CHAPITRE VII
Arrivée de nouveaux amis.
Le lendemain matin, Ben partit pour son travailla poche garnie d'un volume intitulé: « Histoire élémentaire des Étals-Unis, par Quackenbos, » et les vaches eurent tout le temps de déjeuner le long du chemin avant d'être mises au pré. Son étude ne lut pas limitée à cette seule course: il était chargé de faire une commission à la ville, et tout le temps du trajet il lut activement el fut fort intéressé par ce qu'il put comprendre; quant aux mots trop difficiles il remit au soir pour recourir à la petite amie qui lui avait promis de tout éclaircir.
Comme il arrivait au chapitre des « Premiers établissements »,ii fallut s'interrompre -car il était devant l'école, et il alla selon les conventions déposer le livre dans la cachette qu'il découvrit aisément auprès de l'érable. A la ville, il avait acheté deux bâtons de sucre d'orge, l'un rouge et l'autre blanc, qu'il mit avec le Quackenbos comme témoignage de reconnaissance pour la faveur qui lui était accordée de jouir de la
SOUS LES LTLÀS.
bibliothèque circulante; c'était un abonnement tout comme un autre.
A l'heure de la récréation les sœurs eurent une explosion de joie en découvrant la surprise qui leur avait été préparée, car Mme Moss ne pouvait pas souvent leur donner de quoi acheter des friandises, et puis ce sucre d'orge pour lequel le reconnaissant Ben avait changé son unique pièce de monnaie leur t sembla avoir une saveur toute particulière.
Les camarades favorites eurent leur part du petit régal, mais on garda le secret sur les arrangements qui avaient été pris et qui auraient pu être troublés si on les avait rendus publics. Cependant les deux sœurs firent naturellement une exception à l'égard de leur mère qui leur donna la permission de prêter leurs livres à Ben et leur conseilla de l'encourager de tout leur pouvoir dans son désir de s'instruire. Elle leur dit aussi que si elles voulaient, au lieu de travailler pour les poupées aux heures de couture, faire des chemises pour leur ami, elle avait reçu de Mme Barton de la toile de coton pour cet emploi et qu'elle était toute disposée à la tailler. Ce serait pour elles un apprentissage excellent, < t pour le jeune garçon le plus utile des cadeaux: car, imprévoyant comme tous les enfants, il ne s'inquiétait guère de savoir ce qu'il porterait quand son unique costume refuserait un plus long service.
C'était l'après-midi du mercredi qui était consacrée à l'aiguille, et l'on put être frappé de l'assiduité des deux petites sœurs assises auprès de la porte; elles semblaient lutter de soin et d'activité dans la confection de deux manches de chemise; mais elles n'en étaient que plus gaies en chantant avec leurs compagnes des
chœurs préparés pour les écoles, et qui alternaient avec des histoires ou des moments de babil général.
Pendant toute cette semaine, Ben travailla courageusement sans broncher ni se plaindre, quoique Pat ne se fit pas défaut de lui donner souvent de la besogne rude ou difficile et de le traiter avec une brutalité toute gratuite.
Sa seule consolation était de savoir que AI. Allen H Mme Moss riaient contents de lui; son seul plaisir, les leçons qu'il apprenait en gardant les vaches et qu'il récitait le soir quand les trois enfants se réunissaient sous les lilas pour «jouer à l'école ».
Il n'avait pas la moindre idée d'étudier lorsqu'il avait commencé et même, c'était sans le savoir qu'il étudiait, tandis qu'il dévorait les livres de la « bibliothèque ». Quand les petites filles le questionnaient sur tout ce qu'elles savaient, il se sentait humilié de se trouver si ignorant.
Il n'en faisait pas l'aveu formel, mais il acceptait avec empressement les miettes de science qu'elles puisaient dans leur petit trésor : il priait Betty de l'écouter épeler pour jouer ; il promettait àBab de lui dessiner tous les ours et tous les tigres qu'elle voudrait, si elle lui montrait à faire des additions, et souvent il charmait son travail solitaire en chantant la table de multiplication comme il le leur entendait faire. Quand arriva le mardi soir, M. Alieu lui paya un dollar, lui dit qu'il «'•tait un bon pat ron et qu'il pouvait rester encore une semaine s'il voulait. Ben le remercia et pensa qu'il ferait bien d'accepter; mais le lendemain matin, quand il eut débirré les portes, il resta un moment perché sur le haut d'une barrière et se plongea dans des
réflexions sur l'avenir: il éprouvait une grande répugnance à se trouver en contact habituel avec le brutal Pat. En thèse générale, et en cela il ressemblait à bien d'autres enfants, il détestait le travail en lui-même à moins qu'il ne s'agît d'une besogne qui eut un attrait particulier ; dans ce cas-là il y était aussi assidu qu'un castor et ne se plaignait jamais de lafatigue. Sa vie ambulante ne l'avait pas habitué à des occupations régulières, et, quoiqu'il fût remarquablement intelligent pour son âge, il aimait beaucoup à rôder de côté et d'autre et à rencontrer dans la vie de l'amusement et de la variété.
