VOYAGE ET DE LOISIR
Voici les télégraphes électriques qui s'établissent de toutes parts. Certes, ce sujet présenterait d'assez graves considérations politiques et philosophiques, mais en ce moment je ne veux les considérer que sous un point de vue :
L'influence du télégraphe électrique sur le langage.
Les Lacédémoniens avaient adopté un langage concis et précis dont la forme a gardé leur nom : laconisme ; c'était par horreur du babil et de la frivolité.
Nous qui ne passons pas en Europe pour avoir la même horreur, nous allons arriver au même résultat par un chemin tout différent; ce que ne nous donne
pas la vertu, nous le demanderons au vice. Je m'explique :
Le télégraphe électrique est fort cher et chaque moS se paye. C'est l'avarice qui nous donnera la concision.
Maintenant on va s'ingénier à trouver des formes brèves et à professer un mépris productif pour les ornements frivoles. Excessifs en tout, nous aurons bientôt dépassé les Spartiates, et le mot laconisme finira par vouloir dire bavardage diffus.
On comprendra la valeur de correspondances dans le genre de celle-ci :
Lettre d'un ami à un ami :
« Eo rus ■ . ?
Réponse :
lit de celle-ci, qu'on a répétée depuis, mais qui a été, dans l'origine, un échgng'î de courriers entre Léon Gatayes et moi *
— Qu'y a-t-il de nouveau ? — Rien.
Une femme quelque peu bas bleu, du temps de
• Je vais à la campagne.
> Va.
Louis XV, je crois, disait : « Ce qu'on dit et ce qu'on écrit est toujours trop long. Une période ôtée d'un discours vaut un iouis, un mot effacé vaut vingt sous. »
Cela était vrai alors, comme ce sera incontestable et surtout compris aujourd'hui.
Bénéficia beneficiis legenda. Un service qu'on rend est une dette qu'on contracte.
Je vous ai demandé un service hier; vous pouviez me le refuser, vous en aviez le droit; mais vous m'avez rendu hier le service demandé : vous m'en devez un autre, dix autres, cent autres. Avisez-vous de me refuser un second service après m'avoir rendu le premier! je vous haïrai, je vous diffamerai, je vous traiterai comme un traître et un voleur.
Mais ici une observation en guise de parenthèse :
Moi pas plus que les autres, et même un peu moins que beaucoup d'autres.
On n'est pas possédé très-fortement par un vice quand on le reconnaît, quand on le signale sans déguisement.
Le diable et beaucoup de gens à son exemple doi
vent beaucoup de leur puissance à l'emploi ingénieux de pseudonymes et de synonymes.
Si le diable et ses imitateurs appelaient par leur nom les diverses pommes empoisonnées qu'ils nous engagent à manger, ils n'auraient que peu ou point le débit de leur marchandise.
Mettez quelque rude synonyme pris dans Rabelais à la place de : — « lien des âmes, — douce sympathie, — amoureux servage, — être épris, — offrir son cœur, » — et vous verrez un certain nombre de femmes quelque peu effarouchées;
Mettez : — « ambitieux, avide, avare, vaniteux, » à la place de noms dévoués qui acceptent le fardeau de V. ou de X. ;
Donnez leur vrai nom à un certain nombre d'actes honorés ; vous n'arrêterez peut-être pas ceux qui les commettent, mais vous dégoûterez ceux qui les tolèrent et qui les admirent.
Quand je disais tout à l'heure : «je et moi, » c'est à propos d'une remarque que j'ai eu souvent occasion de faire ; les moralistes se juchent sur n'importe quoi, et de là se donnent comme étrangers aux vices e aux faiblesses de l'humanité et à l'humantité ellemême.
Ils disent : «l'homme fait ceci, l'homme fait ceia; *
mais par leur Ion on voit facilement qu'ils se placent dans une honorable et unique tx.ception.
Cela flatte la vanité des moralistes, mais diminue te crédit de la morale.
Avec des airs pédants et des mines fâchées, Certains prédicateurs prêchent d'un air cagot De rigides venus en si haut lieu juchées Qu'on renonce d'y tendre et qu'on se dit bientôt: L'homme est né trop pesant pour s'élever si haut.
