas trop, parce que c'était si haut et puis ça balançait si fort, et le soleil me brûlait et les arbres m'égratignaient la figure, et puis j'avais mal aux jambes d'être si longtemps debout.
— Qu'est-ce que c'est qu 'Annibal et Néron ? demanda
Betty.
— Deux grands éléphants. Papa ne voulait pas qu'on me mit sur le haut; mais quand il a été parti, il a bien fallu m'y résigner, car on m'aurait battu.
— Est-ce que personne m- te protégeait? demanda Mme Mo ss.
— Oh si ! presque tontes les dames; elles étaient très bonnes pour moi, surtout Mélia. Elle avait juré qu'elle ne paraîtrait pas aux représentations du tournoi, si on ne cessait pas d<' me battre parce queje ne voulais pas soigner les ours avec le vieux Buck. Et ils furent bien obligés de céder parce qu'elle montait mieux que tout le monde, et il n'y en avait pas d'autre pour la remplacer.
— Dos ours ! ah! parlez-nous des ours; s'écria Eab fort animée, car dans le seul cirque qu'elle eût vu, les animaux l'avaient enthousiasmée.
— Buck en avait cinq, des vilains grognons, et ils les faisait voir. Une fois queje jouais avec eux pour m 'amuser, il pensa que cela ferait de reflet si je les faisais voir à sa place ; mais ils avaient une manière de grincer des dents qui n'était pas du tout amusante, et on ne pouvait pas savoir s'ils avaient envie de rire ou bien de vous manger la tête. Un jour Buck était sorti de la cage tout couvert de morsures et d'égratignures; ça fait que moi je ne voulus pas y entrer et je n'y suis pas entré parce que Mlle Saint-.Jean a pris mon parti.
— Qui était-ce que Mlle Saint- Jean ? demanda Mme Moss toute surprise de l'introduction de ce nouveau personnage.
— Mais c'était Mélia, Mme Smithers, la femme du maître : car il ne s'appelle pas plus Montgoramery qu'elle ne se nommait Saint-Jean, On prend de beaux noms pour mettre sur les affiches, vous savez. Mon père était le seîior José Montebcllo, et moi je suis devenu M. Adolphus Bloomsbury, quand j'ai cessé d'être Gupidon volant et l'Enfant prodige. »
SOUS LES LlLAS. 43
Des noms si ronflants jetaient les petites filles dans une véritable extase, et elles furent fort étonnées d'entendre leur mère éclater de rire en se renversant sur sa chaise. Quand elle se fut calmée, elle reprit d'un ton plein d'intérêt :
« Continue ton histoire, Ben, dis-nous pourquoi tu t'es échappé et ce que devint ton père.
— Eh bien, il se prit de querelle avec le vieux Smithers et partit tout à coup à l'automne dernier, un peu avant la fin de la tournée. Il me dit qu'il allait dans une grandi- école d'étui talion à New-York, et que quand il serait placé il me ferait venir. Je devais rester pour aider Pedro à faire des tours.
« Il me traitait bien et je l'aimais, Mélia aussi était très bonne et avait soin de moi, et pendant quelque temps je ne fus pas à plaindre. Mais comme papa ne m'envoyait pas chercher, je commençai à être malheureux. Sans Mélia et Sancho je me serais enfui bien plus tôt.
— Qu'est-ce que tu avais à faire?
— Oh ! toutes sortes de choses, car les temps étaient durs et j'étais intelligent, disait Smithers; cela ne me coûtait pas de faire des tours, ou de faire travailler Sancho : car c'était papa qui l'avait dressé et il m'obéissait Lien. Mais on voulut me faire boire du gin pour m'empcchcr de grandir, et je ne voulus pas parce que père l'avait toujours défendu. Je montais à cheval la tète en bas, et cela m'allait assez jusqu'au jour où je tombai et me fis bien mal dans le dos; mais il fallut continuer malgré ma souffrance et il nr arrivait souvent de tomber : car j'étais tout étourdi et très faible.
— Quel brutal que ce maître l s'écria Mme Moss indignée; pourquoi donc Mélia n'y mettait-elle pas ordre?
— Elle était morte, madame, il ne me restait plus que Sancho et alors...... je me suis sauvé. »
Et Ben se remit à caresser son chien pour cacher les grosses larmes qu'il ne pouvait retenir au souvenir de l'amie qu'il avait perdue.
« Qu'est-ce que tu voulais faire? ,
— Trouver mon père. Je suis allé à l'école d'équitation à New-York, il n'y était plus; on m'a dit qu'un marchand l'avait envoyé dans l'Ouest pour acheter des mustangs, c'est comme ça qu'on appelle les petits chevaux sauvages qu'on prend dans les prairies.
