‹ Sous les lilasChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE II l · texte numérisé non relu

CHAPITRE II l

Ben.

« Madame, je m'appelle Ben Brown et je voyage. *— Où vas- tu ?

— N'importe, où je trouverai de l'ouvrage.

. — De quelle sorte d'ouvrage es-tu capable ?

— Toute espèce. Je sais soigner les chevaux.

— Est-il possible ! tu es si petit I

— J'ai douze ans, madame, et je sais monter sur n'importe quel animal à quatre jambes ; et la physionomie du petit garçon semblait dire: Amenez vos che- Taux et vous verrez ce que je sais faire.

— N'as- in pas de parents? demanda Mme Moss intéressée par ce petit être dont la figure était hâlée et maigre, les yeux creusés, soit par la faim, soit par la souffrance, dont le corps était vêtu de guenilles et qui se pressait contre la roue comme s'il se sentait trop faible ou trop fatigué pour pouvoir se soutenir sans appui.

— Non, je n'ai pas de parents, et les gens avec qui j'étais me battaient tant que je me suis échappé. Ces derniers mots semblèrent lui être arrachés par la

confiance que lui inspirait malgré lui la sympathie témoignée par la bonne dame.

— Alors je ne te blâme pas. Mais comment es-tu venu ici?

— J'étais si fatigué que je ne pouvais plus marcher; j'espérais que les personnes de cette maison là-bas me laisseraient entrer; mais j'ai frappé à la grand'porte et on ne m'a pas ouvert; alors je me suis couché sur la terre pour y mourir.

— Pauvre petit être ! » dit "UmeXToss tandis que les enfants étaient émues en pensant que c'était auprès de leur porte que le petit garçon avait songé à mourir !

lien poussa un long soupir, et malgré son misérable état ses yeux reprirent de la vivacité à mesure qu'il continuait : — Pendant que je me reposais, j'ai entendu parler, j'ai regardé par le trou de la serrure et j'ai vu les petites demoiselles qui jouaient ; le goûter devait être bien bon, oh ! j'en ai eu bien envie, mais je n'ai rien pris: c'est Sancho, et c'était pour moi.

Ici le barbet dressa les oreilles et parut très satisfait d'être compté pour quelque chose; puis il cligna de l'œil d'un air doux et malin, tandis que les iillettes lui lançaient des regards pleins de reproches,

« Et vous le lui avez hit rapporter? s'écria Bab.

— Non, je l'ai remis moi-même ; j'ai passé par-dessus la porte pendant que vous poursuiviez mon chien, j'ai grimpé sur le porche et je m'y suis caché.

— C'est vous qui avez ri?

. — Oui. far • . . *

— Et éternité ?

— Oui.

— Et qui avez jeté les roses?

— Oui, et vous avez été contentes, n'est-ce pas?

— Je le crois bien ; mais pourquoi vous cachiezvous?

— Parce que je n'étais pas bon à montrer, murmura Ben qui jeta un coup d'œil sur ses haillons, et parut tenté de se renfoncer dans l'obscurité d'où il était sorti.

— Mais comment es-tu entré ici? demanda Mme Moss, se souvenant de la responsabilité que lui imposait son titre de gardienne.

— J'avais entendu vos petites filles parler d'une remise et d'une petite fenêtre dont la vitre était cassée, et quand elles ont été parties, j'ai cherché et j'ai découvert la petite fenêtre, j'ai seulement enlevé un morceau de la vitre cassée, mais je n'ai pas fait le moindre mal en couchant ici deux nuits. J'ai essayé hier de m'en aller; mais quand j'ai été dehors, j'étais si étourdi que je ne pouvais marcher.

— Et tu es revenu?

— Oui, madame, il faisait si mauvais à la pluie et là-dedans j'étais comme si j'avais eu une maison à moi ; je pouvais entendre parler au dehors et puis aujourd'hui Sancho a trouvé à manger et cela m'a fait du bien.

— Oh! mon Dieu! est-ce possible, -dit avec compassion Mme Mess qui s'essuyait les yeux avec le coin de son tablier : car elle était bouleversée à la pensée que ce pauvre petit avait passé deux jours et deux nuits dans cette voiture, tout seul, sans nourriture et sans lit. « Sais-lu ce que je vais faire de toi? dit-elle, en cherchant à surmonter son émotion et en souriant en

dépit des grossos larmes qui se succédaient le long de ses joues.

— Non madame, vous ferez ce que vous voudrez ; seulement, je vous en prie, ne soyez pas dure pour Sancho, il est si bon pour moi et nous nous aimons tant tous les deux. N'est-ce pas? mon vieux bonhomme, et Ben entoura de son bras le cou de son ami et ses regards exprimèrent plus d'anxiété qu'il n'en avait montré quand il s'agissait de lui-même.

— Je vais t'emmener tout droit chez moi, te laver et te donner à manger, puis te mettre dans un bon lit; demain, demain.... eh bien, nous verrons, dit Mme Moss, ne sachant pas elle-même ce que demain pourrait amener.

