AVOIR
Ce qui devrait peut-être nous rendre plus indulgents que nous ne le sommes, — moi comme les autres, — c'est l'extrême difficulté de préciser les limites exactes des choses.
On nous peint allégoriquementla Justice assise sur un nuage et planant au-dessus des hommes. Cette position est favorable pour voir le milieu, c'est-à-dire l'endroit où est la vertu, selon les anciens, — in medir stat virlus, — et les limites précises- au delà et en deçà desquelles il n'y a plus de vrai ni de bien : sunt certi denique fines, quos ultra eitràque nequit consistere rectum.
Le juge humain, qu'il soit nommé magistrat d'après certains us et après certaines épreuves, ou qu'il se soit élu lui-même procureur général du genre humain, comme font les moralistes, ne peut planer audessus des hommes et des choses ; il est forcé de prendre son point de vue là où le placent son tempérament, ses passions, ses infirmités particulières.
L'avare appellera prodigue celui qui n'est pas avare, et le prodigue taxera d'avarice à son tour celui qui n'est que ménager. Chacun se prend à son insu pour la règle et le type du beau, du bien, du juste ; considère ce qu'on a de moins que lui en vertu comme criminel, et ce qu'on a de plus comme ridicule, excessif, prétentieux, et digne d'inspirer la défiance. « Il pense bien ; il a raison ; c'est un homme de bon sens, » sont des formules destinées à exprimer, sous prétexte d' autrui, son admiration pour soi-même, « il pense bien, il a raison, c'est un homme de bon sens, » n'ayant jamais voulu dire que « il pense comme moi. »
Ces esprits-là sont rares et ne sont pas estimés à leur valeur, qui jouissent de la singulière puissance de s'élever et de juger d'en haut, comme la justice des peintres, en dehors de leurs propres passions et de leurs propres infirmités. Une des questions les plus
ardues à décider est sans contredit celle de la raison ou de la déraison des gens.
Il vient de m'en tomber sous les yeux une nouvelle preuve dans un procès qui a été porté devant la cour d'appel, et qui offre quelque analogie avec une des scènes principales d'un des romans que mon collaborateur et ami Louis Desnoyers me semble annoncer depuis bien longtemps. Tant il est vrai qu'il n'est pas d'invention en ce genre que la réalité ne puisse justifier, quelquefois même dépasser, et que les romanciers sont souvent les véritables historiens, dans un temps où tant d'histoires ne sont que de véritables romans.
Le jugement n'est pas rendu quant au fond, mais
il importe peu à la question. Voici le litige. Madame
croit son frère M.... insensé; elle en a conçu un trèsgrand chagrin qui ne pourrait trouver de consolation que dans l'idée que ce frère mourrait jeune et sans enfants, et qu'elle et les siens hériteraient d'une assez belle fortune.
Mais cette consolation risquerait de lui être enlevée. Son frère M.... est devenu amoureux d'une fille riche et de bonne famille; il l'a demandée en mariage; sa recherche a été agréée, et le mariage devait être célébré dans les premiers jours du mois de juillet dernier.
Bref, afin d'empêcher le mariage, Madame.... a présenté requête en interdiction de son frère. Le détail des faits sur lesquels s'appuie la requête est assez curieux et vient on ne peut mieux à l'appui de ce que je disais en commençant ce chapitre : que l'on est presque toujours fatalement obligé de juger les actions J'autrui du point de vue où l'on est placé par ses propres passions et son propre tempérament.
En voici à peu près l'analyse :
«La mère de M. M...., dit la requête, a eu peur étant grosse de lui, et l'intelligence de M. Melchior s'en est ressentie.