« Je me trouvai Lien embarrassé : car je ne savais pas assez au juste où il était pour aller le rejoindre, et je ne voulais pas retourner chez Smithers pour être maltraité. Je suppliai qu'on me prit à l'école, mais on n'avait pas besoin de moi. Je me remis en route, cherchant du travail ; mais sans mon pauvre Sancho je serais mort de faim; je l'avais bien attaché avant de partir : car je ne voulais pas qu'on crût que je l'avais volé. C'est un chien de prix, madame, le plus savant que j'aie jamais vu et ils tiendraient bien plus à lui qu'à moi. II appartenait à mon père, et je le regrettais; mais enfin je le laissai et je croyais bien ne jamais le revoir. Le lendemain matin je me reposais dans une grange bien loin du cirque, lorsqu'il arriva crotté et mouillé et traînant un grand bout d'une corde qu'il avait rongée; je ne pus parvenir à le renvoyer, et à présent je ne m'en séparerai jamais, n'est-pas, mon bon camarade?»
Sancho avait écouté avec un vif intérêt la dernière partie du récit de son maître, et quand il. vit qu'il s'adressait à lui, il se mit debout et, appuyant ses pattes de devant sur l'épaule de Ben, il lui lécha la figure, tandis que ses yeux jaunes exprimaient une affection sans bornes, et ses accents plaintifs disaient aussi clairement que des paroles :
« Console-toi, mon petit maître ; les pères peuvent disparaître et les amis mourir, mais moi je ne t'abandonnerai jamais. »
Ben le pressa dans ses bras et sourit par-dessus sa petite tète blanche, en voyant les fillettes battre des mains devant ce charmant tableau ; puis elles blèrent de caresses le bon petit animal, auquel elles affirmèrent qu'elles lui avaient complètement pardonné le vol du gâteau et son équipée à l'école. Électrisé par ces bons procédés et obéissant à quelques signes imperceptibles que lui fit Ben, le caniche se mit tout à coup à exécuter avec une grâce et une adresse inaccoutumées ses plus jolis tours. Bab et Betty sautaient de joie en riant à gorge déployée, et Mme Moss prétendait qu'elle avait presque peur d'avoir sous son toit un auimal aussi extraordinaire.
Les louanges données à son chien étaient plus précieuses à Ben que celles dont il aurait pu être luimême l'objet, et lorsque le calme se fut rétabli, il fit à son auditoire une narration fort im;icrée des diverses aventures dans lesquelles Sancho avait noblement joué 8on rôle et il vanta ses talents et sa fidélité.
Pendant qu'il parlait, Mme Moss réfléchissait, et quand il eutlini d'énuinérer les perfections du barbet, elle lui dit :
SUUS LKS LILAS
« Si je pouvais te trouver du travail, aimerais-tu à rester ici quelque temps?
— Oh oui! madame, j'en serais bien content!
répondit l'enfanl avec empressement : car il lui semblait avoir trouve dans cette maison un foyer domestique et dans cette bonne femme un être aussi maternel que Mme Smithers. ;
— Eh bien! nous irons demain chez M. Allen voir ce qu'il en dira. Je ne serais pas étonnée qu'il te prît, car en été il a toujours un petit domestique et je n'en ai pas encore vu cette année. Saurais-tu conduire des vaches ?
— J'espère bien; etBenfit un mouvement d'épaule comme si la question lui eût paru fort inutilement adressée à une personne qui avait conduit quatre poneys attelés à un chariot doré.
— Cela n'est peut-être pas aussi amusant que de monter des éléphants ou de jouer avec des ours : mais c'est un métier honorable et je crois que tu te trouverais plus heureux de conduire à la baguette Bringe et Jeannette que d'y être conduit toi-même, dit Mme Moss en souriant.
— Mais je Je pense comme vous, madame, » répondit humblement Ben au souvenir des misères auxquelles
il s'était soustrait.
Peu d'instants après, on l'envoya coucher enlui souhaitant une bonnenuit et Sancho lui chargé de veiller sur son maître. Mais il leur fut difficile de goûter un sommeil paisible jusqu'à ce que le vacarme eût cessé dans la chambre au-dessus : car Bab voulait absolument jouer à l'ours et dévorer Betty, malgré ses gémissements; et le jeu ne cessa que lorsque Mme Moss
menaça ses filles de renvoyer Ben et Sancho dès le lendemain matin, si elles ne se conduisaient pas mieux et ne se tenaient pas tranquilles.
Elles prirent à ce sujet des engagements solennels, et rêvèrent bientôt de chars dorés, d'écuyers en fuite de chiens danseurs et de jongleurs de tasses.