‹ Sous les lilasChapitre 7 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La "bibliothèque circulante

Le soir après souper, Bab et Betty se mirent à jouer sous le vieux porche avec Joseph et Bélinda, et passèrent en revue les incidents de la journée : car la venue du petit étranger et de son chien était un grand événement dans leur vie tranquille. Elles ne l'avaient pas revu depuis le matin, puisqu'il prenait ses repas chez M. Allen, et qu'il était allé travailler au loin avec Pat. Sancho, évidemment fort intrigué du nouvel ordre de choses, n'avait pas perdu son maître de vue un seul instant et avait pris à tâche de veiller à ce qu'il ne lui arrivât rien de fâcheux,

« Je voudrais Lien les voir revenir. Le soleil est couché et j'ai entendu beugler les vaches, ainsi Ben est rentré, disait Betty avec impatience : car elle considérait le nouveau venu comme un livre amusant dont on est empressé de poursuivre l;i lecture.

— Je vais apprendre les signes qu'il adresse à Sancho pour le faire danser, et alors nous pourrons nous en amuser quand nous voudrons. C'est le plus char-

niant chien que j'aie jamais vu, répondit Bab plus enthousiaste que sa sœur, dès qu'il s'agissait d'ani- 'maux.

— Maman a dit.... Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc? s'écria Betty en tressaillant : car la porte venait de recevoir une secousse, et au même instant Ja tête de Ben apparut au-dessus de l'arcade de fer sur laquelle il fut bientôt perché.

— Prenez vos places, Messieurs, prenez vos places! La représentation va commencer par l'exercice du Gupidon volant, par le jeune lîloomsbury, qui a eu l'honneur d'obtenir les suffrages des têtes couronnées de l'Europe et est considéré comme le jeune prodige le plus remarquable du siècle par tous ceux qui ont eu le bonheur de le voir travailler. Hourra ! entrez, entrez ! messieurs et mesdames ! »

Ayant ainsi reproduit fidèlement et avec gestes la harangue accoutumée de son ancien patron Smithers, Ben commença à voltiger au-dessus de la porte; une compagnie de poules qui revenaient des champs s'arrêtèrent pour le contempler et se communiquèrent, en caquetant, leurs suppositions; sans doute, disaient-elles, il aura manpfu trop de sel et cela donne des convulsions aux petits garçons comme à la volaille.

Quoique la porto verte eût été jadis témoin de bien des ('bats, jamais elle n'avait rien vu de pareil : car de tous les jeunes garçons qui l avaient escaladée on n'en avait jamais vu aucun se placer la tète en bas sur les boules qui surmontaient les piliers, se suspendre alternativement par les talons et le menton, se promener sur le mur en marchant sur les mains

et enfin prenant une position aérienne, adresser gracieusement des baisers à son auditoire comme il convient à ton! Cupidon bien appris, au moment de pi dre congé. Les petites sœurs battaient des mains et trépignaient d'enthousiasme, tandis que Sancho, qui avait assisté avec calme à la représentation, témoignait son approbation pur de petits jappements tout en sautant pour atteindre aux pieds de son maître.

« Descendez bien vite et dites-nous ce que vous avez fait chez Monsieur. A-t-il été sévère? Avezvous beaucoup travaillé? Etes-vous content? demanda Betty.

— Il fait frais ici, répliqua lion en passant sa tète dans la cage du réverbère vide qui lui servait de cadre ; puis il ('venta, avec une branche de iilas, sa face échauffée. J'ai Fait toutes sortes de besognes. Le vieux monsieur n'est pas du tout méchant; il m'a donné une 'Unie 1 et je l'aime numéro un; mais je hais Carotte; il jure après tout le monde et il m'a lancé un bâton. ,1c repoudï l'H'O < j i u ■ je lui ferai p;tver ça quand j'en aurai l'occasion. »

Eu cherchant la dime brillante dans sa poche il y trouva la page déchirée, et fut repris de la soif d'apprendre qui l'avait saisi dans la matinée*

« Tenez, dites-moi ce que c'est que tout ça; voulez-vous? L'encre a tout couvert excepté l'image et un petit coin de l'imprimé. Je voudrais savoir ce que ça veut dire. Va porter ça, Sancho », et il laissa tomber la page.

