Sous les orangers
Si je vous disais que la vanité n'entre absolument pour rien dans le soin que je prends quelquefois de revendiquer la paternité d'une idée dont l'application finit par se faire après une longue phase d'indifférence ornée de quelques sarcasmes, vous ne me croiriez pas, et vous auriez raison.
L'écrivain, le poëte, est une espèce très-voisine de l'homme, et ne valant guère mieux que lui.
Mais vous avouerez qu'il est parfois impatientant d'entendre les myopes appeler rêveurs ceux qui voient d'un peu loin ; les lourds appeler légers d'un air dédaigneux, les esprits qui s'élèvent le moins du monde; et des gens qui ont profité des progrès antérieurs.
qui s'y sont établis et assis commodément, appeler insensés, anarchistes, ennemis de la société et de la religion ceux qui proposent ou signalent de nouveaux progrés auxquels il faudra cependant finir par arriver, sauf à ceux qui auront vilipendé les auteurs à s'en attribuer l'honneur et à s'y établir aussi carrément que dans les progrès précédent? .
Il me plaît, comme disaient les Latins, d'écrire ici en peu de lignes toute l'histoire de la société et de la civilisation humaines dans le passé, etjelecrains, dans l'avenir.
Vers le commencement du monde, dans un pays qui correspond au Groenland, — 45 degrés centigrades de froid, — quelques familles d'Esquimaux ont crû là comme des graines de giroflée emportées par le vent, germent et fleurissent dans les fentes des rochers; ces quelques familles forment quelque chose comme une nation. Comme civilisation, ils sont nus; comme science, Hs comptent jusqu'à dix au moyen des doigts de leurs deux mains ; comme religion, ils sacrifient des victimes humaines à un gros crapaud qu'ils adorent et dont les pontifes sont très-puissants.
Ils se nourrissent des phoques que la mer jette morts sur la plage.
Ils mangent un peu d'herbe, quelques mousses,
quelques lichens. Les riches seuls ont des rennes dont ils boivent le lait. Ajoutez à cela un peu de viande humaine, après les sacrifices au crapaud.
Un poëte, un croyant, s'élève et dit :
« Si nous adoptions pour dieu, en place de ce vilain crapaud, un grand renne bleu, que nous n'avons jamais vu, mais qui est un animal doux et utile?
» Si nous n'immolions plus de victimes humaines ?
» Si nous n'en mangions plus ?
» Si nous comptions jusqu'à vingl au moyen des doigts de nos pieds ?
» Si nous creusions des trous pour nous coucher? »
Les chefs de la nation, les pontifes du gros crapaud crient au novateur, à l'anarchiste, à l'idéologue. Aux applaudissements de toute la nation, on le sacrifie au gros crapaud, et on le mange.
Cependant les fils de ceux qui l'ont sacrifié et mangé, ceux qui ont été conçus dans l'ivresse peutêtre du repas dont il a fait les frais, ceux-là ont adopté les trous pour demeures, comptent jusqu'à vingt, adorent le grand renne bleu dont ils sont les pontifes, et ne lui sacrifient plus de victimes humaines. Le dernier poëte mangé était maigre, coriace. On n'en mange plus.
Alors s'élève un autre poète.
« Notre langue, dit-il, se compose de cinq grognement? Cela ne permet pas d'exprimer toutes les idées. Je propose d y en ajouter cinq autres.
» Le renne bleu n'est pas bien méchant, mais il est un peu bête, et puis il n'existe pas.
» Si nous adorions le soleil, qui fait pousser la mousse et le lichen ?
» Si nous nous couvrions de peaux de bêtes?
» Si nous prenions les phoques vivants avec des lances et des harpons, au lieu de manger les cadavres de phoques que la mer nous apporte?
» Si nous avions tous des rennes? »
On le condamne à l'unanimité à être enterré vivant.
Lui enterré depuis quelque temps, les fils de ceux qui l'ont enterré proclament le culte du soleil, dont ils se font les pontifes. Désormais on se vêtira de peaux de bêles, dont les plus belles seront réservées aux prêtres du soleil. On enrichit la langue de cinq nouveaux grognements ; la nation tue les phoques qu'elle surprend sur la plage, au moyen de lances et de harpons.
Après quelque temps vient un nouveau poète ; il a gravi la colline, redescend et dit :
« J'apporte une bonne nouvelle. Sur l'autre versant
de cette colline, il y a un pays enchanté ; il n'y fait guère que vingt-cinq degrés de froid ; il y a des arbres qui ont des fruits, des oiseaux et des animaux plus variés ; franchissons la colline, et allons dans ce charmant pays. »
L'indignation publique s'élève à un si haut degré contre cet insensé qu'on le déchire en morceaux ; ce n'est que plusieurs années après que, sous la conduite des fils de ceux qui l'ont déchiré, la nation franchit la colline et s'établit dans une vallée relativement heureuse. On proclame les conducteurs bienfaiteurs de l'humanité.