On se sent indisposé contre le philosophe rogue qui vous dit : « Vous êtes des coquins, ou vous êtes de pauvres gens, corrigez-vous avec mes avis, tâchez de devenir moins gueux au moyen de mes préceptes, car je suis un homme vertueux et un sage... » On ne songe qu'à se cacher de ce censeur austère et à continuer ce qu'on faisait, à l'abri de son regard. On lui dit : « Allez devant, nous vous suivrons, » et on le laisse aller tout seul au premier carrefour. Tandis qu'un philosophe bonhomme qui vous dirait : « Ah ! ça, nous sommes de terribles coquins, de fiers gueux et de fameux imbéciles; tâchons donc de nous corriger en nous donnant mutuellement de bons avis. Vous n'avez peutêtre pas de conseils prêts; tenez, moi j'en ai, par
hasard, une poignée ou une plumée de tout prêts : voyez si vous y trouverez quelque chose de bon. »
Je me figure que ce philosophe bonhomme, qui saurait un ou deux bons petits chemins pour éviter la boue et les trous, ne tarderait pas à emmener avec lui, bras dessus bras dessous, un certain nombre de gens qui, sans cela, étaient destinés aux trous et à la boue.
C'est pour cela, et aussi pour ne pas mentir, que je dis volontiers : « Nous ou moi, » quand j'ai quelque reproche à adresser à l'humanité, dont nous faisons tous partie, excepté les hannetons et les singes.
Ceci posé, je ferme la parenthèse et je continue.
Certes, la vigne et la pomme de terre ont prodigué à l'homme de nombreux et incontestables bienfaits, que je laisse à chacun le soin d'énumérer, par respect pour le papier blanc et pour l'intelligence de mes lecteurs.
Eh bien ! parce que la vigne et la pomme de terre ont senti le besoin de se reposer pendant quelques années, il n'est pas d'invectives qu'on ne leur adresse.
On commence à reprocher à la pomme de terre sod peu de produit. M. de Gasparin, un agronome trèsdistingué, qui a écrit de belles et bonnes choses, se
met lui-même, tout en donnant un excellent conseil, à lui faire des reproches que je taxerai d'ingratitude. Il la traiîe d'avare, maintenant, qu'elle est appauvrie par ses bienfaits et par notre exigence. Il lui reproche de ne donner que neuf cents rations là où la fève en donne plus de trois mille.
Le conseil est bon en ceci que la fève est une nourriture abondante et saine, quoique peu agréable; qu'elle compose depuis longtemps la plus grande partie de la nourriture en Piémont et que, à part certaines invasions de pucerons, elle n'est, jusqu'ici, sujette à aucune maladie.
D'ici à peu de jours je rassemblerai tout ce que je pourrai trouver d'intéressant sur la culture des fèves, soit dans les livres, soit sur le sol du pays que j'habite en ce moment, et où elles forment l'une des principales cultures, et je demande d'avance l'hospitalité au Siècle pour ce résumé qui peut être fort utile en ce moment.
Je reviens donc à l'ingratitude des hommes envers la pomme de terre et la vigne.
La pomme de terre est malade, je le veux bien, mais c'est parce que nous avons assassiné notre bienfaitrice. Nous avons surmené sa générosité; elle nous donnait ses revenus, nous avons exigé son fonds, sou capital ; nous l'avons forcée de végéter dans des ter
rains qui lui sont contraires; nous l'avons gorgée, indigérée, étouffée d'engrais pour augmenter sa fertilité; nous avons fait comme ces voleurs qui enivrent leurs victimes pour les dépouiller plus facilement.
Il en est de même pour la vigne. La vigne est souffrante, exténuée; laissez-la se reposer; faites de l'alcool avec de la paille, avec des bâtons de chaises — (on en fait et je l'ai déjà raconté ici); — je le veux Dien.
Faites mieux, tirez de l'alcool de vous-même, et de cela il est fort question.
Cicéron disait : « 11 n'y a jamais eu de folie si grande qu'il ne se soit trouvé un sage pour la soutenir. » Nihil est tam absurdum quod non aliquis philosophorum defendat.
On peut dire aujourd'hui : « Il n'y a pas de prodige, il n'y a pas de conte de fées que la science ne réalise. »
Une discussion s'est élevée au Collège de France pour savoir d'où précisément l'homme tire le sucre qu'il contient.
Le foie de l'homme produit-il du sucre spontanément comme la canne à sucre, ou le foie n'est-il qu'un alambic au moyen duquel le sucre s'élabore?