» Les études de M. M.... ont été déplorables. Son écriture est très-mauvaise, et il fait des fautes d'orthographe. »
J'ai été reçu avocat, répond M. M.... On a donc trouvé mes études suffisantes. Pour ce qui est de mon écriture, s'il faut déclarer fous tous ceux qui écrivent mal, je sais bon nombre de gens de réputation qui ont à bien tenir leur bonnet. On m'a montré récriture de M. Jules Janin, par exemple. Je déclare que la mienne n'est que difficile à lire, tandis que la sienne est impossible. Je ne puis prendre cet argument au sérieux tant qu'on n'aura pas enfermé ledit Jules Janin.
Des fautes d'orthographe! Qui n'en fait pas ? Les autographes de nos hommes les plus célèbres en contiennent, et les fautes de français les émaillent non moins agréablement. M. Berryer, qui est une des gloires du barreau, n'a-t-il pas dit : « Ébranler les bases du lien social? » et M. Berryer est de l'Académie française, ainsi que M. Pasquier, qui a dit, parlant au roi Louis-Philippe : « Votre Majesté est l'égide d'où s'épand la sécurité ; » et je ne sais quel homme parlementaire célèbre : « Un océan inextricable. »
M. Karr n'a-t-il pas mis en lumière, il y a quelques années, un certain nombre de fautes de français enseignées à la jeunesse par MM. Noël et Chapsal, avec privilège exclusif de l'Université?
Ma sœur a tort de m'adresser un pareil reproche. Il est moins ridicule défaire quelques fautes d'orthographe, comme moi, que d'être pédant, précieux et bas-bleu comme elle.
« M. M...., dit à peu près la requête, prend des parasites pour ses amis. Quand il leur donne à dîner, il leur prodigue des vins qui lui coûtent fort cher, et ces bacchanales finissent par des cris de vive M.... ! »
S'il faut condamner tous ceux qui n'ont pas trouvé ce merle blanc, ce cygne noir, rara avis, qu'on appelle un véritable ami, il ne restera personne pour les
27ti SOUS LES ORANGERS.
accuser. Combien la mémoire des hommes a-t-elle conservé de ces amitiés depuis le commencement du monde? Castor et Pollux, Oreste et Pylade, Nisus et Euryale, Léon Gatayes et Alph. Karr, Théophile Gautier et son chat.
J'appelle mes amis ceux que j'aime. Je crois à l'amitié qu'on me témoigne, sans la meitre à une trop rude épreuve. C'est ma sœur qui est blâmable, elle qui n'aime personne, pas même son frère; elle qui ne croit à l'amitié de personne.
Je suis déraisonnable encore parce que, donnant à dîner à mes amis, je leur fais boire du bon vin qui me coûte cher.
Mais, si je veux avoir du bon vin, il faut bien le payer cher ou le voler. La raison consiste-t-elle à faire boire de la piquette à ses amis et à la boire soi-même? Il est vrai qu'il est des gens qui, sous prétexte de maladies et de boissons préparées et médicinales, se font servir du bordeaux-laffitte à leur propre table où leurs amis boivent du vin d'Argenteuil.
Foin de la raison, si elle exige qu'on soit avare et ladre 1 Ma sœur se croit sensée parce qu'elle n'invite personne à dîner, ou parce que, si par hasard elle y est forcée, elle ne sert à ses malheureux convives que des vins frelatés, sophistiqués et purgatifs.
Après un bon dîner, mes convives ont quelquefois crié Vive M...!
Cela ne prouve pas que je sois insensé ni eux non plus. Je sais bien que la reconnaissance est rare, mais, enfin, elle est tout au plus une marque d'originalité. D'ailleurs, ces gens reconnaissants sous l'influence d'un bon dîner ne le seraient peut-être pas à jeun et pour un grand service. Ils sont excusables. J'aime mieux cela, et je trouve ma conduite plus sensée que celle de ma sœur. Au lieu de crier Vive madame *** ! ses convives s'en vont tristes, la mine rediignée, et disent entre eux : « Quel guet-apens! quel empoisonnement! On ne m'y reprendra pas. Je meurs de faim. Où allons-nous dîner? Quel vinl j'en ai des douleurs d'entrailles.