Cette vallée moins froide et plus fertile est humide et pluvieuse. Un de ces mêmes hommes qui ont la manie des lieux hauts et des cimes, redescend du sommet d'une haute montagne et dit :
« De l'autre côté de cette montagne il y a la mer. Nous sommes dans une île, mais dej'autre côté de la mer il y a une terre, un continent fortuné. Là sont des palmiers chargés de fruits exquis. Le soleil caresse cette terre préférée de ses regards féconds ; l'air y est doux et parfumé. Il y pleut rarement, et d'ailleurs ia terre sablonneuse et altérée boit l'eau du ciel avec avidité, et on n'y voit pas de boue. Faisons des canots et allons-y. »
La fureur des marchands de sabots, à l'idée d'aller sur une terre où il n'y apas deboue, ne se saurait décrire. On a beaucoup de peine à leur arracher des mains l'auteur de cette proposition anarchique. Dire que le pays où l'on est est entouré d'eau, quelle folie 1 qu'il y a une terre au sud, quel rêve! qu'il faut quitter un pays où on vend tant de sabots et où on les vend si cher, quel crime ! qu'il faut construire des canots, rêve, folie et crime 1 On dresse un bûcher et on brûle ce fou furieux.
Trois ans après, la nation est installée sur le continent américain. Les marchands de sabots sont nommés rois pour y avoir conduit la nation ; ils trouvent là d'autres peuples et leur font la guerre pour les conquérir. La moitié des Esquimaux est massacrée; mais comme on a massacré la moitié plus un des Américains, les Esquimaux se réjouissent, se glorifient et adorent les marchands de sabots qui leur ont procuré cette gloire.
Alors paraît et se lève un nouveau poète, un prophète qui dit :
« Aimons-nous les uns les autres.
» La conquête est une chose horrible et bête.
» Le soleil n'est pas Dieu ; ce n'est que le regard de Dieu.
* Les femmes feraient bien de ne plus oindre leurs » cheveux d'huile de poisson rance et infecte. v On le met aux galères.
Plus près de nous, qu'un homme manifeste un amour inflexible du vrai et du juste, doublé d'une haine sincère de l'absurde et de l'injuste : ceux dont l'absurde et l'injuste sont le patrimoine, d'accord avec ceux qui ont pris la profession de les attaquer, comme ils auraient pris celle de ferblantiers ; ceux qui tiennent beaucoup au succès de leurs plaidoiries, mais pas du tout au succès de leurs causes ; qui attaquent les abus, non pour les détruire, mais pour les conquérir : ces deux classes réunies font semblant de ne pas savoir que cet homme existe. Cependant ils Yècoutent, le lisent et prennent des notes. Si cependant ils s'aperçoivent un jour que quelques passants se sont arrêtés et écoutent, ils usent d'une dernière ressource.
— « N'est-ce pas, disent-ils aux passants, que cet homme a. beaucoup d'esprit, et que ce qu'il dit est tout à fait drôle et plaisamment débité? Il est impossible de faire de plus charmants paradoxes. Ces esprits légers ont réellement beaucoup de charmes. » Puis ils
lui trouvent un sobriquet qui, pour le public, a l'air d'un compliment et qui en réalité est un sobriquet atténuant, destiné à réduire tout ce que dira cet homme aux proportions d'une facétie, d'un coq-à-l'âne. Ils l'appelleront le spirituel auteur de... ou de... Dès lois le tour est à moitié joué.
Puis, de temps en temps, quand une des réformes pour lesquelles il a combattu vient a être inévitable, ils abandonnent la maison qui va crouler et vont se mêler aux démolisseurs; ils relisent les notes qu'ils ont prises sur ce qu'il disait; ils nettoient ses pensées de tout ce qu'il peut y avoir de verve et d'originalité; ils en font ensuite quelque chose de lourd, de froid, d'ennuyeux. Il n'y a pas moyen de les appeler spirituels auteurs de... ou de... ; ils se déclarent, sans contestation et sans obstacles, eux-mêmes, hommes sérieux; ils entrent de plain-pied dans la politique, dans les académies, etc.; et comme l'éclaireur, le pionnier, s'est remis en route à l'attaque d'autres abus, ils le regardent faire en reprenant des notes et en disant: « Il est vraiment à crever de rire ! d'honneur on n'a pas plus d'esprit que le spirituel auteur de. . ou de...»
Plus près de nous encore... Mais ce serait trop près En voilà assez pour le moment
MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. il
Quoi qu'en disent des gens pour qui la religion est beaucoup plus une industrie qu'une conviction, le temps de la tolérance est inévitablement et fatalement arrivé.
La facilité et la fréquence des communications rendent impossibles les haines de religion, comme les haines de nation. Croquemitaine n'existe que jusqu'au moment où on le voit.
Il n'y aura plus moyen de faire accroire aux gens d'une religion ou d'une secte, que tous les hommes d'une autre religion et d'une autre secte sont des monstres, des ours et des singes.