Le chien s'en empara au moment où elle allait at-

1 Pièce d'argent valant àO centimes.

teindre le sol et la porla soigneusement aux pieds des deux sœurs ; puis, quand il l'y eut déposée, il s'assit et regarda d'un air d'intérêt. Bat et Betty prirent la page et la lurent haut toutes les deux à la fois, tandis que Ben, toujours sur son perchoir, se penchait pour mieux entendre.

« Quand le jour parut, la terre était visible, et c'était une jolie terre. Il y avait de belles fleurs et de grands arbres avec des feuilles et des fruits comme ils n'en avaient jamais vu. Sur le rivage se trouvaient des hommes à la peau cuivrée, et sans vêtements, qui regardaient avec étonne m eut les vaisseaux espagnols. Ils les prenaient pour de grands oiseaux dont les voiles blanches étaient les ailes, et pensaient que les Espagnols étaient des êtres supérieurs descendus du ciel sur ces grands oiseaux. »

« Eli bien ! c'est Colomb découvrant San Salvador. Ne savez-vous rien de lui? dit Bab, comme si elle eût été en connaissance intime avec l'immortel Christophe.

— Non, je n'en sais rien. Qui donc était-ce? Je suppose que c'est lui qui rame là en avant; mais lequel des Indiens est San Salvindor? demanda Ben un peu gêné de son ignorance, mais décidé à achever d'apprendre ce qu'il avait commencé.

— Oh ! mes amisl est-ce possible? Vous avez douze ans et vous ne savez pas votre Quackcnhos ! dit en riant Bab à la fois fort amusée et très contente. Il y avait donc au moins une chose qu'elle pouvait enseigner à ce garçon qu'elle considérait coin me un être remar

Je ne me soucie pas le moins du monde de votre

SOUS LES LTLAS.

quackbosse, qu'il soit ce qu'il voudra. Racontez-moi ce bel homme avec les vaisseaux; je l'aime, lui, dit vivement Ben. »

Alors Bab, souvent interrompue et corrigée par lictty, fit ce merveilleux récit d'une façon toute simple qui la rendit aisée à comprendre : car elle aimait l'histoire et s'exprimait facilement.

« J'en voudrais lire davantage. Mes dix cents suffiraient-ils pour acheter un livre? dit Ben impatient d'apprendre depuis que Bab s'était moquée de lui.

— Oh ! non ; je vous prêterai le mien quand je ne m'en servirai pas et je vous expliquerai tout, dit l'enfant, oubliant qu'elle-même ne savait pas tout.

— Je n'ai de temps que le soir et peut-être enaurezvous besoin pour apprendre votre leçon, objecta Ben, qui cependant sentait croître la curiosité qu'avait l'ail naître en lui la page tachée d'encre.

— En effet, j'apprends mon histoire le soir, mais vous pourrez l'avoir le malin avant la classe.

— Hélas ! il faut que je parte de grand matin; il n'y a donc aucun moyen. Ah! mais si; voilà comment nous pourrions faire. Prêtez-le-moi pendant que je conduirai les vaches. Monsieur veut qu'on les mène tout doucement le long du chemin pour tenir l'herbe courte et qu'on n'ait pas besoin de la faucher. Pendant ce temps-là je pourrai lire de l'histoire au lieu d'être à rien faire, s'écria Ben tout enchanté d'avoir découvert cette combinaison ingénieuse.

— Mais, dit prudemment Bab, comment ferai-jc pour avoir mon livre pour l'heure de la récitation?