En ce moment il n'avait en perspective qu'un travail patient et sans intérêt. Il était profondément ennuyé de sarcler; il ne se souciait même plus de monter Duc quand c'était pour traîner la charrue sous les yeux du domestique; et il voyait dans la cour un grand tas de bûches qu'il allait sans doute être chargé de rentrer sous le hangar. La récolte des fraises succéderait à celle des asperges, puis on ferait les foins, et toujours ainsi de suite tout le lon^
de l'été, sans aucun plaisir à moins que son
père ne vînt le chercher.
Mais il n'était pas forcé de rester un jour de plus si cela ne lui convenait pas; il avait un bon vêtement complet et un dollar dans sa poche ; rien n'était plus aisé que de s'échapper encore une fois. La vie nomade a ses charmes dans la belle saison; Ben avait depuis plusieurs années vécu en bohémien sous la tente, et il ne redoutait pas cette existence; aussi se 'mit-il à considérer avec envie la route ombragée, et la tentation grandit de minute en minute.
Sancho semblait partager les aspirations de son maître, il se mettait à courir, puis s'arrêtait en frétillant, en jappant; bientôt il revenait et, assis en face de Ben, il semblait lui dire de son regard intelligent : « Partons, suivons cette jolie route et ne nous arrêtons que quand nous serons fatigués, » Les hirondelles passaient en faisant entendre leurs cris aigus, des nuages légers s'enfuyaient devant le souffle d'un vent parfumé, un écureuil gambadait sur le mur, tout semblait se faire l'écho des pensées du jeune garçon et lui conseiller de laisser là le travail pour vivre sans contrainte.
Un lien cependant le retenait, la bonne Mme Moss le croirait ingrat; et puis les petites sœurs seraient désappointées de perdre leurs deux camarades de jeu. Pendant qu'il réfléchissait, il se produisit un incident qui l'empêcha de faire ce qu'il aurait certainement bien regretté par la suite.
Les chevaux étaient ses animaux favoris, et ce fut un cheval qui lui apporta P aide dont il avait besoin; mais ce ne fut que bien longtemps après qu'il sut tout ce qu'il lui devait. Au moment même où il allait s'élancer sur la route pour faire au moins une petite excursion dans les champs, il fut étonné d'entendre le trot d'un cheval, sans bruit de roues, et attendit, impatient de voir qui ce pouvait être. Au détour de la route le cheval se mit au pas et l'instant d'après apparut une dame montée sur une belle jument bai clair ; l'amazone était jeune et jolie, vêtue de bleu foncé, un bouquet de fleurs sauvages ornait son corsage; au pommeau de la selle était suspendue évidemment, plus pour la parade que pour le service, une cravache
76 SOUS LES LTLÀS.
manche d'argent. La belle bête boitait un peu en secouant la tête comme si elle eût été tracassée par quelque chose; l'amazone se penchait pour voir où était le mal et disait comme si elle eût attendu uni: réponse :
« Allons, Chevalita, si lu as une pierre dans le sabot, je vais descendre et l'ôter. Mais lu aurais bien dû regarder à tes pieds et m'épargner cette peine.
— J'y vais voir, madame, je vous en prie, cria une jeune voix avec tant de vivacité que la dame et sa monture tressaillirent au moment où un petit garçon s'élança sur la route.
— Oh ! je veux bien, répondit la jeune dame en souriant de l'empressement avec lequel cette proposition était faîte. N'aie pas peur, Lita est douce comme un agneau.
— Comme elle est belle! dit à demi-voix lien en examinant l'un après l'autre les pieds de l'animal, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le caillou qu'il enleva non sans peine.
— Voilà qui est adroitement fait et je te remercie beaucoup. Pourrais-tu me dire lequel de ces chemins conduit aux Ormes? demanda, la dame en cheminant lentement, escortée de Ben.
— Non, madame; je ne suis ici que depuis peu de temps, et je sais seulement où demeurent M. Allen et
et Mme Moss.
— J'ai justement affaire à eux, ainsi montre-moi par où c'est. Bien qu'il y ait longtemps que je sois venue ici, je croyais pouvoir retrouver toute seule la vieille maison avec l'avenue d'ormes et la grande porte verte, mais je me suis sans doute trompée.
lîen examina l'un apros l'aulre les pieds de l'animal, (rage 76.)