« Sa sœur cherche à se mettre en rapport avec lui, dit la requête. Il refuse de la voir, et s'enferme chez lui avec un domestique, et malgré le froid, il ne fait pas de feu pour que sa présence ne soit pas trahie par la fumée. »
Cela, répond M. M..., prouverait que j'ai de ma sœur une peur plus grande que celle qu'a éprouvée ma mère étant grosse de moi, et qu'il est heureux que mon sexe me mette à l'abri des conséquences funestes que la requête prête à cette peur.
J'ai peur de ma sœur, qui veut m'empêcher d'épouser une femme que j'aime. Je considère cette crainte comme fondée. C'est elle, au contraire, qui n'est pas raisonnable de s'obstiner à voir un homme tellement décidé à ne pas la voir, qu'il aime mieux endurer le froid que de trahir sa présence.
«M... se trouve dans un omnibus, dit la requête. Une personne vient à se trouver mal ; il ne la connaît aucunement, mais il s'empresse auprès d'elle et néglige toute affaire pour l'accompagner chez le pharmacien. » On ne sait pas tout, répond M... J'avais payé mes six sous au conducteur de l'omnibus, et quand la personne malade est revenue à elle, j'ai dû donner six autres sous pour remonter dans une autre voiture. Eh bien! malgré cette circonstance aggravante, je ne me repens pas de ce que j'ai fait. Si j'ai eu tort de soulager une personne que je ne connaissais pas, cet Anglais était donc le type du sage qui, voyant un homme se noyer, refusa de lui porter secours parce qu'il ne lui avait pas été présenté.
Si la sagesse est l'égoïsme, la brutalité, la sécheresse de cœur, au diable la sagesse et les sages!
«IL.., dit la requête, a dépensé 1,000 fr. pour se faire faire un riche costume. Il devait représenter saint Louis à la f Me des T.ncas, fête traditionnelle qui
se célèbre à Valenciennes de temps immémorial. »
Si l'on condamne tous ceux qui se déguisent, v:e sera dangereux à l'époque où nous vivons, répond probablement M... Que fera-t-on de tous ces bourgeois qui se déguisent en grands seigneurs, de tous ces inconnus qui se chamarrent de croix étrangères, de certains personnages peu littéraires qui se déguisent en membres de l'Académie française, des divers coquins qui se costument en gens respectables ?
A la fête des Incas, nous étions plusieurs centaines de gens déguisés. Ou nous étions tous extravagants, ou il est absurde de m' appeler extravagant pour cela.
Est-ce parce que je m'étais fait faire un beau costume? Mais je n'avais que quelques heures à jouer le rôle du roi de France; je ne pouvais, faute de temps et d'espace, montrer qu'une grandeur extérieure.
Il est probable que saint Louis avait des costumes qui coûtaient plus de 1,000 fr. C'eût été plus extravagant , — et c'est ainsi qu'eût fait sans doute ma sœur à ma place, — c'eût été plus extravagant de représenter saint Louis avec un costume de carnaval. Mais admettez même que je n'aie pas été guidé par le respect du personnage que je représentais ; supposez que je n'aie été poussé à cette dépense que par vanité, par l'amour de la parure, des oripeaux, des panaches,
des toques et des tuniques, on n'a jamais enfermé les gens qui avaient manifesté cette manie. Ma sœur, par exemple, dépense, année commune, plus ^.'argent que moi pour se déguiser en femme grasse et en jolie femme, et je ne demande pas qu'on l'enferme.
t M..., étant à table, se mit fort en colère et prétendit qu'on lui servait des vins empoisonnés. »
Quoique avocat, répond sans doute M..., je ne suis pas obligé, dans la vie privée, d'adopter le synonyme légal de sophistiqué.
