A PROPOS DE LA GUERRE DE RUSSIE. UN BERGER VOLANT. — LE BONHEUR
LE SECRET DES HOMMES DÉVOILÉ AUX FEMMES. — MM. LES SAVANTS SOPHISTICATION DES NOMS.
Quelqu'un de gai a trouvé moyen de glisser un épisode comique dans la guerre de Russie. Ce quelqu'un est un gentleman qui a fait très-gravement la proposition que voici : — De faire apprendre à la marine et à l'armée anglaise « les cinquante mots les plus polis de la langue française pour témoigner l'estime, le respect, la reconnaissance , l'approbation , etc. » Si cette proposition était acceptée, il est probable que les Français ne voudraient pas demeurer en reste de politesse : ils apprendraient également cinquante mots anglais. De telle sorte que dans les opérations combinées des deux flottes et des deux armées on recon-
naîtrait les Anglais à ce qu'ils parleraient français, et
les Français à ce qu'ils parleraient anglais.
— « Que vous êtes joli, que vous me semblez beau! — «liraient les Anglais. — J'ai bien l'honneur d'être votre serviteur. » Et ils fredonneraient « Malbrouck s'en va-t-en guerre. »
A quoi les Français répondaient : — Hoiv don y ou don? — At y our service, et chanteraient Godsavethe (jueen, qu'ils prononceraient aussi mal que je l'écris, de telle sorte que personne ne se comprendrait plus, attendu que chaque peuple arriverait facilement à ne pas parler sa langue, mais nullement à parler celle de l'autre.
C'est ce qui arriva au président de Montesquieu, qui, allant voir Malborough et ayant appris 1 anglais, se figurait le savoir. Il pérora en anglais pendant un quart d'heure , après quoi Marlboroug lui dit : — « Monsieur, je ne comprends pas le français. » J'ai lu cette histoire, et je pense qu'il s'agit de l'oncle de l'auteur de X Esprit des lois.
C'est effrayant ce qui se découvre de planètes. Il y a un Anglais qui en est à sa huitième. — M. Leverner
est bien diminué; — mais pour ma part j'ai une médiocre admiration pour l'habileté des découvreurs de planètes, et voici pourquoi. De grands et d'illustres astronomes ont passé toute leur vie sans en découvrir; puis il y a des époques où tout le monde en découvre ; cela ne peut s'expliquer que d'une manière : — il y a des étoiles qui sont si éloignées de nous que leur lumière, quoique faisant honnêtement son état de lumière et parcourant régulièrement ses petits trois cent mille kilomètres par seconde, met cependant une dizaine d'années à nous parvenir. — Les astronomes admettent qu'il y a sans doute des planètes dont la lumière met cent ans, mille ans, peut-être davantage, à venir jusqu'à nous.
Il arrive donc tout simplement que les planètes que découvrent MM. Hind, Leverrier, etc., et que n'avaient pas vues leurs prédécesseurs , sont des planètes dont la lumière n'avait nas encore eu le temps de venir jusqu'ici ; — ce ne sont pas des fruits qu'ils sont allés cueillir au haut des arbres, ce sont des fruits mûrs qui sont tombés comme ils passaient et qu'ils ont ramassés.
Ces découvertes devenant si fréquentes, — Arago ae faisait plus découvrir les planètes que par son se-
crétaire. Les découvertes astronomiques vont cependant prendre un assez grand intérêt à cause d'une autre découverte qui vient, assure-t-on, d'être faite par un berger; — il s'agit de l'art de voler; — alors on pourra visiter ces mondes, que ce qui se passe ici nous fait supposer meilleurs, et au besoin s'y installer.
On appelle volontiers meilleur ce qu'on n'a pas. L'homme a adroitement placé son bonheur dans des choses impossibles et son malheur dans des choses inévitables.
Je disais un jour à une femme qui se plaignait d'un infidèle : « La plus charmante femme du monde finit toujours par s'apercevoir que la première venue a un avantage sur elle, c'est d'être une autre. »
Revenons à notre berger voltigeant.
11 n'est personne qui ne fasse de temps en temps ce rêve ravissant, que l'on a la faculté de voler et de s'élever très-haut. — Comme on est triste au réveil lorsqu'on se sent lourd, et pesant, et enchaîné dans son lit.