— Oh! mais, je sais bien, moi; on a]>] >olie ça les Lilas à présent, parce qu'il y a une haie de lilas le Jnn<; du mur de devant et de la grande allée. Oh ! c'est un bien joli endroit. Bab et Betty y jouent et moi aussi. Et Ben ne put s'empêcher de rire en se rappelant sa première apparition dans ce jardin. Intéressée par ses paroles ou gagnée par sa gaieté la dame lui dit avec bienveillance :
— Conte-moi tout cela. Bab et Betty sont-elles tes sœurs ?
Ben, oubliant l'escapade rêvée, entreprit de raconh'r t«»ut au long son histoire et celle de ses nouvelles amies; encouragé, tantôt par un regard aimable ou un sourire plein de douceur, tantôt par une question qui montrait l'intérêt de son interlocutrice, il no négligea aucun détail. Arrivé à l'école il s'arrêta, étendit les bras comme les branches d'un poteau indicateur et dit : — Voici le chemin des Lilas, et c'est par là qu'on va chez M. le juge.
— Oh! je suis si impatiente de revoir la vieille maison que je vais commencer par elle; je te prie de dire à M. Allen que Miss Gélia va venir lui demander à dîner. Je ne te dis pas adieu : car je vais te revoir tantôt. »
Et lui faisant un signe de tète accompagné d'un sourire, la jeune dame remit Lita au trot et s'éloigna, tandis que Ben s'empressait de remonter la colline pour aller s'acquitter de son message ; il lui semblait qu'il se préparait quelque chose d'heureux et qu'il serait sage de différer, du moins pour le présent, l'exécution de son projet.
une heure Miss Célia arriva, et Ben eut le bon-
heur d'aider Pat à mettre la jolie Chevalita à l'écurie puis, après avoir lestement expédié son dîner, il se mit avec une subite énergie à tasser le bois : car tout en travaillant il jetait des coups d'œil dans la salle à manger où, entre deux têtes grises, il pouvait apercevoir une jolie figure entourée de cheveux bruns bouclés. Les fenêtres étant ouvertes, il entendait de temps à autre quelques mots de la conversation ; mais ces mots décousus le remplirent de curiosité : car les noms de Thorny, Célia et Georges étaient souvent répétés, et parfois les gais éclats de rire de la jeune fille résonnaient comme une musique dans cette demeure habituellement si tranquille.
Quand 1»; dîner fut fini, l'accès d'activité ne tarda pas à se calmer, et lien s'occupa avec la brouette, ce qui lui permettait encore d'aller et venir dans la cour, jusqu'au moment du départ de la jeune lille. Mais ses services ne devaient pas être réclamés à ce moment : car Pat, désirant recevoir pour lui seul les générosités de Miss Célia, prodigua tous les soins à Lita, toutes les politesses à sa maîtresse et ce fut lui qui la mit en selle. Mais Miss Célia n'avait pas oublié
son petit guide et, l'ayant aperçu derrière le tas de bois, elle s'arrêta auprès de la grille avec un tic ses sourires séduisants et lui lit signe de venir à elle. Ben espéra qu'elle réclamait du lui quelque petit service. Elle se baissa et lui incitant dans la main une pièce neuve, elle dit :
« Lita veut que je te donne ceci pour te remercier de lui avoir olé la pim'c.
— Merci, Madame* je l'ai fait avec bien du plaisir. Je déteste de voir boiter un cheval, surtout une belle
i»t«te comme celle-ci, répondit Beu en flattant de 1a main le cou luisant de Lita. ,
— M. Allen dit que tu es bien au l'ait des chevaux, je suppose donc que tu comprends leur langage. Je suis en train de l'apprendre, c'est très-joli, dit en riant Miss Gélia au moment où Chevalita faisait entendre un petit hennissement joyeux et cherchait à fourrer son nez dans la poche de Ben.
— Non, miss, je ne suis jamais allé à l'école.
— Ce n'est pas à l'école qu'on l'apprend. Quand je reviendrai je t'apporterai un livre là-dessus. M. Gulliver est allé dans le pays des chevaux et il a entendu ces chers animaux parler leur propre langue.
— Mon père est allé dans les prairies où il y a des masses de chevaux sauvages, mais il ne m'a jamais dit qu'ils sussent parler. Je sais bien ce qu'ils veulent sans qu'ils parlent, répondit Ben qui soupçonnait une plaisanterie, mais ne savait pas trop à quoi s'en tenir.
— Je n'en doute pas, mais je n'oublierai pas le livre. Adieu, mon garçon, nous nous reverrons bientôt, et Miss Gélia s'éloigna comme si elle eut été fort pressée.