— Vous êtes bien bonne, madame. Je serai si content de travailler pour vous. Est-ce que vous n'avez pas un cheval que je pourrais soigner ? demanda vivement l'enfant.

— Je n'ai que des poules et un chat. »

Bab et Betty éclatèrent de rire à cette réponse, et Ben sembla vouloir se joindre à leur gaieté; mais ses jambes ne le soutenaient plus, il serrait Sancho contre lui, et le jour l'éblouissait comme un oiseau de nuit. En voyant ses traits exprimer un si grand malaise Mme Moss s'adressa à ses filles : — Courez à la maison, mes enfants, remplissez la bouilloire et faites chantier le reste du bouillon; je vais avoir soin de lui; et elle se mit à lui tàter le pouls : car la pensée lui venait qu'il pourrait bien être atteint de quelque maladie contagieuse et qu'elle ne devrait peut-être pas le mettre sous le même toit que ses enfants. La main qu'il lui donna était très- maigre, mais propre et

fraîche, et ses yeux noirs avaient une bonne expression, quoiqu'ils fussent très creux; le malheureux était à demi-mort de faim.

« Je suis bien mal habillé, mais je ne suis pas sale, je me suis lavé à la pluie, dit-il en ayant l'air étonné qu'elle l'examinât si minutieusement.

— Montre-moi ta langue. »

Il obéit, mais reprit aussitôt :

« Je ne suis pas malade; j'ai seulement bien faim : car depuis trois jours je n'ai mangé que ce que Sancho a apporté et nous partageons toujours. N'est-ce pas, mon ami Sancho?»

Le caniche aboya bruyamment et se mit à aller et venir de son maître à la porte, comme s'il avait compris ce qui se passait et qu'il eût été impatient de c mettre en marche pour aller trouver les aliments et l'abri qu'on leur offrait. Mme Moss fut de son avis et dit à Ben de la suivre et d'apporter son paquet.

« Je n'ai plus rien. Des hommes m'ont pris mon paquet, sans cela je ne serais pas si déguenillé. Je n'ai que cette boîte que Sancho m'a apportée et je voudrais bien savoir à qui elle est pour la rendre;» alors Ben tira la boîte de fer-blanc des profondeurs de la voiture où il avait établi son domicile.

« Rien de plus facile, dit Mme Moss, car c'est à moi ; je suis bien aise que tu aies profité de ce qu'on avait mis là-dedans, et que ce drôle de barbet a emporté; partons, il faut que je ferme la porte», et l;i gardienne reprit son trousseau de clefs.

Ben se traînait avec peine, appuyé sur un manche d'outil qu il avait trouvé dans la remise; ces deux jours qu'il avait passés dans^un lieu humide après avoir erré

pendant quinze jours au soleil et à la pluie, lui avaien donne" des courbatures dans tous les membres. Quan à Sancho, il était clair qu'il comprenait que leurs chu grins étaient finis et qu'il serait à l'avenir dispensi de ses fonctions de fourrier ; aussi sautait-il autour d< son maître en poussant de petits cris de joie ; puis pour mieux exprimer ses sentiments, il prenait Se queue dans sa gueule et. se mettait à valser.

Quand on entra dans la cuisine l'eau et le bouillon chauffaient, et Betty, qui dans son empressemenl s'était mis une balafre noire sur sa joue rose, remplissait de bois le poêle qui ronflait bruyamment, pendant que Bab s'escrimait à couper du pain. Avant d'avoir eu le temps de se reconnaître, Ben se trouva étendu sur une chaise à bascule et dévorant des tartines avec tant d'activité que Bab avait à peine le temps de les faire ; Sancho était à ses pieds rongeant un os de mouton avec l'acharnement d'un loup déguisé en agneau.

Tandis que les nouveaux venus étaient ainsi occupés agréablement, Mme Moss emmena ses lîlles hors de la chambre et leur donna à chacune une mission.

« Bab, tu vas aller cIipz Mine Barton lui demander quelques vêtements qui ne servent plus à Billy ; toi, Betty, cours chez les Cutters, prie Miss Glarindy de ma part de te donner deux des petites chemises d'homme qui ont été faites à la réunion de couture. Un chapeau, des souliers, des chaussettes ne seraient pas de trop : car le pauvre enfant n'a sur lui rien qui vaille. »

Et les fillettes partirent pleines d'ardeur pour chercher de quoi vêtir leur protégé; elles plaidèrent si bien sa cause auprès des bons voisins, que Ben eut

peine à se reconnaître quand une demi-heure plus tard il sortit de la chambre vêtu d'un costume fané,

mais non ~ ,

d'une chemise de coton écru, et chaussé de vieux souliers.

Sancho avait aussi sa part de bien-être :

Ben dévorait le> Unîmes avec tant d'ar- car son maître, après cleur que Bab avait à peine le temps de g'ètre plongé dans les faire. (Page 32.) ' un dW

chaude où ses membres avaient recouvré de l'élasticité, y avait savonné son chien. La toison de Sancho, blanche et bien peignée, était aussi propre que celle du caniche en porcelaine; la houppette de sa queue s'agitait gaiement au-dessus de son dos.