C'est ce qui arrive à la fin de la jeunesse, lorsqu'on
perd les ailes brillantes sur lesquelles l'espérance et l'imagination nous portaient si loin et si haut.
Il y a aujourd'hui tant de médecins de toutes sortes, en agriculture comme en hygiène, qu'il faut bien, pour leur donner de l'ouvrage, inventer des maladies. — Certes, je ne nie pas les souffrances de la pomme de terre, de la vigne, etc.; mais cependant il serait bon de mettre un terme aux terreurs que répandent certaines personnes, semblables à ce chirurgien qui donnait le soir des coups de couteau aux gens qui passaient près de sa maison, où on les transportait à panser, ce qui lui faisait de la clientèle.
Chaque jour on appelle l'attention sur un insecte qui dévore tel ou tel végétal, sur une végétation dite parasite qui l'étouffé, et on propose des moyens de destruction contre l'insecte et contre la plante.
L'homme et le savant, qui est une variété inférieure de l'homme, partent d'un point faux qui les entraîne dans des raisonnements absurdes.
Ils se figurent que tout dans la nature a été fait exclusivement pour l'usage de l'homme.
C'est ainsi que le grand poète Bernardin de Saint- Pierre, auquel les Havrais, qui l'avaient tant ennuyé pendant sa vie, ont dressé tardivement une statue, disait : « Les plantes qui exhalent de suaves parfums sont de petite taille pour que l'homme puisse les respirer. » Il oubliait les acacias.
L'homme se figure ainsi des droits dont la négation lui paraît criminelle, et les savants, qui devraient rectifier ses idées, s'efforcent au contraire de les exagérer.
J'en veux aux savants aujourd'hui plus que de coutume, et je suis dans mon droit, ayant fait preuve d'ignorance récemment par une définition de l'or inexacte qui m'a attiré l'animadversion des chimistes. — J'ai la colère de l'homme qui a tort.
L'homme, roi de la nature, se figure, par exemple, que la violette a été créée uniquement pour que sa femelle en porte de gros bouquets.
Il y a une dizaine de chenilles qui, avant de devenir papillons, mangent la violette; — elles sont parfaitement dans leur droit. — L'homme s'écrie : « La violette est menacée, envahie 1 » Et il prêche une croisade contre les chenilles de ces beaux papillons nacrés,
jaunes, orange, qui sont en réalité les maîtres légitimes de la violette.
De même il appelle plantes parasites des plantes qui sont parfaitement chez elles et pourraient lui rétorquer cette injurieuse dénomination.
L'homme a fait alliance avec le ver à soie, — c'està-dire qu'il le fait travailler à son profit. — Il lui a assigné, en don non gratuit, le mûrier, et il s'indigne de voir d'autres animaux user du mûrier sur lequel le Créateur leur a assigné antérieurement un revenu.
Les savants dénoncent cette semaine trois insurgés contre l'homme, trois parasites qui, à l'exemple de l'oïdium tuckerii, — envahissent le mûrier, le prunier et le houblon, — septoria mori, — uredo castenei et erysiphe humili. Ce sont des mots latins et non pas des injures.
11 y a quelque temps on désignait à l'animadversion publique, comme découverte importante, les pucerons qui de tout temps ont habité les rosiers, les groseilliers, les sureaux, etc., de telle façon qu'il serait bien difficile d'affirmer que les rosiers, les groseilliers n'ont pas été faits pour nourrir ces pucerons.
J'aime assez ce philosophe qui prétend que l'homme est un animal parasite du bœuf.
Deux hommes se rencontrent sur le boulevard des Italiens. L'un des deux s'arrête, regarde l'autre, puis
s'écrie :
— Eh ! je ne me trompe pas : c'est bien lui.
— Ah ! parbleu, dit l'autre, quelle heureuse rencontre ! Voilà tantôt dix ans que nous ne nous sommes vus.
— Ce cher ami !
— Cet excellent camarade !
— Mais vous avez donc quitté Paris, que je ne vous ai rencontré nulle part?
— Oui, j'ai voyagé.
— Ah ça! il est six heures, entrons dans le premier cabaret et dînons ensemble.
— Volontiers, nous pourrons jaser un peu en liberté.
Nos deux hommes entrent au café de Paris, se placent dans un coin et commandent leur dîner.