C'est sur quoi se querellent MM. Renaud et Figuier.
Ces deux savants ont de bons poumons ; laissons-les discuter quelques semaines, peut-être y reviendronsnous.
On a déjà trouvé du fer dans le sang de l'homme. Voici du sucre et nécessairement de l'alcool. Bias avait prévu l'homme tel que la science l'a dévoilé de nos jours, l'homme qui porte tout avec lui et peut se suffire à lui-même. Omnla mecum porto.
L'homme peut braver la maladie de la vigne, puisqu'il ne sera privé pour cela ni de vin, ni d'alcool, ni de liqueurs; puisque avec sa chaise, avec la paille de son lit, il s'en procurera sans difficultés ; puisqu'il en contient lui-même. Connais- toi toi-même, 6 homme ! et l'île déserte de Robinson n'aura plus rien qui puisse t'épouvanter, pas plus que la maladie de la vigne et des pommes de terre. Qu'elles meurent même, tu ne les pleureras pas, mais tu pourrais ne pas insulter la vigne comme tu le fais en ce moment.
On lui reproche l'argent que l'on a donné pour les vins de Champagne, de Bordeaux, de Bourgogne, du Rhin!
Le vin qui vous prodigue, à l'ombre de sa treille, De l'oubli, de l'amour, de l'esprit en bouteille.
La statistique vient dire au vin de 4840 à 1850 :
«Tu nous as coûté trois milliards! » Cela n'est que pingre ; mais ce qui est pis, c'est de l'accabler sous des accusations non prouvées et injustes. La justice ne doit rien avancer sans prouver, sans cela elle deviendrait la plus horrible chose qui fût au monde, — ce que saint Augustin appelle « la justice des injustes. »
« Le vin, dit M. Everest, a envoyé depuis dix ans 100,000 enfants aux maisons des pauvres, jeté 150,000 personnes aux galères et en prison, poussé à la perpétration de 1,500 assassinats, engendré 1,000 cas d'aliénation mentale et autant de suicides, fait 200,000 veuves et i 00,000 orphelins, etc. »
Pourquoi y mettre encore tant de modération? Pourquoi n'attrinuer au vin qu'une partie des crimes et des malheurs de ces dix années? Pourquoi ne pas soutenir que tout vient de lui, puisque, dans cette statistique de fantaisie, vous n'apportez pas de preuves ? Le bon sens ne serait sauvé que par l'absurde, mais non pas un absurde visible seulement pour quelques-uns, — dangereux et perfide espèce d'absurde, — mais par un bel et gros absurde bien clair, bien évident. Il s'est tué, par exemple, plus de 30,000 personnes depuis dix ans.
Prenons pour preuve 1 849 : il y a eu 3,583 sui-
cides, c'est la plus forte année de 1827 à 1849, et la vigne était bien malade. En 1827, la vigne se portait bien, il ne s'est tué que 1,542 personnes. Si je voulais aussi émettre des paradoxes, ïi me serait facile d'établir, et avec plus de probabilité, que c'est surtout par chagrin de ne plus avoir de vin que se sont tués les mille infortunés dont on met le suicide sur le compte de la vigne.
De même pour les vols et les assassinats. Interrogez les divers coquins qui les ont commis, ils vous diront que c'est plutôt par soif que par réplétion qu'ils les ont perpétrés (mot de réquisitoire).
Il y a une horrible et facile forme de raisonnement statistique : c'est de supposer que la chose qui arrive après une autre en est toujours l'effet.
Autant dire que, quand deux charrettes passent sur une route, la première traîne toujours la seconde.
Post hoc, ergo propter hoc, raisonnement de jeune avocat aux abois.
Ce que vous attribuez arbitrairement au vice, par exemple, voici mon ancien camarade de collège, un docteur fort spirituel, Verdé-Delisle, qui l'attribue à la vaccine.
Il réhabilite les hommes grêlés, et traite les vaccinés comme Fourier traite les civilisés.
C'est, du reste, une question singulière, mais intéressante, et qui a des côtés fort sérieux. Je vous parlerai dimanche prochain de ce livre et de cette thèse : De la dégénérescence physique et morale de l'espèce humaine, déterminée par le vaccin.
Depuis vingt ans, on exige qu'un homme soit vacciné pour l'admettre dans une école militaire, dans l'armée, dans un collège, dans un couvent.