— Si son habit était rouge et qu'elle eût une belle plume blanche qui volât au vent, elle serait aussi belle que Mélia; elle est presque aussi aimable et elle monte à peu près aussi bien. Je voudrais savoir où elle va et j'espère qu'elle reviendra bientôt, pensait Ben qui la suivit du regard i.-mi iju'il put l'apercevoir; puis, la tète pleine du livre promis, retourna à sa besogne qu'il interrompit plus d'une fois pour tirer de sa poche les jolies petites pièces, et se demander ce qu'il pourrait bien faire d'une si grosse somme.
82 SOUS LES IJLAS.
Bab et Betty avaient eu de leur côté une journée fort animée : car en rentrant à midi elles avaient trouvé une jolie dame qui leur avait parlé comme une ancienne amie, les avait promenées sur son cheval et les avait embrassées affectueusement quand elles étaient parties après dîner. Après cela la dame s'en était allée, la maison était resiée toute ouverte, et leur mère s'était mise à nettoyer avec beaucoup d'entrain; aussi avaient-elles eu une soirée bien amusante à sauter sur les lits de plume, à battre les tapis, à explorer la maison et à courir de la cave au grenier comme des petits chats effarouchés.
Ce fut au milieu de ces ébats que Ben les retrouva, et il fut accueilli par une avalanche de nouvelles, dont l'effet fut de lui troubler la cervelle tout autant qu'à elles. La maison appartenait à Miss Gélia; elle allait y demeurer et il fallait tout préparer le plus vite possible. Cette perspective réjouit tout le monde : Mme Moss, parce qu'elle trouvait sa vie bien solitaire depuis un an que la garde de la maison lui était confiée, les petites filles parce qu'elles avaient entendu la jolie dame parler de tout ce qu'elle devait amener avec elle; Ben, ayant appris qu'un jeune garçon et un âne étaient au nombre des futurs habitants de la maison, arrêta dans son esprit que le retour de son père pourrait seul l'arracher des lieux où tout devenait si plein d'intérêt.
— Je suis pressée de voir les paons et de les entendre; elle dit qu'ils crient bien fort et que c'est très risible quand Jacquot brait, dit Bab qui, incapable de se tenir en repos, dansait d'un pied sur l'autre pour dépenser son impatience.
— Quelle espèce d'oiseau est un failon? je lui ai entendu dire qu'elle en aurait un sous, la remise, demanda Betty.
— C'est une petite voiture, répondit Ben, et il se roula sur le gazon en riant aux dépens de l'ignorance de sa pelite amie.
— Mais certainement; j'ai cherché dans le dictionnaire, et il faut avoir soin de ne pas dire un paéton quoique que cela commence par un P, ajouta liai), qui en toute occasion aimait à faire autorité et qui ne se vanta pas d'avoir cherché ce mot à l'F jusqu'à ce qu'une de ses camarades lui dit qu'il s'écrivaitparP/i.
— Vous ne vous connaissez guère en voilures, je m'en doute bien; mais ce que je voudrais savoir, c'est où l'on mettra Lita.
— Oh! elle restera chez Monsieur jusqu'à ce que l'écurie soit prête, et c'est vous qui l'amènerez. M. Allen est venu et il a tout dit à maman, et que vous étiez un garçon de confiance et qu'il vous avait mis à l'épreuve. » •
Ben ne dit rien, mais il s'applaudit au fond du cœur de n'avoir pas pris la fuite, ce qui lui aurait fait perdre tout à la fois sa bonne réputation et la joio qui se préparait.
« Est-ce que ce ne sera pas charmant que la maison soit toujours ouverte? Nous pourrons aller voir les portrails toutes les fois que nous voudrons, j'en suis
bien sûre ; Miss Gélia est si bonne que, disait
Betty pour qui les paons les plus bruyants et les ânes les plus comiques avaient moins d'attrait que pour sa sœur.
— Mes enfants, vous ne viendrez pas dans cette
maison sans y être invitées, interrompit leur mère en refermant la porte à clef. Vous ferez bien de commencer par emporter vos chiffons et tout cela, car certainement mademoiselle n'aimerait pas à voir ce désordre autour de l'entrée. Toi, Ben, si tu n'es pas trop fatigué, tu peux donner un coup de râteau pendant que je referme les volets. Il faut que tout soit bien arrangé. Deux soupirs répondirent à cet avis, et les yeux des deux sœurs jetèrent un regard de regret sur le porche bien-aimé, le bosquet plein d'ombre et les sentiers où elles aimaient tant à courir.