— Ah ! vous avez voyagé ?
— Oui, et assez longtemps.
— Vous aimiez les voyages étant tout enfant, et vous vous êtes fait confisquer au collège plusieurs volumes des voyages du capitaine Cook.
— Mon goût pour les voyages alors ne pouvait s'exercer qu'en faisant l'école buissonnière.
— Et... vous êtes marié?
— Marié et père de trois enfants. Et vous?
— Je suis marié, mais je n'ai pas d'enfants.
— Ah ça! puisque le hasard nous a réunis, nous ne ferons pas la sottise de nous perdre de nouveau. Je donne quelques soirées l'hiver, un ou deux bals; nous ferons danser madame Birk.
— Nous avons aussi quelques réunions que madame Landin embellira de sa présence.
— De plus, j'ai à trois lieues de Paris une campagne assez jolie; il y a un étang et une jolie pêche. -Es-tu pêcheur?
— Oui, certes, et chasseur. J'ai, un peu plus loin que toi, une maison où nous pourrons tuer quelques perdrix et rouler des lapins; un certain nombre d'arpents de bois...
— A propos de bois, comment va ton père, qui en a si heureusement tant vendu?
— J'ai eu le malheur de le perdre. Et le tien ?
— Il est allé dans un monde meilleur.
— Continues-tu sa fameuse maison de soieries?
— Pouah!... C'était une manie du bonhomme... Je n'ai pu le décider jusqu'à la fin à renoncer au négoce.
— Fumes-tu?
— Oui, comme tout le monde.
— Viens fumer un cigare sur le boulevard.
— Ce cher ami! il faut que je te présente à ma femme le plus tôt possible.
— Et moi à la mienne. . . puis nous ferons faire connaissance à ces deux dames, et je ne doute pas qu'elles ne deviennent deux amies à notre exemple.
— Où demeures-tu ?
— Je vais te donner ma carte ; donne-moi la tienne.
Ici un moment d'hésitation, de trouble même; les deux amis sont frappés à la fois d'une même idée. Du moment où cette idée s'est emparée de leur esprit, leur attitude change complètement.
— Tiens... je n'ai pas de carte, mais j'irai te prendre et je t'amènerai chez moi... un de ces jours.
— Je n'ai pas de carte non plus... Je demeure place delà Madeleine; mais je sors beaucoup... des affaires...
— Après ça... une fois qu'on s'est retrouvé... on ne
se rencontre pas pour une fois... surtout sur le boulevard, car c'est là que l'on vit...
— Nous ne pouvons manquer de nous rencontrer souvent. Il ne se passe pas un jour que je ne fume mon cigare sur le boulevard.
— Eh bien, adieu... au plaisir de vous voir...
— Pardon si je vous quitte si vite... c'est que je vois là-bas un homme auquel il faut que je parle.
— A bientôt.
— A la prochaine occasion.
Voici maintenant l'explication de ce brusque revirement dans l'amitié des deux anciens camarades. — Birk était fils d'un riche marchand de bois; Landin, fils d'un marchand de nouveautés non moins riche. Ils avaient été camarades de collège, et s'étaient vus ensuite très-familièrement et très-intimement pendant leur première jeunesse. — Leur joie mutuelle en se revoyant n'était pas feinte ; mais, quand il s'agit d'échanger les cartes, Birk se rappela que sur la sienne il y avait M. B. de Feugères. Landin se remémora que la sienne portait simplement M. de Bomanville. Chacun des deux paya en ce moment par la crainte du ridicule le plaisir qu'il s'était donné : le premier, d'ajouter à son nom celui d'une terre que son père avait
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achetée et conservée juste le temps d'en couper et d'en vendre les bois ; — l'autre, le nom d'un village auprès duquel il avait été en nourrice.
C'est un ridicule dont les exemples sont très-communs aujourd'hui ; mais ceux qui se donnent tant de peine pour se rendre ridicules sont dans la situation d'un voleur qui prendrait la nuit, avec effraction, une argenterie de maillechort. — Mettre plus ou moins laborieusement un de devant son nom ne vous déguise même pas en noble. Le de ne prouve absolument rien. Beaucoup de familles d'une noblesse très-ancienne et très-incontestable ne le mettent pas et ne l'ont jamais placé devant leur nom; d'autres l'ont mis ou Font laissé mettre récemment par la politesse maladroite et ignorante d'autrui.