— Oh ! en repassant je le mettrai sur l'appui de la fenêtre ou bien auprès de la porte. J'en aurai bien

soin, et dès que j'aurai gagné assez d'argent je vous en achèterai un neuf et vous me donnerez le vieux. Voulez-vous?

— Oui; mais je vais vous indiquer une meilleure combinaison; ne mettez pas mon livre sur la fenêtre ou près de la porte : car la maîtresse vous verrait et puis on pourrait le prendre. Mais vous le mettrez dans ma petite armoire au coin du mur, tout près du gros érable. Vous trouverez une drôle de petite place entre les racines qui poussent sous la grande pierre plate. C'est mon cabinet et j'y serre mes affaires, c'est la meilleure des cachettes; nous l'avons chacune à notre tour.

— Je la trouverai, je la trouverai, et ça sera une place numéro un, répondit Ben enchanté.

— Je pourrai quelquefois y mettre mon livre de lecture , si ça vous fait plaisir; il y a dedans beaucoup de jolies histoires et de belles images, dit timidement Betty, qui désirait concourir à l'instruction de Ben; mais elle n'avait que peu de chose à offrir: car elle n'était pas aussi avancée que sa sœur.

— J'aimerais mieux une arithmétique ; je lis à peu près, mais je ne suis pas fort pour compter; de sorte que si vous voulez me prêter votre livre, je J'étudierai un peu ; à présent que je vais gagner de l'argent, il faut que je sache le compter à mesure que je l'amasserai, dit Ben de l'air d'un banquier hollandais préoccupé des soins que réclament ses millions.

— C'est moi qui vous enseignerai ça, car Betty ne connaît pas grand'chose au calcul ; mais elle sait parfaitement l'orthographe et- est Ion jours à la téte de sa classe. La maîtresse est très fière d'elle, parce qu'elle

ne fait jamais de fautes et elle écrit les mots les plus d ifli ci les, comme chorégraphie ou pneumonie, aussi bien que les plus simples. »

Bab resplendissait d'orgueil fraternel, et Betty dressait son tablier avec une modeste satisfaction : car il riait rare que sa sœur chantât ses louanges ; aussi étaitelle fort sensible à celte faveur.

« Je ne suis jamais allé à l'école, voilà pourquoi je ne suis pas instruit. Je sais écrire pourtant et mieux que bien des enfants. Regardez ceci, dit-il en descendant, et il tira de sa poche un précieux morceau de craie avec lequel il se mit à tracer à main levée sur les jiirnvs qui pavaient l'allée dix des lettres de l'alphabet.

— Ohî qu'elles sont bien faites ! je ne puis les arrondir comme cela. Qui vous a enseigné à écrire? demanda Bab, pénétrée d'admiration.

— Les couvertures des chevaux, répondit Ben avec sérieux.

— Comment? quoi? s'écrièrent-elles ensemble.

— Le nom de chaque cheval était brodé sur sa couverture et je m'amusais à le copier; il y avait aussi des mots peints sur les chariots, et je m'exerçais à les lire quand père m'eut appris les lettres. Lion est le premier mot que j'aie su, parce que j'allais toujours voir le vieux Jubal enfermé dans sa cage. Papa était bien lier quand j'ai su lire ça. Mais je sais dessiner aussi. »

Et Ben se mit en devoir de retracer un animal qui

devait représenter l'ami dont il s'était séparé sans

regrets; mais assurément Jubal lui-même n'aurait pu se reconnaître : car le dessin donnait idée de Sancho

Lien plus que du roi des forêts. Les deux sœurs l'admirèrent cependant beaucoup, et Ben leur donna une leçon d'histoire naturelle si intéressante qu'elles en furent captivées jusqu'au moment du coucher; il avait mis tant de feu dans la descriplion de ce qu'il avait vu et y avait ajouté des illustrations si drolatiques, qu'on ne doit pas s'étonner qu'elles en fussent charmées.

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