— Gomment donc ferons-nous? La mansarde est si chaude, le hangar si petit et la cour si pleine de volailles et de linge à sécher! Nous serons réduites à emballer toutes nos affaires et à ne plus jouer jamais, dit Betty d'un air tragique.
— Peut-être que Ben pourra nous construire une petite maison dans le verger, suggéra Betty, fermement convaincue que Ben avait tous les talents.
— Il n'en aura peut-être pas le temps. Les garçons ne se soucient guère de maisons de poupées, répliqua Bab d'un air affligé en ni massant de côté ef d'autre son mobilier désormais sans abri.
— Nous n'aurons plus grand besoin de tout cela, tu verras, quand toutes les nouvelles choses seront arrivées, dit plus gaiement Betty. Elle avait un heureux caractère et savait toujours voir les choses par le bon côté. »
Ci II A P I T RE VIII
Le page de miss Célia.
Ben n'était pas trop fatigué et il commença la toilette du jardin le soir même. Ce notait vraiment pas trop tôt; carie lendemain et le surlendemain il arriva bien des choses : ce fut d'abord le phaéton, à la contemplation duquel Ben consacra tous ses instants de loisir, se demandant avec une secrète envie quel serait l'heureux groom qui monterait sur le petit siège de derrière, et charmant ses heures de travail par des rêves : s'il était riche, il passerait sa vie à conduire un équipage comme celui-là, et il inviterait tous les enfants de sa connaissance à se promener avec lui. Puis vint un lourd chariot de mobilier qui s'arrêta à la grande porte auprès du pavillon de Mme Moss, et les petites lillcs allèrent d'un ravissement à un autre à la vue d'un piano, de petites chaises, et d'une mignonne table qui , dans leur opinion, serait parfaitement ce qu'il leur faudrait pour jouer. Ce fut ensuite le tour des animaux qui causèrent beaucoup d'émoi dans le pays: car les paons y étaient peu connus; la voix de
l'âne étonna le bétail et amusa fort la population; les lapins faisaient des trous et s'échappaient sans cesse dans le jardin qui venait d'être refait; et Duc se scandalisa de voir les «'bats de Ghevalita dans cette écurie où depuis tant d'années il avait mené la vie la plus calme et la plus solitaire.
Enfin miss Célia annonça son arrivée avec son frère et ses deux bonnes ; mais Mme Moss dit qu'elle les attendrait seule : car les voyageurs arriveraient probalement fort tard. Les enfants furent très désappointés de ne pas être présents à ce grand événement, mais ils se consolèrent par la promesse que dès le matin ils iraient présenter leurs respects à Miss Gélia.
Ils s'éveillèrent avec le jour et se montrèrent si impatients que Mme Moss finit par les laisser aller, tout en les prévenant que pour sur les bon m -s seules étaient levées. Mais elle s'était trompée sur ce point: car avant que le petit cortège fût arrivé à sa destination, une voix leur cria du porche :
« Bonjour, les petits voisins ! » La surprise fut telle que Betty renversa une partie du lait qu'elle portait; les œufs frais dont Bah était chargée se mirent en révolution dans le plat qui les contenait, et au-dessus de la brassée de trèfle que Ben apportait à ses amis à quatre pattes, on vit sa figure s'illuminer de joie quand il se hâta de dire :
« Tout est bien, Mademoiselle; Lita se porte bien ; je l'amènerai dès que vous voudrez.
, — J'en aurai besoin à quatre heures. Thorny sera trop fatigué pour sortir; mais qu'il fasse beau on mauvais, il faut qm j'aille à la poste; » et les jolies couleurs de Miss Gélia devinrent encore plus vives à moure
qu'elle parlait. Gela venait-il d'une pensée de bonheur ou bien était-ce une sorte de confusion? car les honnêtes petites figures qu'elle avait en face d'elle exprimaient bien ouvertement toute l'admiration que leur causait l;i brlle dame en robe blanche qui leur apparaissait sous les chèvrefeuilles.
La venue de Miranda, la femme de chambre, rappela les enfants à eux-mêmes, et, après s'être déchargés de leurs offrandes, ils allaient se retirer tout intimidés, quand Miss Gélia dit d'un ton bienveillant :
« Je veux, mes enfants, vous remercier d'avoir aidé à tout mettre en aussi bon état. Je vois que les mains et les pieds ont lutté d'activité au dehors comme au dedans. J'en suis très reconnaissante.
— C'est moi qui ai biné les plates-bandes, dit Ben en promenant un regard de complaisance sur ce qui l'entourait.
— Moi j'ai ratissé les allées, dit Bab voyant avec rrgret quelques brins de trèfle qui étaient tombés de la brassée de Ben.