Je pourrais prétendre que « vin empoisonné, je suis empoisonné, » ne sont que des locutions admises pour dire de mauvais vin, et Boileau lui-même, homme sage, m'en fournirait des exemples.
Mais ne sait-on pas que tous les jours les tribunaux condamnent à l'amende des débitants de vins auxquels on a mêlé des substances malfaisantes ?
La Seine ne porte-t-elle pas aux mers, qui ne s'étonnent plus, comme du temps de Boileau, des ondes rougies par ces vins malsains que l'autorité fait répandre dans les ruisseaux?
« M... se dit lié avec les procureurs généraux, im périaux, etc. Il a menacé un magistrat de le faire destituer s'il ne remettait pas en liberté un innocent qu'on venait d'arrêter par erreur. » La société de
Saint- Vincent-de Paul, dont je fais partie, dit-il, a le bras long. »
Je suis avocat, répond sans aucun doute M..., et membre d'une société fondée pour secourir les malheureux. Je croyais l'homme arrêté innocent, je croyais le magistrat éclairé. Je penserais faire injure à mon pays et à mon gouvernement si je ne croyais qu'un magistrat qui sciemment retiendrait un innocent sous les verrous ne serait pas pour cela destitué.
Si je me suis dit lié avec des procureurs généraux, impériaux, etc., mettons que je me suis vanté, et que j'ai eu tort. Mettons également que je me suis exagéré la puissance d'une société de bienfaisance, dont le but est de prêter aide à l'équité.
Ajoutons à ces torts celui d'avoir raconté qu'attaqué la nuit par un voleur, je l'ai terrassé et tué,— car c'est également un tort qui prend sa source dans la vanité.
Eh! mon Dieu! qui n'ajoute quelques détails glorieux au récit d'un fait qui s'est passé dans la nuit? Quel est le chasseur, le voyageur, le conquérant, le vainqueur, qui ne mente un peu?
Que l'on enferme alors avec moi tous ceux qui, en parlant d'eux-mêmes, ont quelque peu enjolivé la vérité. Ma chère sœur elle-même est-elle sûre de ne
pas rester auprès d'un frère qu'elle ne veut pas exposer aux inconvénients d'un mariage, etc.? Voilà ce que répond sans doute II...
Sur un seul point, ledit M... a dit une chose absurde: c'est à propos de la mort d'un de ses ami^ qu'il prétend être mort debout et adhérant au plancher, de telle façon qu'il fallut scier le parquet. Cela peut être l'excès d'une douleur honnête.
Si l'on examinait bien, on verrait que ceux qui ne divaguent que sur un point sont encore les sages. Il n'est personne, dans les gens que je connais, qui n'ait sa petite déraison sur un sujet quelconque.
Si on ne laisse pas marier les gens déclarés insensés pour ne pas en multiplier la race, c'est entrer dans une voie de philanthropie et d'anthropologie hardie ; car il faudra délibérer et décider sur la propagation des imbéciles, des sots, des ennuyeux; puis des méchants, des traîtres, des bavards, des lâches, des coquins, etc.; puis sur celle des infirmes, des bossus, des gens très-laids.
Par suite de quoi le genre humain deviendrait parfait
C'est une théorie qui peut se soutenir, mais qui présente quelques difficultés dans la pratique. Le déluge universel a été un essai dans ce genre, et
il n'a pas réussi. Et la société ne dispose pas pour le moment de moyens aussi énergiques que le déluge.
Les mœurs seules pourraient empêcher la propagation de ces espèces.
Mais il faudrait que les hommes n'aimassent pas quelquefois les femmes laides, coquettes, méchantes; il faudrait que les femmes ne préférassent pas trop souvent des hommes bêtes, hâbleurs et médiocrement estimables.
Je tâcherai de savoir le jugement qui interviendra sur l'interdiction de l'avocat M... S'il est déclaré extravagant, je ferai une liste de gens que je connais qui le sont un peu plus que lui.