On ne peut devenir ni savant, ni héros, ni saint, sans avoir été préalablement vacciné. C'est une condition tellement nécessaire, que beaucoup de gens paraissent, de ce temps-ci, persuadés qu'elle est la seule indispensable.
Verdé-Delisle traite le vaccin comme nous venons de voir que M. de Gasparin traite la pomme de terre, comme M. Everest traite la vigne.
Vaccinés, prenez garde à vous !
P. S. Ah ! bon ! voici qui vaut bien la réhabilitation de la petite vérole et la glorification des grêlés ! If. Romieu s'occupe en ce moment de réhabiliter les hyènes. Est-ce un prélude pour le spirituel écrivain à une nouvelle série de paradoxes?
M. Romieu apprend aux lecteurs du Moniteur qu'il « s'est lié récemment aux quatre hyènes du Jardin des Plantes de Paris. »
Dans la liste des tendresses futures de M. Romieu, nous ne désespérons pas de voir un de ces jours ie portier, autrefois sa victime. Ce ne sera qu'un des moindres paradoxes qu'il a à produire.
V Étoile du bon secours, Société d'assurances, adresse une proposition à tous les visiteurs à l'Exposition universelle : « L'Étoile du bon secours assure temporairement contre les accidents de voyage et de loisirs en France. — Assurance pour un mois, \ fr. 50 c. ; pour deux mois, 3 fr. »
On comprend quelle consolation, quelle sécurité apporte une pareille combinaison à une femme dont le mari la quitte pour aller visiter l'Exposition ;
A un mari qui ne peut accompagner sa femme;
A des parents qui laissent sortir, pour la première fois, leur héritier d'une ville de province, et l'envoient béjaune à Paris essayer ses ailes pour voir s'il est aigle ou oison.
En effet, jetez un rapide coup d'œil sur les accidents de voyage et de loisirs qui peuvent assaillir les chers objets d'une affection légitime, et tromper bien des espérances et bien des confiances, et, si vous avez
le cœur convenablement placé, vous ne pourrez manquer de frémir. Il faudra faire revivre les anciens tarifs pour les accidents causés par autrui, et dont on trouve un document de 1406 (Échiquier de Rouen) :
Pour un coup de poing. . . . 12 deniers.
— un coup de poing avec
pierre 5 sous.
— cracher au visage. ... 5
— tirer le nez, sans sang. 5
— et s'il vient du sang. . . 15
— prendre la gorge d'une
main 10
— prendre la gorge de deux
mains 15
Frapper d'un coup de balai. . 10
— d'épée. . . 18
Plaie au-dessous des dents. . 36
— au-dessus des dents. . . 72 Dents rompues, — chaque dent
du fond 7 1 denier.
Pour les dents de devant, il y a peine corporelle.
C'étaient là les peines dont la loi frappait les auteurs des accidents arrivés à des citoyens. La compagnie de Y Étoile du bon secours, devenant responsable vis-à-vis de ses assurés, devra les indemniser.
Il y aura cependant assez peu à prendre dans ces tarifs, d'abord parce que beaucoup d'accidents de voyages et de loisirs ont été inventés depuis cette époque;
Parce que, ensuite, le tarif est beaucoup trop bas.
Un sou d'alors vaut passablement d'argent aujourd'hui, tant par la valeur des monnaies que par l'élévation du prix des denrées.
Laissez-vous donc casser une dent pour sept sous, quand le veau coûte trente sous la livre ! Laissez-vous donc cracher au visage pour cinq sous, — et je parle de ceux même qui le méritent le mieux, — M. ***, et ***, et ***, etc., — au prix où est le beurre !
Il a été créé déjà une pareille société à Londres, lors de l'Exposition universelle anglaise. Un ami que j'ai dans cette ville a bien voulu m'adresser un exemplaire de quelques réclamations auxquelles la Société anglaise s'est empressée de faire droit. Nul doute que la nôtre se montre d'une loyauté égale dans ses transactions définitives. Voici la copie textuelle des pièces originales qui m'ont été confiées et que je dois ren-
vover à Londres, 31, Oxford-Street, aussitôt qu'elles seront restées déposées, huit jours après limpre'-sion du présent chapitre, chez un notaire qui sera ultérieurement désigné, pour convaincre les incrédules, s'il s'en trouvait par hasard.