— Et j'ai débarrassé tout le porche, ajouta Betty, en soupirant au souvenir de la résidence d'été d'où sa famille était maintenant exilée.
Miss Gélia comprit le sens de ce soupir et s'empressa de le changer en sourire f»n disant avec intérêt :
— Mais que sont donc devenus tous les joujoux qui étaient là? je n'en vois plus un seul.
— Maman a dit que vous n'aimeriez pas à voir nos affaires traîner et nous avons tout emporté, tout, répondit Betty en accentuant le mot « tout».
— mais, j'ai envie de voir tout cela; j'aime
&8 S0U3 LES LlLAS.
les poupées, les jouets autant que quand j'étais enfant, et cela me manque de ne plus voir vos petites affaires sous le porche et dans l'allée. Que diriez-vous si je vous proposais de venir ce soir prendre le thé avec moi, et de rapporter quelques-uns de vos joujoux? Je serais bien fâchée de vous priver d'un si bon endroit pour jouer.
— Oh ! mademoiselle, nous serons bien heureuses de venir, et nous apporterons nos plus jolies affaires.
— Maman nous permet d'emporter nos petits brocs d'étain brillant et notre petit chien en porcelaine quand nous allons chez nos amies.
— Apportez ce que vous voudrez, et moi de mon côté je vais chercher mes anciens joujoux. Ben viendra aussi et son caniche est spécialement invité, ajouta Miss Gélia en voyant Sancho se planter devant elle comme pour lui adresser une requête, car certainement il comprenait qu'on traitait un sujet agréable.
— Merci, mademoiselle; je leur avais bien dit que vous leur permettriez de venir quelquefois. Elles aiment beaucoup cet endroit.... et moi aussi, dit lien, convaincu qu'il était bien rare de trouver réunis des avantages aussi précieux pour un jeune homme d'avenir qui à l'âge de sept ans avait fait le Cupidon volant : car il retrouvait là des arbres où il pouvait grimper, des arcades et des murailles pour faire ses tours de force et d'adresse.
— Et moi aussi, dit Miss Gélia du fond du cœur. Il y a dix ans je venais ici ; j'avais votre âge alors et je faisais des chaînes de lilas sous ces ombrages, je cueillais de la mouronnette pour mes oiseaux, je traînais Thornv et son chariot dans toutes les allées. .
Grand-papa de mourait ici et nous y étions bien heureux, mais à présent de toute la famille il ne reste plus que mon frère et moi.
— Nous n'avons plus de père non plus, dit Bab, qui vit passer un nuage sur la physionomie de Gélia.
— Moi j'ai un père numéro un! si seulement je pouvais savoir où il est, dit Ben en regardant vivement vers la grande porte comme s'il s'attendait à y voir paraître quelqu'un.
— Tu es riclie, mon garçon, et vous êtes d'heureuses petites filles d'avoir une si bonne mère, j'ai déjà découvert cela ; et le soleil reparut dans le sourire qu'elle adressa aux enfants.
— ■ Puisque vous n'avez pas de maman à vous, vous pouvez Lien prendre un peu de la nôtre si vous voulez, dit Betty dont les yeux bleus exprimèrent toute la compassion.
— C'est bien ce que je ferai ! et vous serez mes petites sœurs! je n'en ai jamais eu et je voudrais tant savoir quel effet cela produit ; » et Miss Gélia, prenant les quatre petites mains potelées dans les siennes, se sentit disposée à aimer tout le monde dans cette demeure où elle espérait faire régner le bonheur. Bab fit un si^iH- d'assentiment et se mit à examiner les bagues dont était ornée la jolie main blanche qui pressait les siennes; mais Betty jeta ses bras autour du cou de sa nouvelle amie, et l'embrassa avec tant d'âme que le cœur de Gélia sentit aussitôt que le vide dont il souffrait allait se combler ; elle avait besoin d'être aimée, et Thorny n'avait pas encore appris à lui rendre la moitié de l'affection qu'il recevait d'elle. Elle retint l'enfant et, tout en jouant avec les longues tresses
dorées, elle se mit à parler dos petites filles allemandes, coiffées de drôles de bonnets de soie noire, portant des robes à taille trop courte, chaussées de sabots, et occupées à arroser de longues pièces de toile mises à blanchir sur l'herbe, à garder des troupes d'oies ou à conduire des cochons au marché, mais toujours le tricot ou le fuseau à la main tout en circulant.
À ce moment, Randa, la bonne, vint dire que M. Thorny ne pouvait pas attendre une minute de plus, et Gélia s'en alla déjeuner d'un bon appétit, tandis que les sœurs retournèrent vers leur mère, en courant et en babillant comme de petites pies.