À propos de noblesse, ce peut être, selon moi, une heureuse institution que celle qui lègue aux enfants d'un grand homme une gloire qui les oblige. Il est seulement une absurdité en faveur de laquelle je défie qu'on me doîiae une raison même plausible : c'est celle qui fait que la noblesse la plus ancienne est la meilleure. Ainsi, un homme qui aujourd'hui 1 obtiendrait pour prix des plus grands services rendus à son
pays, serait moins noble que le descendant, fût-il crétin, d'une famille dont la seule illustration remonterait à un ancêtre tué sous le règne de saint Louis ; ainsi, le fondateur de cette famille, celui qui a conquis la noblesse dont elle est si Hère, s'il vivait en même temps que son dernier descendant, serait moins noble que lui.
Ce serait le contraire qui serait raisonnable et qui devrait avoir lieu, de même que le fils d'un blanc et d'une négresse n'est que mulâtre, que les enfants sont quarterons, et les enfants de ceux-ci métis (je ne suis pas bien sur de la propriété des termes, mais mon idée est claire), il est absurde que l'illustration soit plus grande pour une famille, à mesure qu'il y a plus longtemps qu'aucun de ses membres ne l'a méritée. Le fils d'un noble devrait être moins noble que son père, et son fils moins noble que lui, jusqu'à ce qu'après un certain nombre de générations, le descendant de ces familles eût à mériter lui-même cette distinction ou à rentrer dans la foule.
Je parlais tout à l'heure de l'erreur des braves gens qui se croient de grands personnages parce qu'ils ont frauduleusement glissé deux lettres « de » devant leur
nom, et de l'erreur aussi niaise de ceux qui les respectent, les envient et les haïssent pour cela.
Il est un autre abus que de vrais nobles ont introduit depuis quelques années. — Le fils aîné d'un marquis est comte et ne devient marquis qu'à la mort de son père; il laisse alors le titre de comte à son puîné; le troisième est vicomte, etc. Eh bien! aujourd'hui le fils d'un marquis se fait appeler marquis, même du vivant de son père. Les frères d'un comte se font appeler comte. Tout cela réuni fait qu'il y a énormément de nobles et très-peu de noblesse.
Les tribunaux viennent de sévir contre un nouveau café. Ce café se vendait dans des sacs illustrés d'éléphants, de chameaux, etc. ; — en effet, c'étaient des « mottes en poudre. »
C'était en effet un perfectionnement. — J'ai constaté plus d'une fois le soin que prenaient quelquesuns de nos compatrio:es de nous faire avaler en infusion des mottes à brûler. — Mais, quoique moins chères que le café, les mottes à brûler ont encore leur valeur : ça ne pousse pas dans les champs comme l'herbe, il faut les acheter, — le prix d'achat doit
être défalqué du prix de vente : c'est une perte pour le marchand. — Une société s'est formée qui a songé à substituer aux mottes à brûler, une substance moins dispendieuse. — Ah! vous vous figuriez qu'on allait comme cela vous donner toujours des mottes à brûler en infusion ? Non, cela ne pouvait durer qu'un temps ; l'industrie ne pouvait rester stationnaire, elle cherche infatigablement le progrès.
Le problème à résoudre était celui-ci : vendre comme café, et surtout au prix du café, une substance de peu de valeur, de moins de valeur que les mottes à brûler. — Eh bien! ce problème a été résolu d'une manière qui rend impossible tout autre progrès : les inventeurs ont fait, dans la voie du progrès, non plus un pas, mais un bond qui les a portés tout d'un coup à un but qu'il n'est plus possible de dépasser.
Au café de mottes à brûler ils ont substitué le café de terre, — la première venue, la terre du chemin, la boue des rues, la bouillie du macadam des boulevards.
Tout en applaudissant à ce progrès, on ne peut cependant refuser quelque indulgence au ministère public qui l'a dénoncé et aux magistrats qui l'ont mal-
jraité. — Le café n'est pas une substance , un aliment simplement matériel, grossier, comme le pain, comme la viande : — le café est Thippocrène des modernes. — Dieu sait que de beaux vers nous avons perdus, parce que nos poètes boivent du café de mottes à brûler et du café de macadam î