34 SOOS LES LILAS.

Nos voyageurs, pénétrés de bien-être, avec la conscience intime d'offrir aux regards une apparence respectable, firent modestement leur entrée dans la cuisine, où ils furent accueillis par les sourires approbateurs des petites lilles et par un affectueux compliment de la mère; celle-ci les installa auprès du poêle, afin de bien séclu r l'humidité qui pouvait leur rester de leurs ablutions.

« Vraiment, je ne t'aurais pas reconnu, » s'écria l'excellente femme en examinant Ben avec satisfaction : car malgré sa pâleur et son air fatigué, il y avait dans sa tenue et dans ses mouvements quelque chose de comme il faut qui prédisposait en sa faveur; mais en voyant son corps et ses membres si minces remuer à l'aise dans ses vêtements trop larges, on pensait involontairement à une anguille qui se serait fourvoyée dans une peau trop grande pour elle. Rien n'échappait à ses yeux noirs et vifs. Sa voix avait un timbre doux et sympathique, sa figure basanée semblait rajeunie de plusieurs années depuis qu'il était délivré de l'inquiétude et de la faim.

« Voyez comme tout cela est joli, Madame; nous vous sommes bien obligés, îSaneho et moi,» murmura lien tout intimidé et tout rouge sous les regards de six yeux bienveillants qui l'examinaient avec attention.

Bab et Betty mettaient une activité inaccoutumée à préparer le thé, alin de pouvoir s'occuper de leur hôte; dans sa précipitation Betty laissa échapper une tasse. À sa grande surprise on ne l'entendit pas se briser; car Ben, se baissant lestement, Ja saisit au vol et la lui présenta sur le revers de sa main en faisant un petit salut. " - ' r •* • i? >• \ r , s ;

<t Oh ! comment avez-vous pu faire cela ? demanda Bah, qui n'était pas loin de croire à quelque tour de magie.

— Ah ! ce n'est rien, voyez ceci ; » et Ben prenant deux assiettes se mit à les lancer en l'air et aies recevoir alternativement avec une si grande rapidité que les petites filles demeurèrent stupéfaites, la bouche ouverte, tandis que Mme Moss, serviette en main, observait les évolutions do sa poterie avec l'anxiété naturelle chez une bonne ménagère.

« Voilà qui est plus fort que tout le reste! » fut la seule exclamation qu'elle eut le temps de faire entendre; Ben, voulant sans doute témoigner sa gratitude de la seule manière qui fût en son pouvoir, prit plusieurs épingles à linge qui se trouvaient dans un panier, fit tournoyer en l'air quelques soucoupes, les reçut sur le bout des épingles qu'il balança successivement sur son menton, sur son nez, sur son front; puis s'en alla sautillant à la façon des crapauds.

Lt s fillettes riaient comme de petites folles, et leur mère s'amusait tant que si Ben eut manifesté le moindre désir de se servir de sa plus belle soupière, elle n'aurait pas hésité à la lui confier. Mais il était, encore trop fatigué pour montrer tous ses talents et il s'arrêta comme honteux de s'être trahi.

« Je vois que tu as fait le métier de jongleur, » dit Mme Moss avec uu mouvement de tête, car elle voyait reparaître sur sa physionomie l'expression qui l'avait frappée lorsqu'il s'était nommé et qu'elle avait un peu douté de sa sincérité.

« Oui, madame, je servais le senor Pedro, « le premier magicien du monde », et j'ai appris quelques-uns

de ses tours, balbutia Ben en cherchant à prendre un air très innocent.

— Voyons-, mon garçon, tu feras Lien de me raconter toute ton histoire et de bien dire la vérité ; sinon je t'enverrai chez le juge Allen, et je serais fâchée d'y être obligée, car c'est un homme sévère; donc si tu n'as rien l'ail de mal, tu n'as aura ne raison <1 'hésiter à parler, car je désire faire pour toi ce que je pourrai, dit Mme Moss avec une certaine gravité, et elle s'assit sur un fauteuil comme un juge qui interroge un accusé.

— Je n'ai rien fait de mal et je n'ai pas peur; seulement je ne voudrais pas retourner là-bas, et si je vous dis tout, peul-<Mte ! {"e vous leur ferez savoir où je suis, dit Ben, très partagé entre son désir de se confier à sa nouvelle amie et la crainte de retomber sous le joug de ses anciens ennemis.

— Je ne le ferai certainement pas s'ils te maltraitaient. Dis la vérité et je te soutiendrai. Enfants, allez chercher le lait.

— Oh! maman, permets-nous de rester! nous ne dirons jamais rien, nous le promettons! s'écrièrent ensemble Bab et Betty, toutes désappointées de so voir renvoyées au moment môme où des secrets si intéressants allaient être divulgués.

— Gela ne méfait rien qu'elles soient là, madame, dit Ben, d'un air ouvert.

— Très bien; seulement vous aurez soin de vous taire. Maintenant, mon garçon , d'où viens-tu? » dit Mme Moss, pendant que les enfants, dont les yeux brillaient de curiosité et de satisfaction, s'asseyaient côte à où Le sur leur petit banc en face de leur mère.

Page 1