On verra de très-honnêtes calvinistes et de trèsbons musulmans ; eux-mêmes ne feront plus et surtout ne croiront plus les anciens contes sur les catholiques et sur les chrétiens.
Au lieu de s'amuser à créer de nouveaux dogmes et à fendre des cheveux en quatre ; au lieu de faire puérilement une foule de petites chapelles, il faut édifier de grandes églises sans portes, où tous les hommes puissent se rassembler pour honorer, pour implorer et remercier Dieu ; il faut laisser les discussions de dogmes aux docteurs spéciaux et adorer ensemble un seul et même Dieu, sans se disputer désormais sur la couleur de sa barbe et celle de sa tunique. Pour ce
qui est de s'entr'égorger et de s'enlre-brûler, je suis forcé de dire aux industriels en religion qu'il n'y faut plus penser.
Où est le temps des croicades où les princes et leur noblesse quittaient leurs États, leur famille, leurs devoirs, et aussi un peu leurs créanciers, pour aller tuer des Turcs, se proclamant les serviteurs d'un Dieu qu'ils avaient ainsi l'audace impie de faire mauvais, stupide, impuissant, aimant l'odeur des victimes humaines et ayant besoin de la protection d'une partie des hommes contre les autres?
Où est le temps où Louis XIV croyait rentrer en grâce auprès de Dieu en révoquant l'édit de Nantes et ^en faisant massacrer les calvinistes?
Aujourd'hui, la France de saint Louis et de Louis XIV se trouve l'alliée des calvinistes et des mahométans, sans compter les Piémontais excommuniés ; — et le pape, à Rome, ainsi que le clergé des quatre nations, évêques, pasteurs, imans, adressent au même Dieu des prières pour le succès de leurs armes réunies. - Et pour le moment, le Dieu des armées (vieux style paraît écouter favorablement ces prières où se mêlenl les voix des catholiques, des huguenots, des musuU mans et des excommuniés.
Il faut que les ultra-catholiques, comme les ultra-
protestants et les ultra-mahométans s'y résignent : le règne des fanatiques est passé, — celui de Dieu est arrivé sur la terre comme au cieL — Il n'y a plus de sectes, plus d'hérésies, plus de persécutions ni de haines possibles.
Il est arrivé enfin ce qui arriverait si le producteur et le consommateur, en toutes choses, pouvaient s'aboucher et traiter directement ensemble, sans l'intermédiaire des traficants.
Quand il plaira encore aux hommes de se naïr, de se couper en morceaux, ce sera ouvertement et franchement pour leur propre plaisir et leur propre méchanceté; il n'y aura plus moyen de prendre pour prétexte le plaisir et la méchanceté d'un Dieu que ceux qui le protégeraient insolemment, et surtout ceux qui répandraient le sang en son nom et en prétendant venger les offenses qu'on lui fait, seraient en réalité seuls à offenser.
Amen l
Je regardais l'autre jour un sallinn anque, quelque peu arracheur de dents; j'admirais ce qu'il dépensait d'intelligence, d'esprit, de fourberie etd 'adresse pour
rassembler un franc en vingt pièces, et je pensai à certaines gens qui gagnent des millions et de la considération à beaucoup moins de frais, avec des moyens usés, bêtes, grossiers, qui feraient siffler le saltimbanque et le laisseraient mourir de faim.
L'homme est plus malheureux souvent par ses exigences que par des malheurs réels. Ainsi, j'entends tous les jours des gens se plaindre de l'ingratitude des enfants; c'est se plaindre de l'insolvabilité d'un homme qui ne vous doit rien. Cet amour que nous avons pour nos enfants, c'est aux enfants qu'ils auront, et non à nous, qu'ils le doivent et qu'ils le rendront ; de même ceux-ci leur rendront la même ingratitude, et ils seront comme nous assez injustes et assez bêtes pour se plaindre.
De même on s'attache aux gens bien plus pour les services qu'on leur rend que pour ceux qu'on en reçoit. C'est le bienfaiteur qui retire le plus de plaisir du service rendu. L'obligé se sent faible, petit, obligé; l'autre se sent bon, puissant, bienfaiteur.
Nous parlions dernièrement des petits employés
dont les appointements sont devenus insuffisants. Tl en est de même des militaires retraités qui doivent avoir aujourd'hui beaucoup de peine à vivre. Supposons qu'au prix de grands sacrifices on parvienne à satisfaire leurs besoins : nous vous dirons alors que le magistrat qui n'a pas de fortune patrimoniale ne peut pas non plus vivre conformément à son rang. Puis nous en trouverons d'autres.
Il ressort de cela que ce n'est pas en augmentant l'argent, mais en diminuant la cherté, que vous rétablirez l'équilibre, et vous ne diminuerez la cherté que par l'agriculture.
Il serait bon aussi de convenir qu'on peut être psuvre honorablement, et surtout il serait bon de mettre la chose en pratique.