Le phaéton à quatre heures. — Elle est si belle en robe blanche. — On irait prendre le thé. — Sancho et les poupées invités. — Pouvons-nous mettre nos robes du dimanche? — Il y a un beau caparaçon tout neuf pour Lita. — Elle aime les poupées. — Quel bonheur! quel bonheur! comme ce sera amusant !
Ce ne fut pas sans peine que Mme Moss comprit en quoi consistait l'invitation qui causait tant de joie ; mais ce fut encore plus difficile de faire déjeuner ses filles, dont tant de nouveautés tournaient la tête : car leur vie avait été jusque-là d'un calme qui touchait à la monotonie.
Les petites filles crurent que cette journée n'aurait pas de fin, et pour faire passer le temps, elles s'adonnèrent aux bavardages ; aussi la maîtresse dut les réprimander plus d'une Ibis et leurs camarades se désolèrent de n'être pas de la fête.
A midi la mère leur défendit d'approcher delà maison : car elle craignait que leur présunce ne lut importune ; elles s'en consolèrent en allanl se blottir sous
SOUS LKS LILAS.
le buisson de seringa d'où elles percevaient certaines émanations savoureuses venues de la cuisine 7 uù évidemment Katy préparait des friandises pour le
thé. 'à$ibti*
Betly jeta ses bras autour du cou de sa nouvelle amie, (Page 89.)
Ben travailla avec acliarnement jusqu'à trois heures et demie; puis il alla à rérurie, où Pal étrilla cl brossa Lila jusqu'à ce que sa robe fût devenue comme du satin ; alors Ben la conduisit à la remise des Lilas et là il eut la joie de l'ai trier à lui tout seul.
« Faut-il aller vous attendre devant la grande porte, Mademoiselle ?demanda-t-il quand toutfut prêt.
— Non, la grande porte ne s'ouvrira pas avant le
mois d'octobre* j'entrerai et je sortirai par le pavillon Je Aline Moss on par la porte de derrière, répondit la jeune fille. Elle monta en souriant, mais elle ne partit pas tout de suite; Ben se creusait vainement la tête pour deviner ce qu'elle pouvait attendre.
— Est-ce qu'il manque quelque chose? demandat-il avec inquiétude.
— Ne peux-tu deviner ce que c'est? Miss Gélia l'observa et suivit son regard qui se portait rapidement des oreilles du cheval aux roues de derrière, sans pouvoir découvrir ce qu'il y avait à redire.
■ — Mademoiselle, je ne vois pas ce que c'est, répondit-il fort humilié de penser qu'il s'était rendu coupable d'un oubli.
— Est-ce qu'un petit groom monté là derrière ne compléterait pas merveilleusement mon équipage? dit Gélia avec un regard où il devina qu'il était l'être privilégié destiné à occuper ce poste élevé.
Il rougit de plaisir, mais balbutia en jetant un coup d'œil expressif sur ses mauvaises chaussures et sa chemise bleue.
— Je ne suis pas présentable, Mademoiselle et
je n'ai pas d'autres habits.
Le sourire de Gélia devint encore plus aimable quand elle dit :
— Allons, mon garçon, grimpe vile et partons, ou bien nous serons en retard pour notre soirée. »
En une seconde le nouveau groom fut installé, le corps droit, les jambes raides, les bras croisés et le nez au vent, dans la position où il avait vu les vrais grooms k côté de leurs maîtres.
Mme .Moss lui fit un signe d'amitié quand la voi-
ture passa devant sa porle et IVn, mettant la main au boni de son mauvais chapeau de paille, répondit par un salut plein de dignité; il ne put cependant dissimuler son ravissement, et sa gravité s'évanouit complètement lorsque Lita prit le grand trot sur la route unie qui conduisait à la ville.
Il faut bien peu de chose pour faire le bonheur d'un enfant, et les grandes personnes devraient se le rappeler plus souvent, afin de distribuer de la joie à ce petit monde comme on distribue des miettes aux moineaux affamés. Miss Gélia savait bien que le jeune garçon était heureux, mais il ne trouvait pas de paroles pour lui exprimer toute la joie qu'elle lui donnait. Il ne pouvait que jeter des regards de ravissement sur tout ce qu'il voyait, et sourire quand le voile gris venait Lui caresser la ligure; il aurait voulu pouvoir presser dans ses bras sa nouvelle amie, comme autrelois la bonne Mélia pour la remercier de quelque laveur.
L'école était Haie, et l'on se serait amusé rien qu'à regarder la mine ébahie de tous les enfants quand ils aperçurent Ben perché sur le siège derrière miss Gélia; mais ce qui n'était pas moins drôle, c'était la superbe indifférence avec laquelle le jeune laquais daignait abaisser ses regards sur ce peuple vulgaire qui cheminait à pied.
Il ne put cependant refuser un petit bonjour aux deux steurs quand il les vit sous lVrable ; le souvenir de la bibliothèque circulante fit que la reconnaissance remporta sur la dignité.
« Une autre fois nous les prendrons avec nous; mais aujourd'hui j'ai à te parler, dit Gélia quand Lita
9i SOUS LES LILAS.
se mit au pas pour monter la colline. Mon frère a été malade et je l'ai amené ici pour se rétablir. Je veux tout faire pour l'amuser, cl je crois que tu pourrais m'y aider de bien des manières. Veux-tu être chez moi au lieu de travailler chez M. Allen ?
— Oh! oui, je le veux bien, s'écria Ben avec une telle vivacité que toute antre affirmation devenait inutile, et la jeune lille satisfaite poursuivit ;
— Ce pauvre Thorny, vois-tu, est faible et irritable, et il ne se donne pas assez de mouvement, car il faudrait qu'il vécut beaucoup au grand air : cola l'empècherait de penser à ses petites misères. Gomme il ne peut pas encore marcher longtemps, je lui ai acheté une chaise roulante que l'on pousse, et, les allées étant solides et unies, il sera facile de l'y promener. Voilà une des choses que tu peux faire ; une autre c'est de soigner ses animaux jusqu'à ce qu'il puisse le faire lui-même. Tu pourras aussi lui raconter tes aventures, et tu lui parleras comme un garçon peut seul le faire à un autre garçon. Gela l'amusera quand j'ai besoin d'écrire ou de sortir;mais je ne le quitte jamais pour longtemps et j'espère que bientôt il sera en état de circuler comme nous tous. Que penserais-tu de cet emploi?
— Numéro un! Je prendrai bien soin du petit jja r çon et je ferai tout pour le satisfaire et Sancbo aussi ; il aime tant les enfants, répondit Ben à qui cette nouvelle place paraissait fort tentante.
Miss Gélia se mit à rire et tempéra un peu son ardeur par ces paroles :
— Je ne sais trop ce que Thorny dirait de s'entendre appeler petit. Il a quatorze ans et il grandit chaque
jour. A mot il me semble encore un enfant parce (|uo j'ai dix ana de plus que lui; mais il né faut pas t'inquiéter de ses longues jambes et de ses grands yeux; il est trop faible pour te faire du mal, seulement tu ne t'étonneras pas s'il te bouscule quelquefois.
— J'y suis accoutumé; je n'y ferai pas attention, pourvu qu'il ne m'appelle pas « vaurien » et qu'il ne me lance rien à la tête, dit Ben qui pensait aux récentes épreuves qu'il avait subies de la part de Pat.
— Je puis te promettre cela; je suis sûre que Thorny t'aimera: car je lui ai conté ton histoire et il est impatient de voir « le petit écuyer », comme il t'appelle. M. Allen dit que je puis m'en rapporter à toi, et cela me plait : car je suis bien aise de trouver !a besogne faite comme il faut sans être toujours à surveiller. Tu seras bien nourri et bien vêtu, traité avec bonté et payé équitablement si tu veux demeurer chez moi.
— Oh oui! je le veux bien,... du moins jusqu'à ce que mon père revienne. Monsieur a déjà écrit à Smithers ; mais il n'a pas encore de réponse. Je sais bien qu'à présent Smithcrs est en voyage, et il pourra se passer bien du temps avant que nous recevions des nouvelles , répondit Ben qui se sentait beaucoup moins impatient de s'en aller depuis qu'il avait reçu cette belle proposition.
— En attendant nous verrons comment nous nous arrangerons, et d'ailleurs ton père sera peut-être bien aise do te laisser chez nous pendant l'été, s'il est absent. Maintenant, conduis-moi chez le boulanger, chez le confiseur et à la poste», dit Miss Gélia quand
ils furent entrés dans la principale rue de la ville.
Ben sut se rendre utile et, quand toutes les commissions furent faites, il reçut sa récompense sous la forme d'une paire de souliers et d'un chapeau de paille entouré d'un ruban bleu dont les bouts flottants étaient ornés d'ancres d'argent. Il eut le bonheur d'être chargé de conduire en retournant aux Lilas, pendant que sa nouvelle maîtresse lisait ses lettres. Il y en avait une qui était très, très longue, dont l'enveloppe portail un timbre singulier; elle la lut deux lois et ne parla pas jusqu'à ce qu'on fût rentré. Ben alla ensuite reconduire Lita et porter le courrier chez M. Allen, promettant d'expédier sa besogne de façon à être revenu pour le thé.